En ralentissant de 75% la vitesse de diffusion d’un enregistrement de Nancy Pelosi, la présidente de la chambre est apparue comme saoule, voire sénile, pendant quelques heures sur les réseaux sociaux.

À l’ère de la désinformation

ANALYSE / À la suite d’une déclaration de Donald Trump du 24 mai dernier que Nancy Pelosi était une folle, une vidéo falsifiée se répandit de manière virale sur les réseaux sociaux. Simplement en ralentissant de 75 % la vitesse de diffusion de l’enregistrement, Pelosi apparaissait comme étant saoule et tenant un discours comme si elle était sénile. Si la vidéo fut retirée rapidement de YouTube, des copies circulaient toujours une journée plus tard sur Facebook et Twitter.

L’incident Pelosi est important parce qu’il démontre clairement comment le public peut devenir victime de campagnes de désinformation. Quelques heures plus tard, Fox News débattait avec des invités de la santé mentale de Nancy Pelosi et de ses capacités à jouer son rôle de présidente de la chambre. Entre-temps, Rudy Giuliani, l’avocat du président, soulevait des questions similaires sur la santé de Pelosi dans un tweet.

Cet incident montre d’une part la facilité avec laquelle les trafiquants d’informations peuvent modifier des vidéos sans disposer d’une technologie sophistiquée. D’autre part, il expose le talon d’Achille des réseaux sociaux comme Facebook qui ne vérifient pas la véracité des informations publiées par les participants sur leurs plateformes. Ces réseaux sociaux n’ont donc pas de politique « pour lutter contre la propagation de fausses informations ».

Les humains aiment se considérer comme des êtres rationnels, bien que leurs comportements soient guidés la plupart du temps par des émotions ou des désirs irrationnels. Oubliant trop souvent que nous sommes avant tout des animaux sociaux, nous nous laissons influencer par les autres. Comme nous recherchons de manière innée une réponse facile, nous nous rassurerons mutuellement en partageant nos convictions politiques avec les membres de notre cercle rapproché. Cela nous rend paresseux intellectuellement.

Cette dynamique est d’autant plus risquée qu’elle est fortement ancrée dans les réseaux sociaux. Nous développons ainsi des relations avec des personnes que nous n’avons jamais rencontrées. Ce faisant, nous nous exposons volontairement à de fausses informations et à de la manipulation dont nous sommes involontairement complices.

Plus notre cerveau reçoit de fausses informations susceptibles d’être vraies, plus il nous indique que cela doit être vrai. Les propagandistes connaissent ce phénomène depuis toujours. La seule différence aujourd’hui provient de la rapidité de la diffusion des fausses nouvelles. Avec l’ajout de caméras aux téléphones portables en 2005, la diffusion de canulars en mode vidéo est devenue virale.

Les théoriciens du complot comme Alex Jones s’en donnent à cœur joie dans la propagation de fausses nouvelles. Par exemple, ce dernier alléguait encore récemment que les familles des victimes du massacre des enfants à Sandy Hook étaient complices d’un vaste canular.

Plus important encore que celles concernant la politique en général, les fausses nouvelles diffusées sur les réseaux sociaux touchent la vie quotidienne des gens. Elles affectent la capacité des gens de séparer les vraies informations des fausses. Par exemple, combien de mères s’informent uniquement via internet si elles doivent faire vacciner ou non leurs enfants? Une étude récente démontre que 60 % du temps les participants des réseaux sociaux se fient aux informations mises sur le web sans effectuer de vérifications supplémentaires.

Dans l’univers social d’aujourd’hui, 93 % des Américains consultent régulièrement le web et 66 % d’entre eux tirent la majorité de leurs informations des réseaux sociaux où nouvelles politiques, financières et économiques côtoient potins et vœux d’anniversaire. Ce faisant, des contenus appelant une réponse émotionnelle s’entremêlent à des informations demandant une réflexion plus approfondie.

Les individus ne réalisent pas toujours que les informations trouvées sur internet sont gérées par des algorithmes à partir de mots-clés. Or, les gens pensent que plus une information apparaît souvent, plus elle doit être fiable et donc vraie. En ce sens, au lieu de travailler fort, on laisse les algorithmes le faire pour nous.

Une étude effectuée par des professeurs du MIT en 2016 révélait qu’au moins 20 % des personnes confrontées à de fausses nouvelles ont tendance à les croire. Une autre étude constatait que les fausses nouvelles voyagent six fois plus vite que les vraies, comme si les mensonges stimulent l’intérêt des utilisateurs. Entre-temps, un sondage Pew révélait que 25 % des Américains reconnaissent avoir déjà partagé un faux reportage.

Avec la prolifération des fausses nouvelles, des vidéos ou photos modifiées, ou des simples canulars, la capacité des gens de discerner la vérité de la fiction a été largement réduite. Les experts notent avec inquiétude les dangers d’une manipulation à grande échelle. C’est ce que les agences russes ont fait lors des élections américaines de 2016.

Très astucieux, les propagateurs de fausses nouvelles se font souvent passer pour des médias réguliers en utilisant de faux comptes afin de tromper le public. Lorsque leurs activités aléatoires deviennent systématiquement organisées, elles se transforment en campagnes de désinformation pouvant potentiellement déstabiliser la gouvernance de pays entiers.

Dans une société démocratique où prévaut la liberté d’expression, les fausses informations et les campagnes de manipulation posent un réel problème. Dans une telle société, avoir un public bien informé est aussi important à la vie démocratique que l’eau et l’air le sont à la vie en général.

La régulation des réseaux sociaux n’est pas une mince affaire à réaliser. Il n’existe pas de solution miracle. La régulation est nécessaire, mais si elle est trop restrictive, les citoyens auront le sentiment de vivre dans un régime de censure. Alors des réseaux parallèles verront le jour.

Gilles Vandal est professeur émérite à l’École de politique appliquée de l’Université de Sherbrooke.