Billie-Anne Leduc
Cœurs noirs

Du doux dans le quotidien

Cœurs noirs

CHRONIQUE / Un autre virus attaque les cœurs. Celui de la haine en ligne, qui prolifère sur les réseaux sociaux comme de la mauvaise herbe.

Certes, les haters, les trolls ont toujours existé depuis que le monde du Web est monde, mais aujourd’hui, les menaces, la cyberintimidation, les disputes et les méchancetés se propagent à la vitesse covid.

Billie-Anne Leduc
Ode à la spontanéité

Du doux dans le quotidien

Ode à la spontanéité

CHRONIQUE / Réservation. Prévention. Limites de personnes. Limites physiques. Barrières.

La spontanéité – héroïne de l’ombre – a été sacrifiée. Nécessairement, pour la santé.

Billie-Anne Leduc
La bonté du journalisme

Du doux dans le quotidien

La bonté du journalisme

CHRONIQUE / En ces temps teintés d’incertitude, l’importance du journalisme positif se fait sentir. L’importance du regard bienveillant, de l’élan vers l’autre et de l’ouverture sur le monde à coup d’articles et de photographies de presse.

Depuis la pandémie, plusieurs sentiments de haine sont dirigés envers les médias - envers une profession.

Billie-Anne Leduc
Couvrez ce que je ne saurais voir

Du doux dans le quotidien

Couvrez ce que je ne saurais voir

CHRONIQUE / De plus en plus, le non-visage.

Les gens déambulent sans visage, masque sur les lèvres, tissu sur le nez.

La protection des projectiles est nécessaire, répandue, recommandée.

« Couvrez ce [visage] que je ne saurais voir. Par de pareils objets les âmes sont blessées. Et cela fait venir de coupables pensées. » (Tartuffe, ou l'imposteur, Molière, 1664)

Bientôt, le visage sera le mystère même; observer une émotion sur les lèvres sera comme apercevoir le mollet en 1700.

Fantasmagorique.

« Toute chose ne saurait exister sans son mystère. C'est d'ailleurs le propre de l'esprit que de savoir qu'il y a le mystère. Dans un tableau récent, j'ai montré une pomme devant le visage d'un personnage. Du moins, elle lui cache le visage en partie. Chaque chose que nous voyons en cache une autre, nous désirons toujours voir ce qui est caché par ce que nous voyons. Il y a un intérêt pour ce qui est caché et que le visible ne nous montre pas. Cet intérêt peut prendre la forme d'un sentiment assez intense, une sorte de combat dirais-je, entre le visible caché et le visible apparent. » (René Magritte dans une entrevue avec Jean Neyens, La Révolution surréaliste)

Le rire sera un privilège; le nez aquilin, un artefact.

Couvrir, c'est faire disparaître les traits, les rides, les grains de beauté, les tâches de rousseur.

Croiser quelqu'un : tout cela n'est plus.

Mais, es muss sein («il le faut»).

Rire des yeux

Le bâillement de fatigue ne montrera plus ton ennui.

Le rictus désolé n'accompagnera pas l'annonce de ta rupture.

Mais, il y a les yeux.

Avec un ami, arborant nos masques, on a joué à «devine mon émotion». 

On passait du tragique au comique, du bonheur à la moue, de l'amour à la haine.

On s'amusait avec les émotions et le théâtre.

À tous les coups, l'autre devinait la moue, le sourire, la grimace.

Soit nos talents d'acteurs laissaient à désirer, soit il était impossible de faire mentir nos yeux.

L'esthétisme

Le couvre-visage doit maintenant montrer l'esthétisme qui nous habite, qui nous forge. Montrer nos choix, nos goûts, par l'usage d'un masque à saveur humoristique, sarcastique, élégante ou provocatrice.

Couvrir son visage, c'est la mode.

Montre-moi ton masque et je te dirai qui tu es.

Mais, n'oublions pas la personne, le cœur, les veines, l'histoire et la voix derrière.

Il suffit d'écouter ses yeux.

Billie-Anne Leduc
Les dompteurs de Web

Du doux dans le quotidien

Les dompteurs de Web

CHRONIQUE / Le Monstre du Web est infatigable. 

Il gobe tout, sans s'arrêter pour toucher les mots.

Le Monstre du Web en veut toujours plus.

Une gastronomie après l'autre; un plat préparé pendant quatre heures, englouti en une minute.

Une minute, et c'est fini.

Allez : encore plus.

***

Contrairement à un livre, à des feuilles de papier, que tu peux regarder et aimer parce qu'elles sont là, parce que la possibilité de les serrer dans tes bras existe, le Web ne se laisse pas approcher. Telle une bête affamée, à qui on lance des morceaux de viande 24 heures sur 24.

Le Monstre du Web est farouche - mais vedette.

Il a des milliards de fans, est nourri par la main du Monde, par tout ce qu'il y a au monde.

Il n'est pas fine bouche, mais l'a grande.

Puis, le Monstre est aveugle : tous les humains - sauf exceptions - le nourrissent.

C'est un zoo mondial.

Allez : encore plus.

***

La Bête est un gobe-yeux. Des bruns, des bleus, des rouges. Toutes les couleurs y sont aspirées, sans égard de races, de sexes, de langues. 

Le Web est chose humaine. Le lion n'y a pas droit; le chat n'en a cure.

Le Web est une bête humanoïde sans pitié, qui laisse à voir méchancetés, mépris, haines, critiques, nuisances. Tout ce que l'humain a de laid.

Mais aussi, tout ce qu'il a de beau. Entraides, solidarités, bienveillances, art, lecture, poésies.

Le Monstre du Web est le plus honnête des humains. Parce que la vérité fait mal. Le tigre mord; le tigre ronronne.

Allez : encore plus.

***

Le Monstre sera-t-il doux avec La Voix de l'Est, qui lui donne des yeux infatigables, insatiables de nouvelles, d'articles frais, toujours plus, tous les jours?

