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Mylène Moisan
Le téléphone de Mamadou sonne moins

Chronique

Le téléphone de Mamadou sonne moins

CHRONIQUE / Mamadou Traoré a une trentaine d’années, il est bardé de diplômes québécois, a plein d’expérience dans son domaine. Même chose pour Marc-Olivier Tremblay, un peu plus et on dirait qu’ils ont le même CV.

C’est tout comme.

Mamadou et Marc-Olivier se cherchent du travail et, quand ils répondent à une offre d’emploi, étrangement, le téléphone de Mamadou sonne moins que celui de Marc-André. Trois fois moins. 

En fait, les deux gars n’existent que sur papier, que sur CV. Ils ont été «créés» par Jean-Philippe Beauregard, qui fera sa soutenance de thèse de doctorat en sociologie dans deux semaines, qui est aussi un ami, et qui a voulu mesurer à quel point il y avait de la discrimination pour l’emploi à Québec.

Pour les besoins de la cause, Jean-Philippe a donc créé sept candidats fictifs, je vous présente les cinq autres, Maria Martinez, Carlos Sanchez, Latifa Ben Saïd, Abdellah Hafid et Aminata Diallo. Entre janvier et juillet 2018, Jean-Philippe a postulé 523 emplois à Québec et à Lévis en envoyant chaque fois trois candidatures, avec lettre de présentation et CV, Marc-Olivier, une des trois femmes et un des trois hommes.

Marc-Olivier est ce qu’on appelle le «candidat de référence», un homme blanc avec un nom qui sonne pure laine.

«Pour chaque offre d’emploi, je faisais des CV équivalents, pas des copies parce que les employeurs s’en seraient rendu compte, mais des candidats qui ont des études équivalentes, toutes faites au Québec, des expériences de travail au Québec, et qui parlent tous français et anglais. La seule chose qui change, c’est le nom, pour pouvoir isoler la variable qu’on veut étudier.» 

L’idée, donc, «c’est de signaler l’origine d’une personne à partir d’un nom, mais qui a des compétences équivalentes au candidat de référence». Jean-Philippe a ciblé des emplois en administration et en informatique avec différents niveaux de qualifications, allant de la formation professionnelle et collégiale au baccalauréat. Chaque candidat avait son adresse courriel et son numéro de téléphone et, quand un employeur appelait pour une entrevue, Jean-Philippe – qui se faisait passer pour tout ce beau monde – lui disait gentiment qu’il avait trouvé un autre boulot.

On appelle ça le «testing», une méthode qui a fait ses preuves et qui est utilisée ailleurs pour mesurer la même chose. La Commission des droits de la personne a fait l’exercice à Montréal en 2011, elle a démontré un net avantage au franco-Québécois. «La discrimination est une tendance qui s’observe partout en Occident.»

On n’avait jamais fait l’exercice à Québec.

Jean-Philippe a choisi trois minorités visibles, «les latinos, les Africains et les Maghrébins». Il a aussi voulu voir à quel point les femmes étaient davantage discriminées, ce que les autres études n’ont pas mesuré. «Je suis parti avec le postulat habituel, que les femmes sont plus discriminées.»

Eh bien non, Maria a reçu à peu près autant d’appels que Marc-Olivier. 

Latifa plus que Abdellah.

Aminata plus que Mamadou.

Mamadou est de loin le candidat dont le téléphone a moins sonné, un peu moins de 12 % des employeurs l’ont appelé, contrairement à 36 % pour Marc-Olivier. «Mamadou ressort clairement du lot. Ça ne veut pas dire que les autres ne sont pas discriminés, on voit qu’il y a une hiérarchie ethnique, comme un escalier.» Il y a Marc-Olivier en haut, Maria presque sur la même marche, puis Carlos, Latifa, Aminata, Abdellah et Mamadou.

En plus, l’étude a été faite «dans un contexte de rareté de main-d’œuvre», où les employeurs répètent à qui veut l’entendre qu’ils ont de la misère à dénicher des employés. 

Et pourtant.

Mamadou est même discriminé par les employeurs qui indiquent sur leur site internet ou dans leur offre d’emploi que les dossiers seront traités sans égard à l’origine des candidats. «Dans une offre sur quatre, c’était indiqué que le choix des candidats est équitable. Eh bien, Mamadou, c’est le seul qui est discriminé par ces employeurs-là, il ne profite pas de ça, au contraire.»

Dans l’étude faite à Montréal, l’Africain était aussi le plus discriminé. «Il y a quelque chose avec la figure de l’homme noir au Québec.»

Ailleurs aussi.

L’actualité aux États-Unis nous en fait la funeste démonstration.

«Au Québec, si on veut s’attaquer à ce phénomène-là, il faut reconnaître qu’il y a un problème. C’est un fait. On voit la même chose à Montréal, mais la discrimination est deux fois plus importante à Québec. Il faut reconnaître que, peu importe l’emploi, le Noir fait l’objet de discrimination. Il y a plusieurs éléments, des pratiques, des comportements qui font qu’il part avec moins de chances.»

Les latinos et les Arabes aussi.

Jean-Philippe ne parle pas de racisme. «Le terme raciste est un terme qui polarise, qui divise. Il y a un constat de discrimination qui n’est peut-être pas ancré en soi, mais qui peut être social. On est amenés à être habités par ces éléments-là qui sont dans notre culture et dans les autres cultures occidentales, à des niveaux qui varient. C’est un phénomène culturel qui est partout.»

J’ai lu il y a quelques années sur le «biais inconscient», qui est mesuré à partir d’«associations implicites» entre des mots et la couleur de la peau, noire ou blanche. Tenez, La Presse a parlé en 2017 du professeur de psychologie Richard Bourhis, qui se spécialise justement dans l’étude de la discrimination. Il a passé le test, qu’il était certain de «réussir». Le verdict est tombé : forte préférence pour les Blancs. «Ce n’est pas parce qu’on est spécialiste qu’on est à l’abri des préjugés et des idées reçues de notre société», avait-il alors confié.

Amir Khadir avait aussi passé le test, il penchait légèrement pour les Blancs, et il n’est clairement pas dans le «camp» des racistes.

Comme si les préjugés étaient dans notre angle mort.

Mamadou peut bien attendre que ça sonne.

Brigitte Breton
Jeunes ou vieux: le statu quo intenable

Chronique

Jeunes ou vieux: le statu quo intenable

CHRONIQUE / Ébranlée et choquée par la mort d’une fillette de 7 ans à Granby l’an dernier, la population québécoise l’est cette année par la mort de centaines de personnes âgées dans les CHSLD. Le Québec échoue à protéger adéquatement ses citoyens les plus vulnérables. Jeunes ou vieux. Les deux dossiers ne s’opposent pas. Ils ont des causes et quelques solutions communes.

Régine Laurent, présidente de la Commission spéciale sur les droits des enfants et la protection de la jeunesse assure que sa voix va demeurer forte pour défendre les droits des enfants.

La commission vient de terminer ses audiences publiques et ses recommandations sont attendues pour novembre. 

Certains peuvent craindre que le triste sort réservé aux personnes âgées dans les CHSLD durant la présente pandémie fasse passer au second plan celui des enfants négligés, maltraités, abusés, et que la voix de Mme Laurent se perde parmi d’autres qui réclament l’attention du gouvernement durant la crise. 

L’inverse est aussi possible.

Le statu quo est cependant intenable tant pour les enfants que pour les personnes âgées. Qu’importe que les premiers soient au début de leur vie, et les seconds, plus près de la fin. Le respect et la dignité n’ont pas d’âge.

Lorsqu’il a créé une commission spéciale sur les droits des enfants et la protection de la jeunesse au printemps 2019, le gouvernement Legault ne prévoyait pas faire face à une crise sanitaire et à une pause économique un an plus tard.

François Legault disposait d’une marge budgétaire pour répondre aux recommandations de la commission Laurent. Il y aurait un avant et un après-Granby, disait-il.

Il doit maintenant faire face à un autre défi de taille. Celui de mettre fin à l’hécatombe dans les CHSLD et de réformer les services et les soins offerts aux personnes âgées malades et en perte d’autonomie, afin de répondre au vieillissement de la population.   

En plus du rapport Laurent, Québec devra composer cet automne avec le rapport d’étape de la Protectrice du citoyen, Marie Rinfret, qui a lancé récemment une enquête impartiale et indépendante sur ce qui s’est passé au ministère de la Santé et des Services sociaux et dans quelques CHSLD et résidences pour aînés depuis le début de la pandémie.

Difficulté supplémentaire, Québec ne dispose plus d’un portefeuille aussi bien garni pour combler les lacunes documentées dans les services aux moins de 18 ans et dans ceux offerts aux personnes âgées. 

Or, dans les deux cas, l’insuffisance des budgets accordés à ces services au fil des ans est pointée du doigt. 

Le sous-financement explique en partie pourquoi la vie d’enfants est menacée faute de soutien aux parents ou faute de suivi serré de la part de la DPJ. 

Il explique aussi en partie pourquoi des personnes âgées sont mortes dans des conditions pitoyables à cause de la COVID-19.

Il manque cruellement de personnel formé et expérimenté tant auprès des jeunes que des «vieux» vulnérables. La tâche des employés dans chacun de ces secteurs s’accroît. Comme les besoins des jeunes et des plus vieux.

Il ressort aussi que les services aux enfants vulnérables et aux aînés sont perdus dans le vaste réseau de la santé centré sur les hôpitaux et le «médical». La réforme Barrette de 2015 a empiré les choses. Les gestionnaires sont loin du terrain. 

Dans les deux cas, personne ne peut prétendre ignorer les nombreuses failles du système. Les dénonciations publiques, les rapports d’enquête – du Bureau du coroner, du Protecteur du citoyen, du Vérificateur général ou de commissions- les mises en garde des syndicats, des associations professionnelles et des chercheurs s’accumulent depuis des décennies.  

On y porte attention quelques jours et on retombe politiquement et collectivement dans l’indifférence. Un enjeu est déclassé par un autre. On privilégie un investissement dans un autre secteur. On évite d’accroître les dépenses de l’État et de devoir payer plus d’impôt.

C’est une vision à courte vue qui s’avère fort coûteuse et inhumaine. 

François Bourque
Le jour où le trafic reviendra

Chronique

Le jour où le trafic reviendra

CHRONIQUE / À l’heure où la peur, le télétravail et le ralentissement économique plombent les appuis au transport en commun et au projet de tramway le conseiller de Démocratie Québec, Jean Rousseau, fonce à contre-courant.

Dans une lettre au premier ministre François Legault, M. Rousseau propose de bonifier l’offre en fusionnant les sociétés de transport de Québec et de Lévis et en dessinant un «nouveau» périphérique dédié au transport collectif, à savoir: 

1- un métro sous-fluvial de centre-ville à centre-ville, dans l’axe du troisième lien décrit par le gouvernement de la CAQ.  

2- une ligne de trambus qui relierait le pôle d’échange de Ste-Foy à une des stations du métro, dans l’est de Lévis.

On retrouve ici le tracé de tramway-SRB dont les maires de Québec et de Lévis avaient beaucoup vanté les mérites il y a quelques années, jusqu’à ce que les coûts fassent dérailler le projet. Et les relations personnelles entre les deux maires.

Ce tracé empruntait le Pont de Québec, puis le boulevard Guillaume-Couture jusqu’au campus de Desjardins. On parlait aussi d’une antenne du côté de la Route des Rivières, à St-Nicolas. 

Les citoyens de Lévis, qui sont de plus en plus nombreux à se déplacer vers l’est ou l’ouest sans traverser sur la rive nord, y auraient trouvé leur compte. 

Je pensais à l’époque que c’était une bonne idée. 

Je le pense toujours. D’autant plus que l’administration Lehouillier a renoncé depuis à des corridors centraux de transport en commun sur Guillaume-Couture et leur préfère de petits bouts de voies réservées en «latéral». Rien pour stimuler l’attractivité du transport collectif.  

La vision que propose le conseiller Rousseau rappelle celle exprimée l’an dernier par le groupe GIRAM sur la rive-sud. 

Les environnementalistes proposaient un tramway-métro de centre-ville à centre-ville et une ligne de tramway sur Guillaume-Couture et le Pont de Québec.

Le scénario de M. Rousseau implique l’abandon du volet autoroutier du troisième lien pour n’en conserver que celui du transport collectif pour lequel «les gens ont tous fait wow», se souvient-il. 

On voit d’ici la résistance. Cette autoroute fut la promesse phare du gouvernement dans la région de Québec. 

Un sondage Léger publié lundi dans le Journal de Québec suggère que la pandémie a grugé les appuis à ce projet montre, comme à ceux du tramway.  

Des citoyens jadis favorables s’interrogent aujourd’hui sur la pertinence du troisième lien. Même le chef de l’Opposition à l’hôtel de ville, M. Jean-François Gosselin, semble douter de l’urgence de le mettre en chantier, compte tenu des autres priorités.  

Le gouvernement Legault n’a cependant donné à ce jour aucun signal qu’il pourrait reculer sur le volet autoroutier, mais s’il veut nous surprendre, on va l’écouter avec intérêt. 

Le scénario d’un métro sous-fluvial «maximise le positif» et «minimise le négatif» du troisième lien, plaide le conseiller Rousseau. 

On pense ici à l’hypothèse, catastrophique, d’une sortie d’autoroute dans le quartier St-Roch. 

