Abonnez-vous à nos infolettres. Obtenez en plus et assurez-vous de ne rien manquer directement dans votre boîte courriel.

Jean-Simon Gagné

Autrement dit

LA COMPARAISON

Nombre approximatif de piétons qui circulent à chaque jour sur l’avenue des Champs-Élysées, à Paris : 

100 000

Nombre de ces piétons qui habitent à Paris : 

5000

Source : Libération

Nous les humains

Êtes-vous votre pire critique?

CHRONIQUE / «Je suis tanné d’être moi-même.» Entre les papadums et le poulet tandoori, votre ami lâche cette pointe d’autoflagellation dans son resto indien préféré. 

Il vous confie que sa carrière stagne, que son couple se fane, qu’il a de la misère à payer le minimum sur sa carte de crédit. Selon lui, il y a une cause commune à tous ces problèmes : lui-même.

En buvant un thé noir, votre ami — appelons-le Nicolas — blâme sa paresse, sa personnalité introvertie, son impulsivité financière. En bon ami, vous prenez le temps de l’écouter. Mais vous le trouvez très dur envers lui-même.

Vous lui rappelez que son milieu de travail est très compétitif, que la santé de son couple ne dépend pas juste de lui, qu’il a déjà remboursé une bonne partie de ses dettes.

En sortant du resto, Nicolas se sent mieux. Il vous serre dans ses bras — ce qui n’est pas dans son registre habituel d’affection. Finalement, il est un peu moins tanné d’être lui-même.

Maintenant, imaginez que Nicolas, c’est vous.

Auriez-vous fait preuve d’autant de compassion envers la personne qui porte vos empreintes digitales? Auriez-vous enlevé un peu de poids sur vos épaules en vous disant que non, ce n’est pas juste de votre faute?

Probablement pas, parce que vous êtes sûrement beaucoup plus intransigeants avec vous-mêmes qu’avec les autres. Vous êtes votre pire critique.

Professeure de psychologie à l’Université du Texas à Austin, Kristin Neff s’est beaucoup intéressée à l’autoflagellation. Elle a aussi été la pionnière de la recherche scientifique sur son antidote : l’autocompassion.

Dès les premières pages de son livre «S’aimer : comment se réconcilier avec soi-même» (2013), elle affirme que la majorité des gens se montrent «extrêmement durs avec eux-mêmes». Ils ne se trouvent jamais assez beaux, intelligents, drôles, riches, etc. En se comparant aux autres, ils découvrent toujours un maudit fatiguant qui les surclasse.

Dans le rayon croissance personnelle, vous trouverez des piles de livres qui vous suggéreront de renforcer votre estime de vous. Mais ce concept est très contesté en psychologie.

Ces dernières années, souligne Kristin Neff, les chercheurs ont dénoncé certains pièges rattachés au développement et à la conservation de l’estime de soi : narcissisme, égocentrisme, arrogance, préjugés, attitudes discriminatoires, etc. Bref, un connard peut s’adorer quand même.

Inspirée par la tradition bouddhiste, l’autocompassion est apparue à la professeure Neff comme «une alternative salutaire à cette quête incessante de l’estime de soi», écrit-elle dans son livre. «Pourquoi? Parce qu’elle protège, elle aussi, des coups du jugement négatif sur soi, mais sans qu’il soit nécessaire de se croire parfait ou hors du commun.»

Dans les mots de la professeure Neff, compatir signifie «accepter et discerner clairement la souffrance». Cela suppose une attitude bienveillante envers ceux qui souffrent «afin qu’émerge l’envie de leur venir en aide, d’alléger leur peine». Et c’est aussi vrai pour la compassion envers soi-même.

Est-ce que ça veut dire qu’on s’apitoie sur son sort? Non. L’autocompassion permet au contraire de ne pas escamoter la première étape, essentielle, qui consiste à reconnaître sa souffrance. À partir de là, on peut prendre les moyens pour aller mieux.

Les recherches de Kristin Neff et d’autres chercheurs ont d’ailleurs montré que la compassion envers soi-même rend les gens plus résilients, c’est-à-dire plus aptes à se relever après une jambette du destin.

Dans son plus récent livre sur la résilience, le neuropsychologue Rick Hanson estime que l’autocompassion nous lie au reste de l’humanité : «On souffre tous, on fait tous face à la maladie et à la mort, on perd tous des gens qu’on aime. Nous sommes tous fragiles.»

Et il cite un passage formidable d’une chanson de Leonard Cohen (Anthem, en 1992). Le poète dit qu’il y a une craque dans tout, et que c’est par là qu’entre la lumière. There is a crack, a crack in everything / That’s how the light gets in.

Mylène Moisan

Le docteur qui soude

CHRONIQUE / J’ai parlé à Victor Manuel Fabre pendant sa pause, il travaille à Repentigny comme soudeur par haute fréquence. Avant, pendant 25 ans, il a été médecin. 

Au Mexique. 

Il y a six ans environ, il a commencé à faire des démarches de là-bas pour venir exercer sa profession au Canada, au Québec plus précisément, mais il fallait d’abord passer par un processus de sélection nationale avant de pouvoir essayer d’obtenir le droit de pratiquer dans la province.

Pas simple.

Il a rempli tous les formulaires et produit tous les documents que le Conseil médical du Canada lui demandait, certains devaient être traduits par des traducteurs certifiés, il a tout fait comme il était exigé. «Après cette première étape, on m’a dit : “tes documents sont bons”, je pouvais continuer.»

Le 12 mars 2015, il reçoit un courriel du Réseau Santé Québec (RSQ). «Il nous fait plaisir de vous informer que l’évaluation préliminaire de votre dossier par notre médecin-conseil s’est avérée positive et que votre candidature en médecine de famille pourrait possiblement correspondre aux exigences du Collège des médecins du Québec.» 

Confiant, il est déménagé au Québec avec sa femme et ses deux enfants pour poursuivre les démarches ici. Il a passé une autre étape pour la reconnaissance de ses études postdoctorales. «Il y a eu une rencontre de spécialistes, on [le RSQ] m’a dit : “OK, tu peux avancer”.»

Il a commencé à se chercher un boulot, il a fait le tour du Québec «sauf la Côte-Nord» pour offrir ses services comme médecin de famille. «J’ai été embauché en Outaouais, le CISSS [Centre intégré de santé et de services sociaux] a envoyé les documents au ministère de la Santé.»

Ça augurait bien.

Avec cette promesse d’embauche, il a contacté le Collège des médecins pour avoir son permis restrictif — renouvelable à chaque année —, qui lui permettrait de pratiquer trois ans en région avant de pouvoir faire les démarches pour un permis régulier. «Je reçois une lettre du Collège, on a besoin de ça, de ça, de ça. J’ai tout fourni. J’ai réussi tous les examens aussi, le français, la déontologie du Québec, l’examen d’aptitudes du Conseil médical du Canada.»

Il a reçu une lettre. «On m’a dit que mon dossier était complet.»

On est en 2018.

Puis il reçoit une autre demande du Collège, on lui demande cette fois une attestation d’éthique professionnelle qui doit être délivrée par l’équivalent du Collège des médecins au Mexique. «Le Collège n’est pas obligatoire au Mexique, les attestations sont faites par les employeurs. Ils m’ont dit : “il faut que ce soit ça, sinon, ça ne marche pas”. Je me suis rendu au Mexique, j’ai rencontré le président du Collège et il m’a donné une attestation. Ça a fonctionné.»

En plus d’avoir son propre cabinet de médecin depuis un quart de siècle, Victor Fabre était directeur du programme de santé de l’Université de Guadalajara. Il a participé à des missions de Médecins sans frontières, a développé une expertise en sexualité responsable chez les jeunes.

Il a une double nationalité, française et mexicaine.

Mais au Collège des médecins, on n’est pas encore certains s’il a ce qu’il faut pour pratiquer au Québec. «Je me disais tout est OK, mais je suis tombé sur un mur… Ils m’ont dit que je n’avais pas de spécialité en médecine de famille et que selon leur règlement, c’est comme si je n’étais pas formé.»

Ils ont sorti ça de leur chapeau. 

Et le verdict du Collège est tombé, Victor Fabre s’est vu refuser son permis restrictif, il n’a donc pas pu être embauché au CISSS de l’Outaouais. Et au lieu de soigner des gens, l’homme de 55 ans travaille comme soudeur. «Ce que je veux, c’est donner quelque chose au réseau de santé, donner aux gens un peu de ce que je sais.»

Il a contesté la décision auprès du Collège des médecins, elle a été maintenue. «Mon appel a été balayé.»

Il n’a plus d’autres options.

Il songe à aller offrir ses services dans une autre province.

Mais il aimerait rester au Québec avec sa famille. «Ma fille est en secondaire 2, elle étudie dans un programme international et mon fils a sauté sa sixième année, il vient d’être accepté dans un programme contingenté. Je suis pris entre l’arbre et l’écorce, j’aimerais pouvoir continuer à exercer ma profession.»

Et ce n’est pas comme si on avait trop de médecins omnipraticiens au Québec, la liste d’attente centralisée du gouvernement, le GAMF, contenait au 31 décembre les noms de 597 484 Québécois en attente, avec un délai de 367 jours pour les cas prioritaires et de 477 pour les autres.

Clairement, on a besoin de renfort.

Jean-Marc Salvet

Une réforme plutôt emballante

CHRONIQUE / La proposition de réforme parlementaire présentée par le ministre Simon Jolin-Barrette est plutôt emballante — parlementairement parlant. Elle n’est pas cosmétique. Elle va au fond des choses. 

Il est compréhensible qu’à ce stade-ci, les partis d’opposition se méfient de la recherche d’«efficacité» voulue par le gouvernement. Mais le projet, s’il voyait le jour à peu près tel quel, serait de nature à dépoussiérer l’institution au bénéfice de tous.

À partir de maintenant, pour la suite des choses, le maître-mot devra être «collaboration». Le gouvernement devra écouter avec grande ouverture les suggestions provenant des partis d’opposition. Ce serait d’ailleurs la meilleure façon pour lui de mettre de côté les suspicions provoquées par les propos récents de François Legault voulant que les partis d’opposition fassent perdre du temps au Parlement...

Aucune réforme visant à servir les seuls intérêts du gouvernement en place ne serait acceptable. Ce n’est heureusement pas le penchant que l’on perçoit à la lecture du cahier de propositions de M. Jolin-Barrette.

Sur le fond, la nécessité d’une réforme n’est pas apparue avec l’arrivée au pouvoir du gouvernement de la Coalition avenir Québec. En mars 2018, le leader parlementaire libéral d’alors, Jean-Marc Fournier, avait indiqué que «l’Assemblée nationale mériterait une bonne réingénierie en termes de temps passé à la délibération». M. Fournier avait malheureusement limité son commentaire au fait qu’il fallait ajouter des «cadres temporels» à l’étude des projets de loi.

Le gouvernement ne préconise pas de limite de temps à cet égard. Il veut cependant accorder à l’institution les moyens de s’assurer que les questions des députés porteront sur les sujets débattus.

Petite révolution

De façon générale, s’il était appliqué, le projet de Simon Jolin-Barrette revaloriserait le travail des simples députés.

Petite révolution : les ministres ne participeraient plus à proprement parler à l’étude des projets de loi en commission parlementaire. Il appartiendrait plutôt aux députés membres du gouvernement, aux adjoints parlementaires des ministres, de répondre aux questions des partis d’opposition. C’est ainsi que les choses se déroulent déjà à Ottawa. Et la pratique ne lèse pas les oppositions.

Simon Jolin-Barrette propose aussi de revoir l’exercice dit de l’«étude des crédits» — qui ne permet jamais d’éplucher intelligemment les quelque 100 milliards $ de budget de l’État, une aberration. Le temps de parole des députés du gouvernement serait réduit lors de cet exercice et il ne serait plus possible pour les élus (là encore) de poser des questions sur autre chose que le sujet discuté. Enfin!

La création d’un poste de Directeur parlementaire du budget, qu’on retrouve parmi les autres recommandations, est requise depuis longtemps.

La péquiste Véronique Hivon retrouvera dans le cahier de propositions du ministre une idée qu’elle a déjà émise : qu’au cours de chaque législature, l’Assemblée nationale mette sur pied une commission spéciale portant sur une question sociale importante. En 2018, Mme Hivon avait confié au Soleil que des sujets comme le vieillissement, les relations avec les nations autochtones ou l’autisme pourraient être d’un grand intérêt pour une telle commission.

Simon Jolin-Barrette préconise aussi que le serment d’allégeance à la reine devienne facultatif, ainsi que d’étudier la possibilité de disposer les sièges des députés au Salon bleu en hémicycle. Cette dernière proposition sera probablement mise de côté.

Instauration d’une séance régulière de «reddition de comptes», création d’une «Chambre des affaires citoyennes», etc. Le document gouvernemental est solide.

Ce projet n’ira cependant malheureusement nulle part — insistons là-dessus — si les propositions de réforme parlementaire qui proviendront à un moment des partis d’opposition étaient toutes ou presque rejetées.

Brigitte Breton

Un tremplin pour les écoliers

CHRONIQUE / Trop lourde, la tâche des enseignants? Impossible de mieux soutenir les élèves? Sarah Labbé croit que le fardeau des enseignants pourrait être allégé et les enfants bien servis si les écoles recouraient davantage aux services des techniciens et techniciennes en éducation spécialisée (TES). «La technicienne n’est pas une béquille pour un élève. C’est un tremplin.» 

Mme Labbé travaille depuis trois ans comme technicienne en éducation spécialisée à l’école primaire de la Nouvelle-Cadie, à Saint-Gervais de Bellechasse. 

Des enfants avec des difficultés d’apprentissage, des troubles de comportement ou qui traversent une période difficile, elle et ses six autres collègues TES en font «rebondir» dans une année scolaire.

Si elle disposait de plus de ressources financières, la directrice de l’école, Cynthia Lavoie, accorderait plus d’heures de travail aux TES afin qu’ils puissent intervenir plus souvent auprès de ses 210 élèves. «Les heures de soutien sont moindres avec la diminution des codes donnant accès à du financement, mais les difficultés des enfants demeurent». 

L’école de la Nouvelle-Cadie compte 13 classes dont une pour les enfants atteints du spectre de l’autisme ou d’une déficience intellectuelle. Deux autres classes regroupent les enfants qui ne peuvent être intégrés aux classes ordinaires.

«Les enseignants doivent transmettre la matière à 24 enfants et ils ne savent pas toujours quoi faire pour intervenir auprès des élèves en difficulté. Les techniciennes en éducation spécialisée ont cette formation. Elles peuvent fournir des outils et interagir avec les enfants pour faciliter leurs apprentissages et assurer le bon fonctionnement de la classe. Elles n’enseignent pas, mais ce ne sont pas des plantes vertes dans une classe», explique Mme Lavoie. 

«L’enseignante ne peut tout voir. À deux, avec deux paires d’yeux, nous sommes plus efficaces. Avec la directrice et avec l’enseignant, nous formons une équipe autour de l’élève», ajoute Sarah Labbé.

Des exemples? Les deux femmes ont spontanément le cas de quelques «petits cocos» en tête. 

Elles connaissent d’ailleurs tous les élèves par leur nom. «Je sais même le nom de leur chien et de leur poisson rouge», dit Sarah. Le ministre de l’Éducation serait fier d’elle, lui qui ne jure que pour ceux et celles qui connaissent les élèves par leur nom.

À l’école de Saint-Gervais, il y a ce petit bonhomme atteint du spectre de l’autisme qui, grâce à la présence d’une TES, peut suivre le cours d’anglais dont il raffole. 

Il y a aussi cette fillette qui, l’an dernier, avait un blocage, même physique, avec les mathématiques. L’enfant croisait les bras et refusait de faire les exercices demandés par l’enseignante. 

Sarah Labbé savait que cette élève détestait les maths, mais qu’elle adorait par contre la gymnastique et le cheerleading. La TES a donc utilisé cette passion pour lui démontrer qu’elle était capable de comprendre et de progresser en mathématiques. Si la fillette complétait ses exercices de maths, elle avait droit à une séance au gym avec des amies et Sarah. La TES a aussi confectionné un tableau rose décoré de paillettes pour que l’enfant puisse visualiser ses progrès.

