À un cheveu d’être juré

CHRONIQUE / Jusqu’ici, la pire chose qui pouvait m’arriver quand je passais tout droit le matin, c’était de perdre mon boulot. Mais ce matin-là, c’était la prison qui me guettait si je me rendormais. D’ailleurs, je serais très curieux de savoir comment mes compagnons de cellule auraient réagi lorsque je leur aurais dit que j’étais atterri là parce que j’avais trop dormi. M’aurait-on vu comme la lie des criminels ou comme une espèce de héros du « je-m’en-foutisme » ? Ça, je ne le saurai pas dans cette vie et entre vous et moi, ça ne me dérange pas trop.

Tout a débuté quelques semaines auparavant, après une visite du facteur. Ce jour-là, je surveillais fébrilement mon courrier, car j’avais perdu ma carte de guichet depuis une quinzaine de jours et j’avais très hâte de retrouver une « vie normale ». Or, au lieu de voir une lettre en provenance de mon institution bancaire dans le courrier, il y avait cette curieuse enveloppe du ministère de la Justice sur laquelle mon nom était inscrit.

Maintenant, vous l’aurez deviné, mais même si j’ai la conscience plutôt tranquille, je me suis sérieusement demandé ce que j’avais bien pu faire pour m’attirer des ennuis. Ainsi, pendant la seconde où j’ai courageusement ouvert l’enveloppe, j’en suis même venu à m’imaginer que j’avais peut-être oublié une arrestation dont j’avais fait l’objet, et ce, fort probablement en lien avec le tabac qui fait rire.

Mais non. Je n’avais rien fait. Or, cette lettre allait maintenant faire en sorte que si je continuais à ne rien faire, je risquerais un aller direct en prison si je continuais à ne rien faire. C’est que voyez-vous, j’avais gagné à la loterie du citoyen ! En d’autres mots, on m’avait sélectionné comme candidat pour faire partie d’un jury lors d’un procès.

Je vais vous avouer que l’idée de ne pas m’y présenter m’a longtemps trotté dans la tête. En fait, c’est que je me disais que ce serait peut-être là ma seule occasion de vivre l’expérience d’aller passer quelques jours à l’ombre, et ce, sans que ma conscience en soit assombrie. Mais bon, il y a tout un monde qui sépare le fantasme de la réalité, et vous pouvez me croire que le matin de la sélection des jurés, je n’étais pas du tout d’humeur à vous fournir un papier sur ma semaine en prison.

Grosso modo, une journée de sélection des membres d’un jury, c’est un peu comme vous vous l’imaginez. Au début, on se retrouve au beau milieu de plusieurs dizaines de personnes qui souhaitent principalement la même chose que vous : se sortir de ce pétrin au plus sacrant.

Puis, on vous réunit dans une des salles de la cour et il y a tous ces avocats et ces gens très sérieux qui arrivent. Ensuite, un type qui a visiblement vécu un matin pire que le vôtre se pointe avec des policiers qui l’escortent, puis le juge fait la lecture des accusations portées contre lui.

Le gars plaide non coupable à tout, puis il repart avec les policiers. Le juge nous annonce alors qu’on sera tous appelés par groupes de 12 personnes et pour vous dire vrai, ça a arrêté d’enregistrer dans ma tête dès le moment où j’ai compris qu’on en aurait probablement pour la journée.

Quelques heures plus tard, voilà que je passais devant le juge afin qu’on évalue ma candidature. Bordel, ça fout la trouille un juge. Il est là à vous dévisager et du coup, vous vous dites que ce gars pourrait vous envoyer derrière les barreaux avec son marteau. Ça fait monter la tension d’un cran.

Chacune de mes réponses était décousue et si ça avait été mon procès, je vous écrirais certainement en direct de ma cellule en ce moment. Et puis, après 3 ou 4 minutes d’interrogatoire qui m’ont semblé interminables, l’avocat de la défense a fait savoir qu’il voulait bien de moi, mais à mon grand soulagement, la Couronne m’a rejeté.

Par la suite, je suis allé manger au St-Hubert et les deux détectives qui étaient au procès étaient devant moi. « Tu dois être déçu de ne pas avoir été pris, car ça t’aurait fait des bons papiers », qu’un des deux gars m’a dit.

Ouep. Peut-être. Mais bon, j’ai au moins une chronique.