Jean-Marc Salvet
Le Soleil
Jean-Marc Salvet
André Boisclair
André Boisclair

André Boisclair a longtemps bénéficié de traitements de faveur

CHRONIQUE / La vie privée d’André Boisclair le regarde. Mais les actes illégaux qu’il a pu commettre regardent, eux, l’appareil judiciaire.

Sa vie privée le regarde. Mais si une entente confidentielle a été négociée sous le gouvernement de Pauline Marois visant à le protéger ou à étouffer une affaire le concernant alors qu’il exerçait des responsabilités gouvernementales, il est difficile de dire que cela ne concerne en rien les contribuables et les citoyens. Les détails ne le sont pas nécessairement, mais les raisons et le contexte sont d’intérêt public.

Le nom de l’ancien chef du Parti québécois a resurgi dans l’actualité pour de bien mauvaises raisons. Il a été question de lui ce jeudi à l’Assemblée nationale.

C’est que selon le Journal de Montréal/Journal de Québec, André Boisclair aurait fait l’objet d’au moins une plainte alors qu’il était délégué général du Québec à New York. Elle serait entre autres liée à sa consommation de drogue. Le cabinet de Pauline Marois en aurait été informé, mais sans plus, affirme aujourd’hui l’entourage de l’ex-première ministre. 

Une entente confidentielle le concernant aurait ensuite été conclue par les services juridiques du ministère des Relations internationales, qui relevait à ce moment-là de Jean-François Lisée. Le tout aurait été réglé «administrativement».

Le gouvernement Legault a annoncé jeudi qu’il procédera à des vérifications pour voir ce qu’il en est.

Dans ce reportage du Journal de Montréal/Journal de Québec, il est aussi question de relations entre l’ancien chef péquiste et de jeunes prostitués entre 2006 et 2014. M. Boisclair a été chef du Parti québécois entre novembre 2005 et mai 2007 — pendant cette même période, donc.

Fin mai, dans une autre histoire, André Boisclair a été formellement accusé d’avoir commis une agression sexuelle armée en 2014.

De NY au bureau fantôme

M. Boisclair a souvent constitué un problème politique. Au Parti québécois particulièrement, mais aussi en général.

En 2011, Bernard Landry confiait d’ailleurs ceci à l’auteur de ces lignes (non sans une certaine amertume personnelle, il est vrai): «Dans aucune démocratie occidentale, un aspirant à la direction de l’État qui aurait pris de la cocaïne quand il était ministre n’aurait pu être élu.»

Bernard Landry regardait le passé et était dépité. Il estimait que les membres du PQ avaient manqué de «lucidité» en votant pour André Boisclair en 2005. Celui-ci avait reconnu à cette période-là avoir consommé de la cocaïne lorsqu’il était ministre.

M. Boisclair avait tout de même remporté la course à la succession lancée dans la foulée de la démission de M. Landry.

Sous le gouvernement de Pauline Marois, M. Boisclair a bénéficié de traitements privilégiés. En 2012, il a décroché une permanence d’emploi dans la fonction publique (assortie du statut de sous-ministre!) tout en étant nommé délégué général du Québec à New York. Devant l’incompréhension générale, le gouvernement avait dû annuler la permanence d’emploi.

André Boisclair est par la suite rentré précipitamment de New York. C’était, avait-il expliqué, pour se défendre d’allégations lancées par le caquiste Jacques Duchesneau. Ce dernier avait établi un parallèle entre l’octroi d’une subvention à un entrepreneur en construction en lien avec les Hells Angels et la consommation de cocaïne d’André Boisclair dix ans auparavant, alors qu’il était ministre. M. Duchesneau s’était par la suite excusé. 

Aujourd’hui, il est tout de même légitime de se demander si le retour de M. Boisclair au Québec a aussi un lien avec cette entente confidentielle.

Une affaire particulière le concernant indique bien les attentions et les accommodements auxquels il a eu droit sous le gouvernement de Pauline Marois. Après cette plainte et cette entente secrète, après son retour de New York, il a été nommé le 4 décembre 2013 à la présidence du COMEX, un comité d’examen environnemental dont la responsabilité s’étend sur le territoire de la Baie-James.

Or, des mois après avoir été nommé à la présidence du COMEX, Le Soleil avait pu révéler qu’il n’avait à peu près jamais mis les pieds au siège de l’organisme, situé à Québec dans l’édifice Marie-Guyart.

Et pour cause: le gouvernement Marois avait accepté que l’ancien délégué général du Québec à New York fasse entorse à l’obligation de se présenter au siège du petit organisme public. Il lui avait permis d’exercer ses fonctions de Montréal.

Dans un décret gouvernemental, on pouvait même lire qu’il travaillerait «au bureau du Comité à Montréal». On suggérait donc, dans un arrêté on ne peut plus officiel, qu’un tel bureau existait. Or, le COMEX ne possédait aucun bureau à Montréal! 

Il n’en existait pas avant la nomination d’André Boisclair et il n’en existait toujours pas vraiment des semaines plus tard.

On avait accommodé M. Boisclair.

Il ne voulait pas travailler dans la capitale et les responsables gouvernementaux pouvaient difficilement écrire dans le décret qu’il travaillerait à son domicile. Ou qu’il faudrait lui aménager un bureau dans la métropole, avec les éventuels coûts supplémentaires que cela pouvait supposer. 

Pour joindre le président André Boisclair à Montréal, le secrétariat de Québec du COMEX devait passer par ses coordonnées personnelles. Quatre mois après sa nomination, ce secrétariat était encore incapable de fournir l’adresse de ce fameux bureau montréalais.

Le prédécesseur d’André Boisclair, Pierre Mercier, commandait un salaire d’environ 90 000$ par année. Il a été délogé du jour au lendemain pour faire une place à la fin 2013 à M. Boisclair, alors de retour de New York. Pour la présidence du COMEX, M. Boisclair recevait la même rémunération qu’il touchait à titre de délégué général du Québec à New York, soit 175 000$ annuellement.

Il avait eu droit à une belle piste d’atterrissage.

Ce n’est qu’après la publication d’un article du Soleil sur ce bureau montréalais introuvable que le gouvernement de Mme Marois avait tout à coup assuré qu’il en existait bel et bien un. Il se trouvait, avait-on soudainement dit, dans les locaux de RECYC-QUÉBEC dans la métropole. On avait alors précisé que si le secrétariat du COMEX et tous les partenaires du petit organisme public l’ignoraient eux-mêmes, c’était tout simplement parce que ce bureau était «avant tout un lieu de travail pour M. Boisclair»… Un bel accommodement gouvernemental.

Après l’arrivée au pouvoir des libéraux, le ministre de l’Environnement David Heurtel, qui connaissait M. Boisclair d’une autre époque, l’a nommé conseiller spécial pour les questions touchant les changements climatiques. Il faut croire que son emploi du temps à la présidence du COMEX lui laissait pas mal de temps.

M. Boisclair a cumulé les deux fonctions pendant un certain temps. Il pouvait enfin déjà mieux justifier son salaire de 175 000$.

André Boisclair a longtemps bénéficié de traitements de faveur. Il a bénéficié à fond de son réseau de contacts. Entre 2012 et 2014, il a bénéficié des égards que certains au sein du gouvernement Marois pensaient peut-être devoir accorder à un ex-chef du parti.

Avec l’octroi du rang de sous-ministre en plus du prestigieux poste de délégué à New York et la nomination qui a suivi au COMEX, ils en ont fait beaucoup.

Ils l’ont aidé à se maintenir longtemps en haut d’une échelle de laquelle il avait lui-même déjà fait tomber des barreaux.