Nous sommes devenus, au journal, dompteurs de Web.

Armés de viande fraîche, de plume-fouet, de mots infinis, nous tentons, chaque seconde, d'amadouer la Bête, de la satisfaire assez pour ne pas être avalés tout crus, puis oubliés.

Une Bête de cliques, de partages, de commentaires, de j'aime.

Oui, la Menuisière de papier s'ennuie du calme froissement des pages. 

Du doux dans le quotidien.

Les géants du Web, ces titans énormes et intouchables, tellement gourmands qu'ils ne laissent rien aux autres, nous avaleront-ils?

Le nom GAFA me fait penser à Goya, et sa peinture célèbre du roi des titans, Cronos, dévorant un de ses enfants, dans la mythologie grecque.

Aujourd'hui, la Créature a les yeux rivés sur nous.

C'est un jeu de regards.

Qui domptera qui?

Billie-Anne Leduc
Un nom, la vie

Du doux dans le quotidien

Un nom, la vie

CHRONIQUE / Nommer une chose, c’est la faire exister.

Nommer, dire que ceci est cela, c’est rassurant. Le nom, les mots, permettent de ne pas tanguer. Écrire, matérialiser quelque chose en un son, en une calligraphie visible, c’est tenter de trouver l’équilibre. Tenter – car inatteignable.

Billie-Anne Leduc
Sentir autre chose

Du doux dans le quotidien

Sentir autre chose

CHRONIQUE / De plus en plus, on est à court de sentiments, de sensations, de senteurs. 

Sentir me manque. Une mélancolie des odeurs m’habite. Par le nez; par l’âme.

Ressentir me manque.

Ne pas sentir, c’est bloquer le passé. L’homme est essentiellement nostalgie, dit Proust.

Grâce à un geste naïf, l’inconscient permet de grands voyages.

« Et tout d'un coup le souvenir m'est apparu. Ce goût, c'était celui du petit morceau de madeleine que le dimanche matin à Combray (parce que ce jour-là je ne sortais pas avant l'heure de la messe), quand j'allais lui dire bonjour dans sa chambre, ma tante Léonie m'offrait après l'avoir trempé dans son infusion de thé ou de tilleul. » (Du côté de chez Swann, Marcel Proust, 1913)

Grâce à une inspiration, à une saveur, les limites du temps n’existent plus. On se ramène ici; on se rappelle cela.

Mais aujourd'hui, la théorie de la madeleine se fait plus rare : on ne sent plus autant. Tout ce temps passé à un même endroit empêche le nez de découvrir et de goûter aux souvenirs.

« Une heure n'est pas qu'une heure, c'est un vase rempli de parfums, de sons, de projets et de climats. » (Le Temps retrouvé, Marcel Proust, 1927)

L’odeur, c’est véritablement revivre.

« Quand d’un passé ancien rien ne subsiste, après la mort des êtres, après la destruction des choses seules, plus frêles mais plus vivaces, plus immatérielles, plus persistantes, plus fidèles, l’odeur et la saveur restent encore longtemps, comme des âmes, à se rappeler, à attendre, à espérer, sur la ruine de tout le reste, à porter sans fléchir, sur leur gouttelette presque impalpable, l’édifice immense du souvenir. » (Du côté de chez Swann, Marcel Proust)

***

Sentir le café moulu du Presse café et le parfum de la dame-toujours-là,

Me manque;

Sentir le léger fumier des champs en road trip, fenêtres baissées,

Me manque;

Sentir le bois mouillé après une pluie, dans une forêt,

Me manque;

Sentir la vieillesse des livres, en flânage de librairie,

Me manque;

Prendre mon temps ailleurs que chez moi,

Me manque;

Effleurer par accident une peau inconnue, et ne pas me demander si elle est infectée,

Me manque;

Sentir mon repas arriver, cuisiné par un chef de restaurant,

Me manque;

Sentir ce qui rend si particulier le chez-soi de quelqu'un, et associer l’odeur dans l’air à sa personnalité,

Me manque;

Juste ressentir,

Me manque.

Billie-Anne Leduc
Renaissances

Du doux dans le quotidien

Renaissances

CHRONIQUE / Lentement, les gens rouvrent. Et se ré-ouvrent. Un espoir prudent plane.

Un papillon qui passe la tête dans le cadre de porte pour voir s’il peut voler. S’il peut s’envoler, se balader ici et là, en faisant attention aux objets, aux surfaces durs, aux obstacles dangereux pour lui, pour les autres.

Lentement, nos ailes s’ouvrent. Moins de morosité accompagne la marche quotidienne de concitoyens.

C’est l’espoir qui fait son nid. On se relève d’une guerre. On ne sait pas l’avenir, mais on sait ce qu’on a traversé.

« Les oiseaux volaient avec lenteur, montant dans le ciel puis redescendant, comme s'ils avaient voulu l'effacer, méticuleusement, avec leurs ailes.» (Soie, Alessandro Baricco, 1996)

Lentement, on répare les pots cassés. Un à la fois.

«Revenir comme avant» est utopique. On ne revient pas comme avant, après un choc. On apprend à vivre avec le choc. Après l’avoir détesté, invectivé, on lui permet d’exister et de nous rendre plus fort.

Après un choc, on ne se pitch pas partout : on regarde avant de traverser.

Alors, en avant - on déprend les nœuds, on redresse le dos.

Élargir ses horizons

En attendant de pouvoir galoper vers un horizon étranger, on peut s’élargir les œillères intérieures.

Laisser venir les réalisations soudaines. Les «oh j’aurais dû dans ma vie», ou les «je pourrais essayer». 

Réaliser que, peut-être, on n’était pas heureux. Recevoir une claque pour mieux se redresser, repartir sur le fly. Recréer ses bases, ses rêves, ses envies.

