Le visuel du Marathon d’écriture intercollégial : une œuvre de Kérina Francoeur.

Beaux comme la relève

« Y’a un printemps déchiré de doux qui s’ouvre à toi. » - Laura Doyle-Péan

CHRONIQUE / Les jeunes ne savent plus écrire comme il faut, ils s’intéressent juste à leurs nombrils, ils ne réussissent qu’à s’envoyer des textos bourrés de fautes. Si vous opinez du bonnet en adhérant à ces jugements, vous êtes peut-être un vieux con. Rassurez-vous, le traitement n’est pas douloureux. Il suffit d’un peu d’information et d’ouverture d’esprit pour réaliser que nos jeunes chérissent la langue d’ici et se font un devoir de la promouvoir par une littérature décomplexée. Pas tous peut-être, mais un nombre considérable. Et des talentueux en plus.

« Orange de Floride, torride MDMA. Soleil se levant sur la playa du matelas. On se partage la pulpe de nos corps, morts sous les heures d’ivresse et d’attentats. » Ces vers d’Alex Guimond sont le fruit d’un court atelier de poésie. Un atelier offert par votre humble chroniqueur vendredi dernier, à Montréal. Et samedi à Québec. Une longue route pour visiter deux des trois Cégeps hôtes du 28e Marathon d’écriture intercollégial. Ne manquait que le Cégep de Rimouski; j’irai l’année prochaine!

Plus de 160 marathoniens provenant de 40 cégeps différents se sont rassemblés pour vivre 24 heures de création littéraire. Autour du thème La galerie des échos, les grandes plumes en devenir ont profité de l’expertise de généreux créateurs, dont Luc Dionne, Lili Boisvert, Mathieu Simard, Cédric Landry, Jean-Maxime Lévesque, Audrey Wilhelmy et Catherine Dorion, pour ne nommer que ceux-là. « Je veux te porter. Par la glace. Par la rage. T’enfermer en douceur dans le plus profond des hivers. Je veux te porter dans tous mes cris, mes tempêtes. » Pascale Côté a saisi l’occasion pour mettre des mots sur l’innommable, comme Eugène Fournier, qui explore à coups d’allitérations l’univers d’un « amant aimant, jamais amoureux…dans un dialogue souvent sans voix ».

Depuis 1991, à l’ombre des tonitruantes acclamations réservées aux sportifs de leurs Cégeps, les amoureux de la littérature se réunissent pour aller au bout de cet exploit : une nuit blanche à noircir des pages et se chauffer les neurones. Certains deviendront éditeurs, romanciers, chroniqueurs ou professeurs de littérature. D’autres ne feront jamais carrière autour de l’écriture, mais chacun aura embrassé cet art à pleine bouche durant toute une nuit. C’est déjà beaucoup.

« Pardonnez-moi, Monsieur Molière, mais votre langue m’est inconnue. Je me retrouve dans le parler de Gauvreau. Enfin, je m’explore par ses mots souvent cassés. Mon cœur retrouvé », extrait du texte De mal en mots, écrit par Florence Chagnon, une des gagnantes d’un concours lancé aux marathoniens. Et voici un autre extrait, tiré de la nouvelle L’enclos à chimères de Nicolas Trudel, grand gagnant de ce même concours: « Nourris-moi, je veux voir le monde avant de tomber dans l’oubli! … Je palpite, je jubile. Troisième. Deuxième. Ça urge. Premier. Enfin! Amira est toujours au comptoir. Pour la première fois, je sens le vif de ses yeux noirs ». Si votre curiosité est piquée, sachez que leurs textes seront intégralement publiés dans la prochaine édition de la revue Urbania.

Au cœur de l’organisation de cette nuit, on retrouve Gilbert Forest. L’animateur socioculturel du Cégep André-Laurendeau a repris le flambeau de cet événement voilà 22 ans. Le projet l’interpellait peu au commencement et il se demandait si ce marathon était porteur de sens pour les étudiants. Gilbert a vite réalisé l’importance d’un tel événement dans la vie d’un apprenti journaliste, d’une poétesse à la recherche d’inspiration ou d’un scénariste qui s’ignore. Depuis, il promeut et développe cette rencontre annuelle avec fougue. De plus en plus de Cégeps y participent et les marathoniens développent leur style, leur réseau d’amis, leur désir d’écrire et de faire vivre la langue française telle qu’incarnée au Québec. Ce passionné est beau à voir aller, même à six heures du matin, entre deux cafés.

Avec ses collègues animateurs, les profs des différents Cégeps et tous les bénévoles qui se greffent autour du projet, Gilbert accomplit une noble mission : donner un espace lumineux à la littérature québécoise dans nos Cégeps. Même si la couverture médiatique demeure moindre que celle accordée aux exploits sportifs de l’équipe de football, même si le marathon ne favorise pas l’employabilité du client-étudiant, même si certains participants se rendent au bout de la nuit sans être en mesure de conjuguer le subjonctif du passé simple, chacun des marathoniens repart plus riche. Je peux en témoigner. Ils étaient magnifiques, au petit matin, en pyjama, leurs piles de textes à la main, à réciter des poèmes et me demander des suggestions de lecture pour la vie à venir. La relève est déjà là, et elle écrit bien plus que des textos bourrés de fautes.