***

M. Rousseau insiste sur les mots «rapide» et «efficace». Il a raison. Ce sont des mots clés pour espérer augmenter l’attractivité du transport en commun. 

Je sais qu’il y a aussi de bons arguments «écologiques», mais au final, ce sont les arguments pragmatiques qui ont les meilleures chances de convaincre. 

Ce n’est pas compliqué. Pour que des citoyens se convertissent au transport en commun, il faut que celui-ci puisse «battre l’auto». Permettre d’arriver à destination plus vite ou pour moins cher, avec moins de tracas et de coûts de stationnement, moins de perte de temps si on peut travailler en route, etc.

Aux mots «rapide» et «efficace», il faut cependant en ajouter quelques autres comme «pertinence», «mesure» et «coût public». 

C’est ce qui manque à la proposition de monsieur Rousseau, je trouve. Le conseiller tient par exemple à un métro sous-fluvial qui roulerait sur rail. «Ça ne peut pas être l’autobus», insiste-t-il. Question de «volume et de rapidité».  

Il ne m’a pas convaincu. Ce qui donne de la rapidité à un transport public urbain, c’est de rouler dans des corridors exclusifs où il n’est pas ralenti par le trafic ou par des feux de circulation. Il importe peu alors que ce soit un train, un tram ou un autobus. 

Quant au volume, il est vrai qu’un tramway (ou un métro) a une plus grande capacité, mais il faudrait ici pouvoir faire la démonstration du besoin. 

La dernière enquête Origine-Destination rappelle que les trois quarts des déplacements inter-rives se font actuellement dans l’ouest du territoire. La destination de ces citoyens ne va changer du jour au lendemain, même avec un métro au centre-ville.

M. Rousseau suggère de faire émerger ce métro à Expo-Cité. Pourquoi si loin? Dans l’hypothèse d’une autoroute, on peut comprendre. C’est même une obligation pour ne pas saboter les efforts d’aménagements dans St-Roch. 

Mais pour un transport en commun en provenance de Lévis, un tunnel pourrait s’arrêter au centre-ville, ce qui ferait moins de kilomètres à creuser.

***

M. Rousseau croit que le modèle de deux sociétés de transport, une sur chaque rive, a «atteint ses limites» et qu’il est temps de «passer à une autre étape».   

II m’est arrivé souvent d’en faire la suggestion, découragé que j’étais de l’incapacité de ces sociétés depuis 30 ans à organiser un service inter-rives intégré. 

Il est possible qu’une fusion puisse faciliter les choses, mais je pense que le vrai problème est ailleurs, quelque part entre un manque de vision et un manque de volonté politique.

Une société de transport unique devant servir deux maîtres qui ne s’entendent pas, aura du mal à faire beaucoup mieux que les sociétés actuelles. 

***

Le conseiller Rousseau a envoyé copie de sa proposition à tous les députés de l’Assemblée Nationale, bien que l’idée soit très embryonnaire et bien incomplète encore.

N’étant pas un spécialiste des transports, M. Rousseau a au moins eu la sagesse de ne pas lancer de chiffres ou de prix, ce qui n’est pas donné à tous les apprentis sorciers qui se risquent parfois à dessiner des plans de transports sur la place publique.

J’ai compris que ce réseau régional ne changerait rien au projet de tramway qui sera soumis dans quelques semaines aux consultations du BAPE.

La suggestion a cependant le mérite d’élargir la réflexion et de rappeler qu’il y aura un jour un après-COVID. 

Des gens vont éventuellement retourner au travail, à l’école, au spectacle. Le retour du trafic, même atténué, nous confrontera alors à la nécessité d’une meilleure offre de transport en commun. En attendant, «on serre les dents» et on salue le gouvernement de garder le cap sur le projet de transport de Québec.   

Jean-Marc Salvet
Les mots sont importants, mais il y a plus important encore

Chronique

Les mots sont importants, mais il y a plus important encore

CHRONIQUE / Un débat virulent s’est déroulé à l’intérieur et à l’extérieur de l’Assemblée nationale en 2017. Fallait-il oui ou non tenir une consultation sur la discrimination «systémique» et le racisme, comme le pensait alors le gouvernement Couillard? Devant une forte opposition d’abord emmenée par le Parti québécois de Jean-François Lisée, le gouvernement a fini par reculer. Il a modifié la formule et l’objectif de cet examen.

Quoi que chacun pense de la pertinence du terme «systémique», quoi que chacun mette dedans, prenons garde à ne pas relancer ce débat paralysant!

On dit souvent que pour venir à bout d’un problème, il faut savoir bien le nommer. C’est absolument vrai. Mais il arrive aussi qu’un débat sur les mots devienne stérile et empêche toute action concrète dans une société. C’est malheureusement ce qui s’est passé dans ce cas.

Alors, svp, que personne ne monte à nouveau un tel débat en épingle! Il nous éloignerait de l’essentiel.

Il serait aujourd’hui facile de faire de gros plans sur le fait que Justin Trudeau ait utilisé le mot «systémique» et que François Legault l’ait non seulement évité, mais réfuté.

Lundi, les deux hommes, chacun de leur côté, ont dénoncé le meurtre commis par un policier blanc à Minneapolis contre l’Afro-Américain George Floyd.

Entre M. Trudeau et M. Legault, il ne s’agit pas d’une opposition sur le fond, contrairement à ce que l’on pourrait être tenté de croire. Mais plutôt d’une façon pour l’un et pour l’autre de s’adresser à leurs sympathisants, de se présenter à la population.

«Le racisme envers les Noirs, la discrimination systémique, l’injustice – ça existe aussi chez nous», a déclaré le premier ministre du Canada.

«On sait que, malheureusement, ça existe encore et il faut lutter contre le racisme», a de son côté affirmé le premier ministre du Québec.

Justin Trudeau ne dit pas que la discrimination est chevillée au corps de la société canadienne; qu’elle est érigée en système. Et François Legault ne dit évidemment pas que la discrimination et le racisme n’existent pas au Québec. D’ailleurs, la question du profilage racial figure dans la réflexion lancée par son gouvernement sur la future réforme de la loi sur la police.

Évitons de faire en sorte que nos politiciens soient emportés par un mot qui, en raison de son potentiel de polémique, empêcherait d’avancer concrètement.

La situation des sociétés québécoise et canadienne n’est pas celle des États-Unis, mais il reste tellement à faire chez nous aussi.

On peut chacun estimer que la discrimination est systémique ou pas au Québec et au Canada. Ce que personne ne peut nier est l’existence de comportements racistes et discriminatoires ici aussi.

Et il ne faudrait pas que ceux qui sont agacés par la portée de ce mot se cabrent lorsqu’il est employé — surtout pas lorsqu’il est employé par des personnes qui sont elles-mêmes victimes de vexations, de discriminations et de racisme.

Mais surtout, surtout, il ne faudrait pas qu’une dispute politicienne sur le terme «systémique» paralyse les nécessaires actions. On a joué là-dedans tout récemment.

En 2017, Jean-François Lisée ne niait pas l’existence au Québec de discriminations et de racisme. Il vitupérait la consultation gouvernementale. Il l’estimait culpabilisante. Il avait en revanche proposé une série d’actions concrètes : interdire «l’exigence d’une “première expérience canadienne de travail”», créer «des projets pilotes de CV anonymes», établir un régime d’inspection sanctionnant la discrimination à l’embauche, et sanctionner par des amendes importantes les propriétaires pris en flagrant délit de discrimination.

Même si un corps de police comme celui de Montréal a souvent été montré du doigt en raison du comportement de certains de ses membres, il est encourageant de l’avoir entendu ces dernières heures établir une claire et nette distinction entre, d’une part, les manifestations pacifiques dénonçant le meurtre de George Floyd, ainsi que le droit des manifestants «de dénoncer haut et fort» la violence dont il a été victime et, de l’autre côté, les méprisables petits casseurs qui ont profité de la situation.

Mylène Moisan
De la fierté d’être préposée

Chronique

De la fierté d’être préposée

CHRONIQUE / Anouk Poulin l’a pogné, la COVID, probablement en retournant le vieux Grec qui cherchait son air et qui lui a demandé de le tourner sur le côté.

Il ne lui en restait plus pour longtemps.

Je vous ai parlé d’Anouk il y a un peu plus d’un mois, elle avait laissé le confort de son sofa pour aller en renfort dans un CHSLD près de Montréal où le feu était pris solide, où ça mourait comme des mouches. Elle est débarquée là un mercredi matin au pire de la crise, en plein chaos, comme dans un film d’horreur.

Sauf que ce n’était pas un film.

Après avoir mis l’équipement de protection du mieux qu’elle pensait – personne ne lui a montré – , elle a d’abord été saisie par les odeurs, celle de l’urine mêlée aux désinfectants, puis les gens, laissés à eux-mêmes, qu’elle devait nourrir et hydrater sans trop savoir comment.

Anouk a 50 ans, elle est architecte dans la vie, elle n’avait jamais mis les pieds dans un CHSLD.

C’est bête à dire, mais elle s’attendait à l’horreur, avec tout ce qu’elle voyait et entendait aux nouvelles, à entendre le cri du cœur du premier ministre tous les jours à 13h. C’est à ses appels qu’elle a répondu, elle s’est dit qu’elle pourrait bien aller donner un coup de main au lieu de rester chez elle.

Elle s’attendait à l’horreur, elle a vu l’horreur.

Elle a aussi vu de l’humanité. 

Ça, elle ne s’y attendait pas. Après trois jours, elle a raconté sur Facebook ce qu’elle avait vécu, elle a donné des petits noms aux gens dont elle a pris soin, madame Gentille, madame Attente qui restait à côté de son téléphone, monsieur Don Juan qui lui faisait la cour, monsieur Hi Ha qui lui tirait la pipe.

Et j’en passe.

Elle est retournée la semaine suivante, l’armée avait débarqué, la situation s’était un peu stabilisée. Moins d’horreur, plus d’humanité. Elle nous a donné, toujours sur Facebook, des nouvelles de son monde, madame Gentille avait pu voir sa fille par la fenêtre, sa fille était habillée en clown.

Anouk n’a pas parlé du vieux Grec. Au bout du fil, elle me raconte. «C’était un homme immense, il était en fin de vie, il avait des sondes partout. Il voulait se retourner sur le côté pour respirer, pour dégager un peu les sécrétions, il en avait tellement. L’infirmière m’a dit : «il ne lui reste que quelques jours». On s’est regardée, on l’a fait… j’ai oublié de mettre mes gants.»

C’était le mercredi et, le samedi matin, Anouk s’est réveillée avec la COVID. Elle ne saura jamais si c’est le vieux Grec, «on baignait dedans», mais elle a su tout de suite que c’était ça. Elle a écrit comment elle se sentait. «Tous les muscles de mon corps me font mal et j’ai la peau en papier de soie. Mon linge, même le plus doux, le plus mou, me fait l’effet d’un papier sablé. Je tousse et l’enveloppe de mes poumons est trop épaisse, comme si j’essayais de souffler dans une «balloon» au caoutchouc trop tendu. Je trouve un vieux thermomètre et sa lecture explique mes frissons.»

Elle appelle le 811, va passer un test.

En sortant, la fille de madame Gentille lui envoie un texto, sa mère est morte.

Seule.

Anouk écrit encore. «J’ai une écœurite aiguë de l’humanité. Je veux oublier, mais j’ai la tête remplie d’images des dernières semaines. J’ai perdu l’odorat, mais ma mémoire olfactive est intacte. Couches souillées, plaies infectées, respiration bruyante, haleine pestilentielle, regards embrouillés de désespoir…

Je ne veux pas faire partie de ce système inintelligent, déshumanisé, cruel. C’est trop gros, trop grave, trop compliqué, trop lourd. J’ai le vertige de la tâche colossale nécessaire à redonner dignité à nos anciens. On ne s’en sortira jamais.

Je n’arrête pas de pleurer. J’ai mal partout, mais j’ai surtout mal à mon humanité.»

Puis, son amie Maryse vient déposer à sa porte un pâté chinois et des beignes aux patates. Une inconnue qui a lu son premier texte sur Facebook envoie son mari lui porter des repas. Les filles de madame Gentille lui envoient quelques photos de leur mère dans ses beaux jours. 

Sa voisine qu’elle ne connaît pas s’occupe de ses poubelles.

«Je guéris pendant que mes proches et des inconnus rebâtissent mon humanité. Le monde n’est pas méchant. On fait partie d’un système qui nous dépasse, qui nous déshumanise. Mais l’humain est foncièrement bon. Jour 12, je sais que je suis guérie, car j’ai encore espoir en l’humain et j’ai presque l’énergie pour m’attaquer au système. Naïve? Peut-être, mais l’humain vit d’espoir.»

Anouk a eu ses deux tests négatifs, elle a voulu reprendre du service au CHSLD, on n’avait plus besoin d’elle. Elle y est quand même retournée pour voir son monde, une dernière fois. Elle m’a raconté. «Il n’y avait plus de cris, plus de «aidez-moi!» plus d’odeurs non plus. C’était très calme, très propre.»

Elle a enfilé l’équipement de protection, s’est rendue au sous-sol où elle travaillait. «Je me suis rendue au bout du corridor où était M. Don Juan, j’espérais voir sa photo et la carte avec son nom. La porte était blanche, ça m’a donné un coup de poignard…» La chambre de monsieur Hi Ha était vide aussi, comme celles de monsieur SOS et de monsieur Respirateur. Et celle de madame Gentille.