Peu à peu, la phobie des maths est disparue, la confiance s’est installée et l’enseignante n’a plus eu à la convaincre d’ouvrir ses cahiers. Pas plus que l’enseignante qui l’accueille dans sa classe cette année. 

La présence de la TES a aussi été bien utile pour encourager un enfant dont les parents ne se souciaient pas qu’il fasse ses devoirs et apprenne ses leçons. Le suivi réalisé par la technicienne a motivé le jeune. Cette année, même si sa famille n’a toujours pas d’intérêt pour ses études, l’élève réalise ses travaux scolaires à la maison sans que l’école ait à jouer à la police le lendemain matin. 

Sarah a aussi contribué à transformer un leader négatif en lui organisant du soccer avec des amis. «Il dépense son énergie au soccer et lorsqu’il revient en classe, il est plus concentré, plus autonome et ne sens pas le besoin d’attirer l’attention en dérangeant tout le reste du groupe.»

La technicienne Labbé constate et déplore que le travail des siens soit si méconnu. Comme si l’école fonctionnait seulement avec l’apport des enseignants, du directeur et une poignée de professionnels (orthopédagogue, psychologue). 

Un peu comme dans les hôpitaux, où tout ce qui n’est pas médecin ou infirmière semble inexistant. On vient à peine de réaliser l’importance des préposés aux bénéficiaires dans les établissements de santé.

Et pourtant, la bonne personne à la bonne place peut faire toute une différence, selon Mmes Labbé et Lavoie. Les ajustements d’horaire sont fréquents dans la vie d’une TES. Elle s’adapte aux besoins des élèves. 

Sarah Labbé évolue aussi dans le milieu hospitalier. Étant donné la précarité de son emploi — l’école lui garantit cette année 20 heures de travail par semaine à titre de technicienne en éducation spécialisée — elle comble sa semaine en travaillant au service de garde de l’école, mais aussi en étant sur appel au CISSS de Chaudière-Appalaches. La fin de semaine, Sarah Labbé se retrouve TES en psychiatrie à l’Hôtel-Dieu de Lévis. 

Un univers complètement différent de celui de l’école de la Nouvelle-Cadie. Elle accompagne, soutient et trouve des outils pour que le patient hospitalisé depuis plusieurs semaines reprenne une routine de vie, redevienne fonctionnel et autonome.

Auprès des petits ou des grands, le rôle de Sarah Labbé est le même : leur donner le coup de pouce qui permet d’avancer.

Jean-Marc Salvet

Tellement à faire avec les nations autochtones

CHRONIQUE / C’est un fait significatif : dans le projet de réforme parlementaire qu’il vient tout juste de présenter, le ministre Simon Jolin-Barrette propose que l’Assemblée nationale offre aux députés «une formation sur les réalités autochtones». Cela en dit long sur la situation actuelle. 

L’opposition des chefs héréditaires des Wet’suwet’en au projet de gazoduc Coastal GasLink cache des doléances historiques. Sur le fond, il y a tellement à faire!

Y compris au Québec. C’est ce que dit M. Jolin-Barrette, finalement.

La signature lundi de la «Grande alliance» entre le gouvernement Legault et la nation crie ne doit pas faire écran.

Ne citons que deux dossiers d’actualité pour rappeler que des différends de fond existent entre Québec et les nations autochtones.

Le gouvernement Legault a ajouté à son projet de loi élargissant le champ de compétence des pharmaciens des amendements censés permettre aux familles autochtones d’obtenir de l’État des informations sur les enfants qui leur ont été enlevés à la suite d’une admission dans un hôpital ou dans un établissement de santé du Québec. Il pensait ainsi donner suite à une recommandation du rapport de l’Enquête nationale sur les femmes et les filles autochtones disparues et assassinées.

Or, le bureau du Protecteur du citoyen l’exhorte à retirer ces amendements et à élaborer un projet de loi distinct sur cette question. Il demande aussi que les articles de cette éventuelle proposition législative aillent plus loin que ceux ajoutés au projet de loi sur les pharmaciens.

L’Assemblée des Premières Nations Québec-Labrador réclame la même chose. Son chef, Ghislain Picard, est venu le dire la semaine dernière à l’Assemblée nationale.

Dans un autre dossier, l’Assemblée des Premières Nations Québec-Labrador fustige la décision du gouvernement Legault de contester la constitutionnalité d’une loi adoptée en juin par la Chambre des communes sur les enfants, les jeunes et les familles des Premières Nations, des Inuits et des Métis.

La liste des différends comprend de nombreux autres éléments. La «Grande alliance» entre le gouvernement Legault et la nation crie ne doit pas faire illusion.

Au passage, et bien qu’il s’agisse d’une question secondaire, il faut répéter ici que la signature lundi de cette entente de «nation à nation» aurait dû se faire non pas à Montréal, mais à Québec. Selon l’esprit du statut de capitale nationale octroyé à Québec par l’État québécois en décembre 2016, ainsi que d’après une politique mise en place il y a plus de 20 ans, c’est dans la ville où se trouve le siège de l’État québécois que cette cérémonie aurait dû se dérouler.

Craintes

Il reste tellement à faire avec les nations autochtones… Les autorités canadiennes ont probablement joué leur dernière carte politique en annonçant jeudi que la GRC acceptait de quitter le territoire de la Première Nation Wet’suwet’en pour s’établir dans une municipalité avoisinante.

Pour l’heure, ceux qui persistent dans l’illégalité travaillent contre eux. Plus grave, ils travaillent contre les nations qu’ils prétendent vouloir défendre.

Dès le premier jour de l’irruption de protestataires sur les voies ferrées, on pouvait par ailleurs craindre que de tels moyens de protestation fassent tache d’huile. Si une telle crise a pris naissance en Colombie-Britannique, qui est dirigée par un gouvernement néo-démocrate bénéficiant de l’appui du Parti vert, des blocages de lieux névralgiques pourraient très certainement se reproduire un jour ailleurs pour bien d’autres raisons. Pensons à un projet minier ou à l’éventuelle construction du gazoduc de GNL au Québec.

Les activistes de Saint-Lambert, qui n’ont pas la moindre légitimité, l’ont confirmé. Ils sont tombés dans l’irresponsabilité la plus totale.

Il faudra désormais davantage parler en amont avec les nations autochtones, sans pour autant croire que cela apportera toujours des garanties de succès. Ne serait-ce que parce qu’elles sont divisées entre leurs représentants élus et leurs chefs héréditaires.

Ici comme ailleurs, dans ces dossiers comme dans bien d’autres, il restera toujours des positions irréconciliables.

C’est pour cela qu’existent les règles de droit et les tribunaux.

Chronique

L’ex-prof qui a déchanté

CHRONIQUE / «Une pierre dans une forêt : tout grandit, bouge, évolue, pas elle, elle s’enfonce un peu plus chaque jour.» Alexandre Poulin décrit l’école.

Je vous ai déjà parlé d’Alexandre en mai 2015, la chronique s’appelait «Le prof qui a triché», elle revient d’ailleurs à l’occasion dans les réseaux sociaux. Alexandre, qui a été prof de français en secondaire 5, racontait avoir modifié la note d’un élève pour qu’il n’échoue pas, ses parents se battaient en cour pour ne pas avoir sa garde.

L’élève s’est rendu à la maîtrise, il lui a écrit pour lui dire merci, lui a confié que, sans ça, il aurait décroché.

Entretemps, Alexandre a laissé l’enseignement pour se consacrer à sa carrière d’auteur-compositeur-interprète, mais il n’a jamais cessé de s’intéresser à l’école. Sa chanson L’Écrivain raconte comment un prof peut changer la vie d’un élève en faisant comprendre à l’élève qu’il a le pouvoir de le faire.

Et c’est comme ça que, un peu malgré lui, Alexandre s’est mis à recevoir tout plein de confidences de professeurs, d’élèves, de parents qui avaient le goût de lui raconter de belles histoires, et de moins belles.

Et il voyait bien que ça n’allait pas.

Il s’en doutait déjà, mais il a pu prendre la mesure des problèmes et mettre le doigt sur ce qu’il considère comme étant le principal écueil. «Notre système est le même qu’il y a 30 ans, il n’a pas évolué alors que la société, elle, a beaucoup changé, m’a-t-il expliqué mercredi en entrevue. On a un des systèmes d’éducation les plus malades, on est encore dans le même moule et on veut que tous les enfants entrent dedans.»

L’éducation ne doit pas se limiter à l’instruction. «L’objectif de l’école, ça devrait être de faire de grands humains.»

Il l’a compris au tout début de sa carrière de chanteur, quand il a été porte-parole de la Coalition des travailleurs de rue de Sherbrooke et qu’il allait rencontrer les jeunes. «J’ai pu discuter avec eux, avec cette faune spéciale, qui est passée à travers le filet. Et j’ai pu constater que la majorité avait décroché, parfois très tôt.»

Rendus là, «on les ramasse trop tard. C’est à l’école qu’il faut intervenir. Ce ne sont souvent pas des cancres, mais ils ne cadrent pas dans le modèle.»

Il n’y a pas de place pour eux.

Alexandre a donc décidé de s’en mêler. «J’ai encore énormément d’amis qui sont profs qui me racontent ce qui se passe. Je ne peux pas être témoin de ça, avoir reçu autant de témoignages et ne pas m’en mêler. L’entrée de ma fille à la maternelle a été la goutte qui a fait déborder le vase…»

Sa petite est entrée à l’école à l’automne, elle a la chance d’avoir une enseignante dévouée qui fait les choses autrement.

Ça ne devrait pas être une chance.

Il s’est vidé le cœur sur Facebook, dans un long cri du cœur rédigé dans le cadre de la Semaine de la persévérance scolaire, c’est là où il compare l’école à une pierre qui s’enfonce. «Avec l’arrivée de ma fille en maternelle cette année, j’ai un malaise de plus en plus profond devant ce système scolaire enfoncé dans une vision passéiste et dont la structure inadaptée ne permet ni aux enseignants d’offrir le meilleur d’eux-mêmes, ni aux enfants qui grandissent dans leur classe de s’épanouir pleinement.»

Le père a déchanté.

«À ceux qui me répondront que c’est aux parents d’apprendre tout ça à leurs enfants, je leur répondrai : je suis tellement d’accord! Mais tous ces enfants qui grandissent avec des parents dysfonctionnels qui les écrasent au lieu de les élever, on en fait quoi? On les traite de “p’tits crisses” en souhaitant qu’ils décrochent? Et tous ceux qui ne cadrent pas dans le fameux moule inflexible de l’apprentissage constipé, ils n’ont pas droit, eux aussi, de continuer de s’épanouir entre les murs d’une école?»

Il n’a pas les réponses, il veut lancer le débat.

Il est de ceux qui voyaient d’un bon œil le Lab-École, en se disant que l’occasion était belle de revoir le système. «Tout sur le contenant, rien sur le contenu. C’est fou quand même. Et je ne jette pas la pierre au Lab-École : il n’a jamais été question dans ses objectifs de toucher au programme. La preuve : dans ses 12 priorités, vestiaires fonctionnels et corridors dégagés arrivent avant la connaissance de soi.

D’ailleurs, en discutant récemment sur un plateau avec une élue du Parti libéral, je lui faisais cette réflexion au sujet du Lab-École et de l’absence de révolution du système. Elle m’a répondu que c’était justement cet environnement qui allait donner envie aux profs de s’adapter, de faire évoluer leur enseignement. J’ai failli perdre connaissance. Les profs sont déjà exténués, dévalorisés, sous-payés, et on va encore leur mettre sur les épaules la responsabilité de s’adapter aux couleurs de la tapisserie?»

Il en a fait une chanson qui vient tout juste de sortir, La mauvaise éducation, où il rêve d’une école qui fait de bons humains.

Pas des décrocheurs.

Mais il reste confiant «pour vrai» que la chose soit possible, il le sent quand il donne des conférences à des futurs profs à l’université. «Ils ont la chienne, mais ils sont motivants et motivés», m’a-t-il confié. 

Et dans un système qui piétine, les profs pédalent. Alexandre ne compte plus les enseignants qui lui ont raconté ce qu’ils faisaient, au-delà des heures pour lesquelles ils sont payés, pour faire une différence. «Et il y a même parfois un frein à l’interne. Je l’ai vécu quand j’étais prof et que je faisais un gala où je donnais des petits Bouddha pour encourager les jeunes. Il y a des collègues qui me disaient : “Ce n’est pas ta job de faire ça, ta job, c’est d’enseigner le français.” Mais pour moi, c’était justement ça, ma job, de bâtir des humains, des estimes de soi.»

Chronique

Le courage et la défaite d’un chef

CHRONIQUE / Le chef Serge Otsi Simon, de Kanesatake, aura fait preuve de courage dans cette crise liée aux blocages illégaux de voies ferroviaires par des membres de communautés autochtones et par d’autres.

Il est toujours facile de dire ou d’exiger quelque chose lorsque les gens autour de soi sont d’accord avec ce que l’on affirme. C’est à la portée de tous. C’est tout à fait autre chose lorsque ce que l’on déclare soulève l’hostilité dans son propre entourage.

Avec courage et lucidité, le chef Simon a suggéré plus d’une fois la levée des barricades depuis le début de la crise. Avant lui, Konrad Sioui, le Grand chef de Wendake, avait aussi fait entendre une voix précieuse et nécessaire. Sensée même.

Le chef Simon s’est exposé plus directement. Il en a payé le prix auprès de plusieurs membres de la communauté mohawk de Kanesatake — et bien au-delà.

Les voix modérées sont capitales dans tous les domaines. Elles devraient toujours pouvoir se faire entendre dans nos sociétés. Il est dommage que ce ne soit pas le cas. C’est gravissime pour le futur.

Pas que dans ce dossier.

Mercredi, après avoir essuyé une tempête au sein de sa communauté, Serge Otsi Simon est revenu sur ses propos. C’est un fait politique majeur. Ainsi qu’un fait de société significatif.

Le recul du chef de Kanesatake n’efface pas le courage dont il a fait preuve pendant des jours. Sa défaite — c’en est une — en dit par contre malheureusement beaucoup sur la force et sur la place que prennent trop souvent ceux qui refusent de négocier sans que l’on se rende à leurs exigences.

Elle en dit beaucoup sur l’impossibilité pour les voix modérées de faire leur chemin.

Camouflet politique

Du courage… Selon plusieurs, c’est ce qui a manqué le plus au premier ministre Justin Trudeau depuis le début de cette crise nationale. On aura toutefois beau dénoncer son manque de leadership, personne ne devrait jamais déplorer que l’on ait voulu laisser le plus de temps possible à l’atteinte d’un règlement pacifique.

Mais à un moment, le roi devient nu. M. Trudeau est sans interlocuteur et la fenêtre de temps se referme. C’est un fait. Mais tant qu’elle existe...

Le chef bloquiste, Yves-François Blanchet, a raison de dire qu’une levée des barrages «par la contrainte ou par la violence» serait «le plus épouvantable des scénarios». Il craint une multiplication sans fin des barricades et l’ouverture d’un cycle d’interventions policières. Comment balayer du revers de la main ses craintes?

Mais le temps court inexorablement. La situation ne pourra durer encore des jours.

Le temps obligera rapidement une levée des barricades, de gré ou de force. C’est inévitable.

La journée de mercredi aura sans doute constitué l’amorce d’un tournant. Les provinces sont montées au front. François Legault s’est impliqué plus que jamais en demandant que M. Trudeau fixe un échéancier pour le démantèlement des barricades.

Le premier ministre du Québec a en quelque sorte pris sa part de responsabilité en ajoutant que les voies devaient être débloquées en même temps d’un océan à l’autre, et que les provinces devaient se coordonner.

La réunion téléphonique tenue par les leaders des provinces à la demande de Scott Moe, de la Saskatchewan, constitue un camouflet politique pour Ottawa — même si leur message facilitera la tâche à Justin Trudeau le cas échéant. Il pourra affirmer qu’il agit aussi en leur nom.

