François Bourque
Vue de l’hôtel de ville de Marseille pendant la peste de 1720. Peinture de Michel Serre (1658-1733). Musée des Beaux-Arts Palais Longchamp, Marseille.
Vue de l’hôtel de ville de Marseille pendant la peste de 1720. Peinture de Michel Serre (1658-1733). Musée des Beaux-Arts Palais Longchamp, Marseille.

Au temps de la grande peste

CHRONIQUE / Le navire Grand-Saint-Antoine entre au port de Marseille le 25 mai 1720 chargé d’étoffes de soie et de balles de coton en provenance de Syrie.

Comme prévu au protocole sanitaire, le bateau est mis en quarantaine et un émissaire vient faire rapport sur l’état de l’équipage et de la marchandise.

Marseille a été épargnée de la peste depuis 60 ans. On ne voudrait pas ouvrir la porte à une nouvelle épidémie.

Les certificats du port d’origine indiquent que la cargaison est sécuritaire, mais le capitaine rapporte une dizaine de décès en mer. Par prévention, une escale en Italie lui a été refusée en cours de route.

Marseille respecte la règle de la quarantaine, mais la déclaration du capitaine sera falsifiée quant à la cause des décès. On ne veut pas nuire au commerce.

Les échevins semblent prendre la chose avec légèreté et pendant près de deux mois, la ville cachera qu’une peste mortelle vient d’entrer à Marseille.

Comme à Wuhan en Chine à mi-novembre 2019, lorsque des chercheurs ont voulu attirer l’attention de la communauté scientifique sur l’émergence d’un virus inconnu et ont été censurés, comme le rapportait il y a quelques jours The Guardian.

La contamination introduite à Marseille dans une cargaison de tissus infestés de puces porteuses d’un bacille se répand.

D’abord autour du port, puis dans les rues tortueuses et insalubres de la vielle ville et ensuite dans les quartiers plus récents aux rues rectilignes.

Malgré le cordon sanitaire dressé autour de la Provence, 120 000 personnes vont mourir de la peste dans les trois années qui suivront.

À cinq cents kilomètres au nord, Genève a déployé son système de défense inspiré des épidémies précédentes.

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«La ville est purifiée de ses mendiants, la surveillance aux portes est renforcée et les personnes et marchandises en provenance de contrées suspectes doivent dorénavant être munies de bullettes de santé», décrit l’historien de l’Université de Genève, Alexandre Charles Wenger, dans un article sur la lutte contre la grande peste de Marseille1.

On interdit les rassemblements, y compris les cérémonies religieuses et les enterrements. Dans les marais autour de la ville, on aménage des cabanons de quarantaine pour les riches et d’autres pour les pauvres. 

Les responsabilités civiles sont distribuées : les «corbeaux blancs» s’occupent du transport des personnes malades, suspectes ou convalescentes. Les «corbeaux noirs» s’occupent des défunts.

Le commerce et la vie sociale sont interrompus.

Ces mesures préventives ont été imprimées en 1721 dans un Projet de règlement en 72 articles qui a longtemps fait école.

Cela donne «une étrange impression de renfermement, presque d’autarcie», note M. Wenger.

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Il n’y a pas à l’époque de remède contre la peste, hormis les potions, onguents et saignées, ce qui en dit long.

Deux théories médicales s’opposent alors : l’une invite à se méfier de tout ce qui vient de l’extérieur; l’autre cible les dangers de la ville : déchets, eau stagnante des douves (fossés autour des châteaux), chiens et chats errants, etc.

Une des craintes étant que les «médecins» et apothicaires» prennent la fuite, on promet de récompenser ceux qui restent en les faisant «bourgeois». Je n’ai pas vu qu’il était alors question de primes pour les spécialistes.

Faute d’une réponse médicale convaincante, la lutte contre l’épidémie de 1720 passe surtout par des mesures administratives et institutionnelles.

Exactement comme aujourd’hui.

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La COVID-19 n’est pas la peste.

Et notre médecine n’a évidemment rien à voir avec celle d’il y a 300 ans. Ni nos conditions de logement, d’hygiène, de transport et de communications, etc.

C’est ce qui rend si fascinant que les mesures pour freiner le virus aujourd’hui soient essentiellement les mêmes qu’à l’époque de la grande peste. À l’exception peut-être de celles visant les mendiants.

Mise en isolement des personnes atteintes ou à risque; fermeture des frontières; méfiance envers les bateaux; interdiction de rassemblements; fermeture d’établissements; rehaussement des consignes d’hygiène; «stockage» de biens de première nécessité, à commencer dans notre cas par le papier de toilette, ce qui en dit long sur la hiérarchie de nos inquiétudes et consolide la pyramide des besoins de Maslow.

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Fascinant et déroutant aussi de voir que la lutte contre le virus force à aller en direction exactement contraire à toutes les consignes et valeurs du «vivre ensemble» que l’on cherche habituellement à promouvoir.

Ne soyons plus une terre d’accueil ouverte sur le monde; méfions-nous des étrangers, de ce qui vient de loin et d’ailleurs; n’allons plus visiter les proches en CHSLD, les malades et les personnes âgées; fuyons les foules et les espaces publics; méfions-nous des transports en commun; gardons les humains à distance, etc.

Je ne remets aucunement en cause ces mesures. Celles-ci tombent sous le sens et font très largement consensus. On fera la rééducation qu’il faut en temps et lieu pour revenir à ce qu’on était.

(1) WENGER, Alexandre Charles. Un règlement pour lutter contre la peste : Genève face à la grande peste de Marseille (1720-1723). Gesnerus, 2003, vol. 60, no 1-2, p. 62-82