Jean-Marc Salvet
Le Soleil
Jean-Marc Salvet
Justin Trudeau a lui-même annoncé, en septembre, dans le discours du Trône lu par la gouverneure générale, que son gouvernement voulait réviser la Loi sur les langues officielles de manière à tenir compte de la situation particulière du français en Amérique du Nord.
Justin Trudeau a lui-même annoncé, en septembre, dans le discours du Trône lu par la gouverneure générale, que son gouvernement voulait réviser la Loi sur les langues officielles de manière à tenir compte de la situation particulière du français en Amérique du Nord.

Avant que le fruit ne pourrisse

CHRONIQUE / En matière linguistique, le fruit est mûr depuis assez longtemps. Il faudrait le cueillir avant qu’il ne pourrisse sur l’arbre.

Il est si mûr et depuis si longtemps que Justin Trudeau a lui-même annoncé, en septembre, dans le discours du Trône lu par la gouverneure générale, que son gouvernement voulait réviser la Loi sur les langues officielles de manière à tenir compte de la situation particulière du français en Amérique du Nord. Il reconnaissait alors officiellement l’inégalité existant entre les langues française et anglaise dans notre coin du monde.

En d’autres mots, il annonçait une rupture à venir dans le principe de symétrie prévalant (au moins sur papier) dans les moyens de défendre ces deux langues au Canada. Une rupture avec une doctrine instaurée sous son père.

Depuis ce discours du Trône, le gouvernement de Justin Trudeau devait donc être sur une lancée sur ce front. D’où les admonestations de la ministre Mélanie Joly à l’endroit de la députée Emmanuella Lambropoulos, qui a mis en doute avec beaucoup de légèreté le déclin de l’usage du français à Montréal (avant de s’en excuser et de finalement quitter le siège qu’elle occupait au Comité sur les langues officielles).

Mme Lambropoulos a mis son gouvernement dans l’embarras parce qu’elle a écorché son nouveau discours officiel. Ou plutôt sa nouvelle sensibilité.

Feinte ou sentie, cette sensibilité? Même s’ils ne représentent pas l’ensemble du Parti libéral du Canada (PLC), on ne peut douter de la sincérité de Mélanie Joly et d’autres à vouloir déplacer des curseurs.

Pour d’autres au sein du PLC, c’est la situation de gouvernement minoritaire et le fait que les bloquistes et les conservateurs poussent à la charrue qui ont participé à cette épiphanie des esprits.

Personne ne doit cependant nourrir d’attentes démesurées. Et personne n’en a, sans doute. Le Parti libéral du Canada demeurera le Parti libéral du Canada. Il a un passif.

Mais une évolution est possible. Et une évolution commence toujours par des mots. Et toujours par les mots de quelques-uns.

Une occasion

À l’initiative du conservateur Gérard Deltell, les partis fédéraux débattront mercredi de la situation de la langue française à Montréal. Que voilà une belle occasion pour le gouvernement Trudeau de mettre de la chair autour de l’os! Voilà où je voulais en venir; à ces heures de débats de mercredi.

Politiquement — par rapport au Québec en tout cas —, l’actuel gouvernement canadien aurait tout avantage à profiter de la tenue de ce débat pour se commettre un peu plus. Pour, par exemple, se déclarer en faveur de la demande du gouvernement de François Legault concernant l’application de la loi 101 aux entreprises à charte fédérale; aux banques, entre autres.

Que le gouvernement Trudeau accepte cette proposition de Québec constituerait une percée concrète et significative. Et une victoire pour le gouvernement Legault et son ministre Simon Jolin-Barrette. Ainsi que pour un Canada davantage fondé sur les provinces. Ainsi que pour le Québec en général — même si l’élargissement de la loi 101 aux entreprises à charte fédérale ne bouleverserait pas en soi des tendances lourdes, puisque son effet serait plutôt marginal dans le renforcement du statut et de l’usage de la langue française au Québec.

N’empêche que ce serait tout de même concret et surtout un puissant symbole non seulement linguistique, mais étayant la marge de manœuvre qui doit être celle du Québec dans ce domaine – une marge de manœuvre que n’ont aucun mal à reconnaître les conservateurs menés par Erin O’Toole.

Si la nouvelle sensibilité du gouvernement de Justin Trudeau veut dire quelque chose, et à défaut d’être en mesure de présenter d’ici peu ses propositions à l’égard de la Loi sur les langues officielles, l’élargissement de la loi 101 aux entreprises à charte fédérale serait un gage politique à donner rapidement.

Aimer

Pour le reste, la longue balle sera dans les mains du gouvernement Legault. Le ministre Simon Jolin-Barrette s’est engagé à beaucoup ces derniers mois. Or, qui s’engage à beaucoup doit livrer beaucoup.

Malgré tout, les propositions du gouvernement Legault se situeront tout naturellement entre celles du Parti québécois et celles que prônerait par exemple le Parti libéral du Canada.

Les caquistes assureront qu’ils font bouger les choses de façon importante et que leur réforme constituera la plus grande mise à jour sur le front linguistique au Québec depuis l’adoption de la loi 101, en 1977. Il faudrait que ce soit le cas. 

Les caquistes avanceront en faisant valoir qu’il s’agit d’un nouveau compromis politique pour le Québec. «Compromis». C’est un mot qu’ils ont beaucoup employé dans le dossier des symboles de foi. Il ne les a pas desservis.

Cela étant, les mesures gouvernementales québécoises à venir seront toutes plus efficaces si l’on parvient en même temps, comme société, à faire aimer davantage la langue française.

Le ton et les mots que l’on entendra lorsque l’on sera dans le vif du débat pourraient faire une grosse différence sur le niveau d’adhésion aux changements proposés ou débattus.

Il ne devra pas s’agir d’un combat aux allures d’arrière-garde. C’est pour cela que les mots et le ton ne devront pas être revanchards ou contre autrui, mais pour la langue française. Notre langue a besoin d’un élan partagé.

Et tant mieux si, au passage, le débat à venir sur le renforcement du statut et de l'usage du français élargit en même temps le souci de s’exprimer toujours mieux.