Derrière les postures politiques des uns et des autres, il ne faut pas se leurrer : les états-majors des grands corps de police ont déjà en main des plans d’intervention, au cas où.

Le petit temps

Les activistes cagoulés de divers horizons qui envahissent les voies ferrées par «solidarité», comme à Saint-Lambert, ce mercredi, voient-ils qu’ils rendent encore plus probable une possible intervention des forces de l’ordre? Probablement pas pour certains d’entre eux; sans doute parfaitement pour d’autres.

Globalement, cette journée de mercredi aura, oui, constitué un tournant. Mais tant qu’il reste du temps au temps, il faut l’exploiter. Pas pour les activistes de Saint-Lambert, mais pour les membres de certaines communautés autochtones.

Si Justin Trudeau ne convainc pas — ce qui est compréhensible —, tendons au moins l’oreille aux mises en garde d’Yves-François Blanchet. Mais le temps court maintenant de plus en plus vite, qu’on le veuille ou non.

Télé et radio

Six degrés: un nouveau Boulerice à la télé

CHRONIQUE / Malvoyant, Léon a une vision très réduite. Comme s’il regardait par le trou d’une paille. Surprotégé par sa mère, il voudra sortir de sa coquille et découvrir le monde autrement. Tel est le point de départ de Six degrés, série télé du romancier Simon Boulerice, déjà auteur de 31 livres jeunesse et de quatre romans pour adultes.

Même si elle s’adresse d’abord et avant tout aux 13 à 17 ans, cette comédie dramatique sera diffusée en heures de grande écoute, le jeudi à 19h30 à partir du 28 mai sur ICI Télé, avant d’être entièrement disponible sur l’Extra d’ICI Tou.tv. Simon Boulerice a écrit des épisodes de Passe-Partout et de Tactik, deux émissions jeunesse, mais Six degrés sera sa première série bien à lui. Selon la directrice principale ICI Tou.tv et jeunesse, Christiane Asselin, Boulerice rallie un très large public, et pas seulement des jeunes, de sorte que la série devrait toucher tout le monde.

L’idée n’est pas totalement nouvelle puisqu’elle a fait l’objet d’un roman jeunesse publié en 2016 et intitulé Florence et Léon. L’œuvre lui avait été inspirée d’une ancienne fréquentation, Méridick Forest, lui-même semi-voyant, qui lui avait confié «voir la vie à travers le trou d’une paille». L’histoire de Six degrés est toutefois bien différente, puisque le personnage de Léon, adulte dans le livre, a 16 ans dans la série.

Léon vit donc avec sa mère Marianne, une amante de Vivaldi, très contrôlante, qui lui enseigne dans leur maison de Saint-Isidore. L’œuvre de 13 demi-heures commence avec le décès subit de cette femme, qui lui a caché bien des choses de son vivant. «Léon est catapulté dans une nouvelle vie. Il se retrouve chez son père, dont il ne soupçonnait pas l’existence, à Montréal», raconte l’auteur, qui aborde ici les concepts d’adaptation, de tolérance et de clairvoyance.

Les six degrés du titre font référence à la vision périphérique de Léon, alors que le champ visuel normal d’un œil est d’environ 160 à 170 degrés. Il y a aussi un clin d’œil aux six degrés qui nous séparent tous les uns des autres. En faisant la connaissance de son père Francis (Alexandre Goyette), Léon entrera dans une nouvelle famille «assez flamboyante», celui-ci ayant refait sa vie avec une Mexicaine, Julietta (Francesca Barcenas), avec qui il a eu trois enfants, un garçon et deux filles. À l’école, l’adolescent fera la connaissance de Florence (Amaryllis Tremblay), atteinte de la fibrose kystique, qui le protégera.

Simon Boulerice s’entoure entre autres de personnes qu’il aime, comme son amie Catherine Trudeau, qui incarne la mère, qu’on verra en flashbacks après son décès. Mais aussi Safia Nolin, qui signe la chanson-thème de la série, et Méridick Forest, qui agit à titre de consultant. Le rôle de Léon est confié à Noah Parker, un jeune acteur de talent qu’on peut voir dans les séries L’Échappée, La faille et Le 422, de même qu’au cinéma dans La déesse des mouches à feu, le nouveau long métrage d’Anaïs Barbeau-Lavalette. L’acteur est en ce moment à la Berlinale, où le film est lancé en première mondiale.

J’ai hâte de découvrir cette série de Simon Boulerice, que j’adore à Cette année-là. L’auteur jure complètement avec l’idée qu’on se fait du collaborateur ou chroniqueur de magazine; il est spontané, énergique, passionné, sans trop de filtre et d’une irrésistible naïveté. Son absence de malice pourrait en faire un être complaisant, mais ce n’est jamais le cas. C’est avec infiniment de tendresse et d’humour qu’il parle de culture.

Simon Boulerice jouera un petit rôle dans la série, celui d’un professeur de français, un clin d’œil à l’auteur Serge Boucher, qui lui a déjà enseigné. La réalisation est confiée à Hervé Baillargeon, qui est notamment derrière la websérie L’écrivain public. Le tournage de Six degrés, produite par Encore Télévision, commence le 29 février.

Télé et radio

Transplanté: docteur Bricole

CHRONIQUE / Les premières minutes de Transplanté fessent fort. Pour sauver les victimes d’un grave accident, un homme utilise des outils pour le moins inhabituels, que vous verriez davantage dans une émission de réno que médicale. Devinez lequel entre un tournevis, un marteau ou une perceuse. J’ai baissé les yeux en voyant la scène.

Entièrement tournée à Montréal, mais située à Toronto, la nouvelle série médicale canadienne-anglaise de Bell Média sort le même soir (mercredi 26 février) en version originale anglaise, Transplant (CTV à 21h), et en version française (VRAK à 22h), puis le lendemain sur Crave. Et la bonne nouvelle, c’est que Laurence Leboeuf, qui hérite d’un rôle important, se double elle-même. La moins bonne, c’est que le français international, obligatoire pour la vente à l’étranger, biffe les accents des personnages syriens et écossais.

Cet homme ingénieux qui use d’un outil pour sauver une victime, c’est Bashir Hamed (Hamza Haq), un migrant syrien, médecin dans son pays, qu’il a quitté en pleine guerre. Cet acte héroïque lui vaudra une place au service d’urgence de l’hôpital York Memorial, le meilleur au pays, non sans peine. Parce que son arrivée, et surtout ses méthodes un peu dépassées, dérangeront le personnel, qui a trimé si dur pour accéder à des postes convoités; la greffe prend difficilement. Mais «Bash», comme on l’appelle, est dans les bonnes grâces du chef du service de médecine d’urgence, le Dr Jed Bishop, un être pourtant arrogant et sans pitié, joué par nul autre que le Britannique John Hannah, révélé au public dans Quatre mariages et un enterrement. 

Les deux premiers de 13 épisodes m’ont captivé dès le début. On s’attache rapidement au personnage principal, qui a connu la guerre et développé un instinct que n’ont pas ses collègues; dans l’urgence, il décèle des symptômes très subtils et prend des décisions hautement risquées, mais qui sauvent des vies. On s’attache aussi à la Dre Magalie Leblanc (toujours excellente Laurence Leboeuf), résidente en médecine d’urgence, rigide, mais foncièrement bonne et dévouée. Un peu trop impliquée même. Une qualité, peut-être, mais à ce rythme, «Mags» ne finira pas la saison. Vous y reconnaîtrez aussi Ayisha Issa dans le rôle d’une résidente en chirurgie, qui a du mal à faire sa place. La Bouba d’Unité 9 a refait sa vie à Toronto. De petits rôles sont attribués à des Québécois, comme l’épouse d’un médecin, jouée par Charlotte Legault, ex-Miss Barbecue dans District 31, et celui de la fille d’une patiente par Victoria Diamond, qu’on peut voir dans L’heure bleue et Pour toujours, plus un jour.

Dans les deux premiers épisodes, on est beaucoup dans les techniques médicales; Laurence Leboeuf admet d’ailleurs avoir dû se familiariser avec le langage médical, très complexe en anglais. Pour nous tenir, il faudra entrer davantage dans les vies personnelles des personnages. Et je suis curieux de voir si le public embarquera dans une nouvelle série médicale, alors qu’il y en a déjà des dizaines à l’écran. La production mise sur l’intégration difficile, mais possible d’un migrant dans un tel milieu, un sujet chaud qui fait toute l’originalité de la série.

Transplanté dispose d’un budget quatre fois plus élevé que celui d’une grosse série québécoise — environ 28 millions de dollars —, et ça paraît à l’écran; cet hôpital a l’air d’un vrai, avec une urgence bondée qui grouille de partout. Pas un seul plan ne vous fera croire à un décor. Si les scènes d’hôpital ont été tournées aux studios MTL Grandé, la façade extérieure est plutôt celle du CHUM à Montréal. Seuls quelques plans larges de Toronto rappellent que l’histoire y est située.

Produite par Sphère Média Plus (Les honorables, 19-2) et financée en partie par NBCUniversal International Studios, la série est clairement destinée à une vente à l’étranger. CTV a placardé des affiches partout dans Toronto et diffusé des messages publicitaires durant le Super Bowl et les Oscars. Deux chaînes américaines sont sur les rangs pour une diffusion éventuelle. C’est aussi le pactole pour Laurence Leboeuf, qui a signé pour quatre ans. Ce contrat d’exclusivité l’empêche de jouer un rôle principal dans une autre série anglophone, mais ça ne l’empêche absolument pas de jouer en français. CTV ne se risque pas encore à annoncer une deuxième saison; on attendra les résultats d’écoute de la première avant de donner le go officiel.

Chronique

Dialoguer loin des voies ferrées

CHRONIQUE / La «salade de mots» servie mardi par Justin Trudeau a laissé sur leur faim tant le premier ministre François Legault que le président de la Corporation des parcs industriels du Québec et de Dolbec International, Pierre Dolbec.  Pas question toutefois pour eux de préconiser le recours à la force. Oui au dialogue, mais loin des voies ferrées. 

La position des deux hommes rejoint sûrement celle de bien des Québécois qui ne veulent pas revivre une autre crise d’Oka, mais qui estiment néanmoins que les trains doivent à nouveau circuler sans entraves à travers le pays pour ne pas affecter davantage, et pour encore plusieurs semaines, l’économie du Québec et du Canada.

Justin Trudeau prend le pari qu’il peut parvenir à un règlement paisible et rapide.

C’est en effet le scénario idéal pour toutes les parties impliquées et les victimes collatérales de ce conflit opposant les chefs héréditaires Wet’suwet’en, en Colombie-Britannique, et le promoteur de Coastal GasLink, LNG Canada. Les conseils de bande élus ont pour leur part conclu une entente avec celui-ci.

C’est une réponse bien «molle» à la crise qui frappe le pays depuis 13 jours, selon le chef conservateur Andrew Scheer qui aurait souhaité que le premier ministre dénonce les barrages «illégaux» dressés par des «activistes radicaux». M. Scheer déplore de plus le manque de leadership de Justin Trudeau. 

Méthode forte ou méthode douce? Dans un dossier aussi complexe et délicat, ce n’est pas la méthode, mais les résultats qui comptent.

Le premier ministre Legault a d’ailleurs indiqué vouloir la paix, mais aussi des résultats.

User de la méthode forte risquerait en effet d’être explosif et de créer de la grogne, mais chez toutes les communautés autochtones au pays. L’économie pourrait écoper encore davantage.

Nul besoin d’ajouter des tensions sociales aux difficultés de l’économie et de mettre des vies en danger.  

Si le temps presse pour trouver une solution, le gouvernement Trudeau n’a que lui à blâmer. Il a mis plusieurs jours à réagir. Il  estimait que c’était du ressort de la Colombie-Britannique. En cas d’échec, il devra assumer le coût de son laxisme. Il dispose de peu de temps pour convaincre les manifestants de lever les barricades et de rétablir la circulation ferroviaire des marchandises et des personnes d’un océan à l’autre.

Des chefs autochtones lui ont donné un coup de pouce mardi en lançant un appel au calme et au dialogue. 

Pierre Dolbec y voit le signe que les autochtones qui possèdent des entreprises doivent également souhaiter que le transport par train retrouve son fonctionnement normal.

Même si le gouvernement fédéral réussit à trouver un terrain d’entente, plusieurs, notamment dans le milieu des affaires, lui reprocheront de ne pas être intervenu assez rapidement. 

M. Dolbec ne décolère pas. Il estime qu’il ne faut pas connaître le fonctionnement de l’économie canadienne pour avoir autant procrastiné. 

Pourtant, le conflit de travail au Canadien National (CN), en novembre dernier, avait donné une bonne idée des secousses que subit l’économie canadienne lorsque les trains sont arrêtés ou fonctionnement au ralenti. L’homme d’affaires de Québec rappelle que le recours à une loi spéciale avait été brandi rapidement. 

À cette occasion aussi le Parti conservateur et le milieu des affaires demandaient au gouvernement Trudeau de prendre la méthode forte et d’adopter une loi spéciale. Les libéraux ont préféré respecter le droit de grève et miser sur la négociation. Une entente a finalement été conclue entre le CN et le syndicat des Teamsters.

La comparaison peut paraître boiteuse. Les droits des autochtones et les relations de ceux-ci avec les gouvernements d’Ottawa et des provinces sont en effet beaucoup plus délicats et complexes que le renouvellement d’un contrat de travail. 

Toutefois, dans chacun des cas, une entente négociée est toujours préférable à un coup de force ou à une entente imposée par les tribunaux.

Chronique

Quel avenir pour les terres des Sœurs de la Charité?

CHRONIQUE / Le gouvernement du Québec a choisi de maintenir la vocation agricole des terres des Sœurs de la Charité de Beauport, mais pour en faire quoi?

Pour continuer à y produire des céréales et du soya de semence transformés à l’extérieur et destinés notamment à la consommation animale? 

Ce n’est «pas optimal, mais au moins les terres sont cultivées», se réjouit Monique Gagnon, du collectif Voix Citoyenne, opposé au lotissement de ces terres. 

Mais on pourrait imaginer beaucoup mieux pour des terres qui ont valeur de symbole par leur histoire, leur potentiel maraîcher et leur enclavement en territoire urbanisé. 

La vocation agricole est sauve, mais on reste loin de cette belle idée d’une terre nourricière qui produirait des légumes pour les marchés locaux de Québec. Comme au temps des Sœurs où la terre nourrissait les patients de l’hôpital Saint-Michel-Archange.

Des citoyens se sont mis à y croire. 

La réalité des contraintes réglementaires et économiques rend cependant un tel projet très improbable. 

Il faudrait pour cela une intervention publique forte pour soutenir un projet de culture maraîchère. 

Ou que le propriétaire, la Société en commandite des Terres de l’Espérance (Groupe Dallaire), renonce à son projet immobilier et devienne lui-même partenaire d’un grand projet exclusivement maraîcher. 

Un tel scénario est peu vraisemblable. 

Le propriétaire a payé près de 40 millions $ en 2014 (52 millions $ avec les intérêts) pour ces terres. C’est deux fois la valeur actuelle inscrite au rôle d’évaluation.

Un tel prix n’a de sens que si on pense obtenir un «dézonage» pour faire du développement immobilier. Peu importe le temps qu’il faudra. 

«Les bœufs sont lents, mais la terre est patiente», a écrit Pierre Falardeau. On sait la famille Dallaire patiente avec ses terres. 

«Un placement silencieux», analyse Jean-Claude Dufour, ex-doyen récemment retraité de la faculté d’agriculture de l’Université Laval. 

En achetant ces terres, «il a fait un pari : je ne peux pas perdre à long terme». Il s’est dit qu’il finirait bien par «avoir la peau de la CPTA [Commission de protection du territoire agricole]». 

Au début des années 2000, M. Dufour avait approché les Sœurs de la Charité. L’Université Laval venait de recevoir une offre d’achat de 20 millions $ pour sa ferme expérimentale de Saint-Augustin. 

L’idée était de s’en servir pour acheter les terres des Sœurs et d’y transférer ses activités de recherche sur les grandes cultures et les légumes. 

