Suzanne Trudel prend sa retraite après 35 ans d’enseignement en adaptation scolaire. Certains de ses élèves sont dans sa classe depuis tout ce temps.

Avec la même enseignante pendant 35 ans

CHRONIQUE / Normalement, cette semaine, Suzanne Trudel aurait souhaité bonnes vacances à ses élèves avant de les serrer à tour de rôle dans ses bras. Reconnaissante pour cette autre belle année qui vient de se terminer, elle aurait ensuite lancé à tout le monde: «On se revoit en septembre!»

Pas cette fois. L’enseignante ne sera pas de retour à la prochaine rentrée scolaire.

«Je suis rendue là», leur a-t-elle annoncé.

«Là où, Suzanne? »

À la retraite.

Des larmes ont coulé.

Les élèves comprennent que leur professeure mérite de se reposer après 35 ans à leur apprendre plein de choses importantes dans la vie, mais dire au revoir n’est jamais facile, d’autant plus que certains sont dans sa classe depuis... 35 ans.

Ce sont des hommes et des femmes avec un cœur d’enfant, des premiers de classe en matière de spontanéité et de sincérité.

J’ai été à même de le constater en mettant le pied dans ce local du Centre d’éducation des adultes du Saint-Maurice, à Shawinigan, plus précisément à la seconde où je leur ai demandé de me parler de leur Suzanne, une enseignante en adaptation scolaire.

Ils ont tous répondu en même temps jusqu’à ce que la voix d’une jeune femme s’élève au-dessus du brouhaha pour rappeler à ses compagnons de classe de lever la main avant de prendre la parole.

J’imagine la fierté du prof qui n’a pas eu besoin de les ramener à l’ordre, mais plus encore, en les écoutant me la présenter ainsi: «Suzanne? On l’adore! Elle est fine! Elle est belle! On l’aime gros! C’est une super bonne professeure! Aujourd’hui, elle a mis des vêtements roses. C’est la même couleur que ma chambre!»

Il n’y a pas à dire, la femme de 65 ans fait l’unanimité parmi ces personnes présentant une déficience intellectuelle. Leur enthousiasme est beau à voir et à entendre en décrivant cette «maîtresse qui sait tout», en ont-ils la certitude.

Madame Suzanne ne sera pas facile à remplacer. La dernière semaine a été très émotive pour sa quarantaine d’élèves répartis dans quatre groupes.

«Je ne pleure pas, mais si tu voyais mon cœur, il est rempli de larmes», lui a confié un élève en apprenant qu’elle ne reviendra pas.

«Mon cœur est comme un éclair. Il est craqué...», lui a décrit un autre.

Suzanne a changé leur vie et, eux, la sienne.

Gilles par exemple. Il était un jeune homme de 21 ans lorsqu’il a intégré sa classe. L’homme a aujourd’hui 56 ans. Pendant toutes ces années, jamais il ne lui est venu à l’esprit de ne plus aller à l’école. Pourquoi se serait-il privé d’un tel bonheur?

Photo: Stéphane Lessard

«J’aime Suzanne et j’ai des amis ici.»

Pour d’autres, ça fait vingt ans, douze ans, quatre ans ou deux ans, comme pour l’ami Félix qui a tenu à lui exprimer: «Je ne suis pas chanceux parce que je n’ai pas appris à te connaître comme les autres, mais j’ai appris à t’aimer.»

Suzanne Trudel était une enfant âgée d’une dizaine d’années lorsqu’elle a décidé de son avenir. Ça a été très clair pour la fillette en voyant, impuissante, son institutrice frapper une écolière qui n’apprenait pas assez vite à son goût, une scène malheureusement tolérée à l’époque.

«Quand je serai grande, je vais enseigner à des gens qui ont de la difficulté à l’école, mais je ne les battrai pas.»

Pendant toute sa carrière, Suzanne s’est davantage inspirée des leçons du Petit Prince qui dit qu’on ne voit bien qu’avec le cœur, que l’essentiel est invisible pour les yeux.

«C’est une belle histoire qui leur ressemble. Ce sont des gens qui perçoivent notre intérieur. Beaucoup même...»

Il y a quelques années, Suzanne a offert à chacun de ses élèves l’œuvre d’Antoine de Saint-Exupéry avant de les inviter à lire, pour ceux qui étaient capables de le faire, quelques paragraphes à voix haute. Pour les gars et les filles qui n’arrivaient pas à déchiffrer tous les mots, Suzanne a pris le temps de les faire répéter après elle, phrase par phrase.

«Je voulais qu’ils soient comme les autres. C’est important, l’estime de soi.»

Suzanne aime ses élèves et vice versa. Ce lien qui les unit est unique et profond.

Si l’un de ses protégés était absent, l’enseignante s’empressait d’appeler, inquiète, ses parents ou sa famille d’accueil. Au besoin, elle n’hésitait jamais à se rendre directement à l’hôpital pour lui rendre visite.

«Voudrais-tu être ma mère?», lui a déjà demandé un jeune homme dont la sienne venait de décéder.

Celle qui a deux enfants et six petits-enfants a dû lui expliquer que ce n’était pas possible, mais cette demande illustre toute la place que Suzanne Trudel a pu occuper dans la vie de ses élèves qui, cette semaine, ont réalisé qu’elle ne reviendra pas à la fin de l’été.

«Qui aimeriez-vous pour me remplacer? Un gars ou une fille?», leur a-t-elle demandé pour les préparer à son non-retour.

«On veut toi.»

Suzanne Trudel n’a jamais songé à enseigner à d’autres élèves qu’à ces adultes qui ne maîtrisent pas tous les règles élémentaires en français et en mathématiques, mais qui ont retenu le principal: miser sur leurs forces.

«Elle nous a appris la débrouillardise, pour qu’on soit plus autonomes!», tient à ajouter ce cher Guy qui avait la main levée depuis un petit moment déjà.

Suzanne Trudel prend sa retraite avec le sentiment du devoir accompli et la larme à l’œil.

Comme elle l’a toujours fait depuis 35 ans, l’enseignante a souhaité à ses élèves de belles vacances en prenant soin de leur rappeler le plus important: «Je vous aime et je ne vous oublierai jamais.»