À 22h, la moue déconfite de Manon Massé en entendant les trois hommes se crier par la tête sur la gestion de l’offre valait le prix d’entrée. C’est la plus forte réaction de la soirée.

Au royaume des solidaires

CHRONIQUE / 19h30. Sur l’écran géant du bar, des images de sport extrême se bousculent. Plongeons de haut vol, pirouettes, base jumping depuis des gratte-ciels, kick boxing dans le désert, surf sur des vagues improbables.

Des vidéos subliminales annoncent les stratégies du débat des chefs.

Le Pub Universitaire s’attendait à une vingtaine de clients.

Trente minutes avant l’heure, c’était sold out et on refusait du monde.

19h45. Au bout du bar, une étudiante en psychologie. Premier vote à la partielle de Louis-Hébert. Ce sera son deuxième.

Un faible pour le PQ, mais Québec solidaire a de «bonnes idées», dit-elle. «Très idéaliste». «Trop», se reprend-elle.

Sur le tabouret voisin, un étudiant en enseignement secondaire, profil histoire. Ce sera son premier vote.

La députée libérale de Charlevoix a bien fait mais voter pour elle, ce serait voter libéral. Il veut du changement, mais la CAQ le rebute. Ils comptent sur le débat pour en savoir plus.

20h. Première question sur les CHSLD. Pas winner pour un bar d’étudiants. Pareil pour la seconde.

Pas cinq minutes de passées que mon voisin de gauche déplore le manque de pop corn. J’espère qu’ils vont parler d’aménagement et d’environnement, dit-il.

Son voisin et lui sont à la maîtrise en aménagement. Ils s’attendent à une victoire de Lisée, mais se reconnaissent davantage à Québec solidaire, sauf pour la chef.

Lisée se trompe de nom entre MM. Legault et Couillard. «Excusez-moi, des fois je vous mêle». Ça rigole dans le pub.

Attentes dans les urgences. Le sujet est important, mais le bruit de fond commence à grimper.

20h22. Une infirmière étudiante au bacc vient s’asseoir à ma droite. Pas convaincue par personne, encore. «Ça paraît qu’ils ne connaissent pas la réalité du terrain».

Plus d’infirmières? Mais ils vont les prendre où? Vont-ils baisser les exigences? Et les médecins qui ne les laissent pas faire ce pour quoi elles sont qualifiées.

20h30. Toujours sur la santé. Au bout du bar, le pichet est presque vide devant la psychologue et le professeur. Ils sont attentifs, mais pour combien de temps encore?

L’infirmière n’écoute plus qu’à moitié. Son mac and cheese vient d’arriver. Je vais réécouter le débat à la maison, me dit-elle. Je l’ai crue.

20h35. L’éducation, ce n’est pas une dépense, c’est un investissement, lance la citoyenne Josée Prévost. Les applaudissements fusent.

Le line-up s’étire encore à la porte.

Décrochage scolaire des garçons, aide aux écoles privées.

Legault donne un premier coup sur le clou de sa soirée : la maternelle pour tous à 4 ans.

La psychologue n’est pas d’accord. Les enfants n’y sont pas tous prêts. Leur place est davantage au CPE.

Les aménagistes ont sorti des cartes de bingo où ils rayent à mesure les mots/clichés.

L’environnement ne vous intéresse pas, lance Lisée à Legault. Des Ooooh! résonnent au fond de la salle.

Un avion de papier vole au-dessus d’une table.

20h58. La cacophonie monte dans le débat et dans le pub. Le langage non verbal prend de l’importance. Je vois Couillard froid et sombre, Legault nerveux et mécanique, Massé en retenue, Lisée posé, mais empiétant sur la parole des autres.

Les aménagistes trouvent le temps long. Le débat s’adresse aux personnes âgées et aux jeunes familles, constatent-ils.

21h14. Salaire minimum. Massé amorce sa remontée.

On est sur les terres de Québec solidaire.

Les verres de la psy et du prof sont vides. Celui de l’infirmière aussi. À peine un fond dans celui des aménagistes, qui ont posé leur crayon de bingo.

21h21. Le biologiste voisin de l’infirmière commande une autre pinte, tant qu’à ne rien avoir encore à se mettre sous la dent. Il attend l’économie.

21h27. L’environnement, enfin. Massé rattrape son retard au chronomètre et finit en force. Du gâteau pour les jeunes. Bon timing. Un cheesecake vient d’arriver devant l’infirmière.

21h37. Immigration, identité. Je lève les yeux. Une salle blanche, mais une avocate vient de prendre la place d’un des aménagistes.

Elle s’amuse des répliques de Couillard. Libanaise d’origine, elle est contre les tests de français et l’idée d’expulsions. «C’est con.» Elle votera libéral, mais apprécie Québec solidaire.

21h56. Le volume a commencé à baisser. On entend bien la question aux candidats. Jusqu’où irez-vous pour défendre le Québec? Lisée annonce qu’en 2022, l’élection portera sur la souveraineté. Silence dans la salle.

22h. La moue déconfite de Massé en entendant les trois hommes se crier par la tête sur la gestion de l’offre valait le prix d’entrée. C’est la plus forte réaction de la soirée.

22h12. Je retourne saluer la psy et le prof. Le débat a conforté leurs perceptions du début. Elle PQ ou Québec solidaire. Lui, encore un doute, mais pas la CAQ.

Je n’ai pas de gagnant pour vous. Je n’ai que le plaisir de ma soirée à partager.