«Madame Coquette, madame Attente et madame Parano vont bien.»

Madame Malcommode aussi.

Anouk a encore le projet d’instaurer un système pour que les résidents puissent mieux communiquer avec leurs proches, elle a remarqué tout le bien que ça leur faisait. «Des fois, les personnes sont tellement affaiblies qu’elles ne peuvent même pas se rendre à leur téléphone. Ça sonne, ça sonne, ça sonne…»

Elle est restée en contact avec des personnes qui, comme elle, sont venues en renfort dans les CHSLD, au pire de la crise. Et, depuis que le gouvernement a annoncé son intention d’embaucher des milliers de préposés – et de mieux les payer – elle sent le vent tourner. «Je le vois, des gens qui disent : «j’ai tellement aimé ça, je vais prendre le cours, je change de carrière.»

Mais il y a mieux encore. «Ces personnes-là qui sont allées comme bénévoles et qui veulent devenir préposées, elles sont fières d’y aller. C’est devenu une fierté, c’est devenu un travail qui est valorisé. On n’aurait jamais pensé ça, ça fait un baume sur le cœur. Si la mort de ces gens-là – qui sont morts dans des souffrances atroces –, peut avoir contribué à changer ça...»

Jean-Marc Salvet
Pas d’indulgence pour les imbéciles, svp!

Chronique

Pas d’indulgence pour les imbéciles, svp!

CHRONIQUE / En raison de la COVID-19, le bilan routier portant sur l’année 2019 dévoilé le 8 mai par la Société de l’assurance automobile du Québec n’a pas obtenu l’attention qu’il requiert. Car même si la plupart des indicateurs confirment d’intéressantes tendances, celui concernant le nombre de piétons tués ne fléchit pas, au contraire. Une désespérante anomalie.

Cette anomalie ne devrait pas seulement provoquer un sursaut d’indignation chez les autorités publiques, mais d’actions. Elle devrait aussi provoquer ce que l’on doit bien appeler une «prise de conscience collective», bien que l’on ait souvent l’impression de lancer une bouteille à la mer qui ne reverra jamais le rivage en employant une expression comme celle-là.

En 2019, le nombre de décès chez les piétons a augmenté de 1,4 % par rapport à 2018, nous a appris la SAAQ au début de mai. Le nombre de décès chez les piétons l’an dernier s’est élevé à 71 au Québec.

Il s’agit d’une augmentation d’un décès par rapport à 2018, mais  — pour prendre un élément de comparaison plus significatif — d’un bond de 18,7 % par rapport à la moyenne des piétons tués par un véhicule motorisé entre 2014 et 2018.

Ceci explique-t-il cela? Les véhicules continuent d’être de plus en plus nombreux. Et ils prennent du volume. Ils sont de plus en plus nombreux à être hauts sur pattes.

Le vieillissement général de la population constitue-t-il un autre facteur? Sans doute. De nombreuses personnes âgées figurent parmi les victimes.

Quoi qu’il en soit, un bilan aussi désastreux n’est pas normal. Aucune personne sensée n’en disconviendra. Et pourtant, combien d’insouciants et de négligents derrière le volant parmi ces personnes d’accord pour dire que c’est anormal? 

Dans les rapports d’experts, on parle souvent de «distractions». C’est vrai. Mais parlons désormais surtout de négligence et d’insouciance. On serait plus près de la vérité.

Le mot hécatombe paraîtra fort à plusieurs au regard d’autres drames. Il est fort, c’est vrai. Mais quel mot employer devant la situation suivante? Des 333 décès recensés sur les routes du Québec l’an dernier, 21 % étaient des piétons!

En 2019, 70 piétons ou plus ont été mortellement happés pour une troisième année d’affilée.

C’est un vrai problème de société. Ainsi que de santé publique.

C’est, soit dit en passant, un pied de nez macabre lancé aux passages consacrés aux piétons dans la Loi modifiant le Code de la sécurité routière adoptée par l’Assemblée nationale en avril 2018. On y a introduit l’obligation de maintenir une distance d’un mètre (dans les zones de 50 km/h ou moins) et de 1,5 m (dans celles de plus de 50 km/h) entre un véhicule et un piéton. On y a révisé la règle de priorité aux passages pour piétons en la faveur de ceux-ci et introduit le concept de «rue partagée».

C’était bien, mais cela paraissait déjà bien insuffisant. Et c’est bien insuffisant. Sans compter le fait que ces prescriptions demeurent largement méconnues.

Les statistiques officielles dévoilées le 8 mai rendent plus impérative la mise en place des demandes formulées dans une pétition ayant circulé en fin d’année dernière et dont le docteur Alain Vadeboncoeur a été l’initiateur. Elle propose de faire respecter l’article de la loi stipulant que «lorsqu’un piéton s’engage ou manifeste clairement son intention de s’engager dans un passage pour piétons», le conducteur d’un véhicule routier doit immobiliser celui-ci pour lui permettre de traverser. Les cyclistes doivent également accorder la priorité aux piétons, soit dit en passant…

La pétition recommande que le gouvernement du Québec hausse de 100 à 300 $ les amendes liées au non-respect de l’obligation de s’arrêter à un passage pour piétons. Elle préconise aussi que les conducteurs fautifs voient tomber trois points d’inaptitude dans leur dossier.

L’organisme Piétons Québec s’inquiète de la tendance lourde à la détérioration du bilan de sécurité routière pour les piétons. Il plaide notamment et depuis longtemps pour l’aménagement de rues qui garantissent leur sécurité.

Un rapport produit en octobre dernier par un comité d’experts sur la sécurité des piétons recommande, lui, et entre autres, «d’accroître la sensibilisation faite auprès des conducteurs de véhicules routiers sur le lien entre la vitesse et les risques pour les piétons», de «fournir des outils aux décideurs et aux concepteurs municipaux afin qu’ils prennent des décisions éclairées quant aux bonnes pratiques concernant les aménagements destinés aux piétons» et que ces aménagements «favorisent le respect des limites de vitesse, particulièrement là où il y a présence d’usagers vulnérables».

Quant à nous tous, «usagers vulnérables» — car nous sommes tous piétons à un moment ou l’autre (bien que certains le soient plus que d’autres) —, soyons toujours le plus possible vigilants.

Prenons garde à nos vies! Ne perdons jamais de vue que nous sommes vulnérables.

Quant à nous, propriétaires de véhicules, soyons en permanence conscients que même la meilleure vigilance du monde des piétons — de nous tous en tant que piétons — ne réduira jamais les conséquences d’un impact entre 1000 ou 2000 kilos d’acier et nos êtres de chair et d’os.

Ce qui vaut sur la route vaut pour tout : pensons aux plus vulnérables.

Et, pour nous y aider, des amendes pour certaines infractions devraient être plus salées. Ce, parce qu’il n’y a pas que des distractions et des distraits. Il y a aussi de dangereux insouciants irresponsables. On en voit tous les jours brûler volontairement et consciemment des feux qui passent au rouge.

De vrais accidents totalement imprévisibles continueront toujours de se produire. C’est une chose.

Mais, svp, pas d’indulgence pour les imbéciles. Pas d’indulgence pour les têtes brûlées qui provoquent des accidents en quelque sorte sciemment en raison de leur propension à ne penser qu’à eux, à toujours se croire seuls au monde. Pas d’indulgence pour ceux qui trop souvent ne redoublent pas de vigilance aux feux de circulation, aux Stop, aux intersections et aux passages pour piétons, notamment. Là, on n’est pas dans des accidents accidentels. On est dans autre chose. On est dans des crimes.

Bien conduire, c’est savoir bien se conduire.

Jean-François Cliche
Les poules urbaines sont-elles des sources fréquentes de maladies ?

Science

Les poules urbaines sont-elles des sources fréquentes de maladies ?

SCIENCE AU QUOTIDIEN / «On sait que la plupart des virus qui infectent les humains viennent de contacts rapprochés avec des animaux d’élevage ou sauvages. Alors est-ce que la nouvelle mode d’élever ses propres poules (en ville comme en campagne) ne constitue pas un risque supplémentaire d’apparition de nouveaux virus ? Quelles sont les mesures à prendre pour éviter que les poules nous transmette des maladies ?», demande Mathieu Frégeau, de Québec.

En ces temps de pandémie, la question qui vient le plus spontanément à l’esprit est sans doute : est-ce que les poules peuvent être un vecteur de la COVID-19 ? Et la réponse est clairement non. Les virus nous infectent en s’accrochant à des récepteurs présents à la surface de certaines cellules, mais ce sont des êtres extrêmement spécialisés qui ne sont capables de s’agripper qu’à un seul type de récepteur très particulier — dans le cas de la COVID-19, c’est un récepteur nommé ACE-2. Or les poules n’ont pas de récepteur qui ressemble suffisamment au ACE-2 humain pour pouvoir attraper et transmettre cette maladie.

«Il y a quand même d’autres coronavirus qui affectent les oiseaux, précise Jean-Pierre Vaillancourt, professeur de médecine vétérinaire à l’Université de Montréal et spécialiste des «zoonoses», ces maladies qui sautent de l’animal à l’humain. Chez le poulet, ça crée une bronchite. Chez la dinde, c’est une infection entérique [ndlr : qui affecte les intestins]. Mais ces coronavirus n’ont rien à voir avec la COVID-19, qui est très différente.»

Il y a bien sûr d’autres virus respiratoires que les poules peuvent porter et qui, eux, peuvent s’attaquer à l’humain — les fameuses éclosions de «grippe aviaire», dont on entend parler de temps à autre, en sont un exemple. «Mais bien franchement, si j’avais à manipuler des poules urbaines, ce ne serait pas ma première préoccupation, dit M. Vaillancourt. C’est techniquement possible qu’elles soient infectées, mais les probabilités sont extrêmement minces. D’abord, la vaste majorité des influenzas aviaires ne sont pas zoonotiques [ndlr : elles n’infectent pas les humains]. Quand elles le sont, ça fait toujours de grosses histoires, mais c’est très, très rare et on n’a pas ces souches-là ici. (…) Et il y aurait plusieurs autres virus des poules urbaines qui pourraient potentiellement nous rendre malades, mais on est dans des probabilités tellement infimes que les gens en santé publique ne s’en préoccupent pas.»

Non, s’il y a des microbes auxquels il faut vraiment faire attention quand on élève des poules dans sa cour arrière, ce ne sont pas des virus, mais plutôt des bactéries, dont deux en particulier, avertit le chercheur : la salmonelle et les campylobacters. La première est connue du public parce qu’elle est une cause fréquente de gastro-entérite [diarrhée, fièvre, crampes abdominales, etc.). Il s’agit d’une bactérie qui vit (parfois) dans l’intestin des oiseaux, mais qui peut également se retrouver sur leurs pattes, leurs plumes et un peu partout dans leurs cages, surtout si on ne les nettoie pas régulièrement.

La salmonelle n’est pas très présente dans les poulaillers, mais suffisamment pour justifier que l’on prenne des mesures préventives, comme retirer les excréments chaque jour si possible, bien se laver les mains après avoir manipulé les volatiles, etc. (Voir ce guide du Ministère de l’agriculture pour plus de détails.) Une étude américaine n’a détecté la salmonelle que dans 2 % des poulaillers urbains de la région de Boston, et encore pas une souche très préoccupante pour l’humain, mais une étude australienne est arrivée au chiffre de 10,4 %.

Jean-Simon Gagné
Autrement dit 

Jean-Simon Gagné

Autrement dit 

La mesure

150 km

Distance que peuvent parcourir en une journée les essaims de millions de criquets pèlerins qui s’abattent actuellement sur le nord de l’Inde. Le pays fait face à sa pire invasion depuis 25 ans. Un essaim d’un kilomètre carré contient environ 40 millions de criquets, qui peuvent consommer en une journée autant de nourriture que 35 000 personnes.

Source : Agence France-Presse

Mylène Moisan
L'humour au temps du coronavirus, suite et fin

Mylène Moisan

L'humour au temps du coronavirus, suite et fin

CHRONIQUE / Alors voilà, toute bonne chose a une fin, vous avez sous les yeux le dixième et dernier collage de blagues glanées et de traits d’humour glanés sur les réseaux sociaux et reçus dans ma boîte de courriels. Souhaitons maintenant que cette funeste pandémie en ait une bientôt.

D’ici là, si vous avez les bleus, vous pourrez lire et relire les dizaines de perles qui ont été publiées au cours des 10 dernières semaines, je suis encore étonnée de la somme de blagues que le Grand Confinement a inspirées. Il faut croire que certains ont plus de temps libres que jamais…

La vie est tellement au ralenti et je conduis tellement jamais que quand j’embarque sur l’autoroute, ça me donne un feeling de manège.

Je viens de renouveler ma garde-robe de printemps. Je me suis acheté cinq pyjamas.

Rentrer son ventre sur la balance ne rend pas moins lourd. Mais ça permet de voir les chiffres.

Je suis allé magasiner en jaquette d’hôpital, le monde respectait le deux mètres.

Jamais je n’aurais cru qu’un jour les anecdotes ennuyeuses de mes collègues me manqueraient cruellement les lundis matins.

Jean-Marc Salvet
PEQ, prise deux: un ministre averti en vaut deux

Jean-Marc Salvet

PEQ, prise deux: un ministre averti en vaut deux

CHRONIQUE / La nouvelle mouture du Programme de l’expérience québécoise (PEQ) est plus convaincante que la première. Exit les listes restreintes de domaines admissibles! Pour avoir droit à cette voie royale pour immigrer au Québec, les candidats devront toutefois désormais soit ajouter une expérience de travail, soit prolonger celle qui était déjà exigée. C’est défendable.

