Billie-Anne Leduc
La Voix de l'Est
Billie-Anne Leduc
<em>Le Fils de l'homme</em>, René Magritte, 1964
<em>Le Fils de l'homme</em>, René Magritte, 1964

Couvrez ce que je ne saurais voir

CHRONIQUE / De plus en plus, le non-visage.

Les gens déambulent sans visage, masque sur les lèvres, tissu sur le nez.

La protection des projectiles est nécessaire, répandue, recommandée.

« Couvrez ce [visage] que je ne saurais voir. Par de pareils objets les âmes sont blessées. Et cela fait venir de coupables pensées. » (Tartuffe, ou l'imposteur, Molière, 1664)

Bientôt, le visage sera le mystère même; observer une émotion sur les lèvres sera comme apercevoir le mollet en 1700.

Fantasmagorique.

« Toute chose ne saurait exister sans son mystère. C'est d'ailleurs le propre de l'esprit que de savoir qu'il y a le mystère. Dans un tableau récent, j'ai montré une pomme devant le visage d'un personnage. Du moins, elle lui cache le visage en partie. Chaque chose que nous voyons en cache une autre, nous désirons toujours voir ce qui est caché par ce que nous voyons. Il y a un intérêt pour ce qui est caché et que le visible ne nous montre pas. Cet intérêt peut prendre la forme d'un sentiment assez intense, une sorte de combat dirais-je, entre le visible caché et le visible apparent. » (René Magritte dans une entrevue avec Jean Neyens, La Révolution surréaliste)

Le rire sera un privilège; le nez aquilin, un artefact.

Couvrir, c'est faire disparaître les traits, les rides, les grains de beauté, les tâches de rousseur.

Croiser quelqu'un : tout cela n'est plus.

Mais, es muss sein («il le faut»).

Rire des yeux

Le bâillement de fatigue ne montrera plus ton ennui.

Le rictus désolé n'accompagnera pas l'annonce de ta rupture.

Mais, il y a les yeux.

Avec un ami, arborant nos masques, on a joué à «devine mon émotion». 

On passait du tragique au comique, du bonheur à la moue, de l'amour à la haine.

On s'amusait avec les émotions et le théâtre.

À tous les coups, l'autre devinait la moue, le sourire, la grimace.

Soit nos talents d'acteurs laissaient à désirer, soit il était impossible de faire mentir nos yeux.

L'esthétisme

Le couvre-visage doit maintenant montrer l'esthétisme qui nous habite, qui nous forge. Montrer nos choix, nos goûts, par l'usage d'un masque à saveur humoristique, sarcastique, élégante ou provocatrice.

Couvrir son visage, c'est la mode.

Montre-moi ton masque et je te dirai qui tu es.

Mais, n'oublions pas la personne, le cœur, les veines, l'histoire et la voix derrière.

Il suffit d'écouter ses yeux.