Ça aurait été «merveilleux», pense M. Dufour. Un «milieu urbain complet» où les étudiants auraient pu se rendre de porte à porte en autobus.

Déjà que depuis des décennies, l’Université envoyait des stagiaires à la Ferme SMA (pour Saint-Michel-Archange). «On était là bien avant Dallaire, rappelle-t-il. 

Mais lorsqu’il a cogné à la porte des Sœurs, il a senti qu’il n’y avait «pas un accueil très très ouvert». 

Chronique

Vigilance requise pour la capitale

CHRONIQUE / La signature lundi de la «Grande alliance» entre le gouvernement Legault et la nation crie aurait dû se tenir non pas à Montréal, mais à Québec. Selon l’esprit du statut de capitale nationale octroyé à Québec par l’État québécois en décembre 2016, ainsi que d’après une politique mise en place il y a plus de 20 ans, c’est dans la ville où se trouve le siège de l’État québécois que cette cérémonie aurait dû se dérouler.

Il s’agit d’une signature entre deux nations. De plus, elle concerne une partie du territoire québécois.

Le premier ministre François Legault a salué «un moment historique entre la nation crie et la nation québécoise». Pour l’occasion, il était accompagné par trois de ses ministres.

C’est dire l’importance politique que son gouvernement accorde à ce plan de développement.

La signature officielle concerne un protocole d’entente visant «le développement économique à long terme, équilibré et respectueux des valeurs autochtones de la région d’Eeyou Istchee Baie-James», a-t-on expliqué.

Abel Bosum, grand chef du Grand conseil des Cris et président du gouvernement de la nation crie, a noté que cette entente donne «un véritable sens au partenariat de nation à nation».

Le plan de développement dont il est question doit s’échelonner sur 30 ans.

C’est en raison de sa portée, de ce qu’il représente, que cette signature aurait dû avoir lieu dans la capitale.

On est ici dans le symbole, certes, mais ils ne sont pas sans importance en politique.

Vigilance

Il était sans doute plus commode pour les participants de tenir cette cérémonie de signature à Montréal. Elle s’est d’ailleurs déroulée en présence de nombreux représentants de la communauté crie.

Mais la commodité a toujours été l’argument avancé par certains pour expliquer de tels accrocs.

C’est par exemple ce qu’avait plaidé le gouvernement de Philippe Couillard lorsqu’il avait dévoilé à Montréal, en 2016, la politique énergétique québécoise 2016-2030.

La Coalition avenir Québec était dans l’opposition à ce moment-là. Elle n’était pas restée silencieuse... Elle avait estimé que ce dévoilement montréalais allait à l’encontre de la pratique voulant que les grandes orientations et les grandes décisions politiques doivent être annoncées dans la capitale québécoise.

«Profondément choquée», elle avait même vu dans cette affaire un «mépris» pour la région de la capitale. Rien de moins.

Que plus personne aujourd’hui — y compris chez les péquistes — ne dénonce ou même ne souligne ce genre d’accrocs peut s’expliquer de deux façons. La première est l’installation d’une indolence par rapport à cette question — même si elle a alimenté bien des manchettes jadis. La seconde est que le glissement vers Montréal des attributs de l’État québécois, qui a réellement existé pendant de nombreuses années (jusqu’à il y a une vingtaine d’années), ne constitue plus une réalité — et que les cas que l’on peut relever de nos jours sont des exceptions. Cette deuxième hypothèse paraît la plus solide.

On peut toutefois en profiter pour lancer un petit appel à la vigilance. Le propre des glissements est d’apparaître petit à petit, sans que l’on s’en aperçoive vraiment. Parce que l’on n’y prend pas garde. Parce que c’est plus commode.

Télé et radio

Survivalistes ou paranoïaques?

CHRONIQUE / Avez-vous peur des tremblements de terre? De la bombe atomique? De la fin du monde? Ceux qu’on appelle les survivalistes ont tout prévu en cas de cataclysme : ils sont prêts. Dans la série docu-réalité Survivalistes, diffusée dès mercredi à 19h30 sur Moi et cie, l’acteur Patrice Godin nous en fait connaître quelques spécimens, des plus lucides aux plus alarmistes.

«Arrêtez de faire l’autruche, ça s’en vient», nous prévient Christine, qui vit avec son conjoint Claude dans un endroit qui n’est pas identifié; les survivalistes vivent généralement en retrait, à l’abri des attaques. Si le couple a choisi de vivre à plus de 850 mètres d’altitude, c’est pour éviter les tsunamis et même les nuages radioactifs. Pour eux, le déluge du Saguenay et la crise du verglas ne sont que des signes qu’il y a pire à l’horizon. Auriez-vous oublié la tempête solaire de 1989? Le couple refuse de se dire paranoïaque, mais fonde ses craintes à partir des nouvelles dont il s’abreuve tous les jours à LCN.

Je n’ai pu m’empêcher de sourire en voyant les moyens parfois démesurés employés par les personnes rencontrées, qui semblent parfois membres d’une secte. Ce qu’on constate, c’est qu’il ne faut pas être pauvre pour vivre de survivalisme, comme Benoît et Nancy, qui se disent aussi autonomistes, sur leur domaine. Le couple nous invite à vivre sans électricité un seul week-end pour mesurer les conséquences d’une panne majeure. Si ça ne vous fait rien, je vais passer mon tour. Chose certaine, Benoît est prêt à toute éventualité : des lapins qui se reproduisent assureront les repas pour longtemps. Et contre les maraudeurs qui voudraient piller ses biens? Gare aux câbles qui entourent sa propriété, et qui font entendre un bruit de coup de feu quand quelqu’un ose s’approcher.

D’une grande ouverture, Patrice Godin ne juge jamais ceux qu’ils rencontrent et a même retenu des trucs précieux de leurs enseignements. Mais il avoue avoir été perplexe dans le cas de Bruce, un survivaliste qu’on verra au deuxième épisode et qui a construit un bunker sous terre. Cet Américain qui vit en Ontario a même prévu un «cry room», une pièce grande comme un placard, destinée aux enfants agités ou en détresse. Interprète d’un psychopathe qui gardait ses victimes captives dans son sous-sol dans District 31, Patrice Godin préférerait mourir que de se réfugier dans un tel bunker en cas de fin du monde.

Le cas de Michaël semble beaucoup plus modéré. L’ancien militaire qui gère une école de survie à Portneuf tente de briser les préjugés à l’endroit des survivalistes. Et contrairement aux autres, il est capable de vivre avec le minimum. Chacune de ces personnes a ses raisons pour adhérer à cette philosophie, et vous les connaîtrez à travers les rencontres. Et si vous ne savez pas ce qu’est un bris de normalité, vous le saurez en regardant Survivalistes, qui se déploie en 10 demi-heures, réalisées par Félix Trépanier chez Trio Orange.

CES HÉROS DU 911

L’appel d’Alexandre Bissonnette au 911 a frappé l’imaginaire quand il a été rendu public. Plusieurs ont souligné le calme et le contrôle dont a fait preuve le répartiteur, Simon Labrecque, qui a tenu en ligne l’auteur de la tuerie durant 50 longues minutes.

Aussi diffusée sur Moi et cie, mais à 22h dès mardi soir, la série Première ligne : chaque seconde compte s’intéresse à ces héros de l’ombre, de trois centrales 911, à Québec, Laval et Sherbrooke. Là aussi, on est dans la survie, mais surtout dans l’urgence. Que ce soit pour un feu dans un barbecue, une victime d’extorsion par Internet ou une tentative de suicide, les répartiteurs doivent trouver le bon ton, poser les bonnes questions, tout en gardant leur sang-froid. Un travail colossal de coordination.

C’est la première fois qu’un docu-réalité donne accès à ces lieux névralgiques. On est véritablement happé par la série, qui traduit bien l’urgence et le chaos dans lesquels baignent chaque jour les répartiteurs. Sur place sur une période de 10 mois, les caméras nous font témoins des appels, mais aussi du travail des policiers et des ambulanciers sur le terrain. 

Bien entendu, on a de plus en plus affaire à des cas de troubles mentaux; quand une femme appelle d’un hôpital pour prévenir qu’on tente de faire une injection à son frère contre son gré, on comprend vite que ça provient de l’aile psychiatrique. Certains cas plus singuliers peuvent faire sourire d’emblée, mais ne sont pas drôles du tout. Comme celui d’un garçon de trois ans qui s’est coincé la tête dans un contenant de plastique, causant la panique de ses grands-parents.

Annie, qui travaille depuis 14 ans à la centrale de Sherbrooke, affirme devoir mettre ses émotions de côté pour ne pas lésiner sur l’organisation. Mais elle admet que les cas d’enfants et d’adolescents, ou ce qui touche les personnes âgées peuvent être plus difficiles à oublier, une fois le travail terminé.

Les 15 demi-heures ont été produites chez Hyperzoom, d’où provient l’excellente série Infractions, sur le travail des avocats, actuellement diffusée le jeudi à 21h30 à TVA. Catherine Dubé Nadeau produit avec sa mère Marie Nadeau, qui réalise la série. Je suis sorti du visionnement plein d’admiration pour ces personnes qui sauvent littéralement des vies.

Chronique

La persévérance scolaire aux temps du plein-emploi

CHRONIQUE / Voir plus loin que 2026. C’est sans doute un conseil à donner aux jeunes tentés d’abandonner l’école pour travailler dans une entreprise qui manque actuellement de main-d’œuvre. Avec l’automatisation, bye bye job et sans qualifications, bonne chance pour dénicher un nouvel emploi payant dans l’avenir.

Dans un contexte de rareté de main-d’œuvre, parler de persévérance scolaire et sensibiliser l’ensemble de la société à son importance est plus que jamais pertinent. 

Oui, le Québec doit être attrayant et créatif pour combler ses besoins de main-d’œuvre. Mais si cet objectif est atteint parce que davantage de jeunes décrochent et que des entreprises veulent faire le plein d’employés sans se soucier que ceux-ci complètent leurs études secondaires, collégiales ou universitaires, nous nous tirons dans le pied collectivement.

En août dernier, la Chambre de commerce du Montréal métropolitain, le Réseau réussite Montréal et le Regroupement des cégeps de Montréal ont bien fait ressortir cet enjeu dans l’étude Persévérance scolaire et conciliation études-travail : une piste de solution à la rareté de main-d’œuvre. 

L’étude relevait qu’ils étaient nombreux les jeunes disposés à laisser les bancs d’école pour un emploi bien rémunéré : 69 % à la formation générale des adultes, 55 % à la formation générale des jeunes, 49 % au cégep technique, 47 % au cégep préuniversitaire et 39 % à la formation professionnelle. 

Manifestement, un emploi et une bonne paye menacent dangereusement la persévérance scolaire. 

Qui plus est, dans un marché où 30 % des emplois vacants n’exigent aucun diplôme. Les décrocheurs peuvent penser bien s’en tirer. Les auteurs préviennent toutefois que d’ici 2026 — c’est demain — il y aura augmentation des emplois exigeant des qualifications et par ailleurs, en raison de l’automatisation, il y aura baisse des emplois exigeant peu de qualifications.

«Près de 40 % des travailleurs sans diplôme sont exposés au risque d’automatisation de leur emploi», lit-on dans l’étude.

Certains regretteront peut-être d’avoir quitté l’école trop tôt.

Le portrait dressé dans la région de Montréal risque d’être sensiblement le même dans d’autres régions du Québec qui doivent composer avec une rareté de main-d’œuvre.

Dans le cadre des Journées de la persévérance scolaire qui se déroulent cette semaine, le Réseau québécois pour la réussite éducative a demandé à la firme Léger de sonder les employeurs sur le rôle qu’ils peuvent jouer sur la réussite éducative de leurs jeunes employés.

Point positif, 69 % des entreprises sondées affirment accorder une grande importance à la réussite scolaire de leurs employés. Tout le monde est pour la vertu.

Par contre, dans le quotidien et sur le terrain, seulement 29 % disent avoir une grande facilité à encourager les jeunes employés-étudiants à terminer leurs études et 31 % rapportent leur donner systématiquement des encouragements à persévérer. 

La nécessité de faire rouler la business peut donc facilement l’emporter sur la réussite éducative et la lutte contre le décrochage. 

D’où l’importance de sensibiliser les employeurs. La persévérance scolaire n’est pas que l’affaire des écoles, des cégeps, des universités, des jeunes et de leurs parents.

D’où aussi l’importance de véhiculer et de partager les expériences d’entreprises qui réussissent à concilier leurs besoins de main-d’œuvre et la persévérance de leurs employés aux études. 

Des employeurs ont décidé de décerner des bourses d’études. D’autres, de rembourser une partie des frais de scolarité des employés qui n’ont pas encore obtenu leur diplôme. Certaines se montrent très flexibles dans la confection des horaires et tiennent compte des périodes d’examen. En agissant de la sorte, elles espèrent conserver les jeunes à leur emploi et les tenir motivés.

Tout le monde peut en sortir gagnant.

Chronique

Ce qu’il y a derrière la victoire

CHRONIQUE / — Qu’est-ce que ça t’apporte, le basket?

— Maintenant, j’ai un rêve.

J’ai posé la question jeudi soir à Jay-Baraka, «10 ans presque 11», j’étais allée faire un tour à son école, l’école Jeunes-du-Monde dans le quartier Bardy, où lui et son équipe de basket pratiquaient. C’était une journée très spéciale, les 12 joueurs des Perséides allaient signer la bannière des champions 2019-2020.

Ils ont gagné contre toutes les écoles.

L’an dernier, ils ont perdu en finale par quatre points, ils se sont promis de prendre leur revanche cette année. Invaincus pendant toute la saison, ils ont tenu promesse et remporté la victoire 82 à 50 contre l’Externat Saint-Jean Berchmans, une école privée sur le chemin Saint-Louis.

Aux antipodes de l’échelle sociale.

L’école Jeunes-du-Monde porte bien son nom, il y a des élèves de partout. Il y en a du Cameroun, du Zimbabwe, de la Côte d’Ivoire, de la Colombie, de l’Albanie et de la Thaïlande dans l’équipe de basket, certains sont nés ici, d’autres pas, ils restent tous dans les tours d’habitations à loyers modiques Saint-Pie-X.

Quand ils ont gagné la finale, ils ont scandé «Saint-Pie, Saint-Pie, Saint-Pie», avec toute la fierté qui vient avec.

Dans les gradins, il y avait des profs, des membres du personnel et d’anciens élèves. La directrice Danièle Turgeon était là aussi. «L’école est une des écoles les plus défavorisées de la ville et les parents n’ont souvent pas la capacité de venir voir les matchs. Habituellement, dans les écoles, les parents sont là. Pas chez nous. Ce sont les grands du quartier qui viennent encourager les jeunes.»

Les parents ne reconduisent pas leurs enfants aux matchs, c’est l’école qui fournit le transport.

Après la finale, Danièle a ramené trois élèves.

La directrice n’en revient pas de voir les «grands» prendre ainsi la peine de venir encourager les «petits» pour les matchs, parfois même pendant les pratiques. «Je trouve ça tellement beau de voir ça. Pour les élèves, ça peut changer la vie.»

Ça change.

Jay-Baraka est un bon exemple, il a compris cette année l’importance de faire des efforts pour réussir, c’est le mot d’ordre de John Mukalai, l’entraîneur, faire des efforts à l’école et au basket. «C’est juste ça que je veux voir, l’effort. Mon premier objectif, c’est de les aider à devenir des humains bons, travaillants, respectueux, avec de bonnes valeurs. Ce qu’on apprend au basket, c’est pour toute la vie.»

Et il est bien placé pour le savoir, il est passé par là, exactement par où Jay-Baraka est en train de passer.

Il y a 10 ans, John faisait son primaire à l’École Jeunes-du-Monde, il était dans l’équipe de basket, sans trop savoir où ça le mènerait. «Je redonne ce que j’ai reçu. Le fait de coacher les petits, c’est avoir le pouvoir de leur donner le goût d’apprendre, de leur transmettre des valeurs, c’est quelque chose de très important.»