Le projet présenté jeudi par le ministre Simon Jolin-Barrette se tient. Tout à l’inverse de sa première mouture, qui s’appuyait sur des listes non seulement limitatives, mais incohérentes de «formations en demande et d’emplois en déficit».

Elle modifiait les règles en cours de route. Elle abandonnait des milliers de personnes qui pensaient en toute bonne foi avoir droit à ce parcours. C’est moins le cas avec cette mouture. Elle ajoute des conditions d’expérience de travail, certes, mais ne dit à aucun candidat que c’est terminé pour lui.

Quelques jours après la présentation de son premier projet, l’automne dernier, M. Jolin-Barrette avait dû le suspendre. Il avait dû le faire en raison du tollé. Mais aussi parce que ni lui ni le gouvernement ne pouvaient défendre un projet mal ficelé qui, de surcroît, avait pris par surprise les chambres de commerce et les réseaux universitaire et collégial du Québec. Il était indéfendable.

Un ministre averti en vaut deux! Même si ce deuxième projet peut requérir des ajustements, Simon Jolin-Barrette et son gouvernement seront en mesure de le défendre.

Politiquement, c’est le jour et la nuit par rapport au premier.

Mais l’objectif du gouvernement sera-t-il atteint? Il est de réduire la part du Programme de l’expérience québécoise dans le total de la sélection québécoise de l’immigration. Le PEQ compte actuellement à lui seul pour quelque 86% de ce total. Une très grosse part sur laquelle Québec n’a à peu près pas de contrôle, puisque le PEQ donne automatiquement droit (ou presque) au Certificat de sélection du Québec (lequel mène à l’obtention de la résidence permanente au Canada et, éventuellement, à la citoyenneté canadienne).

Québec aimerait voir croître la part des immigrants provenant d’Arrima, un programme qui lui permet véritablement de choisir les candidats à l’immigration en fonction des besoins qu’il estime être ceux du marché du travail.

Il est cependant difficile de voir en quoi ou pourquoi la part des certificats de sélection délivrés à travers le PEQ baisserait significativement en raison des expériences de travail qui seront dorénavant exigées, soit des diplômés internationaux ayant étudié ici, soit des travailleurs temporaires déjà en sol québécois. C’est un pari. Rien de plus.

Même si plusieurs déplorent cette nouvelle exigence placée sur l’autoroute du PEQ, il est difficile de voir en quoi elle découragerait les postulants désireux de s’installer au Québec.

Le Québec devrait demeurer attractif. Surtout lorsqu’il aura retrouvé son élan économique.

Cette condition supplémentaire ne devrait pas plus décourager les étudiants étrangers de choisir le Québec que ne l’avait fait — et malgré tout ce que l’on entendait alors — la hausse des droits de scolarité à l’université pour les étudiants français sous le gouvernement de Philippe Couillard. Ces étudiants ont continué d’être plus nombreux chaque année à choisir le Québec.

Parmi les ajustements qui pourraient néanmoins être apportés à cette mouture, mentionnons l’idée étonnante qu’elle contient d’exclure du PEQ certaines catégories d’emplois peu qualifiés, alors qu’un domaine comme la transformation alimentaire ou le secteur manufacturier en général ont depuis longtemps d’immenses besoins. De tels candidats seront-ils recrutés à travers l’autre programme administré par Québec? Est-ce cela que l’on doit comprendre?

Par ailleurs, si l’on part du principe que l’immigration doit répondre aux besoins de main-d’oeuvre, on doit noter avec effarement qu’à peine 115 préposés aux bénéficiaires ont été sélectionnés à travers les programmes d’immigration du Québec depuis 2013. On comprend mieux, dès lors, la mise en place, annoncée par Simon Jolin-Barrette, d’un «projet pilote» visant à recruter à l’étranger 550 préposés aux bénéficiaires par année.

Plus tôt cette semaine, le premier ministre François Legault avait déjà entrouvert la porte à quelques centaines de demandeurs d’asile oeuvrant dans les CHSLD et désireux de demeurer au Québec.

Tout ça va, enfin, quand même dans le bon sens.

Brigitte Breton
Plus d’argent d’Ottawa, plus de soins aux aînés?

Brigitte Breton

Plus d’argent d’Ottawa, plus de soins aux aînés?

CHRONIQUE / Même si Québec et les autres provinces obtenaient plus d’argent d’Ottawa par le biais des transferts en santé, rien n’assure que les fonds supplémentaires serviraient à améliorer les soins de longue durée aux personnes âgées. Après la crise, lorsque nous ne compterons plus quotidiennement les victimes de la COVID-19 dans les CHSLD, les soins aux aînés vont-ils demeurer dans la liste des priorités? 

La santé est une compétence des provinces. De voir Justin Trudeau, en pleine période de pandémie, tenter d’accroître le rôle d’Ottawa en cette matière est sûrement agaçant, voire insupportable pour François Legault et d’autres premiers ministres ailleurs au pays. 

Il doit y avoir certaines tensions lors des échanges téléphoniques du jeudi soir entre M. Trudeau et les premiers ministres provinciaux. 

Le Québec et l’Ontario sont de plus dans une position inconfortable. Les deux provinces ont dû faire appel aux Forces armées canadiennes pour combler le manque de personnel et limiter les dégâts dans leurs centres d’hébergement et de soins de longue durée. M. Legault réclame même que l’armée y reste jusqu’au 15 septembre. 

«Le Québec paie sa part pour l’armée», a-t-il répondu jeudi au journaliste qu’il lui demandait s’il serait déçu d’un refus. « (…) il me semble que la priorité actuellement, je n’en vois pas de plus urgente que de s’occuper de notre monde dans nos CHSLD puis même chose dans les centres de soins de longue durée en Ontario».

À la lecture des rapports produits par les Forces armées canadiennes cette semaine, il est difficile pour Québec et l’Ontario de prétendre que les aînés et les centres de soins de longue durée étaient en tête de leur liste de priorités avant et aux premiers jours de la pandémie.

En Ontario, les coquerelles vues dans certains centres ne sont certainement pas apparues avec le coronavirus. 

Est-ce que la situation aurait été moins catastrophique si les CHSLD étaient sous l’égide de la Loi canadienne sur la santé? Justin Trudeau a évoqué cette idée en avril. 

Est-ce que le nombre de décès liés à la COVID-19 aurait été moindre dans les CHSLD du Québec si Ottawa n’avait pas réduit ses transferts en santé aux provinces au fil des décennies?

François Legault soutient que si Justin Trudeau veut aider au financement des soins de longue durée, il doit augmenter les transferts fédéraux en santé. « (…) quand on a commencé, c’était 50% du financement des coûts de la santé qui venait du fédéral. On est rendus à 23% seulement des coûts de la santé qui viennent du fédéral. Donc, c’est un fardeau très lourd sur les budgets des provinces parce que les budgets en santé ont augmenté plus rapidement que l’inflation, à peu près dans toutes les provinces, depuis les 10 dernières années», a répété mercredi le premier ministre.

Ces prédécesseurs libéraux et péquistes faisaient le même constat et exprimaient la même demande.

Ce qui n’a pas empêché le gouvernement Couillard et son ministre de la Santé, Gaétan Barrette, de consacrer une généreuse part du budget de la santé au rehaussement de la rémunération des médecins, alors qu’ils se plaignaient qu’Ottawa ne versait pas sa juste part. Un choix fort discutable qui ne contribuait pas à améliorer l’accessibilité et les soins aux malades québécois.

Un exemple qui illustre qu’une hausse des transferts en santé ne se traduirait pas automatiquement et forcément par une augmentation des investissements des provinces dans les soins à domicile ou les services aux personnes âgées malades et non autonomes. 

Un gouvernement pourrait notamment faire le choix de consacrer davantage de fonds aux soins ultra-spécialisés, à la fécondation in vitro, à la santé mentale. Le ministère de la Santé est grandement sollicité. 

Quant à la Loi canadienne sur la santé, Ottawa n’est pas toujours très prompt à la faire respecter. 

On l’a constaté avec le dossier des frais accessoires que des cliniques médicales ont exigés aux patients pendant des décennies sans qu’Ottawa et Québec interviennent pour y mettre fin.

Les principes d’accessibilité, d’universalité et d’intégralité contenus dans la loi canadienne sont bien théoriques s’il faut payer pour obtenir plus rapidement une vasectomie ou une colonoscopie.

Ce n’est qu’en 2018, face à des poursuites devant les tribunaux et la menace d’Ottawa de réduire ses transferts en santé, que la situation a été corrigée. 

Avant, tant à Ottawa qu’à Québec, les élus fermaient les yeux.

Les politiciens, de même que bon nombre de citoyens, ont aussi longtemps fermé les yeux sur les ajustements qu’exige le vieillissement de la population québécoise et canadienne. 

Le réveil est brutal et coûteux. Les citoyens veulent des solutions et non une chicane de compétences entre Ottawa et les provinces.

Mylène Moisan
Et la vie a suivi son cours

Mylène Moisan

Et la vie a suivi son cours

CHRONIQUE / Après son emploi d’été au camping du rang Laberge, en 1973, Marie est allée comme prévu au cégep de Rivière-du-Loup pour étudier en loisirs, elle rêvait déjà de s’occuper des personnes handicapées. «Une partie des projets que je faisais, c’était pour les personnes qui ont soit un handicap physique, soit une déficience intellectuelle.»

Elle a toujours été portée vers ça. «Je ne sais pas d’où ça me vient, peut-être du fait que j’avais une sœur qui avait une déficience intellectuelle sévère.»

Peut-être.

Ça a pris quelques années et quelques détours dont la vie a le secret, mais elle s’est retrouvée un jour à Saint-Anselme, à se promener avec Louise Brissette, qu’on surnomme la «mère Teresa de Bellechasse, qui a adopté 37 enfants handicapés en une quarantaine d’années. «J’avais lu un article sur elle, je suis entrée en contact avec elle et un jour, elle m’a appelée, elle m’a dit: «je suis à Québec, j’ai deux enfants avec moi, viens et tu pourras les rencontrer».»

Marie est allée, le contact a été bon, elle est allée donner un coup de main à Louise une fois de temps en temps.

C’était au milieu des années 1980. «Le jour où je me promenais avec elle, je lui parlais de l’idée que j’avais eue, de ce que j’aimerais faire, une maison de répit. On est passées devant une maison qui était à vendre, elle avait été mise en vente le lundi, et Louise m’a dit OK, elle l’a achetée et on a fait une maison de répit. Ça ressemblait à la petite maison dans la prairie!»

Marie est restée un peu plus de cinq ans dans cette maison, tout près de celle de Louise Brissette, à s’occuper des enfants qu’on lui confiait, tous très hypothéqués. «J’en avais toujours au moins cinq. J’habitais là, c’était mon milieu de vie. Ça a été une période vraiment extraordinaire. J’ai découvert ce que c’était l’accueil inconditionnel par ces enfants que j’avais.» 

Elle était à sa place.

Elle se rappelle le petit Jessy, qui devait avoir autour de trois ans, qui ne pouvait rien faire seul, qui ne disait pas un mot. «C’était l’enfant d’une mère héroïnomane, on devait lui fournir tous ses besoins essentiels. Un jour, on était toute la gang à dîner, les autres enfants se sont mis à rire de bon cœur, ils riaient… et Jessy s’est mis à rire à son tour, c’était incroyable! Il n’avait jamais fait ça avant, et il ne l’a plus jamais refait.»

La vie dans un seul éclat rire.

Il y a eu aussi Jonathan, «il devait avoir sept, huit ans, c’était un petit bonhomme que tu ne pouvais pas lâcher lousse dans la maison, il grimpait partout. Si on sortait avec lui, on devait l’attacher à une corde. Avec le temps, j’en suis arrivée à ce qu’il puisse marcher dehors, qu’il puisse me suivre. Et une fois, on est allés glisser, il y avait Yannick et lui, ils avaient du fun, Jonathan a été capable de monter tout seul avec sa traîne…»

La chose aurait été impensable avant. 

Comme cette dernière scène, quand Marie est partie de la maison. «J’ai eu le bonheur de le voir au salon, avec les autres enfants.»

Autant de petits miracles.

Autant de petits miracles qui auraient pu ne jamais se produire parce que la vie de Marie a bien failli s’arrêter au camping du rang Laberge – aujourd’hui la Base de plein air de Sainte-Foy–, quand sa «Capri jaune pétant» s’est renversée dans le lac. 

Elle a failli ne jamais aller au cégep, ne jamais croiser Louise Brissette, ne jamais faire rire Jessy.

«C’était le matin, il devait être 8h, on se préparait pour le 10e anniversaire des jeux nationaux de sauts aquatiques. J’ai embarqué une monitrice avec moi et je suis passée sur le chemin entre les deux lacs. Il y avait un peu d’érosion sur le côté, j’ai dû faire une fausse manœuvre… on s’est retrouvées coincées dans l’eau la tête à l’envers.» Il y avait un peu d’air dans l’habitable. «On n’a pas paniqué. Je voyais qu’il y avait une bulle d’air, je me disais qu’on avait une marge de manœuvre…» 

Mais il y avait encore bien peu de monde sur le site et, rapidement, la voiture aurait pu se retrouver en plus fâcheuse position.

