Billie-Anne Leduc
La Voix de l'Est
Billie-Anne Leduc
<em>Saturne dévorant un de ses fils</em>, Francisco de Goya, 1819-1823 
<em>Saturne dévorant un de ses fils</em>, Francisco de Goya, 1819-1823 

Les dompteurs de Web

CHRONIQUE / Le Monstre du Web est infatigable. 

Il gobe tout, sans s'arrêter pour toucher les mots.

Le Monstre du Web en veut toujours plus.

Une gastronomie après l'autre; un plat préparé pendant quatre heures, englouti en une minute.

Une minute, et c'est fini.

Allez : encore plus.

***

Contrairement à un livre, à des feuilles de papier, que tu peux regarder et aimer parce qu'elles sont là, parce que la possibilité de les serrer dans tes bras existe, le Web ne se laisse pas approcher. Telle une bête affamée, à qui on lance des morceaux de viande 24 heures sur 24.

Le Monstre du Web est farouche - mais vedette.

Il a des milliards de fans, est nourri par la main du Monde, par tout ce qu'il y a au monde.

Il n'est pas fine bouche, mais l'a grande.

Puis, le Monstre est aveugle : tous les humains - sauf exceptions - le nourrissent.

C'est un zoo mondial.

Allez : encore plus.

***

La Bête est un gobe-yeux. Des bruns, des bleus, des rouges. Toutes les couleurs y sont aspirées, sans égard de races, de sexes, de langues. 

Le Web est chose humaine. Le lion n'y a pas droit; le chat n'en a cure.

Le Web est une bête humanoïde sans pitié, qui laisse à voir méchancetés, mépris, haines, critiques, nuisances. Tout ce que l'humain a de laid.

Mais aussi, tout ce qu'il a de beau. Entraides, solidarités, bienveillances, art, lecture, poésies.

Le Monstre du Web est le plus honnête des humains. Parce que la vérité fait mal. Le tigre mord; le tigre ronronne.

Allez : encore plus.

***

Le Monstre sera-t-il doux avec La Voix de l'Est, qui lui donne des yeux infatigables, insatiables de nouvelles, d'articles frais, toujours plus, tous les jours?

Nous sommes devenus, au journal, dompteurs de Web.

Armés de viande fraîche, de plume-fouet, de mots infinis, nous tentons, chaque seconde, d'amadouer la Bête, de la satisfaire assez pour ne pas être avalés tout crus, puis oubliés.

Une Bête de cliques, de partages, de commentaires, de j'aime.

Oui, la Menuisière de papier s'ennuie du calme froissement des pages. 

Du doux dans le quotidien.

Les géants du Web, ces titans énormes et intouchables, tellement gourmands qu'ils ne laissent rien aux autres, nous avaleront-ils?

Le nom GAFA me fait penser à Goya, et sa peinture célèbre du roi des titans, Cronos, dévorant un de ses enfants, dans la mythologie grecque.

Aujourd'hui, la Créature a les yeux rivés sur nous.

C'est un jeu de regards.

Qui domptera qui?