Des travailleurs d’Olymel, toutes origines confondues, se réunissent chaque dimanche à Sainte-Marie pour jouer au soccer.

Autour d’un ballon

CHRONIQUE / «Je le croisais au travail, il me saluait. À force de me faire dire bonjour, je lui ai parlé.»

Samuel et Francis sont devenus amis.

Francis Guénette travaille chez Olymel depuis huit ans, Samuel Riche est arrivé au printemps. Il est arrivé avec sa femme, qui travaille chez Olymel aussi, avec une trentaine de «p’tits nouveaux».

Ils ont quitté l’île Maurice pour la Beauce.

Pénurie d’employés oblige, la compagnie s’est tournée vers Madagascar et l’île Maurice pour aller chercher du renfort pour faire tourner ses usines. En passant par une agence de recrutement sur place, Olymel a tout organisé, payé leur voyage jusqu’ici, leur a même trouvé des logements.

Ça, c’est une première étape, la paperasse, la job. 

Et c’est là que Francis entre en jeu, quand il renvoie le bonjour à Samuel, quand ils se mettent à jaser, à prendre leurs pauses ensemble sur leur shift de soir, dans le département de Marquis.

Marquis, c’est le contremaître.

Samuel a demandé à Francis ce qu’il y avait à faire dans le coin les fins de semaine. «Il voulait savoir s’il y avait du soccer ici... Je lui ai dit qu’en Beauce, on était plus hockey! Mais plus on en discutait, plus on se disait que ça pourrait être une bonne idée de partir ça, le soccer.»

C’était en mai, ils se sont mis à regarder les terrains qui pourraient être disponibles à Sainte-Marie, ils aimaient bien ceux derrière le casse-croûte Chez Dan. «Il y a un entrepreneur qui a entendu parler du projet, il a payé la location pour l’été, il s’est arrangé avec la Ville. Il a voulu rester discret.»

Le mot s’est passé aussi chez Olymel. «Les gens de l’île Maurice venaient nous voir et nous demandaient “Quand est-ce que ça commence?”»

Ça a commencé en juin.

Le rendez-vous a lieu le dimanche, de 15h à 17h. «On a mis ça à cette heure-là parce qu’il y en a qui vont à l’église, ça adonnait mieux à tout le monde comme ça.» Les gens ne s’annoncent pas, ils viennent s’ils peuvent, les équipes sont faites juste avant le match. «On a déjà été 35!»

Chaque joueur paye 3 $, ça couvre les dépenses, ils ont pu acheter des dossards et des ballons.

Il y aussi des travailleurs de Madagascar, une fille de la Colombie et un gars du Congo entre autres. «C’était juste des gens d’Olymel au début, mais c’est ouvert à tout le monde. Nous autres, on est nés avec une rondelle, et eux avec un ballon. Ils nous montrent comment jouer, ils nous enseignent. Ils m’ont montré à être gardien.»

Francis se débrouille très bien, même quand le tir vient de Christopher. Christopher était dans la sélection nationale de l’île Maurice. «Quand il est parti pour ici, il a laissé ses choses de soccer.»

Il ne pensait plus s’en servir.

«Il y a des Québécois qui jouent aussi, comme mon ami Steven. On s’amuse, ça facilite la bonne entente, ça développe la confiance. Il y a un esprit d’équipe qui s’installe au travail, de la bonne humeur. Plus ils s’intègrent, plus ils sont bien.»

Ensemble, ils vont faire une collecte d’argent pour le fils de Steven qui a besoin d’un véhicule adapté.

Je suis allée les voir un samedi avant-midi, ils avaient déplacé le match parce qu’ils avaient organisé un grand festin mauricien le lendemain. Ils étaient plus d’une vingtaine, ont partagé les équipes avant de commencer. J’étais avec mes gars, deux fans finis de soccer, ils en ont mis un dans chaque équipe.

Les deux ont failli marquer.

Même Marquis est venu faire un tour. Il est resté une bonne heure sur le bord du terrain pour jaser.

Quand j’en ai eu fini de discuter avec Francis, il est allé remplacer Samuel sur le jeu, je voulais lui parler, qu’il me raconte c’est comment sa nouvelle vie. Il est arrivé avec tous les autres le 16 mars, il y avait de la neige. 

Et du froid. 

Un froid de mars, mais quand même.

Ça fait cinq mois qu’il est ici et il n’en revient pas comme c’est beau, comment on est «sympathiques». Il avait un bon boulot à l’île Maurice, «je travaillais dans l’aluminium», sa femme tenait un petit commerce, elle faisait de l’alouda, un breuvage à base de lait qui ressemble au bubble tea.

Il a promis de m’y faire goûter.

Ils ont deux enfants, une fille de 11 ans et un gars de sept ans. «On avait de la misère à joindre les deux bouts.» Quand l’offre d’emploi d’Olymel s’est présentée, ils ont sauté sur l’occasion d’avoir une vie meilleure. Il travaille aux «neckbones», à désosser des cous de porcs, il manque de monde ici pour faire ça.

«C’est difficile au début, mais on s’habitue vite.»

Leurs enfants sont restés à l’île Maurice avec ses parents, l’idée est qu’ils viennent les rejoindre dans deux ans, quand Samuel et sa femme auront leur résidence permanente. Ils ne se verront pas d’ici là.

Francis, lui, est toujours partant pour donner un coup de main. «La semaine passée, j’en ai emmené trois à leur examen de conduite. J’en ai emmené deux au Festival d’été, au spectacle de Shawn Mendes, j’ai trouvé deux passes, je suis allé avec Jerry et Christopher. Ils n’en revenaient pas, tu aurais dû voir leurs yeux!»

Il fallait voir les siens quand il me racontait ça.

«J’aime ça partager, rendre service. C’est dans ma nature. J’aime quand les gens s’entendent bien.»

Lui et Samuel ont de belles ambitions pour l’équipe. «On aimerait bien ça avoir des uniformes, avoir un nom, participer à des tournois. Avec les 3$ que les gens payent chaque dimanche, on regarde pour louer un terrain intérieur pour pouvoir continuer à jouer pendant l’hiver.»

On aura beau faire des thèses sur l’intégration des immigrants, y a pas grand-chose qui accote un «bonjour».

Et un simple ballon.