Être qui on est véritablement. Le moment d’observer ses désirs. De prendre le temps pour une, deux nouveautés.

On était heureux, assis sur notre chaise d’avant?

Tout ceci est une coupure. Un fossé – mais l’autre côté est là.

Tout ce qu’il faut faire, c’est ouvrir ses ailes. Traverser.

« Naître avec le printemps, mourir avec les roses ; Sur l'aile du zéphyr nager dans un ciel pur ; Balancé sur le sein des fleurs à peine écloses, S'enivrer de parfums, de lumière et d'azur ; Secouant, jeune encore, la poudre de ses ailes, S'envoler comme un souffle aux voûtes éternelles : Voilà du papillon le destin enchanté. Il ressemble au désir, qui jamais ne se pose, Et sans se satisfaire, effleurant toute chose, Retourne enfin au ciel chercher la volupté ! » («Le papillon», Nouvelles méditations poétiques, Alphonse de Lamartine, 1823)

Avoir toujours voulu chanter : là tu peux.

Changer de carrière : là tu peux.

Regarder et trier toutes ces choses dans le grenier : là tu peux.

Se réinventer. Renaître. Re-aimer.

Là tu peux.

Billie-Anne Leduc
Une photo ne peut pas parler

Du doux dans le quotidien

Une photo ne peut pas parler

CHRONIQUE / Ce qui me manque le plus, c’est la voix de mes amis. Pas la voix audio. Mais la voix dans l’air, celle qui fait vibrer mon visage; celle qui active mon sang et met en marche la vraie discussion.

La voix aujourd’hui rare et précieuse.

Billie-Anne Leduc
Forêts enchantées

Du doux dans le quotidien

Forêts enchantées

CHRONIQUE / Certaines personnes m’inspirent ce que j’appelle des « descriptions poétiques ». Leur être traverse le mien, passe par un filtre, et ressort en poème.

Des rencontres, au courant de ma vie, m’ont marquée. Dans le sens de marque, de cicatrice, de chose là en moi pour toujours.

Billie-Anne Leduc
Trouver un absolu, absolument

Du doux dans le quotidien

Trouver un absolu, absolument

CHRONIQUE / Rien n’est stable, là, maintenant.

Jamais les théories du complot n’ont eu autant de tribunes. Parce que l’humain est incapable de vivre dans l’incertitude. 

Je souffre : il faut trouver un coupable.

Il faut retourner toutes les pierres, les choses; tout toucher. Faire le geste – le contrôle – pour trouver la vérité. Absolument. 

Pour beaucoup de gens, ça prend une faute ultime, un péché originel : un homme ayant pris une bouchée d’un animal, un groupe secret, des tours de métal nocives, des sciences inventées. Ça prend un battement d’ailes de papillon. Des ordres de présidents. Des si, des peut-être, des histoires.

L’homme est une espèce fabulatrice

« Quand je dis fictions, je dis réalités humaines, donc construites. [...] Pour nous autres humains, la fiction est aussi réelle que le sol sur lequel nous marchons. Elle est ce sol. Notre soutien dans le monde. » (L’espèce fabulatrice, Nancy Huston, 2008)

Parce qu’on ne supporte pas le rien, le simple, face aux choses hors de notre contrôle.

Accepter et comprendre qu’on ne sait rien, c’est difficile. Parce que l’anxiété, c’est un gobe-théories-du-complot. 

Flotter dans la vague

L’incertitude, c’est nager dans une vague. Sans sol au fond. L’incertitude, c’est la possibilité de se noyer.

Et si, plutôt que de suffoquer de ne toucher à rien, on se laissait flotter, la tête tournée vers le soleil, en acceptant l’algue qui glisse doucement entre nos doigts?

Puis, accueillir le goût salé de l’eau au bord de nos lèvres, la chaleur sur nos joues. Tolérer de ne pas savoir quelle vague s’en vient, quelle sorte, quelle grosseur, mais l’aimer quand même. 

Adorer sa surprise, découvrir son flot de nouveauté. S’intéresser à sa singularité, sans questionner son existence : la vague est là. C’est tout.

Juste, laisser à la vague son moment de gloire. Là maintenant. Au milieu de ses sœurs.

Accepter l’absolu, accepter que la vie n’est que fragments inachevés, c’est trouver la paix. 

***

La vie de chaque humain est un casse-tête. 

Accepter le casse-tête des autres implique de ne pas entrer de force des morceaux du sien dans leur esprit.

Parler, publier, partager, c’est ok, tant qu’il y a ouvertures et tolérances.

Puis, attention aux mots : ils sont une arme. Il importe de ne pas se faire plus mal.

L’homme a un esprit malléable, il est facile d’y enfoncer des faussetés. 

« Il nous est loisible de dire des choses vraies, mais non la vérité, et surtout pas toute, même au sujet de ce qui s’est passé au cours des cinq dernières minutes dans le lieu où nous nous trouvons. On ne peut la dire car elle est infinie. » (L’espèce fabulatrice, Nancy Huston)

Naviguer avec prudence

La denrée la plus précieuse d’un humain, c’est son esprit critique. 

Écoutons, bienveillants, les idées des autres. Mais questionnons. Lisons. Doutons. Mettons-nous des barrières sanitaires dans l’esprit. Scrollons Facebook avec le doute raisonnable dégainé, la raison aiguisée, le débat amical, et la perception ouverte.

Soyons prudents. Pas juste en nous promenant dehors, mais en naviguant sur les eaux du web.

Il faut aussi donner des muscles et des anticorps à l'esprit.

Restez forts. Ne vous accrochez pas à n’importe quelle liane du web qui croise votre jungle. Prenez une grande respiration et observez-la. 

Ralentissez. 

Sentez la vague sur votre peau et utilisez-la pour aller bien.

Acceptons que nous sommes tous dans un énorme océan avec plein de vagues incontrôlables, et par le fait même, majestueuses.

