La famille d’Annabelle a tout perdu lors d’un incendie : vêtements, jouets, souvenirs...

Des souvenirs en fumée

CHRONIQUE / Annabelle* revient à la maison avec ses trois enfants après un séjour en camping. Elle se demande qui a fermé le rideau à l’entrée. Elle s’approche de la porte. Voit que quelque chose cloche. La poignée est chaude. Elle touche la vitre. Brûlante. Ce n’est pas un rideau, mais bien de la fumée qui masque la fenêtre.

Elle doit se rendre à l’évidence : ils ont passé au feu. Les enfants, eux, ne saisissent pas tout de suite. Quand Annabelle leur explique, les deux plus jeunes, Benjamin et Inès, 7 et 5 ans, se mettent à pleurer en criant. Puis, ils s’arrêtent d’un coup, comme s’ils se ressaisissaient. Ils font ça quelques fois.

Le plus vieux, Arthur, 9 ans, tourne sur lui-même. Il répète sans cesse qu’il ne veut pas rester là.

Annabelle envoie les enfants chez une voisine. Elle appelle les pompiers. Quand ils arrivent, les flammes qui étaient mortes faute d’oxygène reprennent de plus belle.

Sur le coup, toute seule devant la maison, Annabelle comprend que leur vie vient de basculer. Elle est découragée. Elle entrevoit l’ampleur de la tâche, les pertes. Leur chat est à l’intérieur.

Et il y a leur maison, que Renaud, son chum et le père des enfants, a dessinée et bâtie avec son père.

Deux jours plus tard, Annabelle et Renaud apprennent que la maison est une perte totale. Que rien ne pourra être récupéré à l’intérieur. Mais le pire reste à venir. Les enquêteurs sont formels : l’incendie est d’origine criminelle.

Là, le sentiment d’impuissance fait place à l’incompréhension et à la colère. Ce n’est pas un accident. Quelqu’un a voulu détruire leur foyer. Ils habitent dans un petit patelin. N’ont pas d’ennemis connus. Et ils ne peuvent pas le dire à personne, pour ne pas nuire à l’enquête.

Mais peu importe les nouvelles, Annabelle et Renaud doivent rester en contrôle, pour les enfants. Ravaler leurs inquiétudes, leur désespoir certains jours. Sans tout leur cacher. Juste pour ne pas qu’ils ressentent la détresse.

Le quotidien change complètement. La famille va vivre chez les beaux-parents au départ. Les vêtements, les jouets, les souvenirs, tout s’est envolé. Annabelle se rend compte avec surprise que les enfants ne sont pas si attachés à leurs biens matériels, plutôt à leur milieu de vie.

Au fil des semaines, les nettoyeurs après sinistre réussissent à sauver quelques objets, choisis avec soin par la famille. Annabelle occupe ses journées à tenter d’en sauver d’autres, à l’huile de bras. Comme son piano, acheté avec son père, ou la trottinette. Quand elle ramène quelque chose, la petite se met souvent à pleurer. Elle s’ennuie de sa maison.

Un jour, ils vont dans un magasin de jouets. Les enfants ont le droit d’acheter n’importe lequel, sans regarder le prix. Ils ont pris ce qui leur manquait vraiment. Une collection de roches. Des Lego. Un toutou. Le reste, ils comprennent que c’est juste perdu.

De l’essentiel, il ne manque que les échographies des gars. Annabelle espère qu’elle va les retrouver. Ça, ça ne se remplace pas.

Quand ils ont l’autorisation d’en parler, les parents veulent que leurs enfants soient les premiers au courant que l’incendie n’était pas un accident. Pour ne pas qu’ils l’apprennent à l’école. Ça sera d’ailleurs la commotion au village.

La plus jeune a pleuré. Les grands ont écouté comme si c’était une histoire. Ils n’ont pas peur.

Arthur est d’ailleurs fasciné par toutes les démarches qui entourent l’incendie. Inès reste émotive, de temps en temps. Benjamin a vécu un choc après l’incendie. Maintenant, ça va.

Annabelle espère que, comme parents, ils ont bien fait ça. Elle souhaite que les jeunes n’en gardent pas trop de séquelles.

Je lui ai dit que j’avais un autre ami qui avait tout perdu lors du déluge du Saguenay en 1996, alors qu’il avait 10 ans. Que je lui avais demandé ce que ça avait changé chez lui.

Plusieurs choses, m’a-t-il répondu. Il m’a fait une liste :

1 L’importance des souvenirs, d’un ancrage. Ça a développé mon intérêt pour l’histoire, les événements passés et historiques.

2 L’importance des Forces armées au Canada. […] Au Saguenay prédéluge, ils étaient beaucoup vus comme des gens durs, là pour les conflits. On a découvert leur force de déploiement et leur grande générosité. […] Ils nous ont permis de vivre cette catastrophe dignement.

3 La force de la nature. Tu réalises en voyant les dégâts que rien ne peut l’arrêter quand elle se déchaîne. Nous sommes impuissants. Les fortes pluies suscitent encore des réactions de stress pour moi et ma famille. Ça se contrôle avec les années.

4 Le plus beau de la nature humaine (entraide) et le plus laid (vols, fausses déclarations) sont mis en évidence lors d’une catastrophe.

5 La philanthropie. Je donne beaucoup aux organismes lors d’événements et de collectes de fonds. Nous avons pu profiter de plusieurs dons et de l’aide de la Croix-Rouge.

6 Le sentiment d’impuissance pour la détresse que vivent tes parents. C’est dur comme enfant de comprendre la détresse et la peine des parents quand un événement comme celui-là arrive.

7 Le rapport au matériel change. Je ne sais pas encore si c’est bon ou mauvais, mais quand tu perds tout d’un seul coup, cela change ta vision des biens matériels...

***

Pour la famille d’Annabelle, il est difficile de voir quels en seront les impacts.

Mais, déjà, du beau renaît des cendres. La maison, ils vont la reconstruire tous ensemble. Le disque dur qui contenait les plans a été rescapé. Annabelle était enceinte la première fois, elle n’avait pas pu donner un gros coup de main. Ça deviendra leur projet familial. Ils vont l’améliorer, la rendre encore plus belle.

Les jeunes sont contents de vivre plus au coeur du village qu’avant. Ils vont seuls chez leurs amis. Ils se sont encore plus rapprochés comme famille, à vivre cinq dans leur grand trois et demi. Et les parents sont unis comme jamais.

Ils ne savent pas pourquoi quelqu’un a mis le feu à leur maison. Cette personne aura réussi à les atteindre, oui, mais pas à les éteindre. Parce que, comme le dit le slameur Grand Corps Malade, «le vent éteint une petite flamme, mais attise un grand feu.»

* Les noms ont été changés pour préserver l’anonymat.