Et il veut devenir prof, il étudie à l’université en enseignement du primaire, parce qu’il sait qu’un prof peut changer des vies. Celui qui a changé la sienne s’appelait M. Richard, en sixième. «Avec lui, ça me tentait d’aller à l’école, j’avais hâte d’y aller, j’avais même hâte de faire mes devoirs. C’est ce prof-là que je veux être.»

Et cette année-là, lui et son équipe de basketball ont gagné la finale, comme ses «petits» cette année.

Isabelle Légaré

Le premier refuge

CHRONIQUE / Hélène Leclerc et Yvon Pellerin ouvrent la porte de leur maison avant que mon doigt n’appuie sur la sonnette. Je me présente en chuchotant même si on m’informe que les bébés dorment du sommeil du juste.

«Viens voir!»

J’ai à peine le temps d’enfiler la paire de pantoufles réservée pour la visite qu’Hélène m’invite à la suivre vers une chambre légèrement plongée dans l’obscurité. Nous entrons sur la pointe des pieds. «Regarde!»

Son cœur fond en me les montrant. Le mien aussi.

«Parfois, je les colle un peu et ils sont contents.»

Confortablement emmaillotés, un garçon et une fille somnolent, côte à côte, dans un petit lit d’enfant. Ce sont des jumeaux âgés de seulement 6 semaines. Lors de mon passage, ils étaient chez les Leclerc-Pellerin depuis une dizaine de jours. Un placement d’urgence.

Ces poupons n’étaient pas encore nés que leur existence s’annonçait déjà compliquée.

Hélène et Yvon savent peu de choses sur la mère, encore moins sur le père. Le mot «désorganisation» revient souvent dans la bouche des intervenants de la Direction de la protection de la jeunesse lorsqu’on leur décrit les familles biologiques des enfants qui leur sont confiés. 

De toute manière, savoir ce que les parents ont fait ou n'ont pas fait ne change rien à la réalité actuelle des jumeaux, pour prendre ce plus récent exemple.

Le frère et la soeur ont besoin d’être nourris, lavés, habillés, changés de couche et de recevoir tous les soins de base et essentiels à leur bien-être, le jour comme la nuit.

Mais Hélène et Yvon font beaucoup plus que cela. Ils adoucissent la venue au monde d’enfants qui ont également besoin d’être bercés, rassurés et aimés.

Agronome de profession, Hélène Leclerc y pensait depuis longtemps. Il y a dix ans, un matin très tôt, elle s’est réveillée pour s’asseoir bien droite dans son lit. «Bon, c’est assez! Je sais ce que je veux faire.» 

C’est maintenant qu’elle amorçait les démarches pour devenir famille d’accueil. Son projet de retraite. 

Agriculteur, Yvon Pellerin n’a pas été surpris par la décision de son épouse, une mère comblée lorsque les amis de leurs deux grands enfants envahissaient la chaleureuse maison de campagne, à Bécancour. 

«J’aime l’esprit de famille, quand la table est pleine! Petite fille, je jouais à la poupée du matin au soir», se remémore Hélène qui a d’abord accueilli une adolescente de 15 ans, à temps plein et jusqu’à ses 18 ans.

Durant cette période, la mère de celle-ci a accouché d’un bébé prématuré qui, à son tour, s’est retrouvé sous la responsabilité d’Hélène pendant deux mois. C’est elle qui est allée chercher le fragile nouveau-né à l’hôpital où elle a même passé la nuit.

«On m’a donné une petite formation sur les soins que j’avais à lui apporter. Il pesait 4 livres et demie quand je l’ai ramené ici.»

Au cours des huit dernières années, Hélène et Yvon ont accueilli dix-sept enfants, dont les présents jumeaux. La grande majorité d’entre eux - douze placements - étaient des bébés âgés de moins d’un an. 

Entre deux poupons, le couple héberge également une fillette de 10 ans, une gentille demoiselle qui restera avec eux jusqu’à ses 18 ans. 

Des bébés se sont déjà croisés dans la même journée. L’un partait, un autre arrivait. Trois jours avant la venue des jumeaux, Hélène et Yvon disaient au revoir à un garçon de 4 mois.   

Les séjours des bébés sont de courte durée, de quelques jours à quelques mois, le temps d’évaluer la situation. Le couple a notamment accueilli une petite qui est retournée auprès de ses parents qui ont repris leur vie en main.

«Ils m’envoient des photos!», se réjouit Hélène dont les protégés se retrouvent aussi dans des familles d’accueil permanentes (jusqu’à l’âge de la majorité) ou de type «banque mixte» dont l’objectif est l’adoption. 

C’est le cas du garçon qui a précédé les jumeaux. Ses parents adoptants, un jeune couple incapable d’avoir un enfant, sont venus passer un après-midi à la maison pour faire connaissance. Un très beau moment.    

«Pour moi, chaque bébé confié en adoption est sauvé.»

Hélène devient émue en disant cela. Elle a connu des tout-petits qui, très tôt, ont malheureusement été plongés dans le chaos. Ils ont fait leurs premiers pas dans les traces de modèles qui n’en étaient pas vraiment. Certains sont marqués pour leur vie entière. 

À force d’avoir été ignorés et négligés, des bambins s’enferment dans leur mutisme. «J’ai accueilli un bébé qui ne savait même plus pleurer.»

Il y a eu aussi cet autre nourrisson qui est parti en ambulance quelques heures après son arrivée à la maison. Secoué par des spasmes, le poupon né d’une mère toxicomane manifestait des symptômes de sevrage. 

«Il faisait pitié», se limitent à dire Hélène et Yvon qui ne portent aucun jugement sur les parents des enfants qui font un bout de vie avec eux. 

Durant le passage des bébés, aussi bref soit-il, le couple donne le meilleur de lui-même, persuadé de ceci… Plus vite un petit grandit auprès de personnes lui offrant un milieu de vie stable, sécurisant et aimant, mieux il s’épanouira.

Hélène et Yvon accueillent des bébés qu’ils aiment immédiatement tout en sachant qu’ils devront les laisser partir, les uns après les autres, pour des lendemains qu’ils leur souhaitent heureux.

Des «au revoir» sont plus déchirants que d’autres. Ils pensent à ce garçon qui a vécu avec eux pendant 8 mois. Il les appelait «nana» et «dada» au moment de poursuivre sa route avec sa nouvelle famille.

Hélène me tend son cellulaire et déroule des photos qu’on lui a récemment fait parvenir. Son cœur fond de nouveau en regardant le petit homme tout sourire qu’elle a bercé et apaisé. Ces gestes simples et vrais, elle s’empresse de les répéter avec les jumeaux qui se réveillent dans la chambre d’à côté.

Jean-Simon Gagné

Autrement dit

La comparaison

Pourcentage des suffrages obtenus par le sénateur Bernie Sanders, lors de la primaire démocrate du New Hampshire, le 11 février.

Parmi les électeurs âgés de 18 à 29 ans : 

47 %

Parmi les plus de 65 ans : 

15 %

Source : NBC News

Nous, les humains

La psychologie de la soie dentaire

CHRONIQUE / Chaque fois que je vais chez le dentiste, je fais une fausse promesse. L’hygiéniste dentaire me demande si je vais prendre l’habitude de passer la soie dentaire et je réponds quelque chose comme «vous allez voir, cette fois, ça va être la bonne!»

D’habitude, ça part en force. La première semaine, je récure tous les soirs les interstices de mes dents. Je suis fier de mon assiduité et je me vois déjà déclarer victoire à l’hygiéniste. 

Mais dans les semaines suivantes, mon engagement finit toujours par s’échouer quelque part sur l’île des promesses perdues. Je pense à la soie une fois, puis j’oublie plusieurs soirs, j’y repense à une ou deux reprises, puis le fil de soie dentaire reste là à m’attendre en vain le reste du mois. 

Quand l’hygiéniste dentaire fait le point six mois plus tard, je n’ai d’autres choix que d’avouer mon indiscipline. 

Or, cette fois, je vous jure, c’est la bonne. Depuis le début 2020, chaque soir, tout de suite après m’être brossé les dents, je passe la soie dentaire. Dès que j’ai rangé le dentifrice, j’empoigne le fil dentaire et je m’astreins à la besogne. 

Qu’est-ce qui changé? Je suis devenu un adepte d’une technique très efficace qui peut s’appliquer à une foule d’habitudes que vous souhaitez adopter. Ça s’appelle «l’empilage». 

C’est simple : vous prenez une habitude déjà installée et vous en empilez une autre par-dessus. L’ordre de la séquence est ultra important. 

Au début des années 2010, des chercheurs ont mené une petite expérience auprès d’une cinquantaine de Britanniques qui passaient la soie dentaire en moyenne 1,5 fois par mois. Ils ont demandé à la moitié des participants de passer la soie dentaire avant de se brosser les dents le soir et à l’autre moitié de passer la soie dentaire après le brossage de dents. 

Durant un mois, les participants se faisaient rappeler de passer la soie dentaire et devaient confirmer s’ils l’avaient fait par texto. En moyenne, les deux groupes l’ont passé environ 24 fois durant le mois. Mais les chercheurs sont plus rusés que ça : ils voulaient surtout savoir ce qui arriverait après l’expérience. 

Huit mois tard, le groupe qui passait la soie dentaire après s’être brossé les dents le faisaient encore environ 11 fois par mois. En revanche, ceux qui passaient la soie dentaire avant de se brosser les dents ne le faisaient presque plus — à peine une fois par semaine... 

Le groupe «perdant» a échoué à adopter l’habitude pour une raison qui apparaît évidente après-coup : ils n’avaient associé aucun signal à la soie dentaire. En passant la soie dentaire avant de se brosser les dents, ils devaient s’en remettre uniquement à leur mémoire. 

À l’inverse, le groupe «gagnant» s’est appuyé sur une habitude déjà intégrée (se brosser les dents) pour donner le signal à une nouvelle habitude (passer la soie dentaire). 

Mais bon, si la soie dentaire n’est pas votre truc, sachez que l’empilage fonctionne pour un tas d’autres bonnes habitudes. 

Chaque soir, par exemple, je mets mon téléphone en «mode avion» avant de me coucher. Pas besoin d’y penser, c’est automatique. Mais depuis quelques mois, j’«empile» une autre habitude par-dessus : j’en profite pour recharger la batterie de mon cellulaire pendant la nuit. Maintenant, il ne me lâche plus au milieu de la journée. 

Depuis quelques semaines aussi, j’essaie un nouvel empilage matinal. Pendant que mes filles déjeunent au comptoir, ma blonde et moi on prépare leurs lunchs. Mais au lieu de tout ranger après, je prépare aussi mon lunch et je le place sur le pas de la porte. Comme ça, je ne l’oublie pas et mon budget resto du midi diminue. 

Les combinaisons d’habitudes sont infinies. Mais pour être empilées, elles doivent être compatibles. Ne pensez pas que vous irez jogger chaque fois que vous avez fini de faire la vaisselle. Il y a peu de chance que ça s’enchaîne avec fluidité, à moins que l’odeur du savon à vaisselle vous donne une furieuse envie de courir… 

La compatibilité des habitudes empilables est habituellement évidente. Vous le faites probablement déjà sans vous en rendre compte. Sinon, c’est peut-être le temps d’en faire l’essai. Une suggestion comme ça : commencez par la soie dentaire.

Brigitte Breton

Formation des infirmières: c'est reparti

CHRONIQUE / Cette fois sera-t-elle la bonne? L’Ordre des infirmières et infirmiers du Québec (OIIQ) revient à la charge et demande que le baccalauréat, et non plus le diplôme d’études collégiales (DEC), devienne la norme d’entrée minimale à la profession. 

La bataille est-elle repartie avec les cégeps qui donnent presque tous à travers le Québec la technique en soins infirmiers? 

Le président de l’OIIQ, Luc Mathieu, n’aime pas le mot bataille. En entrevue, il précise plutôt que la formation des infirmières est un enjeu collectif et que le dossier doit être remis sur les rails pour trouver une voie de passage où toutes les parties seront gagnantes.

Ce dossier a été mis sur la voie d’évitement ces derniers années après une autre tentative vaine de l’OIIQ qui préconisait que le bac ou le DEC-BAC soit la norme d’entrée à la profession en 2014. 

L’OIIQ tente depuis 40 ans de trouver cette fameuse voie de sortie mais n’a pas réussi jusqu’à maintenant à convaincre le milieu de la santé et celui de l’enseignement qu’elle était la meilleure à suivre. Un Groupe de travail sur la formation de la relève infirmière, présidé par le Dr Pierre Durand, a conclu en 2014 qu’un rehaussement était «un incontournable pour répondre aux besoins évolutifs de la population et pour améliorer la performance du système de santé québécois».

L’ancien ministre de la Santé, Réjean Hébert, avait commandé une étude prospective sur l’évaluation des tâches de tout le personnel infirmier (auxiliaire,technicienne, bachelière). «L’OIIQ n’en a toujours pas vu la couleur», affirme M. Mathieu. 

Faute de consensus, pour pouvoir faire les examens de l’ordre et accéder à la profession, une personne peut toujours opter pour la technique collégiale, le baccalauréat en sciences infirmières ou le DEC-BAC.

Luc Mathieu estime que cette situation est intenable. «Les examens de l’OIIQ sont établis sur les connaissances acquises au niveau collégial alors que le niveau de compétences exigées aujourd’hui et dans l’avenir dans les milieux de travail est beaucoup plus grand», explique-t-il. 

L’OIIQ, qui a fêté vendredi ses 100 ans d’existence, inscrit donc le rehaussement de la formation dans sa planification stratégique 2020-2030. Actuellement, 46% des 76 000 membres de l’ordre professionnel détiennent un baccalauréat. 

À l’instar de ces prédécesseurs, M. Mathieu précise que l’ordre ne dénigre pas la qualité de la formation dispensée dans les cégeps ni les compétences de ses membres qui détiennent une formation collégiale. 

Il estime cependant que les nouvelles exigences du travail, le vieillissement de la population et le fait que celle-ci soit aux prises avec de multiples maladies chroniques, l’organisation des soins basée sur une approche multidisciplinaire, la nécessité d’offrir des soins à domicile tant pour des problèmes de santé physique ou mentale, et le recours à l’intelligence artificielle nécessitent une formation plus poussée et complète. 

Il ne juge pas normal que les établissements de santé doivent donner de la formation supplémentaire à une nouvelle recrue. Il indique que le gouvernement doit débourser des millions de dollars chaque année non pas pour de la formation continue, mais pour combler des carences dans la formation de base.

Le président se défend de vouloir écarter les cégeps puisque le DEC-BAC continuera d’exister. Il rappelle que les autres provinces canadiennes et la plupart des pays requièrent maintenant le baccalauréat comme condition d’entrée dans la profession.

­ M. Mathieu, il n’y a pas à craindre que des jeunes boudent la profession si le baccalauréat devient obligatoire. Ailleurs, le rehaussement des exigences aurait au contraire augmenté le nombre de candidats à la profession.

Est-ce que le fruit est mûr et que l’OIIQ réussira cette fois à atteindre son objectif? 

Les directions des cégeps et les syndicats d’enseignants risquent de manifester à nouveau leur opposition. On imagine par ailleurs que les syndicats d’infirmières voudront s’assurer que leurs membres détentrices d’un DEC ne seront pas pénalisées. Sur ce point, l’OIIQ juge essentiel de prévoir des mécanismes de transition.

Il sera aussi intéressant de voir où logeront la ministre de la Santé et des Services sociaux, Danielle McCann, ainsi que celui de l’Éducation et de l’Enseignement supérieur, Jean-François Roberge. C’est une chose de se dire prêt à regarder un dossier, c’en est une autre de le faire aboutir dans le sens souhaité par l’OIIQ.

Si celui-ci ne réussit pas à convaincre ses partenaires que le baccalauréat devient la norme minimale d’entrée à la profession, le président prévient qu’il n’aura pas le choix de créer deux permis de pratique : l’un pour ceux qui auront une formation collégiale et un autre pour ceux qui suivront une formation universitaire de premier cycle. Une situation qui, selon M. Mathieu, viendrait compliquer l’organisation des soins dans les établissements.

Le système de santé, qui éprouve déjà des difficultés à assurer l’accessibilité et la qualité des soins de santé, n’a pas besoin qu’on lui en ajoute une autre. 