Billie-Anne Leduc
« Vivre-écrire »

Du doux dans le quotidien

« Vivre-écrire »

CHRONIQUE / Là, maintenant, des mondes s’écrivent. Des mondes autres.

« Le mouvement et le changement sont l’essence de notre être ; la rigidité est la mort ; le conformisme est la mort : exprimons ce qui nous passe par l’esprit, n’ayons crainte ni de nous répéter, ni de nous contredire, lançons à la ronde les absurdités les plus farfelues, et laissons-nous guider par les rêveries les plus extravagantes sans nous préoccuper de ce que le monde fait, pense ou dit. » (Virginia Woolf, Essais choisis, 2015)

Billie-Anne Leduc
Le droit d’exister

Du doux dans le quotidien

Le droit d’exister

CHRONIQUE / Notre chair est dangereuse. Nous sommes des bateaux à virus, des réceptacles de microbes. Des récipients. Sommes-nous, toujours, des êtres humains?

Le droit d’exister s’étiole. Le droit d’être humain.

Billie-Anne Leduc
Tu n’es pas ton métier

Du doux dans le quotidien

Tu n’es pas ton métier

CHRONIQUE / Être avocat. Être bibliothécaire. Être un mot-métier; être un mot exprimant un « faire ».

Faut-il être quelque chose? Chose : « tout objet concret par opposition aux êtres animés » (Larousse.fr).

Voilà : « chose » s’oppose au vivant.

Sauf qu’à Noël, à l’anniversaire de ta tante, aux premières rencontres, la première question qui monte aux lèvres est : « que fais-tu dans la vie? ».

Souvent, j’ai envie de répondre : « je vis ». Deux mots féroces, amers et humbles, prononcés du fond de la gorge.

Non seulement faut-il être quelque chose, mais il faut surtout être quelqu’un. Un « un » parmi quelque. Une unicité parmi tous les uns. Un petit point hors catégorie; un petit pois surtout-pas-pareil.

À force de tous sauter hors du cadre, n’est-ce pas que le cadre ne fait qu’agrandir?

Le figuier

Moi, aux rencontres, je préfère qu’on me demande : « qui es-tu ? ».

Une question infinie; la plus belle des questions. Une mer de possibilités.

Qui tu es : un ciel grand ouvert qui demande juste qu’on se pitche, la tête et les rêves en premier.

- Quand je serai grand, je serai pompier.

- Oui mais , qui es-tu?

Parfois, j’imagine que la vie est un grand figuier, et que chaque figue représente une possibilité.

« Au bout de chaque branche, comme une grosse figue violacée, fleurissait un avenir merveilleux. Une figue représentait un mari, un foyer heureux avec des enfants, une autre figue était une poétesse célèbre […], il y avait encore une figue championne olympique et bien d’autres figues au-dessus que je ne distinguais même pas. » (Sylvia Plath, La cloche de détresse, 1963)

Mais, laquelle choisir?

« Je les voulais toutes, seulement en choisir une signifiait perdre toutes les autres, et assise là, incapable de me décider, les figues commençaient à pourrir, à noircir et une à une elles éclataient entre mes pieds sur le sol. » (Sylvia Plath, La cloche de détresse)

- Plus tard, je serai psychologue.

- Seulement ?

Chaque personne est un arbre de possibles.

Tu n’es pas ton métier.

Tu n’es pas ton faire.

Quelle branche es-tu aujourd’hui?

Devenir

Deviens un garçon, une fille, un non-genré, une roche. Tout. Mais ne devenir qu’une chose est le monumental fatum de la banalité.

Deviens un pirate clamant haut et fort que les sirènes existent.  

Deviens un Diogène qui crie dans la rue : « Je cherche un homme, un vrai! »

Si quelqu’un te demande ce que tu fais dans la vie, ne réponds pas un métier, un nom commun, une chose, une convention inanimée.

Tu n’es pas ton nom, pas ton matériel, pas ton horaire.

Qui es-tu ? Comme, vraiment ?

Billie-Anne Leduc
Ce rien qui te soutient

Du doux dans le quotidien

Ce rien qui te soutient

CHRONIQUE / Aujourd’hui, le monde est contraint de ralentir jusqu’à ne sentir que son propre battement de cœur.

Le monde a besoin de se regarder le cœur.

En ces moments surréels, accrochons-nous au non tangible : la conscience. Celle pleine.

Être en vie

La pleine conscience, c’est permettre aux yeux un peu de doux. D’accorder aux mains le droit de se déposer. De fermer les yeux et de sentir le sang pomper dans les veines : être en vie. 

Rien d’autre.

Dans son livre Méditer, jour après jour, Christophe André enseigne par des peintures et des leçons, à regarder :

« Et si l’on regarde, on voit : de la simplicité en majesté. Une présence intense derrière l’immobilité. Si l’on regarde, on voit que, même ce qui ne clignote pas, ne bouge pas, ne scintille pas, ne fait pas de bruit, peut avoir de l’intérêt et de l’importance. »

Il faut se donner le droit de regarder par la fenêtre, d’être juste là, sans toutes les pressions. Le droit d’observer, de sentir, de respirer. Les choses se feront ; la terre tournera.

Il faut laisser l’esprit inspirer, expirer, entre deux coups de téléphone. Il importe de donner du mouvement au corps et au cœur. 

Se donner le droit.

Arrêter.

Inspirer.

Aujourd’hui : ne pas étouffer

Pour certains, le confinement est contraire à la liberté, parce qu’il ne correspond pas à ce qu’ils connaissent. Mais finalement, la vraie liberté, n’est-ce pas de ne pas être contraint à des actes obligatoires du quotidien ?