Les vies de Marie et de Louise étaient en suspens. 

«Un moment donné, un homme est arrivé, d’où qu’il vient celui-là ? Il m’a tendu la main, c’était plein de douceur, il m’a dit «viens-t’en»…» Marie lui a tendu la main, l’homme l’a tirée de la voiture. Et c’est là qu’elle a réalisé qu’elle avait frôlé la mort. «Quand je suis sortie, je tremblais de partout, j’étais sous le choc, je n’étais plus là...»

Tellement qu’elle n’a pas porté attention à celui qui lui avait sauvé la vie.

L’homme est reparti.

«Après ça, mon frère est venu me chercher, on est allés à l’île d’Orléans chez mes parents pour que je reprenne mes esprits. Quand on est arrivés, mon père m’a dit «qu’est-ce que tu fais là, t’étais pas supposée être occupée toute la journée? On lui a raconté ce qui s’était passé… disons qu’il s’est pris un p’tit gin!»

Il a failli perdre sa fille.

Marie est retournée au camping quelques jours plus tard. Elle a su qui l’avait sauvée. «C’était le même homme qui avait sauvé un petit garçon de six ans en juillet et qui avait fait d’autres sauvetages l’année d’avant si je me souviens bien. On l’appelait notre «ange gardien», on ne savait pas son nom.»

Et elle n’a jamais su son nom, jusqu’à lundi, quand elle a lu ma chronique sur Michel Thiboutot, qui racontait comment il avait sauvé neuf personnes de la noyade au cours de sa vie. De celles-là, deux jeunes femmes dans une voiture, au camping du rang Laberge, en 1973. 

«C’était moi.»

Je suis allée la rencontrer pour qu’elle me raconte l’histoire de cette journée-là, surtout de sa vie qui a suivi son cours. Elle aimerait bien revoir son ange gardien, dont elle ne se rappelle même pas le visage, seulement la main, pour lui dire ce qu’elle n’a jamais pu lui dire.

Merci.

François Bourque
La lenteur perdue du faubourg Saint-Michel

Chronique

La lenteur perdue du faubourg Saint-Michel

CHRONIQUE / Après avoir soutenu contre vents et marées un développement de forte densité sur le terrain des Religieuses de Jésus-Marie de Sillery, la Ville de Québec revoit aujourd’hui à la baisse ses ambitions pour le terrain voisin, celui de l’ancien aréna Jacques-Côté.

La «capacité» de ce terrain avait déjà été réduite une première fois le printemps dernier (2019), le nombre maximal d’unités de logement passant alors de 60 à 28.   

L’administration Labeaume croit aujourd’hui «souhaitable de diminuer encore davantage la densité afin de tenir compte des préoccupations soulevées par les résidants du secteur».

On pense ici aux hauteurs et à la circulation de transit dans les rues étroites du faubourg Saint-Michel, un quartier déjà éprouvé par la construction récente du domaine Sous-les-Bois (trois immeubles de 6 étages abritant 175 condominiums). 

Maintenir des objectifs de forte densité sur le site de l’aréna ajouterait une pression excessive, semble maintenant croire la Ville. 

Le ministère de la Culture, qui a le dernier mot sur le développement dans ce secteur patrimonial, «tend aussi vers une densification moindre» sur le terrain de l’ancien aréna, ont constaté les urbanistes de la Ville.

On peut s’interroger ici sur la cohérence de cette trajectoire publique. L’impact de la forte densité sur le quartier n’est quand même pas arrivé de nulle part, comme si personne n’avait pu le voir venir. 

Des citoyens avaient exprimé leurs craintes à l’époque de l’adoption du Programme particulier d’urbanisme (PPU) de Sillery en 2017. La Ville avait alors renoncé à lotir le parc Saint-Michel comme elle songeait à le faire, mais avait maintenu pour le reste des objectifs de densité élevés.

Le promoteur Marc Simard, qui est pressenti pour développer le terrain de l’ancien aréna, est d’accord pour réduire le nombre d’unités de logement.

Il envisage désormais 14 maisons unifamiliales sur le terrain plutôt que des unités en rangée avec stationnements sous-terrain.

M. Simard croit que des maisons de deux étages et demi vont «mieux cadrer dans le décor» du faubourg Saint-Michel et seront «plus faciles à vendre». 

Ça aurait été une bonne idée d’y penser, avant diront des citoyens du voisinage, qui souffrent aujourd’hui de la circulation de transit et de l’effet de «mur» créé par des condos dont la facture détonne avec la cinquantaine de petites maisons de cet ancien quartier ouvrier. 

Dans les faits, les maisons unifamiliales à venir sur le site de l’ancien aréna vont masquer les condos modernes du domaine Sous-les-Bois et devraient atténuer l’effet de mur.

Avec le parc Saint-Michel en face qui sera réaménagé et agrandi, les citoyens du faubourg vont retrouver un coeur de quartier qui n’aura rien à envier à ce qu’ils ont connu à l’époque de l’aréna et de son grand stationnement de surface.    

La Ville souhaite d’ailleurs «remettre sur les rails» ce projet au cours des prochaines semaines, annonce la conseillère Émilie Villeneuve.

Un sondage-consultation sera mené auprès des résidents pour tester l’intérêt pour du jardinage en bac, pour un terrain de pétanque, etc. Il est acquis que les terrains de tennis vont rester.  

Brigitte Breton
Déshabiller Pierre pour habiller Paul

Chronique

Déshabiller Pierre pour habiller Paul

CHRONIQUE / Les 10 000 préposés aux bénéficiaires supplémentaires, le gouvernement Legault les trouvera en partie dans les résidences privées pour aînés, les ressources intermédiaires d’hébergement et les entreprises d’économie sociale d’aide à domicile. Sa «grosse campagne» de recrutement et de formation renflouera certes les CHSLD, mais des bras risquent de manquer auprès d’autres personnes âgées qui ont besoin de services et de soins.

Sylvie Nelson, la présidente du Syndicat québécois des employées et employés de service (SQEES-FTQ) est tentée de dire à ses membres de laisser leur emploi dans le privé à 13,50 $ l’heure, d’aller se former pendant trois mois à 21 $ l’heure, et espérer par la suite gagner 26 $ l’heure dans le secteur public.

Qui ne ferait pas le même calcul? 

Régime de retraite, avantages sociaux et sécurité d’emploi en prime.

La dirigeante syndicale craint également que des auxiliaires familiales qui donnent des services à domicile abandonnent leur poste afin d’être formées pour devenir préposées aux bénéficiaires dans le public et améliorer ainsi leur sort.

C’est évidemment bienvenu et nécessaire que le gouvernement Legault mette le paquet et les fonds pour regarnir les effectifs dans les centres d’hébergement et de soins de longue durée (CHSLD).

Sa démarche risque cependant de porter un dur coup aux ressources intermédiaires d’hébergement et aux résidences privées qui peinent à recruter et à retenir leur main-d’oeuvre, faute de salaires compétitifs.  

Certes, des établissements privés comprendront avec l’offensive de Québec qu’il est temps de sacrifier des profits pour en remettre davantage dans les poches des salariés. Du moins, c’est à espérer. 

«Certains font de l’argent comme de l’eau en chargeant 5000$- 10 000$ par mois aux personnes âgées», affirme Mme Nelson. Que des gens disent que les frais imposés aux résidants augmenteront si les employés sont mieux payés agace la dirigeante syndicale. «Bien sûr, il faut des profits, mais il faut aussi en laisser pour les travailleurs».

Les établissements privés qui n’ont pas de marge de manœuvre devront continuer de fonctionner avec un fort roulement de main-d’oeuvre ou du personnel moins qualifié. Ce qui n’augure rien de bon pour les personnes âgées en perte d’autonomie hébergées dans ces endroits. Selon le SQEES-FTQ, le taux de roulement est de 50 % dans le privé.

Étant donné que les CHSLD manquent déjà de places pour répondre aux besoins des aînés malades, vulnérables et que les CISSS et les CIUSSS doivent acheter des places dans les ressources intermédiaires et le privé pour les combler, il devrait aller de soi que Québec s’assure que le personnel auprès de ces personnes est en nombre suffisant et bien formé.

Or, déplorait récemment Michel Clair, ancien ministre péquiste et président du conseil d’administration de l’Association des ressources intermédiaires d’hébergement, Québec achète des places d’hébergement comme s’il achetait de la «garnotte». 

Est-ce respectueux de ceux qui ont bâti le Québec?  

Le gouvernement est sollicité depuis plusieurs mois, voire des années, pour adopter un décret qui fixerait les salaires et les conditions minimales de travail pour les préposés aux bénéficiaires et les auxiliaires qui oeuvrent dans le secteur privé ou dans des entreprises d’économie sociale. 

Les ministres Jean Boulet et Marguerite Blais ont eu une rencontre téléphonique il y a deux semaines avec les syndicats FTQ, Teamsters, CSN et CSD qui font front commun dans ce dossier, puis une autre avec les représentants des employeurs.

Mardi, le cabinet du ministre du Travail, de l’Emploi et de la Solidarité sociale, a jugé qu’il était prématuré de faire le point sur ce dossier sensible qui concerne aussi le ministère de la Santé et des Services sociaux, ainsi que le Conseil du Trésor.

Sylvie Nelson estime pour sa part que la campagne de recrutement lancée par le gouvernement rend incontournable l’adoption d’un décret ou de toute autre formule qui garantira de meilleurs salaires aux préposés et aux auxiliaires, syndiqués et non syndiqués.

«Si le gouvernement a été capable d’encadrer la facturation des agences de placement de personnel dans le réseau d’hébergement aux aînés, il peut aussi encadrer le salaire que les établissements privés versent à leurs employés», ajoute Stéphane Lacroix, porte-parole des Teamsters. «C’est une question de vision et de courage politique».

Jean-Marc Salvet
Élan du coeur et intérêt bien compté

Chronique

Élan du coeur et intérêt bien compté

CHRONIQUE / C’est par élan du coeur, mais aussi un peu par intérêt bien compté que François Legault a soudainement entrouvert la porte aux demandeurs d’asile oeuvrant dans les CHSLD.

M. Legault a bien sûr mis l’accent sur le fait que permettre à ces demandeurs d’asile de demeurer au Québec serait une façon de les remercier de ce qu’ils accomplissent. Ce serait en effet une façon de reconnaître leur précieux apport.

Il a aussi par la suite — rapidement, mais tout de même — fait référence à la grave pénurie de main-d’oeuvre dans ce secteur d’activité et aux besoins que comblent déjà ces demandeurs d’asile. Cela avait le mérite de la clarté.

Quoi qu’il en soit, c’est un revirement heureux de sa part. Jusque-là, le premier ministre avait refusé tout accommodement pour ces personnes.

Un accommodement raisonnable est donc enfin recherché! C’est très bien.

L’expression «accommodement raisonnable» sied bien à la situation, puisque M. Legault veut, en même temps qu’il entrouvre une porte, éviter de lancer le message selon lequel tout demandeur d’asile en attente d’une décision sur son sort pourrait s’établir à demeure au Québec dès lors qu’il dénicherait un emploi. Il créerait ainsi, il est vrai, de nombreux faux espoirs.

D’où l’insistance qu’il a mise sur l’étude au cas par cas des dossiers de ces demandeurs.

On pouvait imaginer que ce serait le cas : dès lors que Québec s’est montré ouvert à une certaine régularisation, Ottawa a indiqué être d’accord avec lui — ce qui a été dit par Justin Trudeau.

Il était difficile de concevoir que le gouvernement canadien avance sur ce terrain sans que le Québec en exprime d’abord la volonté. C’est le gouvernement Legault qui détenait la clé politique dans ce dossier.

La question des immigrants en général ainsi que celle des demandeurs d’asile ont régulièrement divisé les gouvernements Legault et Trudeau ces derniers mois.

Ces questions ont été politiquement sensibles, c’est le moins qu’on puisse dire.

Elles ont fait perdre des points au gouvernement Trudeau dans l’opinion publique au Québec. Voilà pourquoi c’est Québec qui détenait et détient toujours la clé dans ce dossier.

M. Legault a-t-il, lui, été sensible à la cause de ces demandeurs d’asile parce qu’elle semblait recueillir de plus en plus d’appuis dans l’opinion publique québécoise? C’est un élément qui a pu jouer.

Cela étant, il faut apprécier le chemin parcouru par son gouvernement après le refus ferme qu’il avait exprimé le 13 mai à une demande de la députée indépendante Catherine Fournier. La proposition de la députée embrassait peut-être trop largement, mais on y trouvait déjà l’essentiel de ce que cherche désormais le gouvernement, soit de régulariser le statut des demandeurs d’asile oeuvrant dans les CHSLD — bien que M. Legault ait précisé que ce ne serait pas une régularisation générale, mais individuelle. Au cas par cas.

Ces demandeurs d’asile ayant trouvé à s’employer dans les CHSLD sont majoritairement d’origine haïtienne. Beaucoup ont franchi la frontière canado-américaine par le chemin Roxham, un passage qui a été au coeur de bien des polémiques et de querelles politiques en 2017 et en 2018. Particulièrement entre Québec et Ottawa.

Ces polémiques et ces querelles ont été si nombreuses que bien des gens ne pouvaient plus voir les individus derrière ces «illégaux».

La reconnaissance que François Legault souhaite maintenant accorder à plusieurs d’entre eux nous permet de mieux les voir. C’est en soi précieux.