Il y a fort à parier que d’autres voix s’exprimeront sous peu pour soutenir qu’exiger le baccalauréat comme norme d’entrée minimale à la profession entraînera des effets indésirables dans le réseau de la santé et de l’éducation.

Mylène Moisan

Y a-t-il une place pour Marc-André?

CHRONIQUE / Marc-André Aubé était enseignant en adaptation scolaire, grand sportif, il adorait voyager, passait ses étés aux Îles-de-la-Madeleine à faire du kitesurf. 

Il a 53 ans, il est en CHSLD.

Il vient tout juste d’atterrir dans un nouveau CHSLD, après avoir passé presque deux mois à l’hôpital L’Enfant-Jésus en neurologie, faute de place pour lui. Sa sœur Marie-Claude se démène depuis presque trois ans pour lui trouver un chez-soi, il est à sa septième adresse maintenant.

Elle espère que ce sera la dernière.

Marc-André a eu un premier diagnostic en 2011, on l’a d’abord cru atteint du parkinson jusqu’à ce qu’il soit hospitalisé pendant deux mois à l’hôpital Saint-Sacrement au printemps 2017. «Après une série de tests, la neurologue a trouvé que ce n’était pas le parkinson, c’était la démence à corps de Lewy.»

La quoi? 

La démence à corps de Lewy est un trouble cognitif dégénératif qui combine les symptômes du parkinson et de l’alzheimer. C’est donc à la fois le corps et le cerveau de Marc-André qui partent en vrille.

À sa sortie de l’hôpital en 2017, il a dû faire le deuil de son petit appartement et accepter d’être placé. Il a passé un mois dans une ressource publique, «un mois d’enfer», après quoi sa famille lui a trouvé une place dans une résidence privée. «Il devait pouvoir rester là jusqu’à la fin… Ça a été la pire place! Ils nous avaient mis ça beau, mais on s’est vite rendu compte que ça ne fonctionnait pas, que le personnel n’était pas en mesure de bien s’en occuper. Un jour, il m’a appelée, il m’a dit “Je suis en danger”!»

Il est venu chez elle en attendant.

Quelques semaines plus tard, elle a convaincu le Manoir de Courville de l’héberger pour «un mois d’essai». Il y a eu une réunion avec le CLSC, on a dit «on ne veut pas qu’il s’en aille», puis «deux semaines plus tard, on m’a fait venir à une rencontre, on m’a dit “on ne garde pas Marc”. Je me suis mise à pleurer… je fais quoi? Il y avait des gens qui s’étaient attachés à lui, il y avait une préposée et deux dames, elles pleuraient le jour où il est parti. Il leur a fait une petite danse…»

La préposée prend encore de ses nouvelles.

Marie-Claude a réussi à lui trouver une autre place, dans une ressource intermédiaire — comme une maison de chambres avec des services —, mais elle s’est encore retrouvée le bec à l’eau, entre autres à cause d’erreurs de médication. «Qu’est-ce qu’ils font ceux qui n’ont pas de famille pour s’occuper d’eux?»

Retour à la case départ le 19 décembre dernier, Marc-André a été transféré à l’hôpital, en neurologie à l’Enfant-Jésus, où la résidence l’a envoyé en ambulance. «Les premières semaines, c’est moi qui lui faisais les soins d'hygiène, personne ne le faisait. Quand ils ont su que c’est moi qui le faisais, ils s’en sont occupés. Et ça s'est bien passé après, ils ont pris le relais de façon exemplaire…»

Entre ses visites, Marie-Claude visitait des CHSLD. Elle est allée visiter le nouveau département J-5000 à Robert-Giffard. «On m’a dit que mon frère, il ne pouvait pas aller là parce qu’il marche et qu’il marcherait dans le corridor et ça pour eux, c’est considéré comme de l’errance. C’est ce qu’on m’a répondu. Quand j’étais là, il n’y avait personne, tout le monde était dans leur chambre.»

Triste.

Elle est allée au CHSLD du Faubourg en haute-ville, qui lui paraissait beaucoup plus réjouissant. «Il y avait une cour, des activités, une proximité avec les Plaines. Quand je suis allée visiter, c’était la fête du mois, il y avait des ballons, il y avait de la vie, je me suis dit : «enfin» !»

Elle l’a inscrit et elle a attendu. «J’ai appelé pour savoir il était où sur la liste, on ne pouvait pas savoir. Est-ce qu’il est le prochain? Le 10e? Ils ont dit à la travailleuse sociale qu’ils iraient le voir, ils ne voulaient pas que la famille soit présente. La rencontre a duré quelques minutes, ils nous ont dit qu’ils ne pourraient pas le prendre parce qu’il avait un comportement de territorialité. On a voulu savoir c’était quoi exactement, ils nous ont dit : “il pourrait serrer des bras, il ne pourra pas faire ça ici”…»

Quand Marc-André perd l’équilibre, il cherche à s’agripper.

Au CIUSSS de la Capitale-Nationale, Annie Ouellet explique que le CHSLD du Faubourg est «unique sur le territoire» en ce sens qu’il accueille uniquement des gens atteints d’alzheimer et de démence. Et, contrairement au J-5000, les gens sont libres d’errer dans les corridors, entrer dans les chambres, aller à la cuisine. 

«C’est sûr qu’il y a une validation des comportements qui est faite, il faut que les résidents soient à l’aise avec le fait que les gens se promènent. C’est sûr qu’il ne peut pas y avoir d’agressivité, c’est une question de sécurité. Et ça doit marcher dans les deux sens, il faut avoir un bon match pour que ça fonctionne.»

Et, clairement, Marc-André ne matchait pas. «Mon frère n’a jamais eu de problème d’agressivité avant. On m’a dit qu’ils ont eu une mauvaise expérience avec quelqu’un qui avait la démence de Lewy et qu’ils n’en voulaient plus…»

C’était sans appel.

Au CIUSSS, on convient qu’un endroit comme ça, «ça crée des attentes et aussi des déceptions pour certaines familles». On assure que maintenant, on donne davantage l’heure juste aux proches.

Marie-Claude aurait aimé savoir que le CHSLD du Faubourg triait ses résidents sur le volet, question de ne pas entretenir de faux espoirs. «C’est ça que je dénonce. Dites-le-nous si vous avez des critères, dites-le-nous si vous ne voulez pas tel type de personnes. Mais elle est où, la place pour mon frère?»

Elle est fatiguée.

Malgré tout, Marie-Claude ne manque jamais une occasion de l’emmener prendre l’air, même si c’est parfois compliqué. «On ne peut pas ajouter des années à la vie, mais on peut ajouter de la vie aux années, c’est ça qui me guide. Quand je fais ça, quand je vais me promener avec lui, quand je l’emmène chez moi, et qu’il prend sa petite bière au soleil sur mon balcon, il se sent vivant.»

Sur les murs de ses chambres, elle a toujours pris soin de mettre des photos de sa vie d’avant. «Pour qu’ils voient ce qu’il a été».

Et pas juste un malade.

Après le refus du Faubourg, Marie-Claude s’est tournée vers un CHSLD près de chez elle, le Fargy, où Marc-André vient d’emménager. Marie-Claude a rencontré le personnel et la gestionnaire, elle a bon espoir. «J’espère qu’il va être bien, j’espère qu’il va pouvoir rester là. C’est sa septième place, et ce n’est pas évident pour lui. Je lui ai dit que je serais avec lui jusqu’au bout.»

La sagesse des crabes

Le ciel est back order

CHRONIQUE / Nathalie Plaat est psycholoque, autrice, animatrice. Elle est aussi amoureuse, amie et mère de famille. Et elle est désormais porteuse d’un crabe dans le sein. Elle nous parle de tout ça dans sa nouvelle chronique.

11 janvier

Le lever est difficile. Je laisse la caféine faire son petit travail de relevailles et j’ouvre l’ordi.

Chronique

Encore plus spectaculaire avec Guy Nantel

CHRONIQUE / Elle promettait de l’être depuis quelque temps, mais la course à la direction du Parti québécois sera encore plus spectaculaire avec l’entrée en scène de l’humoriste Guy Nantel.

Pas parce qu’il provient du monde du spectacle. Mais en raison de la personnalité de ce quatrième candidat à la succession de Jean-François Lisée — et de celle de chacun des autres protagonistes, Frédéric Bastien, Paul St-Pierre Plamondon et Sylvain Gaudreault. Et plus encore en raison des nombreux éléments qui les opposent et les opposeront sur le plan des idées et des projets.

L’interrogation la moins pertinente à propos de Guy Nantel? Est-ce qu’un humoriste peut se lancer en politique…? Personne n’est jamais une seule chose dans la vie. M. Nantel n’est pas qu’un humoriste. Il a des choses à dire.

Sa notoriété acquise grâce à l’humour pourrait le servir, cela étant.

Il est d’ailleurs déjà un tout petit peu politicien... Il joue déjà du fait de ne pas être un «politicien conventionnel» pour tenter de marquer des points.

Payant l’atypisme à notre époque? Sans doute. Mais M. Nantel est-il si atypique? Personne en politique ne dit jamais de lui-même qu’il est conventionnel ou qu’il aspire à l’être. Chacun cherche toujours à dire qu’il n’est pas comme les autres.

Néophyte en politique, et désireux d’y entrer par une grande porte, Guy Nantel sait naturellement s’adresser aux citoyens en général. Ce sera son gros atout.

À l’instar de l’avocat Paul St-Pierre Plamondon et, dans une bien moindre mesure, du député Sylvain Gaudreault, il dit être mû par un sentiment d’urgence sur la question de l’indépendance. Il affirme même que, premier ministre du Québec, il n’entreprendrait aucune réforme majeure avant la tenue d’un référendum sur la souveraineté. Sa volonté claire l’honore. Son sentiment d’urgence pourrait cependant bien se buter contre de plates réalités.

Encore faudrait-il bien sûr d’abord que le Parti québécois chasse la Coalition avenir Québec du pouvoir. 

Sylvain Gaudreault est le modéré de cette course. Ce serait faire injure à l’élu de Jonquière — et être bien injuste avec lui — de dire qu’il est de l’establishment. Il est au Parti québécois depuis longtemps, certes. Il a été chef intérimaire. Mais il n’a rien d’un apparatchik, bien au contraire.

Guy Nantel, Sylvain Gaudreault, Frédéric Bastien et Paul St-Pierre Plamondon... La course au Parti québécois sera spectaculaire. Tellement qu’elle risque de faire de l’ombre à l’autre course à la direction en cours au Québec, celle lancée au Parti libéral du Québec afin de trouver un successeur à Philippe Couillard. 

Le bon contre-exemple

Le spectaculaire n’est pas une valeur en soi, cela étant. Il «frappe la vue», il «provoque l’étonnement», il est «très net», il «est visible» — pour reprendre les définitions qu’en donne le Larousse. Il peut être porteur, mais ne garantit pas quoi que ce soit. Pas plus que l’absence de flamboyance, cela dit.

Côté gouvernemental, on a encore une fois pu constater cette semaine que le ministre de l’Environnement, Benoit Charette, ne fait pas dans le spectaculaire. Il avance néanmoins avec efficacité et sérieux.

Il se situe aux antipodes de son collègue de l’Éducation, Jean-François Roberge, qui n’a pas trouvé le moyen de se faire beaucoup d’alliés dans le monde de l’éducation. C’est presque un tour de force.

M. Roberge n’a pas pris en compte le fait que la forme et le fond sont indissociables.

Quel contraste avec le ministre Benoit Charette! Avant d’annoncer mardi la réforme à venir de la collecte sélective, M. Charette avait rencontré à peu près tous les acteurs du système. Il les a associés à sa démarche. Ils sont à ses côtés.

Il avait aussi beaucoup consulté sur l’élargissement de la consigne, ce qui lui a permis d’arriver avec un dossier solide.

Résultat : outre de réclamer que ces deux réformes soient mises en place plus tôt, même les partis d’opposition ont indiqué qu’il s’agissait de pas dans la bonne direction. Pas mal.

Même quand les objectifs poursuivis paraissent d’emblée consensuels, comme dans les cas de la consigne élargie et de la collecte sélective, une mauvaise méthode de travail en amont peut braquer bien des partenaires.

Le ministre Charette n’est pas spectaculaire, mais il bosse avec méthode.

Il ne fera pas l’unanimité avec son plan de réduction des gaz à effet de serre. Mais ce n’est pas sa méthode qui sera beaucoup mise en cause, comme c’est le cas pour Jean-François Roberge.

Chronique

Une bagarre de cour d’école

CHRONIQUE / Le lobby des villes s’est précipité aux barricades cette semaine pour dénoncer la loi 40, la qualifiant de «vraiment radicale».

Cette loi donne aux nouveaux centres de services scolaires (anciennement les commissions scolaires) le pouvoir de requérir sans payer des terrains municipaux pour loger des écoles.

Les villes disent craindre l’impact sur les comptes de taxes du fait qu’elles perdraient les revenus fonciers attendus de ces terrains et devraient compenser par une hausse de taxes.  

Je n’en crois rien.

Ce n’est pas la «perte» d’un terrain ici et là qui va ébranler la fiscalité des villes au point de provoquer des hausses de taxes. 

Les villes ne cessent de mettre en chantier des projets souvent de grande ampleur en insistant que cela n’aura pas d’impact sur les taxes. En quoi la «perte» d’un terrain pour une école serait-elle différente? 

Si on suivait cette logique, les villes ne construiraient jamais de parcs, de bibliothèques ou d’équipements récréatifs car cela représente aussi un manque à gagner sur des terrains qui auraient pu rapporter des taxes.

Les villes estiment, avec raison, que ces équipements participent à la qualité de vie d’un quartier et à leur attractivité.    

Je suis assez d’accord ici avec le premier ministre François Legault qui plaide qu’une nouvelle école contribue à stimuler la construction domiciliaire et les entrées de taxes. Les villes le savent bien dans le fond, elles qui réclament des écoles. 

Cela dit, il n’est pas dans la mission actuelle des villes de payer pour l’éducation. On peut déplorer la façon dont le sujet a été amené en catimini par le gouvernement.  

La loi 40 représente un «pelletage» de responsabilités dans la cour des villes et une intrusion dans le pacte fiscal avec les municipalités. Cela mérite un débat public autrement que sous la menace d’un bâillon, comme ce fut le cas cette semaine. 

Mais si on doit faire ce débat, on gagnerait à élargir la réflexion à d’autres enjeux que celui du seul potentiel fiscal des terrains destinés aux écoles. 

Il faudrait se questionner aussi sur le rôle «social» et «démographique» des écoles. Sur leur place dans la vie des villes, l’utilisation publique de leurs locaux et équipements. 

Cela inclut les cours d’écoles que l’organisme Vivre en ville aimerait voir devenir des lieux de «verdissement» des quartiers pour lutter contre les îlots de chaleur.

Il faudrait s’interroger dès le départ sur la localisation des nouvelles écoles en se préoccupant davantage des effets sur l’occupation du territoire. 

Si ces questions étaient abordées lors de la planification des quartiers, il n’y aurait peut-être pas aujourd’hui ce débat sur l’utilisation pour des écoles de terrains convoités par les villes pour des projets résidentiels ou commerciaux.   

Les écoles locales peuvent contribuer à la revitalisation de quartiers et à la densification des villes, mais peuvent aussi stimuler l’étalement urbain. 

Leur impact sur le choix d’un lieu de résidence n’est peut-être pas aussi décisif que le réseau routier, la proximité d’une ligne de transport collectif rapide ou le coût du logement. 

Mais pour beaucoup de jeunes familles, la proximité d’une école de quartier est un facteur de localisation déterminant. 

Comme pour d’autres la proximité d’une rue commerciale, d’un parc, d’un service de santé, d’un équipement récréatif ou du lieu de travail.

S’il n’y a pas d’école dans un quartier ou une ville en développement, les parents ne tarderont pas à en réclamer une.

Les élus locaux emboîteront le pas pour répondre au besoin de leurs citoyens et assurer la croissance de leurs revenus fonciers. 