« La pleine conscience nous recommande de prêter attention à la naissance de ces impulsions avant de leur obéir ; elle nous suggère de défusionner avec elles. De les accueillir : ‘’Tiens, j’ai envie d’interrompre mon travail.’’ De les observer : ‘’Ça me pousse à arrêter ce que je suis en train de faire, parce que c’est difficile.’’ » (Méditer, jour après jour, Christophe André)

Nous pourrions passer notre vie sans nous abandonner, puisque tout nous interpelle. Dans la vie, beaucoup plus d’actions que de non-actions — pourtant essentielles.

On a le droit de ne pas passer tout de suite à autre chose. De rester immobile. De ressentir.

Aujourd’hui, la crise, quoiqu’étouffante, nous donne un nouveau souffle : se regarder l’intérieur.

Fermer les yeux un instant et sentir véritablement ses états d’âme : « Je vais bien ? »

Surtout, penser aux moments d’affection. Se laisser envahir par un, deux souvenirs. 

Les dessiner.

« Quand je danse, je danse »

Montaigne a écrit : « Quand je danse, je danse ; quand je dors, je dors ».

Rien que ça. Tout ça.

Il faut aimer ce rien.

« Abandonne tout, abandonne tout ce que tu connais, abandonne, abandonne, abandonne. Et n’aie pas peur de rester sans rien, car, à la fin, c’est ce rien qui te soutient. (Méditer, jour après jour, Christophe André)

Méditations du lundi

1. Les bras le long du corps, laissez votre corps ballotter, de gauche à droite, en imitant le mouvement des vagues. 

2. Assis le dos droit, visualisez dans votre esprit une feuille d’arbre au vent qui, lentement, se promène dans toutes les parties de votre corps — une à la fois. Elle tombe en cascades et se dépose ; elle apaise tout.

3. Imprégnez vos yeux de la couleur du ciel, et glissez-la dans chacun de vos membres, du bout des doigts aux orteils, en inspirant profondément.

Billie-Anne Leduc
Embrasser des yeux

Du doux dans le quotidien

Embrasser des yeux

CHRONIQUE / En ce temps d’isolement, de désolation, de déserts, voici une ode aux liens.

Ce n’est pas un appel à la rébellion du toucher, mais un hommage.

Un hommage à ce qu’on a perdu. Puisqu’on se rend compte de ce qu’on a perdu une fois disparu.

Le crayon seul, la vision triste, le corps isolé, j’en appelle aux liens.

Ceux qui peuvent circuler librement dans l’air, entre les choses.

Ceux qui, sournoisement, atteignent le cœur.

En ce temps de distanciation des corps, connectons par les yeux.

Les humains sont des magiciens et jettent constamment des sorts. Les hommes, les femmes, sont des fées qui voltigent partout et rayonnent de personnalités, d’originalité, de pressentiments et d’expériences.

Écrivez

En ce temps où l’échange se restreint, écrivons. C’est un grand moment pour la correspondance. Les mots deviennent des personnes et les personnes, des mots.

La correspondance est un échange de fluides absolus, une transmission d’intellect et du mouvement du sang du bout des doigts.

Écrivez aux personnes qui ne croisent pas souvent votre route, souhaitez-leur du bien, prenez leur pouls.

Toute personne sachant écrire peut oublier son corps et capter l’essence d’un autre.

Il faut arrêter un instant puis, à la fenêtre — l’ouvrir. Être-au-monde, comme une naissance. Faire savoir que l’on vit.

Il faut porter attention aux mots — puissants.

En ce temps où le quotidien vibre et le public se vide, on peut effleurer par les yeux. Se regarder, hocher la tête, puis partir.

L’esprit captera des émotions, des petits points, qui pourront peinturer.

Tout ce qui reste

Ce virus ne tue pas que les vies, mais aussi la chaleur humaine.

« La vérité était que la vie nous avait jetés aux orties, l’un et l’autre, et c’est toujours ce qu’on appelle une rencontre. » (Clair de femme, Romain Gary, 1977)

On perd le toucher, mais on gagne la vue et l’odorat. On s’empêche les mains, mais on se permet les sourires.

En ce temps où la vie autour s’annule, prendre soin de soi est tout ce qui reste.

Écouter Philip Glass, couverture sur les genoux, est tout ce qui reste.

La poche de thé dans la tasse, l’air chaud qui sort de la bouche de l’être aimé, sont tout ce qui reste.

Une soupe Lipton en regardant Astérix, déposer fièrement une carte de Skip-Bo, sont tout ce qui reste.

Tout ce qui reste est le vent entre les arbres – le sentir sur sa peau. Tout ce qui reste, ce sont les petits becs sur les paupières. S’étendre au soleil. Les cheveux calmes sur l’oreiller.

Quand il ne restera rien, il restera les liens.

Billie-Anne Leduc
Les femmes sont des miracles

Du doux dans le quotidien

Les femmes sont des miracles

CHRONIQUE / «  La femme a encore bien des spectres à vaincre, bien des préjugés à surmonter. Durant encore fort longtemps, sans doute, aucune femme ne pourra tenter d’écrire sans trouver devant elle un spectre ou un obstacle. » (Professions féminines, Virginia Woolf, 1942) 

Jamais je n’ai été aussi soulagée de dire « non » à Virginia Woolf (moi qui dis souvent oui à tout ce qu’elle a écrit), à ce discours qu’elle a prononcé en 1931.

Certes, un « non, mais ». Mais : une ouverture au progrès.

« Car il n’est pas grand besoin d’être psychologue pour s’assurer qu’une fille de grand talent, qui aurait tenté de s’adonner à la poésie, aurait été à tel point contrariée par les autres, torturée et tiraillée en tous sens par ses propres instincts, qu’elle aurait sans doute perdu santé et raison. » (Une chambre à soi, Virginia Woolf, 1929).

Grand est mon souhait de pouvoir dialoguer aujourd’hui avec Virginia Woolf et de lui demander : et maintenant ? Les femmes peuvent-elles écrire (lire ici vivre-avec-liberté) ?