Mylène Moisan
Qui sauve un enfant sauve une famille

Chronique

Qui sauve un enfant sauve une famille

CHRONIQUE / Ce soir-là pour souper, comme la veille, Claude Auclair était à table avec sa femme Aline et leurs trois gars, Christian, Martin et Stéphane.

Sauf que ce soir-là, Martin, six ans, a failli ne pas être là.

Ne plus jamais être là.

Plus tôt dans la journée, toute la famille était allée se rafraîchir à la plage, c’était début juillet 1973, une chaude journée d’été avec un humidex frôlant les 35 degrés. Au bout du fil, Claude me raconte. «On était l’après-midi, il faisait chaud, je me souviens, j’ai dit à ma femme : “on va-tu se baigner à la plage de Sainte-Foy?”»

Ce qu’on appelle aujourd’hui la base de plein air.

«On est arrivés là-bas, on a mis notre linge, on s’est dit qu’il y en a un qui resterait pour surveiller nos affaires.» Aline est restée avec Stéphane, deux ans, Claude s’est enligné vers l’eau. «Aline m’a dit : “je pense que Martin se noie!” Je me suis retourné, je voyais Martin, comme un dauphin, il suivait la vague…»

Le temps de le dire. «J’ai couru vers lui, je me suis dit : “comment je vais faire pour faire sortir cette eau-là, je l’ai pris par les pieds, je le tenais par les pieds pour faire sortir l’eau, y a rien qui sortait”. Je me suis dit : “il est noyé”… Et puis, un homme est arrivé et il me l’a pris des bras, il faisait des mouvements pour le réanimer, mais il n’y avait pas d’eau qui sortait…»

Cet homme-là, c’est Michel Thiboutot, je vous en parlais lundi, il a sauvé neuf personnes de la noyade dans sa vie.

Une de celles-là, c’est le petit Martin.

Michel a fait le bouche-à-bouche à partir du moment où il a pris l’enfant dans l’eau jusque sur la plage, devant Claude et Aline. Il a eu peur de ne pas pouvoir le ramener à la vie, puis il a vu deux doigts bouger. 

Il a continué. 

Christian, le grand frère de Martin, a lu le texte lundi, il a tout de suite reconnu l’histoire. Il avait huit ans quand c’est arrivé. Il m’a écrit pour me dire que Martin habitait Montréal, qu’il allait bien. Il m’a parlé de son père Claude, qui habite à Québec, 85 ans, juste deux ans de plus que Michel. 

J’ai appelé Claude, il se souvenait évidemment de cette journée, de la rapidité à laquelle son gars, qui savait nager, a échappé à son attention. «On ne sait pas trop comment ça s’est passé. On avait une piscine de deux, trois pieds à la maison, il marchait dans l’eau. On pense qu’il a fait la même chose dans le lac, qu’il a marché comme il le faisait à la maison, mais qu’il a perdu pied. Mais on ne saura jamais…»

Martin n’a aucun souvenir.

Jean-Marc Salvet
Le proverbial plat de bonbons

Chronique

Le proverbial plat de bonbons

CHRONIQUE / Il est vrai que les partis politiques fédéraux ne peuvent pas solliciter autant de dons qu’habituellement pendant la période actuelle. Pas autant qu’avant en tout cas. N’empêche qu’ils ont l’air de piger dans un plat de bonbons en recourant au programme de subvention salariale; qu’ils paraissent chercher à préserver un trésor de guerre électorale. Surtout les libéraux et les conservateurs, qui ne manquent pas nécessairement de moyens financiers importants.

Le Parti libéral du Canada, le Parti conservateur, le NPD et le Parti vert canadien ont recours au programme de subvention salariale afin de rémunérer leurs employés en cette période de crise sanitaire (ou ont l’intention d’y recourir).

Le chef du Bloc québécois, Yves-François Blanchet, avait un boulevard devant lui pour fustiger la décision des libéraux et des conservateurs fédéraux de faire appel à ce programme mis en place par le gouvernement de Justin Trudeau.

Ni sourds ni aveugles, les deux principaux prétendants à la direction du Parti conservateur n’ont pas tardé à comprendre que cette affaire horripilait une bonne partie de l’opinion publique des deux côtés de l’Outaouais. Peter Mackay et Erin O’Toole ont ainsi promis, chacun de leur côté, que leur parti rembourserait les sommes obtenues à ce titre s’ils en prenaient la barre.

Justin Trudeau lui-même ne devait pas se faire d’illusions lundi en expliquant que les partis politiques doivent aussi pouvoir recourir à ce programme dans la mesure où il leur évite de procéder à des mises à pied. Il ne devait pas croire qu’il convaincrait de nombreux citoyens en faisant valoir que les employés de ces partis n’ont pas moins besoin que d’autres de conserver leur boulot.

Les partis politiques ont beau ne pas avoir la cote, le premier ministre canadien a raison sur le fond : les partis ne doivent pas avoir plus de droits que toute autre organisation. Mais ils ne doivent pas en avoir moins.

D’ailleurs, et même si on peut facilement ironiser sur la chose, le Parti québécois, sur la scène provinciale québécoise, se demande lui-même actuellement s’il ne recourra pas à cette subvention salariale du gouvernement Trudeau. Il est en réflexion. Mais ne partons pas sur des chemins de travers. Restons au coeur du sujet.

Même si elles ne doivent pas avoir moins de droits, les formations politiques, compte tenu de leur situation particulière, ont néanmoins une obligation sociale et morale que d’autres n’ont pas, soit celle de faire dès à présent la démonstration qu’elles ont besoin de cet argent pour conserver leurs employés. 

Les partis ont cette obligation parce que l’on sait que les programmes d’urgence mis en place depuis le début de cette crise donnent lieu à des abus. Cela ne veut pas dire que tous ces programmes ne sont pas nécessaires. Pas du tout! Sans ce train de mesures exceptionnelles, la crise sanitaire aurait déjà plongé toute la société dans une épouvantable crise économique et sociale. Gardons toujours cela à l’esprit. Entre deux maux, on choisit le moindre.

Si les partis ont l’obligation morale de faire dès à présent la démonstration publique du besoin réel qu’ils ont, c’est parce qu’ils sont situés à la confluence du pouvoir.

Dans une configuration de gouvernement minoritaire, à Ottawa, tous les partis en sont d’ailleurs proches.

En raison de leurs moyens, les libéraux et les conservateurs fédéraux ont, plus que les néo-démocrates et les verts, l’obligation de faire très rapidement la démonstration de la nécessité qu’ils ont de passer par ce programme. La cohérence le commande, de surcroît. Car les conservateurs ont aboli le financement public des partis sous Stephen Harper et les libéraux ont préféré ne pas le rétablir par la suite. Cela, c’est sans compter le fait que ces derniers forment le parti duquel provient l’actuel gouvernement.

Résumons-nous : même s’il est facile et tentant de casser du sucre sur le dos des partis politiques, le recours à la subvention salariale n’est pas condamnable en soi. Sans cette subvention, les partis mettraient à pied des salariés, qui se tourneraient ensuite vers... la Prestation canadienne d’urgence. Celle-ci ne rapporterait pas nécessairement autant aux employés licenciés, mais l’État paierait quand même quelque chose.

En fait, la seule question qui se pose vraiment est la suivante : des partis font-ils appel à cette subvention salariale pour de mauvaises raisons? C’est pourquoi, si l’on reste sur la scène fédérale, le bureau du directeur parlementaire du budget devrait être mandaté pour donner rapidement un avis là-dessus. Ou celui du directeur général des élections du Canada. C’est la proposition que nous formulons.

De façon plus générale, cet épisode donne envie de rappeler que le système de financement des partis politiques provinciaux au Québec est préférable à celui gouvernant les formations fédérales. Au Québec, le financement des partis s’appuie surtout sur l’État. Il est lié au nombre de votes qu’ils recueillent. Ce système réduit la possible influence de puissants donateurs et a le mérite d’assurer un financement stable et, donc, prévisible. Ce qui ne veut pas dire que la situation actuelle ne leur rend pas les choses difficiles, comme le prouve l’exemple du Parti québécois. Mais ce système de financement essentiellement public basé sur les résultats électoraux est globalement plus juste.

Mylène Moisan
L’homme qui a sauvé neuf vies

Chronique

L’homme qui a sauvé neuf vies

CHRONIQUE / J’aurai bientôt 46 ans, j’ai vu une seule fois quelqu’un qui était en train de se noyer, et ce n’est pas moi qui l’ai sauvé.

Michel Thiboutot, lui, a sauvé neuf personnes.

Allez savoir pourquoi, il était toujours au bon endroit quand quelqu’un était dans un mauvais moment. Bon nageur, il avait sa formation de sauveteur, mais il n’était jamais celui qui assurait la surveillance quand il a dû intervenir. Une fois, deux sauveteurs étaient en poste, ils n’ont rien vu du drame qui se jouait.

Michel, oui.

Il devait avoir autour de 17 ans la première fois, c’était à «l’été 54 ou 55», il n’est pas certain, au lac Clément à Notre-Dame-des-Laurentides. Une fille de son âge sur une pierre à 50 pieds de la rive, «je la trouvais jolie, de beaux cheveux noirs. Elle a plongé, elle n’avait pas l’air de savoir nager. Elle calait… elle remontait… au début, je pensais qu’elle faisait des farces. À l’époque, les gens faisaient des blagues, ils allaient dans l’eau et ils criaient «au secours»…»

Elle ne blaguait pas.

Michel a plongé d’un bond, il a réussi à la sortir de l’eau en l’agrippant par ses beaux cheveux noirs. 

Sur la rive, elle tremblait de tout son corps. 

Deux ans plus tard au même lac, Michel est avec son frère, il voit un gars musclé d’une quarantaine d’années. «Il est environ à 100 pieds de la rive. Il se retourne pour revenir sur la grève… le regard fixe. De toute évidence, il demande de l’aide.» Michel et son frère plongent, se rapprochent, mais ils ne peuvent se rendre à l’homme, «c’est trop dangereux». Michel lui parle, le regarde dans les yeux, il l’encourage à avancer «jusqu’à ce qu’il puisse prendre ma main droite.»

Et de deux.

Puis presque 20 ans plus tard au Lac Auclair, une femme avec un petit bébé dans les bras disparaissent sous l’eau. Michel dit à sa sœur d’aller chercher le surveillant, il plonge encore, mais en se posant une question tragique : «la mère ou l’enfant»? Il va vers la mère, l’agrippe par son maillot de bain. Le surveillant finit par arriver, à temps pour sauver l’enfant.

Sans Michel, les deux seraient morts.

Juillet 1973, Michel est au camping du rang Laberge, connu aujourd’hui comme la base de plein air de Sainte-Foy, il voit un homme avec un enfant dans les bras. L’enfant est noyé, «verdâtre», le père est figé. Michel prend l’enfant et commence tout de suite ses techniques de réanimation, l’enfant ne bouge plus. Sur la grève, la mère perd connaissance, elle s’effondre sur Michel, qui continue le bouche-à-bouche.

Michel voit un doigt bouger.

Puis, l’enfant ouvre les yeux, se met à pleurer.

Sauvé.

L’été suivant, encore à la base de plein air, deux jeunes de 15 ans, le «p’tit Veilleux et le p’tit Landry» s’éloignent en jouant avec une bouée. «Le p’tit Landry ne sait pas nager, il s’agrippe à la taille de Veilleux, il est en panique, cherche de l’aide des yeux désespérément. Ils calent trois fois…» Malgré une blessure à la cheville, Michel n’écoute que son courage, met son sandwich de côté et plonge. «J’en agrippe un et j’essaye de le monter sur le quai. La marche casse. Je m’enligne vers la marche plus haute, je vois deux têtes, j’avais sauvé les deux! Je me demande encore comment j’ai réussi à faire ça…»

À la fin de l’été, Michel est en vélo avec son fils. «Mon gars me dit qu’il y a une voiture dans l’eau, qu’il y a deux monitrices dedans. J’ai tiré mon bicycle par terre, tellement que mon miroir a cassé, j’ai sauté dans l’eau et je l’ai redressé, il y avait une porte qui était prise dans la bouette. J’ai donné un coup, la porte a ouvert, j’ai pris une des filles, «toute» revolait, le collier revolait, elle est sortie… Mais là, l’auto revirait, j’ai failli me noyer, j’ai tiré et là, j’ai réussi à sauver l’autre…»

Louise et Marie lui doivent la vie.

Ce que j’ai retenu du récit que fait Michel de ses sauvetages, mis à part évidemment son courage, c’est que jamais personne n’a crié au secours ni fait de grands signes avec les bras comme dans les films. Chaque fois, c’est par le regard que Michel a compris que la vie était tirée par le fond.

En ce début de saison de baignade, ce n’est pas mauvais de le rappeler. Une personne qui se noie appelle à l’aide en silence, le regard figé.

Richard Therrien
Finale de TLMEP: ça a bien été

Télé

Finale de TLMEP: ça a bien été

CHRONIQUE / «Ça va bien aller.» De rassurante au début, cette devise arc-en-ciel finit par en irriter plusieurs, tout comme l'invitation à «se réinventer». Pendant que le pays se déconfine progressivement, Tout le monde en parle a conclu sa saison prolongée et en direct après avoir gâté son public de cinq émissions supplémentaires.

