Billie-Anne Leduc
La Voix de l'Est
Billie-Anne Leduc
<em>Verre d'eau et cafetière</em>, Jean-Baptiste-Siméon Chardin, 1760
<em>Verre d'eau et cafetière</em>, Jean-Baptiste-Siméon Chardin, 1760

Prendre son temps [VIDÉO]

CHRONIQUE / Le temps, cette invention au centre de la vie.

Cet ennemi pour l’un, ce manque pour l’autre.

« Non seulement ’’je’’ n’ai pas le temps, mais ‘’nous’’ n’avons plus de temps. […] Voilà le paradoxe, du moins en apparence : tout en déplorant son manque, nous nourrissons à l’égard du temps des pensées homicides : le temps gêne, on ne l’aime pas. Haï à la fois de ceux qui ne savent pas comment occuper leurs vacances et de ceux qui ne savent pas s’arrêter pour contempler une image ou un paysage, le temps s’est évanoui. » (Éloge du retard, Hélène L’Heuillet, 2020)

Le retard n’existe que par les autres. Une invention de culpabilité. Le retard : ne pas suivre la plus immense des conventions planétaires que sont les fuseaux horaires.

La course et le corps

L’attente, c’est passer sa vie avec une respiration d’avance.

«Je n’ai pas le temps».

Le temps, n’est-ce pas ce qu’on possède le moins?

Comme une grosse cloche de verre sociale, un énorme accord planétaire, auquel on adhère en naissant à 3h15, à 23h14. Qu’on signe en prenant notre première bouffée d’air à 14h01.

Voilà ton temps qui commence.

Une heure d’arrivée; une heure de fin.

Et entre les deux : la course.

La course aux nuages immaculés du futur rêvé; la course la tête tournée en arrière.

Je préfère courir sans but. Sans arrivée, sans kilomètre. Juste, courir pour ce que c’est : le mouvement des jambes, le pivotement du dos.

Puis – la course du corps. Toujours vouloir un corps au-delà, plus loin que le nôtre. Qu’on ne regarde plus. Le nôtre, maintenant, avec ses douleurs, ses formes présentes. Qui n’existe plus. Expulsé de notre attention.

Puisque – le temps avance.

«Être à l’heure» : nécessaire, certes, pour contrôler le chaos, le désordre et le désalignement.

Nécessaire aux rendez-vous, aux rencontres, aux salaires.

Mais, un équilibre doit naître.

Le 30 août 2020, à 10h06, 13h27 : la naissance de son propre temps.

Celui où on tend la main doucement, pour ne rien briser.

Do Easy (faire doux)

Je regarde mes mains. Chaque ligne, chaque plaque de sécheresse. Et je ne pense qu’à ça : la sécheresse de mes mains. Je regarde les petits ronds de peau, en relation avec toutes les lignes. Ces milliers de lignes. Là maintenant : mes mains. Rien d’autre. Pas le travail; pas les regrets; pas les rêves.

Do Easy est une discipline d’après l’écrivain américain de la Beat Generation, William S. Burroughs, qui révèle que prendre son temps pour empoigner un crayon implique de ne pas accrocher le verre d’eau au passage, qui se brisera, devra être ramassé, vous coupera.

Il faut savoir que vous tendez la main; il faut être présent au crayon, être conscient de l’espace.

«DE (Do Easy) est une manière de faire. Une manière qui veut simplement dire que peu importe ce que vous faites, faites-le de la façon la plus facile et relaxante possible, ce qui est la manière la plus rapide et efficace. » (Traduction libre du film Do Easy de Gus Van Sant)

Prendre son temps pour avancer sa main vers le verre d’eau, c’est éviter le chaos, l’éclat.

Tendre vers la douceur, c’est tendre la main lentement.

Peu importe l’horloge; peu importe le retard.

Permettre à son corps de se mouler à la lenteur.