Pour certaines femmes, à une certaine époque, l’écriture symbolisait un idéal intouchable, réservé à la haute sphère, soit celle des hommes.

L’écrivaine Lydie Salvayre, dans son livre Sept femmes (le plus bel hommage que j’ai lu sur l’âme féminine), parle de « sept folles », « sept allumées pour qui écrire est toute la vie. (“Tout, l’écriture exceptée, n’est rien”, déclare Tsvetaeva, la plus extrême de toutes.) Si bien que leur existence perd toute assise lorsque, pour des motifs divers, elles ne peuvent s’y vouer. Sept insensées qui, contre toute sagesse et contre toute raison, disent non à la meute des “loups régents”, qu’ils soient politiques, littéraires, ou les deux, et qui l’écrivent à leur façon. Les unes en hurlant, en claquant les portes, en arrachant les masques, et tant pis si la peau et la chair viennent avec […]. » (Sept femmes, Lydie Salvayre­, 2013)

Oui, folles. Et belles — des merveilles. Il faut nommer leurs noms, parce qu’elles n’ont pas besoin de pseudonymes masculins : Emily Brontë, Marina Tsvetaeva, Virginia Woolf, Colette, Sylvia Plath, Ingeborg Bachmann, Djuna Barnes. 

Redoutables êtres humains

Les femmes sont des miracles. Une chance sur deux de l’être.

Aussi deux chances sur deux de choisir de l’être.

Les femmes sont des merveilles.

La femme est une sensualité englobante, une sensation vivante.

La femme est une fleur. Qui éclot au rythme de ses pétales propres.

Elles savent chanter, elles comprennent le doux. Certaines sont pourvues d’une fureur veloutée, d’une rage profonde, d’autres encore parlent tout bas, certaines ont le regard solidaire.

Les femmes sont de redoutables êtres humains.

Leur vitalité les rend robustes, inestimables. 

Je louange leurs changements d’humeur (quelle platitude serait la vie...), leur beauté fine, leur intelligence démesurée (jusqu’au ciel), leur don d’amour, leur vision rayonnante, leurs vagues, leur boule de feu parfois là, parfois cachée. 

Merci aux femmes de ma vie, de la vie des autres, d’avoir gagné la course du dedans du ventre. Votre venue au monde est un cadeau, un infini de possibilités, un bassin d’avancements, une terre de découvertes, un flot de paroles, une panoplie de gestes doux.

Merci à votre folie sans laquelle mes consœurs et moi ne pourrions pas écrire.

Aujourd’hui, embrassez chaque pore de pétale de chaque femme. 

Enlacez leur corps, leur vie, murmurez-leur vos mercis.

Aujourd’hui, mettez-vous un peu de sève féministe dans le sang.

Monde, mettez au monde des femmes, des hommes qui aiment des femmes, des femmes-hommes-femmes. Mettez au monde.

On en a besoin.

Billie-Anne Leduc
Sauvage

Du doux dans le quotidien

Sauvage

«  Suis ton instinct. » Trois petits mots qui sont devenus aujourd’hui un grand mantra, une déclaration, un chemin et une réconciliation. Une douce berceuse.

Trois petits mots qui ont entièrement pris possession de moi.

Je me réveille : « Suis ton instinct. » En auto : « Suis ton instinct. »

Suivre, mais aussi être. Je suis mon instinct.

Je suis sauvage et il faut que je m’écoute. 

C’était là, c’était évident : se suivre.

Dérobades

Plusieurs règles entourent le quotidien de murs : bienséance, non-dits, interdits intrinsèques, barrières sociales, idées non fondées.

Dans un monde régi par toutes sortes de codes socioculturels, il peut être mal vu, ou impoli, de se dérober — de s’écouter, de se suivre, en faisant quelque chose qui nous apparaît salutaire. Chacun est équipé de ses propres sorties de secours, qu’il s’agisse de reculer, de partir, de détourner le regard, de ne pas répondre, de fuir une rencontre.

Lorsque surgit une pensée excentrique, un geste inhabituel, un froncement de sourcils impromptu ou une envie très soudaine, les gens sursautent, fuient. Ils se demandent, de façon très anxieuse, ce qu’il se passe. Pourquoi la routine est-elle brisée ? 

Moi, j’adore le bizarre. Surprendre est le meilleur verbe : il défie la mort.

Chaque mot est un bonbon, chaque comportement est une musique. 

Lorsque je rencontre quelqu’un, je capte sa dérobade, sa façon de se sauver, dans tous les sens du terme, d’une situation qui le rend inconfortable, qui heurte sa sensibilité propre. 

Quelles subtilités régissent son être face à ce qui n’est pas adapté à lui ? 

Ce qui revient le plus souvent, c’est le rire. D’autres fois, le regard se pose sur un objet du quotidien, immobile, rassurant. 

Bref, un petit mouvement impulsif de fuite salvatrice.

« Accepter que quelque chose craque »

Ce qui permet aux gens de respirer est fascinant. S’intéresser aux dérobades, c’est s’intéresser à l’être profond.

« On en touche aux limites de l’être et on se tient là, en déséquilibre. Je me demande parfois si, dans l’exaltation de la rencontre, il n’aurait pas fallu accepter que quelque chose craque et nous laisse craquer, craquer pour savoir être pénétré de l’autre et, parce que justement il est un autre, qu’il meuve, qu’il transforme une part de nous. » (Choir, Rosalie Lavoie, 2015)

L’abandon, comme ouverture, captation du choc de la beauté, est nécessaire à la survie. 

L’écriture étant une forme d’instinct, la soif de toucher cette part de soi imprévisible — son guts unique — m’a poussée, naturellement, à en faire mon mémoire de maîtrise, en 2017.