Sous cet angle, l’ouverture d’une école dans un nouveau quartier périphérique est à la fois une conséquence de l’étalement urbain et un accélérateur de cet étalement.

De la même façon, la fermeture d’une école dans un quartier ou un village ancien est la conséquence du vieillissement de la population locale et un accélérateur de ce vieillissement.

Sans école, comment attirer des familles et permettre un renouvellement de la population. Le quartier est alors condamné au déclin ou à devenir un ghetto de personnes âgées ou de travailleurs adultes auquel il manquera la diversité et la vitalité qu’apportent les jeunes familles. 

C’est un des grands reproches fait au quartier Griffintown à Montréal, un ambitieux projet de revitalisation d’une zone industrielle du centre-ville, mais où on avait juste oublié de planifier une école.  

***

Le critère du nombre d’élèves est peut-être utile, voire nécessaire, pour que le réseau de l’éducation puisse faire ses choix d’investissement. Mais il ne suffit pas pour juger de l’intérêt public à ouvrir ou fermer une école. 

La réflexion doit être plus large et inclure aussi les autres choix publics qui ont une incidence sur la structure des villes et l’aménagement du territoire : routes, équipements récréatifs, services publics et transport en commun, fiscalité, règles de zonage, protection du territoire agricole, environnement, patrimoine, etc. 

Il est difficile d’espérer une vision cohérente de l’aménagement des villes et du territoire, si chaque ministère prend seul ses décisions sans tenir compte du reste. 

Pour les mêmes raisons, on ne voudrait pas que les villes aient les pleins pouvoirs pour tout décider.

Chronique

Retraite: fini le déni

CHRONIQUE / «Fini le déni. On se réveille. Coucou!» dit Retraite Québec dans une vidéo pour faire comprendre aux Québécois que «comme tout projet, une retraite, ça se planifie». Il est temps aussi que le gouvernement du Québec se réveille et se préoccupe de la sécurité financière de milliers d’hommes et de femmes qui ont «planifié» leur retraite en contribuant et en comptant sur un régime à prestations déterminées. Le rôle d’un gouvernement ne se limite pas à veiller à la compétitivité des entreprises.

Faisant partie du lot des salariés qui ne toucheront pas la rente promise à cause des déboires de Groupe Capitale Médias, la campagne de publicité de Retraite Québec m’agace. Vous savez, celle avec l’homme qui part un bon matin faire le tour du monde à vélo bien que sa femme lui signale qu’il ne va même pas au dépanneur à pied. 

C’est bien beau dire aux gens qu’une retraite ça se planifie et ne s’improvise pas, encore faut-il qu’une part des revenus escomptés et «planifiés» ne disparaissent pas parce que l’employeur a failli à ses obligations ou que le gouvernement a fait la vie trop belle aux entreprises. 

Pour faire du chemin sur la pub de Retraite Québec, avec les règles actuelles, un salarié peut contribuer à l’achat d’un vélo solide avec son employeur, mais le jour où il voudra l’enfourcher pour faire le tour de l’île de Madagascar — comme le gars de l’annonce — ou simplement le tour de son quartier, il peut avoir la mauvaise surprise de se retrouver avec une roue en moins ou sans dérailleur. 

Bye bye la planification! Des patrons continueront pour leur part de rouler carrosse. 

Pour éviter d’imposer une charge supplémentaire aux entreprises québécoises qu’il estime déjà lourdement taxées, le ministre des Finances, Éric Girard, refuse de créer, voire d’examiner la possibilité de créer un fonds de garantie de prestations de retraite, sur le modèle ontarien, comme le réclament le Parti québécois, la Fédération des retraités, et des associations de retraités dont celle de Groupe Capitales Médias.

Si au moins le gouvernement Legault proposait une solution valable et rassurante pour les retraités actuels et futurs. Mais non.

Le ministre Girard mise sur la création de régimes de retraite à prestations cibles qui pourront remplacer les régimes à prestations déterminées. Des organisations syndicales ont déjà indiqué que c’était une mauvaise solution, mais les employeurs seront contents. Leur cotisation sera fixe et la prestation que recevra le retraité ne sera pas garantie.

Depuis 2015, les employeurs québécois n’ont plus l’obligation de financer les déficits de solvabilité des régimes de retraite à prestations déterminées. M. Girard ne parle pas de revenir en arrière. C’est pourtant un avantage que n’ont pas les entreprises ontariennes. 

En 2017, lors d’une commission parlementaire visant à consolider le Régime de rentes du Québec, l’actuaire René Beaudry avait souligné que les entreprises ontariennes enviaient les entreprises québécoises. «[…] c’est 4 %, 5 %, 6 % de la masse salariale de plus qu’on paie en Ontario parce qu’on a à financer nos régimes à prestations déterminées en tenant compte de la solvabilité». 

Michel Lizée, économiste à la retraite des Services aux collectivités de l’Université du Québec à Montréal, rappelait pour sa part mardi, en entrevue à Radio-Canada, que les employeurs ontariens doivent se remettre à financer un régime de retraite si la solvabilité de celui-ci est inférieure à 85 %, et ce, afin d’éviter des réductions de rente de 25 à 35 % en cas de faillite. 

Il y a des pistes de solution à explorer. Mais pour cela, il faut avoir la volonté et le souci de protéger les retraités actuels et les futurs retraités. Leur promettre de belles maisons des aînés ne suffit pas.

Ne pas nuire à la compétitivité des entreprises est toujours l’argument utilisé pour ne pas améliorer les régimes de retraite.

L’ancien ministre des Finances, Carlos Leitão, y avait eu recours aussi en 2016 pour s’opposer à la bonification du Régime de rentes du Québec alors qu’Ottawa et les autres provinces s’entendaient pour améliorer le Régime de pensions du Canada. 

À force d’écouter un peu moins le patronat et davantage des experts comme Alban D’Amours, Luc Godbout, Bernard Morency et René Beaudry, Québec s’était ravisé et avait finalement accepté de hausser les contributions des employeurs et des salariés au RRQ afin que les revenus provenant de ce régime soient plus élevés dans l’avenir.

L’économie du Québec ne s’en porte pas plus mal pour autant. 

Les experts avaient aussi fait valoir au gouvernement libéral que le fardeau fiscal supérieur que devait assumer les entreprises québécoises était attribuable surtout à leur contribution au Fonds des services de santé pour aider au financement du système de soins de santé.

Il apparaît aussi un peu court d’attribuer l’écart de compétitivité des entreprises québécoises aux taxes sur les masses salariales. Même si Québec réduit ces taxes, ce n’est pas une garantie que les entreprises investiront plus dans la formation du personnel, l’achat d’équipement, l’automatisation et l’innovation afin d’accroître leur productivité. 

Comme membre d’un gouvernement qui se targue de ne pas écouter les «lobbys» et d’être près du «monde ordinaire», le ministre Girard manifeste bien peu d’empathie pour les milliers de retraités de Sears, de White Birch, de Groupe Capitales Médias et autre. 

Bien peu d’empressement aussi à éviter que d’autres employés actifs ou retraités connaissent un sort similaire au Québec. Le péquiste Sylvain Roy y voit un «mépris générationnel».

Il faudrait bien qu’une petite cloche intérieure sonne chez nos élus, pour paraphraser le message de Retraite Québec. «Ding ding! Dring dring! Coucou, coucou!». Jusqu’à maintenant, trop d’entre eux font l’autruche pour emprunter une autre image utilisée par l’organisme dans sa campagne pour inciter les Québécois à planifier leur retraite.

Chronique

La maudite machine

CHRONIQUE / Sur le bureau d’un fonctionnaire quelque part, il y a deux dossiers d’immigration qui traînent avec tout plein de dossiers qui traînent, deux dossiers en règle qui auraient dû en théorie être réglés depuis un bout.

Mais bon, pas grave, ce n’est que du papier.

Sauf que derrière le papier, il y a du monde, entre autres Eunice et Delphine Banza, des réfugiées congolaises qui sont débarquées à Québec en 2014 sans leurs parents, qui se sont intégrées, qui ont obtenu leur résidence permanente et entamé leurs démarches à l’été 2018 pour avoir leur citoyenneté.

Ça fait un an et demi.

Leur oncle a fait sa demande en même temps qu’elles, il a maintenant son passeport, elles attendent toujours.

Et elles risquent d’attendre longtemps.

C’est le collègue Baptiste Ricard-Châtelain qui, à la fin janvier, a raconté dans ces pages que les filles risquaient de rater un voyage humanitaire au Costa Rica si elles n’obtenaient pas leur passeport à temps, un voyage dont elles rêvent depuis longtemps, pour lequel elles ont amassé de l’argent, 2700 $ au total, entre autres en vendant des bûches de Noël, des fromages, du chocolat, en emballant les courses à l’épicerie. «C’est difficile, avait alors confié Eunice. On a fait beaucoup de financement pour participer à ce voyage-là. C’est comme si c’était pour rien.»

Baptiste a écrit la suite mardi, les filles n’iront pas. 

Leur dossier restera où il est.

Les trois professeurs qui organisent ce voyage depuis un an et demi ont dû annoncer aux deux sœurs la mauvaise nouvelle, elles devront rester à Québec alors qu’une quinzaine d’autres étudiants de l’école secondaire Vanier s’envoleront pour le Costa Rica dans deux semaines.

Les profs ont tout essayé pour faire bouger le dossier, ils ont interpellé le bureau du ministre Jean-Yves Duclos, qui est intervenu, en vain. Des démarches ont aussi été faites auprès du Consulat du Costa Rica au Canada, la consule a tenté d’obtenir un traitement plus rapide de leur dossier.

Elle a fait chou blanc.

La machine n’a pas bougé, enlisée parce qu’un premier formulaire avait été mal rempli et que le second, corrigé, est passé sous le radar. La mécanique s’est emballée, le dossier s’est retrouvé dans un twilight zone, sous une pile de dossiers et rien, visiblement ne peut le sortir de là.

Pire, on a dit à la plus vieille, qui a maintenant 18 ans, qu’elle devait refaire une demande à son nom puisqu’elle est majeure.

Tout recommencer à zéro, donc.

On leur a même dit qu’on n’allait tout de même pas brusquer la bureaucratie pour un simple voyage et qu’il ne fallait pas s’émouvoir de cette histoire, une parmi d’autres. Et tant pis pour Eunice et Delphine, qui y ont cru pendant un an et demi, qui ont travaillé fort, et doivent faire une croix sur ce rêve.

On leur a aussi dit qu’elles pouvaient se rendre au Costa Rica avec leur résidence permanente, elles n’avaient qu’à produire leur certificat de naissance et à le faire traduire en espagnol. Pas de veine, tous leurs papiers ont été brûlés au Congo, les sœurs Banza ont fui un conflit armé.

Tant pis.

J’écris et j’ai dans la tête la toune d’Octobre, La maudite machine :

La maudite machine

Qui t’a avalé

A marche en câline

Faudrait la casser

Elle fait un pas en avant et deux pas en arrière la machine, elle ressemble parfois à un chien qui court après sa queue. Le délai moyen pour obtenir la citoyenneté au Canada est d’environ 12 mois, Eunice et Delphine auraient donc dû avoir leur passeport il y a six mois, comme leur oncle.

Elles se sont prises à l’avance, ont rempli la paperasse, ont corrigé le tir quand il a fallu.

Tout est en règle.

Mais la bureaucratie, elle, s’est traîné les pieds, elle a demandé des papiers de la main droite que la main gauche a mis sous la pile. Elle s’est nourrie de sa propre inefficacité, de sa suffisance même, sourde aux appels de ceux qui lui demandaient de procéder, souveraine dans sa lenteur.

Souveraine d’un royaume de papier.

Chronique

Tannés des bâillons? Essayez la proportionnelle

CHRONIQUE / Le ministre Jean-François Roberge vient-il de fournir quelques munitions aux partisans d’un scrutin proportionnel? Chose certaine, un tel mode d’élection pourrait constituer une forme de rempart pour éviter des passages en force comme celui survenu avec l’adoption du projet de gouvernance scolaire.

Certes, les partisans d’un scrutin proportionnel ne seront sans doute pas plus nombreux aujourd’hui qu’ils l’étaient le mois dernier. Malgré le tollé provenant de nombreux milieux de la société, cette dernière adoption aux forceps n’entamera probablement pas la forte popularité dont jouit le gouvernement Legault — laquelle doit beaucoup à sa posture «nationaliste», un drapeau qu’il hisse chaque fois qu’il le peut.

Mais, au moins, que toutes les personnes qui en ont assez de ces méthodes d’adoption pratiquées par tous les gouvernements réalisent, elles, qu’un scrutin proportionnel en réduirait le nombre. Ne serait-ce et surtout parce que l’élection d’un gouvernement majoritaire serait moins fréquente.

L’addition des voix

Si un scrutin proportionnel semblable à celui présenté l’automne dernier par la ministre Sonia LeBel avait été en place, le gouvernement caquiste n’aurait pas pu faire adopter le projet de loi mammouth du ministre Roberge. Pas tel quel.

Car le gouvernement aurait été minoritaire et n’aurait donc pas décrété qu’il fallait passer au vote final. Il ne l’aurait pas fait parce qu’il aurait su qu’il n’aurait pas trouvé de majorité parlementaire au Salon bleu.

Mais alors, un gouvernement serait-il perpétuellement incapable d’agir? Pas du tout.

Devrait-il toujours s’entendre avec un ou deux partis d’opposition? S’il est minoritaire, oui, puisqu’il faut systématiquement, bien évidemment, obtenir une majorité des votes des députés pour adopter un projet de loi.

Prenons l’exemple de l’interdiction d’afficher un symbole de foi pour certaines catégories de représentants de l’État. Même dans la configuration de gouvernement minoritaire qu’aurait produit le projet de scrutin de la ministre Lebel (s’il avait été en vigueur), cet encadrement aurait tout de même été adopté grâce à l’addition des voix des députés péquistes.

Comme l’actuel gouvernement majoritaire l’a fait l’an dernier dans ce dossier, une hypothétique équipe gouvernementale minoritaire aurait même pu décréter un bâillon, puisqu’elle aurait su que la somme de ses votes et de ceux des péquistes aurait permis son adoption.

Un scrutin proportionnel n’éliminerait pas les bâillons législatifs. Mais il rendrait cette procédure plus difficile à décréter. Il la rendrait plus rare. Elle nécessiterait l’approbation de certains élus de l’opposition. Voilà pourquoi on peut affirmer qu’un tel mode de scrutin en réduirait le nombre.

Avancer

Trop de proportionnalité entraîne des effets pervers. Tout est et tout sera affaire de dosage. Le projet de loi de la ministre Sonia LeBel peut encore d’ailleurs être amélioré d’ici son adoption.

Corriger les distorsions de notre système électoral afin que les choix exprimés par les électeurs soient représentés plus fidèlement à l’Assemblée nationale est un objectif suffisamment valable en soi pour continuer d’avancer. 

Fatigués des bâillons législatifs à répétition? Si c’est votre cas, l’abus de cette procédure d’autorité constitue assurément un argument supplémentaire en faveur de la proportionnelle.

Télé et radio

«La Maison-Bleue»: épais mais drôle

CHRONIQUE / Rare qu’une série assume sa position de comédie pure comme le fait «La Maison-Bleue». Le public a souvent eu affaire à des hybrides de comédie et de drame dans les dernières années; une comédie dramatique n’est pas obligée de faire rire à chaque réplique, alors qu’une comédie pure échoue si elle n’y parvient pas.

Après avoir vu les quatre premiers épisodes, je peux dire que La Maison-Bleue réussit ce pari à plusieurs égards, du moins à partir du deuxième épisode, le premier m’apparaissant plus faible. S’il vous venait à l’esprit d’abandonner, persistez au moins jusqu’au troisième et vous verrez ensuite. Moi je sens que je serai accro.

Soyez averti : La Maison-Bleue, que signe le réalisateur Ricardo Trogi avec Daniel Savoie, ne joue pas dans la subtilité. Tout est gros, c’est de la caricature, et c’est voulu. Producteur et collaborateur aux textes avec François Avard, Louis Morissette le dit : La Maison-Bleue «s’assume dans sa niaiserie et son humour très épais». La dernière fois que quelqu’un s’était vanté de son «humour épais», c’était à TVA pour la comédie Avoir su, morte après un an. La Maison-Bleue connaîtra un meilleur sort, j’en suis certain.

