Âgée de 102 ans, Cécile Désilets-Gagnon demeure dans le même logement depuis 1939.

À la même adresse depuis 1939

CHRONIQUE / Cécile Désilets-Gagnon a eu 102 ans jeudi. Resplendissante comme une jeunesse dans son chandail rose bonbon et un legging confortable, la vieille dame habite à la même adresse depuis... 1939.

J’ai sonné. C’est elle qui est venue me répondre en s’avançant lentement, mais solidement sur ses deux jambes minuscules. Bonne fête Madame Cécile!

Je ne savais pas trop si je devais parler plus fort pour qu’elle m’entende. J’ignorais également si sa mémoire lui permettait de jaser du passé comme du présent. Pour être très honnête, je me demandais si j’allais devoir meubler des silences.

Aucune inquiétude à y avoir: «Je viens de faire une petite brassée de lavage. Aujourd’hui, avec les machines électriques, ça va pas mal plus vite qu’avant!»

Elle rit, visiblement heureuse de recevoir «la visite du Nouvelliste». Abonnée depuis toujours, la centenaire insiste pour me montrer son coin lecture avec vue sur la rue Mercier, dans le quartier qu’elle continue d’appeler le bas de la ville, à Shawinigan.

Les meubles, le papier peint, le crucifix au-dessus du lit recouvert d’un édredon, les cadres de photos de famille... Peu importe où on regarde, le temps semble s’être arrêté dans cette petite pièce au style rétro.

J’emboîte ensuite le pas de cette vénérable hôtesse qui marche en direction du salon pour prendre place dans sa chaise berçante qu’elle n’utilise pas tant que ça.

«Quand on est occupé, on ne vieillit pas. C’est ça qui nous fait vivre. Si je restais assise, à me bercer et à jongler, je m’ennuierais ben gros, tandis que là, je m’assois et deux minutes après, je fais quelque chose. Depuis ce matin, je n’arrête pas et je n’ai pas vieilli.»

Née le 1er novembre 1916, Cécile Désilets a épousé Jean Gagnon en juillet 1939. Joseph Gagnon, que tout le monde appelait Jo, a proposé à son fils et à sa bru originaire de Saint-Jean-des-Piles de venir s’installer temporairement dans la maison familiale, un triplex que l’ouvrier spécialisé de la Shawinigan Water and Power Company avait lui-même construit, en 1912.

Lorsqu’elle raconte son histoire, Madame Cécile dit toujours qu’elle et son mari avaient l’intention de rester seulement trois jours dans la résidence paternelle. Sauf que la guerre s’est déclarée un mois après le mariage et le beau-père est décédé en 1942. Les plans ont changé et le jeune couple n’est plus jamais reparti de cette demeure où ses huit enfants ont grandi, un gars suivi de sept filles.

Décédé en 2009, à l’âge de 94 ans, Jean Gagnon est né et est mort dans cette maison où sa chère Cécile continue d’occuper le rez-de-chaussée.

Le triplex appartient à deux des enfants de la famille qui compte dix-neuf petits-enfants, vingt-sept arrière-petits-enfants et deux arrière-arrière-petits-enfants, dont la dernière qui est née le 31 octobre 2017, la veille du 101e anniversaire de son aïeule. Elle aussi se prénomme Cécile.

«Ils lui ont donné un vieux nom!», s’étonne l’aînée du clan Gagnon, ce à quoi son petit-fils lui a répondu: «Quand vous ne serez plus là grand-maman, il y aura une autre Cécile.»

Deux de ses filles habitent les étages supérieurs et peuvent ainsi venir la retrouver à l’heure des repas ou pour écouter avec elle ses émissions préférées.

Pour garder son cerveau bien alerte, Madame Cécile aime jouer aux cartes et à en croire sa fille Andrée: «Elle est pas pire pantoute! Ça lui fait pratiquer sa mémoire.»

L’été, sa mère aime désherber les plates-bandes ou balayer les marches de son balcon et le trottoir en face de chez elle. Il n’est pas rare non plus que ses voisins l’aperçoivent sur sa galerie, haute comme trois pommes, en train d’étendre ses vêtements sur la corde à linge, dans la ruelle.

«Elle aime ça et ça la rend fière.»

Madame Cécile est la preuve vivante que même à 102 ans, une personne gagne à demeurer active. Tout est dans le rythme.

«On lui répète de faire attention pour ne pas tomber, mais ce qu’elle est capable de faire, on la laisse faire.»

Jouer avec les mots, même subtilement, produit également son effet sur leur mère qui leur lègue une excellente génétique.

«Vous n’êtes pas vieille maman, mais âgée», lui répètent ses enfants à qui elle affirme: «Je ne me sens pas comme si j’avais 102 ans.»

Madame Cécile n’a pas de problème de santé. «Je prends une petite pilule par jour pour la pression.»

Elle n’est jamais couchée avant la fin du téléjournal ou d’un match de hockey, ce qui la mène facilement à 23 h pour se réveiller vers 8 h 30, fraîche comme une rose.

La dame s’habille toute seule, prend sa douche sans l’aide de personne, fait réchauffer au micro-ondes les petits plats que ses filles lui cuisinent même si elle se dit encore capable de faire ses fameuses crêpes.

«Laissez-vous gâter maman, vous en avez assez fait», lui rappelle Andrée avant d’ajouter qu’aux dernières élections provinciales, sa mère a attendu en ligne pour aller exercer son droit de vote.

Durant toutes ces années sur la rue Mercier, jamais il ne lui est venu à l’esprit d’aller vivre ailleurs.

«J’ai déménagé dans la maison, en déplaçant les meubles et en changeant de chambre. Des fois, je dormais en avant, d’autres fois, au milieu, mais quand mes enfants viennent me voir, ils ont encore chacun leur lit.»

Madame Cécile est heureuse ici, entourée de son monde qui s’arrête pour la saluer lorsqu’elle est assise sur son balcon fraîchement nettoyé.

Elle aime sa vie qui le lui rend bien.

«Je ne la changerais pas avec personne d’autre.»