«La vie ne m’a pas laissé le choix de m’arrêter», confie Isabelle Deshaies qui travaille dans le réseau de la santé.

À deux accidents du mur

Isabelle Deshaies est au repos forcé, victime de deux accidents survenus coup sur coup. Pas chanceuse la fille...

Ce n’est pas ce qu’elle en pense. Cette succession de fracture, entorse et inflammation, c’est très douloureux, mais c’est la meilleure chose qui pouvait lui arriver dans les circonstances.

«Ça m’a sauvée. Je m’en allais directement dans le mur.»

La femme de 36 ans n’aurait pas donné cher de sa peau si ces deux accidents ne l’avaient pas stoppée brusquement, juste à temps. À l’entendre parler, l’épuisement professionnel, le «burn-out» si vous préférez, ça cogne fort et ça fait beaucoup plus mal qu’on le pense.

Originaire de Bécancour, Isabelle Deshaies travaille depuis une douzaine d’années dans un centre hospitalier de Montréal.

Depuis le cri du cœur sur Facebook de l’infirmière sherbrookoise Émilie Ricard, il ne se passe pas une journée sans que les médias fassent état de la surcharge de travail dans le milieu de la santé. Isabelle Deshaies joint sa voix à celle de la jeune femme qui a grandi à Shawinigan.

«Ce ne sont pas seulement les infirmières qui sont exténuées», affirme celle qui a également pris sa plume pour interpeller le ministre Gaétan Barrette via les réseaux sociaux.

«Je crois humblement que vous êtes en politique pour les mauvaises raisons. La réussite, ce n’est pas seulement finir avec de l’argent en surplus en passant le rouleau compresseur. La réussite c’est quand les employés sont heureux dans un système équilibré entre humanité et prospérité.»

Isabelle Deshaies est technologue en radiologie.

Lorsqu’on va à l’hôpital pour passer un examen d’imagerie médicale, on rencontre nécessairement une personne comme Isabelle. C’est elle qui nous explique ce qui va se passer durant la radiographie, l’écho, la mammo, le scanner, l’IRM... On la croise aussi bien à l’urgence qu’en cliniques externes. La technologue nous positionne en fonction de l’appareil qu’elle actionne. Son travail n’est pas anodin. Elle doit s’assurer de la qualité optimale des images afin que le médecin radiologiste puisse poser un diagnostic le plus précis possible.

Reconnue pour son sens des responsabilités, son souci du détail, sa loyauté envers l’employeur et son empathie envers le patient, Isabelle a toujours aimé son boulot. C’était avant que les «Hé! Isa, peux-tu nous aider à faire ceci? Hé! Isa, pourrais-tu rester plus tard pour faire cela?» se multiplient et viennent à bout de ses meilleures intentions.

«La lune de miel s’est estompée graduellement jusqu’à se terminer par l’arrivée d’un imbu personnage. Il a volé mon L. Je suis devenue Isabele. Il a volé ma joie de faire mon métier. Il m’a mutilée à coups de temps supplémentaire, de coupures de personnel et de charges mentales. Il m’a volé des bras pour m’aider à transférer des patients lourds ou comateux, des bras pour m’aider à prendre des radiographies au chevet des patients dans leurs chambres remplies d’obstacles. Il m’a forcée à couvrir les listes d’examens de deux salles. Il m’a laissée travailler seule trop longtemps avec trop de patients dans la salle d’attente. Il a alourdi les programmes m’obligeant à passer moins de temps avec mon patient. Il a poussé l’audace en disant que tout va bien...»

Je l’ai rencontrée chez elle où se poursuivent sa convalescence et sa prise de conscience.

Le premier incident s’est produit le 27 octobre, à l’hôpital. En voulant dégager la machine mobile à rayons X qui était coincée contre le mur, dans la chambre d’un patient, Isabelle Deshaies a reculé l’imposant appareil sur son pied. Ironie du sort, la technologue a dû prendre la direction de l’urgence pour une radiographie qui a révélé une fracture du gros orteil dont l’ongle avait été arraché.

Mise en arrêt de travail pour deux semaines, la femme a subi un accident de la route à l’avant-veille de son retour. La voiture dans laquelle elle était passagère a dérapé sur une plaque de glace avant de faire un tonneau et tomber sur le côté où se trouvait Isabelle. Son cou a absorbé le choc. La douleur s’est prolongée dans le bras qui n’a pas encore regagné sa force d’avant. Sa jambe est toujours recouverte de bleus.

Trois mois plus tard, Isabelle Deshaies fait de la physiothérapie et de l’ergothérapie pour se remettre sur pied. Elle consulte également une psychologue pour apprendre à dire non sans se culpabiliser, une règle de base pour éviter de foncer dans le mur. «Je dois penser à moi si je veux aider les autres.»

La Montréalaise ne se voit pas faire autre chose que ce métier qu’elle continue d’aimer. «J’ai encore le feu sacré et je m’ennuie du contact avec les patients.»

N’empêche qu’elle ne veut pas renouer avec la femme triste et anxieuse qu’elle était devenue avant de se retrouver avec un orteil cassé et un cou amoché.

Si le message d’Isabelle Deshaies s’adresse au ministre Barrette, c’est parce qu’il est celui qui a le pouvoir de changer les choses.

«Mon histoire n’est pas un cas unique. Ce ne sont pas seulement les infirmières qui sont exténuées, le fléau touche toutes les professions de la santé».

La technologue en radiologie en a pour preuve les personnes qui lui ont écrit depuis la publication de son texte sur Facebook, des collègues qui disent se reconnaître à travers ses mots. «Redonnez-moi mon L et ne coupez plus les ailes des travailleurs.»