Dans le monde parallèle de La Maison-Bleue, le Québec est indépendant depuis 1995, mais plongé plus que jamais, 25 ans plus tard, dans un débat... référendaire pour retourner dans le Canada. Jacques Hamelin (Guy Nadon), quatrième président après Jacques Parizeau, Lucien Bouchard et... Mario Tremblay, est au plus bas dans les sondages. Tout le monde y passe dans La Maison-Bleue, et aucun camp ne semble moins abruti qu’un autre. Finalement, Jacques Hamelin apparaît comme le plus sensé de tout ce beau monde. L’épouse du président, Mireille (Anne-Marie Cadieux), n’a pas inventé le bouton à quatre trous, et suit des cours d’anglais très particuliers avec un Apollon. Leur chauffeur et garde du corps Stéphane Boisclair (Dominic Paquet) fait appel à ses anciens amis scouts pour sécuriser Sillery pendant la visite du président américain, et répond en phrases de chansons pour dissimuler son anglais minable. Quant au vice-président Gilbert Boudreau (Claude Despins), c’est le pire des idiots, mais aux répliques savoureuses.

Parce qu’on rit énormément en regardant La Maison-Bleue; la série a beaucoup de rythme et regorge de références au réel, de Pierre-Yves McSween à la poutine de Chez «Austin». À plusieurs reprises, on nous montre l’émission «Coude à coude», un genre de Joute, où deux commentateurs se picossent sans arrêt. Myriam Leblanc est fabuleuse dans le rôle de Caroline Dumas, qui rappelle vaguement Liza Frulla, dans le ton et l’allure, mais beaucoup plus cynique. Elle représente la droite fédéraliste alors que son rival, joué par Frédéric Pierre, la gauche souverainiste. «Réjean Houle est le meilleur juge en chef de la Cour suprême qu’on n’a jamais eu!» dira Caroline Dumas, faisant référence du mandat précédent de Mario Tremblay. Sachez que l’ancien joueur du Canadien fera une apparition remarquée.

Dans les premiers épisodes, Hamelin reçoit un appel du président américain, Lester P. Richards (Bruce Dinsmore), qui souhaite lui échanger une partie de la Floride en retour du territoire au nord du 53e parallèle. La première dame se voit déjà se prélasser sur les plages de Fort Lauderdale. Mais avant, le couple devra gérer une crise occasionnée par sa fille adoptive Gabrielle (Anyjeanne Savaria), qui a commencé à consommer du cannabis, légal au Canada, mais pas encore au Québec.

Quand Les Bougon ont commencé, une partie de la presse craignait que le public ne soit pas prêt à un humour aussi corrosif. Le public a embarqué complètement, parce qu’il y avait un propos derrière. On verra comment la démonstration d’un major noir originaire de Trois-Rivières (Richardson Zéphir) qui parle avec le plus gros accent québécois de toute la distribution, et la représentation d’un pays souverain dont l’armée est en ruines et qui semble géré par une troupe de morons seront reçus par ce même public. Posons-nous seulement la question : est-ce qu’on peut juste avoir envie de rire un moment?

Au fait, la fameuse Maison-Bleue, qui possède son propre bureau ovale, n’est pas à Sillery comme dans l’histoire, mais bien sur l’Île Bizard, au nord-ouest de Montréal. Les 10 demi-heures seront d’abord disponibles sur l’Extra d’ICI Tou.tv à partir de jeudi.

ENFANTS DE QUÉBEC

C’est ce soir que toute l’heure des Enfants de la télé est consacrée à Québec, à 20h sur ICI Télé. La grande majorité de l’assistance était composée de gens de Québec, venus en autobus à Montréal. Pratique quand un des invités a des souvenirs flous du passé, et que des spectateurs lui rafraîchissent la mémoire! «Au coin de l’avenue Myrand!» crie une dame quand il est question des épiceries Jato. Lorsque Pierre-Yves Lord se souvient que le stationnement de Place Fleur de Lys était l’endroit idéal pour éviter de payer celui du Colisée, la foule approuve. Vous verrez deux pubs locales qui ont très mal vieilli, mais le segment le plus réussi est sans doute celui du hockey avec «l’anti-Canadien» Patrice Robitaille. Je n’étais ni un fan des Nordiques ni du Canadien et j’ai eu des frissons en revoyant certaines images, accompagnées d’Hymne à Québec de Loco Locass. Je n’aurais pas dit non à ce qu’on ressorte des perles des équivalents de Boubou comme Louvain à la carte, Devine qui vient dîner? et Via Québec. Des invités-surprises apparaîtront aux côtés des Marie-Thérèse Fortin, qu’on voit bafouiller 100 fois dans une vidéo corporative hilarante des Caisses populaires, François Morency, à qui on présente des nudistes à Bla bla bla, François Létourneau, Myriam Leblanc et Louise Beaudoin.

Chronique

Comment Bonhomme s’est relevé

CHRONIQUE / Dans le grand igloo gonflable dressé au bord de l’eau, Bonhomme exécute ses pas de danse sur l’air qui nous est familier.

C’est le 30 janvier, mais dehors il fait + 4 °C sous le soleil et il n’y a pas de neige sur le gazon de la Eastern Promenade de Portland, au Maine, en cette veille du premier Carnaval Maine. 

Le reportage de la NBC-Boston monte un bulldozer qui étend la neige arrivée par camion dans la pente prévue pour les glissades.

Tout un contraste avec le Carnaval de Québec dont le lancement quelques jours plus tard s’est fait en pleine tempête, forçant à déneiger les sites dans la nuit du lendemain.

Cette neige fait partie de la magie et de l’expérience de Québec. 

Portland n’en fait pas de secret. Elle s’est inspirée de notre carnaval pour relancer sa fête d’hiver après 100 ans d’absence. Les communiqués de presse et reportages font tous mention de Québec.

Portland a beau être une ville d’hiver, elle ne contrôle pas plus que nous la météo.

Qu’à cela ne tienne, Bonhomme prend la parole après son tour de danse : «Fellow winter lovers», lance-t-il de sa voix caverneuse. Il a été invité avec la directrice Mélanie Raymond à donner le coup d’envoi aux festivités.

L’événement est modeste. Deux petits jours seulement. Rien de la tradition et de l’ampleur de notre carnaval. Mais pour Québec, c’est une occasion de visibilité et d’attirer des touristes à cinq heures de route. 

C’est le genre d’échanges et de partenariats que le Carnaval souhaite développer. 

Bonhomme avait toujours voyagé, mais «il y a eu un creux. On veut repartir ça», explique Serge Ferland, membre du conseil d’administration. 

C’est un des mandats que s’est donné la nouvelle direction du Carnaval de Québec qui a pris les commandes en 2015 après une année catastrophique. Cette année-là, le Carnaval a déclaré un déficit d’opération de 620 000 $ sur un budget d’environ 9 millions $. Pire peut-être, les citoyens de Québec avaient déserté la fête. Assistance en baisse du tiers par rapport à l’édition précédente. Un deuxième déficit de cette ampleur en trois ans.

«Le cash flow à zéro… Pas de possibilité d’opérer», se souvient le pdg P.-Michel Bouchard, qui est alors entré en scène. 

Il fallait attendre les subventions pour faire rentrer les employés et les payer ensuite à temps et demi pour rattraper le retard.

Le Carnaval arrivait au bout du rouleau. 

Essoufflé, il avait besoin d’un nouveau coup de barre, comme cela avait été nécessaire à d’autres époques. 

Les événements «populaires» sont par nature tributaires des modes, des nouveaux courants, finissent par s’user ou voir vieillir leur clientèle. Cela force périodiquement à se remettre en question et se réinventer. 

C’est ce que le Carnaval de Québec s’est attelé à faire. 

Cinq ans plus tard, on en mesure les résultats. 

«Le Carnaval est dans une grande forme. Est en santé financièrement et au niveau de la programmation», se réjouit Mme Raymond. 

Le public et le plaisir sont de retour; le premier défilé de la fin de semaine a obtenu partout des éloges, après des débuts (très) difficiles l’an dernier; les commanditaires qui s’étaient éloignés reviennent cogner à la porte, observe M. Bouchard. «Quand le produit est plus beau, le commanditaire est intéressé à s’afficher». 

Pour couronner cette remontée, le Carnaval est ces jours-ci parmi les meneurs d’un vote populaire sur le site du USA Today pour déterminer le meilleur festival en Amérique du Nord. Le public vote sur le site du journal. 

Qu’a donc fait le Carnaval pour ainsi renverser la vapeur depuis 2015? Il a fait ceci :

1- On a réduit ses dépenses administratives et amélioré «l’efficacité des ressources humaines»; a réduit de 50 à 38 du nombre de permanents; on a fidélisé ses employés en leur offrant du travail à l’année dans les ateliers du Carnaval grâce à des contrats externes, etc.

2- On a augmenté les dépenses de programmation tout en conservant le même budget total (autour de 9 millions $). Le budget des défilés et activités est ainsi passé de 2,2 millions $ en 2016 à 3,5 millions $ en 2020. Une hausse de 60 %. On a ainsi consacré 800 000 $ en 2019 pour la nouvelle mouture des défilés de nuit. C’est 600 000 $ cette année, certaines dépenses de fabrication n’ayant besoin d’être renouvelées. 

3- On a stabilisé la part des subventions gouvernementales entre 30 % et 33 % du budget total annuel. L’année 2019 a fait exception avec une proportion de 38 % en subventions (dont une partie venant de programmes normés), ce qui a permis la relance des défilés et l’ouverture de nouveaux sites. 

4- Le Carnaval est «sorti» des Plaines. «C’était significatif. Les Québécois nous ont vus revenir en ville», note M. Bouchard. Les commerçants et partenaires aussi, ajoute Mme Raymond. 

5- On a relancé les «événements partenaires» hors des sites officiels notamment dans des artères commerciales. 

Lévis, l’avenue Maguire, la 3e Avenue, le Petit-Champlain, Maizerets, les bars, etc. C’est parfois «plus simple que d’aller au centre-ville» et «on crée des fiertés de quartier», note Mme Raymond.

6- Pour diversifier (et accroître) ses revenus, on s’est mis à offrir son expertise pour gérer d’autres événements (ex : les Fêtes de la Nouvelle-France) ou pour fabriquer des décors : musées, Méga Parc des Galeries de la Capitale, Festival de la magie, ComediHa!, etc. 

7- On a fait le «ménage» dans les traditions pour ne conserver que celles offraient un bon rapport succès/effort, si on peut dire. 

Les duchesses ont ainsi été remerciées. La vente de la bougie, qui coûtait aussi cher à organiser que les revenus qu’on en tirait, a été abandonnée pour ne conserver que la vente de l’effigie, ce qui évitait de doubler les efforts de vente et de promotion. 

8- On a décidé de ramener les jeunes par une programmation, des sites et des communications adaptées à la nouvelle génération. 

9- On s’est mis à l’abri des coups durs et aléas météo en se ménageant une «réserve» de 1 million $ dans son budget. Ça donne aussi le «cash flow pour opérer comme du monde», note M. Bouchard. Ce n’est «pas un million qu’on contemple dans notre compte de banque; c’est une liberté opérationnelle», précise Mme Raymond.

10- Un OBNL n’est pas là pour faire des surplus, mais s’il y en a, on s’est engagé à les réinvestir dans la programmation. 

Les quatre dernières éditions ont fait des surplus équivalents à environ 250 000 $, soit 2,5 % du budget. C’est bien, mais relativement peu. «Il suffit d’une tempête de neige pour faire fondre le surplus», prévient M. Ferland.

Innover comporte aussi des risques. On l’a vu l’an dernier. 

«Ça peut arriver qu’on se retrompe encore», prévient M. Bouchard. «On n’est pas à l’abri», insiste Mme Raymond. L’important est de se relever. 

Chronique

Majoritaire et incontestable?

CHRONIQUE / Le gouvernement Legault estime qu’une «nouvelle ère remplie de possibilités s’ouvre pour le réseau de l’éducation». La façon dont il a adopté son controversé projet de loi 40 sur la gouvernance scolaire annonce plutôt l’ère d’un gouvernement qui n’éprouve aucune gêne à tasser les députés des autres partis politiques, les élus scolaires et les maires pour imposer ses vues. Il est majoritaire et se croit incontestable.

Las des années d’arrogance et de mépris de la part des gouvernements libéraux de Jean Charest et de Philippe Couillard, bien des Québécois avaient savouré les paroles du nouveau premier ministre François Legault qui en octobre 2018 avait invité ses députés à faire preuve d’humilité et d’écoute.

Cet appel semble bien loin même si les caquistes sont au pouvoir depuis moins d’un an et demi.

Sous prétexte d’avancer, de remplir des promesses électorales ou d’écouter les Québécois — surtout ceux qui ont voté pour eux et les amis Facebook du premier ministre — ils n’hésitent pas à faire fi des chartes des droits et libertés ou à imposer leurs vues à d’autres élus. 

Certes, les caquistes demeurent populaires dans les sondages et ont gagné les dernières élections partielles. Mais lors du rendez-vous électoral de 2022, avoir coché toute la liste de promesses de la campagne de 2018 ne garantira pas une victoire automatique à la Coalition avenir Québec (CAQ) si la concrétisation de leurs engagements connaît des ratés et si les contestations judiciaires se multiplient dans divers dossiers.

Pour ne pas devenir leurs propres ennemis, les caquistes auraient intérêt à garder en tête les résultats d’une enquête menée par Claire Durand et André Blais de l’Université de Montréal, et dont Le Devoir faisait état en février 2019.

Selon Durand et Blais, les politiques et les idées de la formation menée par François Legault ont motivé 17 % des électeurs caquistes. La volonté de changement a motivé 55 % des électeurs caquistes et 8 % ont opté pour la CAQ parce que c’était «le moins pire parti».

Jeudi dernier à l’Assemblée nationale, François Legault a répété qu’il répondait à la «volonté des Québécois» en abolissant les élections scolaires et que son parti était le seul à s’être engagé sur cette voie.

Il a également soutenu que la fin des élections scolaires était l’enjeu principal du projet de loi 40.

C’est carrément trompeur.

Le projet de loi de plus de 300 articles adopté sous le bâillon va bien au-delà. Il prévoit notamment des dispositions sur la formation et les obligations des enseignants, sur le partage de ressources entre écoles privées et publiques, sur l’école de quartier. 

À la dernière minute, le ministre a même amendé son projet pour faire en sorte qu’un centre de services scolaires puisse exiger d’une municipalité la cession gratuite d’un immeuble, d’un terrain. 

Si le ministre de l’Éducation, Jean-François Roberge, y voit une façon de «faciliter» la réalisation de projets d’agrandissement ou de construction d’établissements scolaires, l’Union des municipalités du Québec y voit plutôt une «expropriation déguisée».

Elle critique de plus que le gouvernement accorde à des gestionnaires non élus le pouvoir d’intervenir dans le champ fiscal des municipalités.

Ce n’est pas qu’aux villes que le gouvernement en a passé une petite vite. Pour éviter que des commissaires scolaires aient l’idée de contester sa loi devant les tribunaux, le ministre Roberge a décidé de les retirer de leur poste dès l’entrée en vigueur de son projet de loi plutôt que le 29 février comme prévu.

Si elle peut plus difficilement venir des anciens élus scolaires, une contestation est néanmoins toujours possible de la part des syndicats d’enseignants. 

Le gouvernement Legault aurait pu sans doute s’inspirer des écueils rencontrés par le Nouveau-Brunswick et l’Île-du-Prince-Édouard qui après avoir aboli la gouvernance élue de leurs conseils scolaires, ont jugé préférable de la rétablir. Mais non, le ministre de l’Éducation est trop pressé. Il préfère imposer plutôt que convaincre.

La nouvelle législation est «un chaos annoncé», craint la députée péquiste Véronique Hivon. 

«L’ère nouvelle», pour emprunter les termes des caquistes, démarre en effet sur une bien mauvaise note.