Martin Petit trouve très dur d'écrire en ce moment, dur de créer de l'humour quand on sent la détresse des gens autour. «Il y a aucun chef d'oeuvre qui s'est écrit avec deux enfants qui courent partout», a blagué l'humoriste, pourtant fort inspiré et drôle dimanche soir, et à qui je décerne l'étoile du match. La lecture de son journal de pandémie était hilarante. Sur le deux mètres de distance: «On dirait que le Québec a pogné la sentence d'Éric Salvail.» Martin Petit déteste quand on dit que «la culture doit se réinventer», une formule qu'il trouve insultante et qui «cache une intention qui n'est pas sincère». L'humoriste ne parle pas pour lui mais pour l'ensemble des artistes, qui l'ont appuyé en masse dans sa position. «Même Monique Miller!» s'est-il étonné. Il déplore une déconnexion entre les artistes qui chantent que «ça va bien aller» et les nombreux Québécois qui ont recours aux banques alimentaires. «J'aime pas qu'on se fasse croire que ça va bien quand ça ne va pas bien.»

C'est un Guy Laliberté barbu, au look aventurier, qui s'est présenté sur le plateau, une invitation négociée l'après-midi même. L'invité surprise venait annoncer officiellement vouloir racheter le Cirque du Soleil avec un groupe d'investisseurs. «Le Cirque m'a tellement donné, que de voir la situation dans laquelle il est, si je peux aider, on va être là», affirme le cofondateur de l'institution. «On a un bon plan, on pense qu'on est capable de ramener le feu sacré là-dedans», poursuit Guy Laliberté, qui ne regrette aucunement d'avoir vendu le Cirque. L'homme d'affaires et créateur, qui s'est contenté de hausser les épaules au sujet des intentions de Pierre Karl Péladeau, affirme que la transaction pourrait se faire avec ou sans une aide gouvernementale. Le processus de vente de ses actions du Cirque a été entrepris l'automne dernier, bien avant les rumeurs de pandémie, s'est-il défendu avant de quitter le plateau pour remplir son rôle de DJ.

La ministre de la Santé et des Services sociaux, Danielle McCann, veut dès maintenant mettre l'accent sur le maintien des aînés à domicile. «On est en deuil au Québec», dit-elle à propos de la situation tragique dans les CHSLD depuis le début de la pandémie. La ministre a souligné les ratés de la réforme Barrette, tant sur la communication dans le milieu de la santé que la pénurie de personnel. «Il n'y a pas de bois mort, il manque de bois», affirme-t-elle. Pour rattraper les retards importants des opérations dans la région de Montréal, la ministre compte recourir aux cliniques privées ou d'envoyer des patients à l'extérieur de la métropole. «On a fait en deux mois ce que normalement ça nous aurait pris deux ans à faire.» «Sentez-vous surtout pas obligée de faire une deuxième saison», a badiné Dany Turcotte sur les conférences de presse de 13h.

Habituée de l'émission, Chantal Hébert s'étonne particulièrement d'une chose durant cette pandémie: «c'est le plus grand moment d'harmonie entre le fédéral et le provincial, comme on n'en a jamais vu». L'analyste politique parle d'Andrew Scheer comme «l'exemple à ne pas suivre», au point que ce sera difficile pour le futur chef de reconstruire le parti. «C'est une question de ton», croit Chantal Hébert, qui a défendu le travail de The Gazette, pourfendu par le premier ministre François Legault. Mme Hébert, dont on a souligné les 45 ans de carrière, se demande si Justin Trudeau, plutôt que de déclencher des élections, ne voudra pas aller au bout de ses quatre ans d'un mandat minoritaire avant de se choisir de se retirer.

«La normalité n'existe plus», martèle François Audet. Le directeur général de l'Observatoire canadien sur les crises et l'action humanitaire considère qu'on fait une erreur quand on parle de «retour à la normalité». «Penser pouvoir retourner là n'existe pas», dit-il, avant de rappeler qu'on devra apprendre à cohabiter avec le coronavirus. Un rapport de son organisme établit que Taiwan a adopté le meilleur modèle de déconfinement, alors que la Suède ne devrait surtout pas servir de modèle pour le Québec. «La Suède a le plus haut taux de mortalité par habitant», observe-t-il, rappelant que la stratégie de ce pays était basée sur l'immunité collective. Le Canada et le Québec se situent dans la moyenne des pays occidentaux.

Le bal MAMMOUTH ne remplacera jamais les vrais bals de finissants, mais sera un baume sur la déception des élèves de secondaire 5, croient ses animateurs Pier-Luc Funk et Sarah-Jeanne Labrosse. Fouki, Marie Mai, Julien Lacroix, Roxanne Bruneau et Math Duff ont déjà confirmé leur présence à cette soirée, qui sera diffusée à Télé-Québec le 19 juin. Sarah-Jeanne Labrosse croit que les tournages de Révolution risquent de reprendre avant les séries de fiction, jugeant le format «potentiellement plus malléable» et l'équipe «ultra motivée».

L'avocat et entrepreneur social Fabrice Vil souligne le rôle essentiel des travailleurs issus de l'immigration dans des vidéos intitulées «Je me souviendrai» et «Marchons unis». Il souhaite que cette devise modifiée devienne un mouvement, pour qu'on n'oublie pas tous les travailleurs de première ligne, la pandémie nous ayant «ramené à l'essentiel», croit-il. Une motion proposée par la députée Catherine Fournier pour régulariser la situation des demandeurs d'asile qui ont travaillé durant cette crise a été rejetée par la CAQ. «Je suis furieux, je ne suis pas juste déçu», dit-il à propos de cette motion appuyée par tous les autres partis.

Jean-François Cliche
La COVID-19 survit bien dans l’eau (mais on ne l'attrapera pas en nageant)

Science

La COVID-19 survit bien dans l’eau (mais on ne l'attrapera pas en nageant)

SCIENCE AU QUOTIDIEN / «Est-ce que le virus de la COVID-19 peut survivre dans l’eau non chlorée comme celle des lacs ? Son enveloppe «graisseuse» le fait-il flotter en surface pour lui permettre ensuite d’infecter les personnes qui profitent d’une bonne baignade ?», demande Paule Boisseau, de Québec. De son côté, Marie Morneau, elle aussi de Québec, aimerait savoir : «Quand les piscines vont rouvrir, privées comme publiques, est-ce que le fait qu’on y mette du chlore assurera la sécurité des baigneurs contre la COVID-19 ?»


De manière générale, oui, la «famille» des coronavirus (qui inclut la COVID-19, mais bien d’autres aussi, dont quatre virus bénins qui donnent le rhume) survit bien dans l’eau douce, du moment qu’elle n’est pas trop polluée. Une étude parue en 2009 dans la revue savante Food and Environmental Virology a trouvé qu’il faut environ 10 jours pour que 99,9 % des coronavirus soient éliminés dans l’eau du robinet à 23 °C, et plus de 100 jours lorsque l’eau est maintenue à 4 °C. D’autres travaux du même genre parus la même année dans Water Research ont pour leur part conclu que, dans l’eau d’un lac, il faut de 10 à 15 jours avant que 99 % des coronavirus ne meurent dans l’eau d’un lac.

Maintenant, est-ce que cela signifie que la baignade en lac ou dans les piscines publiques — si celles-ci finissent pas réouvrir — sera dangereuse ? Essentiellement, non, parce que «le virus est tellement dilué dans ces conditions-là que les risques sont infinitésimaux», répond le chercheur de l’Institut Armand-Frappier (INRS) et spécialiste des coronavirus Pierre Talbot.

Comme les autres coronavirus humains, la COVID-19 se transmet très principalement par les gouttelettes que les malades expulsent quand ils toussent, éternuent ou autre. Quand une gouttelette arrive sur la main de quelqu’un ou sur une surface solide, elle reste entièrement en place avec tous les virus qu’elle contient. Mais quand elle tombe dans l’eau, c’est une autre histoire : la gouttelette étant elle-même presque entièrement composée d’eau, elle va se mélanger à celle de la piscine ou du lac, et les virus qu’elle contient vont alors se disperser au lieu de rester tous concentrés au même endroit. Alors si un baigneur passe par là, la quantité de virus qu’il risque d’avaler a toutes les chances d’être infime, insuffisante pour provoquer la maladie.

En outre, les lacs sont de grandes étendues d’eau fréquentées par relativement peu de gens, ce qui réduit encore plus les risques. Les piscines, elles, sont bien sûr plus densément occupées, mais leur eau est chlorée et les microbes y meurent rapidement.

Cela ne signifie pas que toute contamination est impossible dans l’eau chlorée. On connaît des virus qui ont la capacité de se transmettre dans les piscines publiques, surtout lorsque l’eau n’est pas convenablement traitée. Mais en général, ce ne sont pas les coronavirus qui le font.  L’an dernier, l’International Journal of Environmental Research and Public Health a publié une revue de toutes les éclosions virales associées à des piscines publiques et documentées dans la littérature médicale depuis les années 1950. Aucune n’impliquait de coronavirus. Il s’agissait surtout de virus qui se propagent principalement par la voie oro-fécal, comme les entérovirus et les norovirus (sources très fréquentes de gastroentérites) et l’hépatite A. Seule exception : les adénovirus, qui peuvent eux aussi provoquer des gastros mais également des infections respiratoires. Cependant, les adénovirus sont connus pour être très résistants hors du corps humain, ce qui n’est pas (du tout) le cas des coronavirus.

Bref, dans les piscines publiques, c’est beaucoup plus la proximité des baigneurs entre eux (tant dans l’eau qu’à l’extérieur, dans les vestiaires, dans la file d’attente pour le plongeon, etc.) que la présence du virus dans l’eau qui peut être problématique.

Jean-Simon Gagné
Autrement dit

Jean-Simon Gagné

Autrement dit

Question éclair

Parmi les idées qui suivent, DEUX sont envisagées par la chaîne de télévision FOX afin de rendre plus intéressante la télédiffusion des matches de la Ligue nationale de football (NFL), en l’absence probable de spectateurs dans les estrades. Lesquelles?

a) L’introduction d’une mini explosion de lumière qui soulignerait les contacts les plus spectaculaires;

b) L’apparition d’un halo bleu qui entourerait le ballon lorsqu’il se trouve dans les airs;

c) L’addition de bruit de foule, pour mettre de l’ambiance;

d) L’ajout de spectateurs virtuels, pour cacher les estrades vides;

e) La multiplication des banderoles virtuelles dans les estrades, si possible avec des messages publicitaires. 

+

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Réponses : c) et d) 

Source : Sports Illustrated

Mylène Moisan
L'humour au temps du coronavirus, prise 9

Mylène Moisan

L'humour au temps du coronavirus, prise 9

CHRONIQUE / Le temps passe et l’inspiration des internautes ne s’essouffle pas, voici aujourd’hui la neuvième symphonie de blagues et de clins d’œil à ce Grand Confinement que nous vivons, pour nous faire sourire malgré tout.Et rire, pourquoi pas.

À force d’écumer les réseaux sociaux, Facebook et cie, je vois souvent une même blague passer plus d’une fois, d’où l’absence d’attribution à un auteur, qui se perd dans les méandres de la grande toile. Ce qui ne se perd pas, c’est l’étonnante capacité de l’humain de chercher un peu de lumière.

Plutôt la nécessité.

Je vous laisse sur un passage d’une de mes fables préférées, le Petit Prince de Saint-Exupéry, un sage conseil pour réussir notre déconfinement. Après être restés terrés pendant des semaines, nous devons maintenant réapprivoiser cette vie que nous tenions pour acquise, même un simple pique-nique au parc.

- Que faut-il faire? dit le Petit Prince.

- Il faut être très patient, répondit le renard. Tu t’assoiras d’abord un peu loin de moi, comme ça, dans l’herbe. Je te regarderai du coin de l’œil et tu ne diras rien. Le langage est source de malentendus. Mais, chaque jour, tu pourras t’asseoir un peu plus près... 

Même sur l’île de Gilligan, ils écoutaient le professeur, pas le millionnaire.

(traduction libre)

Brigitte Breton
Des garanties pour les infirmières

Brigitte Breton

Des garanties pour les infirmières

CHRONIQUE / Si le gouvernement Legault veut pourvoir rapidement les postes d’infirmières qu’il a créés depuis un an et demi, il devra sans doute se résoudre à établir des ratios infirmière/patients sécuritaires dans les CHSLD et les hôpitaux. Trop onéreux? Le manque de personnel nous coûte cher aussi collectivement. Encore plus lorsqu’il faut lutter contre une pandémie.

Si les infirmières et les infirmières auxiliaires avaient l’assurance de ne pas se retrouver avec un nombre trop élevé de patients, de ne pas risquer de faire des erreurs professionnelles à cause d’une surcharge ou d’heures supplémentaires de travail, elles seraient peut-être plus nombreuses à appliquer sur les postes à temps plein que le gouvernement caquiste a affiché depuis son arrivée. 

Les infirmières attendent en quelque sorte des garanties, des mesures de protection. 

Elles ne veulent pas se retrouver à faire leur job à la hâte et risquer de gaffer, vivre une dépression ou devoir devancer leur retraite parce que la tâche s’avère trop lourde et stressante.

Nancy Bédard, présidente de la Fédération interprofessionnelle de la santé du Québec (FIQ), estime que le premier ministre et son équipe auraient intérêt à envoyer un signal clair sur les ratios. «C’est un choix politique. Il faut du courage et changer de paradigme et de mode de gestion.» 

Selon elle, la qualité et la sécurité des soins doivent primer et ne plus reposer uniquement sur les épaules du personnel soignant.