J’ai exploré les sensibilités des auteures Sylvia Plath et Marina Tsvetaeva, qui font de la dérobade leur moteur d’écriture.

Deux poètes, vivant au-dehors, et à la fois pleinement dedans, cherchant ici et là à se soustraire, à se montrer, puis à se soustraire à nouveau, telle la houle.

Il faut dire « bonjour » aux autres comme une ouverture et une permission. Dire : « Tu as le droit à ta dérobade, je l’accepte. »

Quelle est la vôtre ?

Billie-Anne Leduc
Guérir du mur

Du doux dans le quotidien

Guérir du mur

CHRONIQUE / La vie, ça donne des murs, des stops, des coups. 

Après un choc, il faut se cicatriser.

Pour se guérir, il faut aller à la rencontre du mur, mourir, puis revenir. 

Il faut se dire let go — lâche tout. Puis tombe (vole). Sois. Lâche toutes tes prises parce que la chute tu l’as déjà eue. Ne reste qu’à aller par en haut.

Respirer les étoiles ; respirer les arbres. De jour et de nuit : être bien.

Écouter beaucoup de musique — puisque caresses. De jour comme de nuit : écouter. Laisser tout. S’immerger. Baigner dans tout, en laissant le corps flotter comme il veut, vers les rochers — les effleurer — vers les herbes hautes. On s’en va vers ; on s’y laisse porter. Voir l’horizon comme une non-ligne. 

Il faut préférer ce qui ne finit pas. 

On t’a imposé une fin — pas la tienne. Trouve l’infini qui t’est propre. 

La force de la douceur

Aime les choses qu’on dit petites : sentir les racines sous tes pieds, le soleil dans chaque pore de ta peau, le vent sur ton plexus. Lève les yeux souvent, relâche absolument le dos. Chéris ce qui croise ta route. Dis « bonjour » aux uns, dis « je t’aime » à d’autres. Écris des poèmes sur tes amis.

« Il ne faut pas sous-estimer la force de la douceur » (Alexandra Stréliski, discours du Gala de l’ADISQ 2019).

Puis : amorcer un mouvement vers l’avant. C’est comme avancer le corps, mais avec l’âme. C’est vouloir tout embrasser. C’est respirer le plein, puis le propulser vers l’avant. Ça part du milieu de toi, pour aller sur tout : le vélo devant, le vieux et ses lunettes, le café renversé par terre.

La force se forme à petites doses.

Puis, la curiosité des autres se dessine. Les gens deviennent des amas irradiants de trésors. Tout d’eux est emballant. Intéresse-toi à leurs douleurs, leurs peurs, leur folie. 

Puis, le goût du voyage aux tripes. L’envie de vivre dans une hutte, d’explorer la mer. Envies qui furent cachées par le mur et ses fleurs ; le mur et ses possibilités derrière. 

Enfin, trouve ta grande folie. Vis-la.

Soins

Guérir du mur, c’est prendre soin de soi.

Prendre soin de soi, c’est passer un gant de crin sur sa peau. Flatter le nez des chevaux. Écraser son hamburger. C’est décortiquer le poulet avec ses doigts. C’est écouter quelqu’un chanter dans la douche. Sourire. C’est enlever ses bas et passer ses doigts sur les textures de peau qu’ils ont formées. Prendre soin de soi c’est être dans la lune sur un feu de foyer. C’est le petit choc quand tu regardes quelqu’un. C’est la puff de parfum qui passe. Prendre soin de soi c’est suivre son instinct. C’est glisser lentement sa main sur le bras de son amour.

Guérir du mur, c’est prendre grand soin de soi.

Billie-Anne Leduc
Lequel amour

Du doux dans le quotidien

Lequel amour

CHRONIQUE / « J’aime, non pas les gens, mais les âmes, non pas les événements, mais les destins. […] Je ne me sens pas bien avec les gens parce qu’ils m’empêchent d’écouter : mon âme – ou simplement le silence. » (Marina Tsvetaeva, Vivre dans le feu)

Chaque fois, c’est la même chose : j’aime le gars. Chaque fois, différemment. 

Lequel amour faut-il ?

D’abord, la fusion des corps, l’alchimie des esprits. Puis, plus tard, la routine, la danse du même

Lequel amour est le bon ?

Un homme me fait penser à la forêt, un autre à la mer. Je ne sais pas lequel est le mieux. Je me dis, la réponse se trouve en la multiplicité : m’évoquer un capitaine de voilier, une promenade dans le désert et un après-midi de bricolage. 

 « Tel garçon va à des spectacles de danse, il doit avoir un tempérament sensible et artistique. Il cite de la poésie, c’est une âme sœur. Il lit Joyce, ce doit être un génie . » (Sylvia Plath, Journaux 1950-1962).

On se dit : oui, mais je pourrais peut-être aimer plus que ça.

Que sait-on, de sa limite d’amour ?

Parce que, lequel amour. Est-il possible d’avoir tous le même ? Les films, les romans, les contes à l’eau de rose nous le montrent identique. Scénarios kif-kif. 

–    Je suis amoureuse. 

–    Idem.

On se dit : tellement de belles personnes sur Terre. J’ai envie de toutes les découvrir, d’en connaître plein de petits bouts qui pourront s’ajouter au casse-tête de mon « moi ». 

On m’a aimée plusieurs fois. On m’a dit pourquoi. Mais ce qui m’intéresse, c’est le « comment ».

« Cela c’était l’étourdissement… du fait d’être aimé (personne n’avait jamais osé m’aimer de cette manière, comme n’importe laquelle !), de la fascination pour la fascination de l’autre, de l’asphyxie par asphyxie de l’autre. » (Marina Tsvetaeva, Vivre dans le feu)

Il y a tant de manières, de paroles, de sourcillements, de dérobades, d’aimages. Pour aimer à sa mesure; aimer à sa personne. 

« Je t’aime » ne suffit pas. « Je t’aime comme » : voilà. 

On peut aimer quelqu’un comme la sensation de hauteur sur une montagne. En aimer un autre comme le bruit des vagues. Aimer plusieurs caractères, quelques goûts, la forme des cheveux, les muscles sous la peau.

Je suis pour la curiosité des cœurs. De celle qui t’ouvre le plexus et y caresse la tendresse. 

À chacun son amour. 

***

Aimer est une force. Aimer c’est un corps qu’on côtoie. C’est étudier, éduquer, évoquer. Parcourir. Absorber l’autre. Aimer c’est montrer tes passions, t’enthousiasmer. Aimer une personne c’est écrire des poèmes sur son corps. C’est vaincre la mort. C’est mouler ta salive à sa sueur. C’est respirer dans ses poumons, voir par sa pupille. Devenir sa pupille, embrasser ses yeux. C’est accepter les bulles, les lunes, les déboires, les vagues. Aimer c’est Toi, c’est mettre des majuscules. C’est demander de passer le lait. Aimer c’est être. C’est la pluie sur ta lèvre. 

Aimer c’est naître à nouveau,

et mourir sous la peau.

Billie-Anne Leduc
Le bleu du matin

Chroniques

Le bleu du matin

CHRONIQUE / Le bleu dans mes mains, sous mes yeux, quand je me lève, le matin.

Quand je me lève, un petit moment avant de tout commencer, je me plante à la fenêtre. 

J’y appuie ma main, et fais comme Jean-Aubert Loranger dans son poème Je regarde dehors par la fenêtre :

«Je regarde dehors par la fenêtre.

J’appuie des deux mains et du front sur la vitre.

Ainsi, je touche le paysage,

Je touche ce que je vois,

Ce que je vois donne l’équilibre

À tout mon être qui s’y appuie.

Je suis énorme contre ce dehors

Opposé à la poussée de tout mon corps ;

Ma main, elle seule, cache trois maisons.

Je suis énorme,

Énorme...

Monstrueusement énorme,

Tout mon être appuyé au dehors solidarisé.» (Les Atmosphères, 1920)

Billie-Anne Leduc
Tendresse

Du doux dans le quotidien

Tendresse

CHRONIQUE / Il me vient une sensation : regarder les choses comme si elles étaient recouvertes de velours. Molles, invitantes à toucher, de couleur mauve, pourpre.

Regarder les choses comme si elles étaient royales, précieuses. Silencieuses — immenses à l’intérieur.

Je ferme les yeux lorsque je vois ma table de cuisine : elle est en velours. Bourgogne. Moelleuse. Ma table est recouverte d’un coussin et je la vois mieux. Je l’aime mieux. Ma cafetière à gauche est douce aussi, sortie d’un château.

Le trottoir : de velours. Ça me fait du bien ; c’est rassurant. Je ne peux pas m’y cogner et me faire mal. Ça ne peut pas être un choc dur contre mes os ; mes veines ne sont pas écrasées.

Mais mon objet de velours préféré, c’est mon cellulaire. Le coussin atténue la voix : on ne peut pas parler fort et m’agresser les tympans. Les cris ne traversent pas le petit duvet que j’ai mis sur l’écouteur. 

Si les choses étaient en velours, on se ferait moins mal. Les arbres n’auraient pas froid. Pas d’insomnie, de bris, de sursaut. Tout serait calme comme un lac couvert de brume.

Puis, une dame bête et méchante devant toi, et hop, tu la recouvres d’un tissu toutou. 

Le petit point plexus

Porter du velours fait transparaître la tendresse. 

Lorsqu’une personne porte un tissu doux, je la vois cette softness, ce petit être moelleux bien installé au fond du plexus solaire.

Le petit point plexus des gens est une entité invisible et ressentie, porteuse de chaleur et de picotements-chatouillis, qui surgissent à des moments aléatoires de la vie. Il y a une impression d’écartèlements, de va-vers-l’avant. 

C’est véritablement l’amour qui fait son nid.

Le petit point plexus est de l’air et de la liberté. Il a des narines comme deux nœuds dans un arbre. 

Ces nœuds sont au cœur, ils forment de petits ovales comme des œufs. Respirer par les nœuds les déroule. 

C’est véritablement une éclosion. 

Le petit point plexus prend du temps à croître. Il devient grand et accompagne la terre qui fait son tour. Le petit point plexus est une rose des vents. Il est au milieu des cyclones : l’œil de la tempête. Par bourrasques, il te communique sa sensation. 

Tourner les yeux vers son plexus solaire : englober le monde.

Cette tendresse-velours, c’est la petite douceur en chacun, bien souvent difficile à trouver, parfois tortueuse à voir. Ce n’est pas tout le monde qui est prêt pour elle. Pas tout le monde sait qu’elle est là. Le secret le mieux gardé du torse.

C’est, pour moi, la première chose que je vois.

Billie-Anne Leduc
L’art de ne rien faire

Chroniques

L’art de ne rien faire

CHRONIQUE / « Ne rien faire, c’est un métier très difficile, il y a très peu de gens qui sauraient bien le faire. » - Souveraineté du vide, Christian Bobin.

10 h 04 : Je suis ici, à écrire, lentement, chaque lettre. Je m’arrête. Regarde à gauche : mon étui à crayons. Un livre anglais. Des papiers mélangés. Je pense : faire une demande de passeport. Puis, je pense : j’aimerais partir. Mon écran revient, je suis là. Lente, j’écris; j’efface. Main sur le front, retroussement des lèvres. Je veux une idée – ne l’ai pas. Puis, la salade de melon d’eau au frigo. Je me lève, quitte l’ordinateur. La porte du réfrigérateur rencontre ma main. Pause. Je regarde à l’intérieur. Pause. Mes yeux ne regardent pas vraiment, pas avant la décision. Un pot de yogourt me tente. Là maintenant : le yogourt.