Même si le premier ministre s’est dit mardi ouvert à examiner les ratios, il semble mettre beaucoup d’espoir sur une hausse du nombre de préposées aux bénéficiaires et une bonification des salaires. Plus de préposées qualifiées soulageront une partie du travail des infirmières, a-t-il affirmé. 

Est-ce vraiment le cas et est-ce aussi simple? 

«Il met le focus sur les préposées et occulte tout le reste», constate Mme Bédard qui représente des infirmières, des infirmières auxiliaires et des inhalothérapeutes. Cela témoigne, selon elle, d’une méconnaissance du terrain. 

Bien sûr, il faut plus de gens formés pour nourrir et donner des bains. Tout le monde reconnaît que les préposées doivent être mieux rémunérées et que leur travail doit être valorisé.

Mais, il faut aussi des infirmières en poste dans les CHSLD pour établir des plans d’intervention, administrer les médicaments, surveiller l’hypertension et le diabète, traiter les infections urinaires, etc.

Les syndicats d’infirmières réclament que des ratios infirmière/patients soient fixés par loi pour éviter qu’une infirmière se retrouve avec trop de patients à sa charge. 

Lors du renouvellement des conventions collectives, en 2015, le gouvernement Couillard et la FIQ avaient convenu de mener des projets pilotes pour tester la méthode appliquée notamment en Californie.

Il a fallu le témoignage de l’infirmière Émilie Ricard sur Facebook pour que le ministre Gaétan Barrette lance enfin les travaux en 2018. Le dernier projet pilote a pris fin en décembre. 

La FIQ rapporte que les projets sont positifs tant pour le personnel que les malades. Le projet mené à l’unité de médecine de l’Hôtel-Dieu de Lévis aurait permis par exemple de réduire de 42 % le nombre de réadmissions dans les 30 jours. 

Ailleurs, l’ajout de personnel lié au projet ratio aurait motivé les troupes, augmenté la satisfaction au travail, réduit l’absentéisme, repoussé les retraites, et diminué l’anxiété des patients, de même que l’usage de médicaments et les chutes.

Le ministère de la Santé et des Services sociaux ne peut pour sa part nous livrer son appréciation. «Les bilans sont actuellement en analyse au MSSS. Le MSSS fera ensuite part de ses conclusions à la ministre et en informera la FIQ et la FSQ-CSQ», a répondu mercredi le service de communications par courriel. 

Dans un document, la FIQ indique que des employeurs ayant participé aux projets pilotes ont été invités par le comité patronal de négociations à ne pas se prononcer sur la pertinence et la faisabilité des ratios.

Lors d’une conférence de presse, le premier ministre Legault a cette semaine évoqué les coûts reliés à la fixation de ratios. Il a signalé que l’ancien ministre de la Santé, Gaétan Barrette, avait évalué le coût à 1,2 milliard $ il y a cinq ans.

Évidemment, il y a un coût à augmenter le nombre d’infirmières et d’infirmières auxiliaires le jour, le soir et la nuit. Dans les CHSLD, il en faudrait de 35 à 40 % de plus. Dans le cadre d’un projet pilote, l’infirmière de nuit d’un tel établissement avait entre 37 et 44 patients, et non plus entre 76 et 96.

La FIQ reconnaît qu’il y a un effort budgétaire à faire et propose d’étaler l’implantation des nouveaux ratios sur trois ans. «Oui, il faut décaisser. Mais si le gouvernement ne met pas ces millions en santé, il les donnera à des entreprises, à Bombardier.»

Nancy Bédard signale que «la non-qualité des soins coûte cher». Des erreurs de médicaments, des plaies de lit, des chutes de patients, des accidents de travail, des hospitalisations prolongées, des heures supplémentaires, des congés de maladie longue durée, des patients qui perdent trop rapidement leur mobilité et leurs capacités cognitives, le recours à des agences privées de placement, ça exige aussi beaucoup de fonds publics. 

Les ratios entraînent de nouvelles dépenses, mais ils représentent aussi des économies à d’autres postes budgétaires.

La pandémie nous révèle que les conséquences d’un manque de personnel dans les établissements de santé peuvent être énormes, tant au plan humain qu’économique. Évitons de revivre le même cauchemar.

Mylène Moisan
Enfants désœuvrés, parents dépassés

Mylène Moisan

Enfants désœuvrés, parents dépassés

CHRONIQUE / Sébastien Verret a mis un message le 5 mai dans la section COVID de Facebook, un message tout simple, il cherchait un tuteur pour son gars de 11 ans.

L’école à la maison, ce n’est pas de la tarte.

Sébastien s’est dit qu’un tuteur arriverait mieux à instaurer une routine, à expliquer la matière, à s’assurer qu’elle soit comprise. «Comme parent, c’est parfois difficile d’avoir tous les rôles, de les garder motivés», m’explique-t-il, assis à deux mètres de moi sur sa galerie, sous le soleil.

Son gars aurait aimé retourner à l’école, mais Sébastien a un cancer des ganglions, vaut mieux ne pas prendre de risques.

Sébastien a reçu des offres de tuteurs, il a reçu aussi des messages auxquels il ne s’attendait pas. «J’ai créé un monstre, j’ai reçu une trentaine de messages de parents qui disaient qu’eux aussi, ils ne savent pas quoi faire. Il y avait beaucoup de désespoir, des parents qui étaient inquiets pour leur enfant.»

Au secondaire surtout, l’option de retourner en classe n’existant pas.

Ni au primaire, à Montréal.

Des parents lui disaient qu’ils avaient cherché de l’aide, mais qu’ils n’ont rien trouvé. «Il y avait un père de Sherbrooke qui a un fils Asperger qui s’emmerde, qui perd ses acquis, il ne savait pas vers qui se tourner. Il y avait aussi une mère, son enfant a reçu six blocs de travaux d’un coup, il a paniqué.»

Il y en a plein d’autres comme ça.

Sébastien a lu et relu tous les messages, il s’est dit qu’il devait faire quelque chose. «C’était le jeudi, je débattais avec moi-même… et le vendredi c’était clair, je ne pouvais pas laisser ça aller comme ça. À 16h15 le vendredi, on a acheté un nom de domaine et une ligne de téléphone.»

Le site est www.apprends-moi.org.

Quand il dit «on», Sébastien parle des gens et des partenaires d’affaires qu’il connaît, qu’il a contactés le vendredi, qui ont embarqué dans son projet. Tout le monde s’est relevé les manches et, en une seule journée, l’idée de Sébastien était devenue réalité. Il restait à lui donner forme.

Le but est simple, faire de vraies classes virtuelles de cinq élèves, avec des «rencontres» quotidiennes. «J’ai calqué le modèle de Portage de l’aide par les pairs. Au début de la rencontre, les 15 premières minutes, le moniteur prend des nouvelles de chaque élève pour savoir comment ça se passe. S’il voit qu’il y a un problème, il peut lever un flag.» Des procédures sont même prévues s’il fallait intervenir rapidement, s’il fallait se rendre dans une maison. «Dans le contrat, on explique qu’il y a un service, qu’il y a des mesures pour pouvoir agir, au besoin.»

Le reste de la rencontre sera évidemment consacré à l’apprentissage des matières selon les «blocs de travaux» qui ont besoin de plus d’accompagnement. Ou d’encadrement. Le ministre de l’Éducation, Jean-François Roberge, a promis que tous les élèves qui ne sont pas retournés à l’école devaient avoir un titulaire attitré, mais la réalité est à géométrie variable : certains profs sont très actifs alors que d’autres se limitent au minimum, comme l’envoi d’un courriel par semaine pour dire ce qu’il y a à faire.

Et l’enfant doit se débrouiller avec ça.

Le parent aussi.

La plateforme de Sébastien est conçue pour les élèves à partir de la 3e année jusqu’au milieu du secondaire, il a déjà trouvé des moniteurs prêts à prendre une classe, entre autres un prof retraité qui a encore le goût d’enseigner, «mais pas dans une école». Ça en dit long sur les conditions de travail.

Les moniteurs seront évidemment payés, d’où les tarifs qui sont demandés. Pas de subvention, le service doit se financer. Sébastien a aussi acheté une plateforme déjà adaptée à l’enseignement, Didacti, où on trouve déjà des outils pour certaines clientèles comme les autistes, avec des pictogrammes.

Sébastien a aussi eu un sacré coup de main d’un ami de son autre gars, 17 ans, passionné de programmation. Il a tout codé. «Il s’est donné corps et âme là-dedans. On travaillait ensemble chacun devant son écran jusqu’à 2h, 3h du matin.» 

Ils ont tout fait ça en deux semaines.

Et là, tout est prêt. 

Tant qu’à y être, Sébastien a aussi pensé offrir des camps d’été virtuels avec des rencontres de deux heures par jour avec des projets en robotique, en programmation, peut-être des courts métrages. «Par exemples, on peut faire livrer un robot en morceaux chez un jeune et le but du camp est de le monter, étape par étape.»

Un prétexte pour lui changer les idées. Surtout en ces temps de pandémie et de distanciation sociale, qui sape le moral des ados.

«Le but de tout ça, c’est d’aider les jeunes à socialiser, à se réaliser. C’est surtout les ados, ces enfants-là sont oubliés. Dans certains cas, ça va les aider à sortir de leur mutisme, d’avoir un peu plus de joie dans leur vie. C’est une solution pour les aider à trouver une passion, à faire des activités.»

Et dire qu’il voulait juste un tuteur pour son fils…

Marc Allard
Comment prévenir les Tanguy

Nous, les humains

Comment prévenir les Tanguy

CHRONIQUE / J’ai le bonheur de vous annoncer que j’ai réduit des deux tiers ma charge de travail parentale dans la cuisine. Le matin et le midi, j’ai cessé de préparer les repas de mes enfants. Maintenant, la règle, c’est : «débrouillez-vous».

Au début de l’année, ce n’était pas comme ça. Ma blonde et moi, on préparait les déjeuners le matin, puis les boîtes à lunch, pendant que nos filles de 7 et 9 ans se remplissaient le bedon, échappant quelques bâillements entre deux bouchées de gruau.

Quand elles venaient dîner à la maison le midi, même scénario : les parents préparaient la bouffe pendant que les enfants attendaient de se faire servir.

Mais quand les écoles ont fermé à la mi-mars et que nos filles sont revenues à temps plein à la maison, je me suis dit que c’était une belle occasion d’alléger le fardeau parental. Soudainement, les enfants avaient le temps en masse d’apprendre à se débrouiller dans la cuisine. Et papa pouvait faire autre chose pendant ce temps-là, comme lire le journal.

Ç’a l’air insensible comme ça, mais c’est pour leur bien. Après tout, un de nos objectifs les plus importants comment parent est d’élever des enfants qui deviendront plus tard des adultes indépendants et autonomes.

Ça ne veut pas dire qu’on empiète sur leur «vie d’enfant» ou qu’on les empêche de jouer. Il y a de la place pour les Lego et la vaisselle, pour Fortnite et le lavage.

Mais avec la course contre la montre quotidienne, c’est tentant de faire les choses à leur place. C’est plus rapide quand maman et papa vident le lave-vaisselle, font la liste d’épicerie, sortent les poubelles, arrosent les plantes, nourrissent le chat, rangent les vêtements propres, passent l’aspirateur, nettoient les salles de bain, etc.

Sauf que plus on procrastine sur la responsabilisation, plus on tolère longtemps l’inutilité des enfants dans la maison. Et plus tard, nos rejetons traîneront leur inutilité partout où ils déménageront. À moins, bien sûr, qu’ils décident de rester chez leurs parents jusqu’à la trentaine, beaucoup trop confortables pour décoller.

En cette période covidienne, où les enfants et les ados passent beaucoup de temps à la maison, c’est l’occasion idéale d’accélérer la prévention des Tanguy.

Mais comment développer leur autonomie? Pour les tâches ménagères, du moins, le meilleur guide que j’ai trouvé est un organigramme très simple de Daniel T. Willingham, un professeur de psychologie cognitive à l’Université de Virginie, spécialiste renommé de l’apprentissage.

Voici ses suggestions, dans l’ordre : A) Si l’enfant (ou l’ado) peut faire la tâche tout seul, demandez-lui de la faire. B) S’il ne peut pas, demandez-lui de la faire avec des instructions ou le minimum d’aide possible. C) S’il ne peut pas, demandez-lui d’en faire une partie. D) S’il ne peut pas, demandez-lui s’il aimerait vous observer.

Comme vous le constatez, c’est une approche graduelle. On ne peut pas lâcher nos oisillons dans le vide tout d’un coup. Mes filles cuisinent avec nous depuis qu’elles sont toutes petites. Et j’ai jugé qu’elles étaient bien capables de préparer leur déjeuner et leur dîner en solo.

À ma grande surprise, elles n’ont pas protesté. J’ai même réalisé à quel point j’avais sous-estimé leur potentiel. Dès l’amorce du «débrouille-toi», mon aînée s’est préparé du pain doré sans aucune aide un matin. Elle était fière et m’a fait un sourire en coin : qu’est-ce que tu attendais pour me laisser faire?

Bien sûr, je ne suis jamais loin. J’interviens si mes filles chauffent trop leur poêle ou si elles tiennent mal leur couteau pour couper les fruits. Mais si ce n’est pas trop compliqué ou périlleux, je leur laisse le maximum de latitude possible dans la cuisine. Je retire progressivement l’échafaudage. Et, à un moment, elles n’ont plus besoin de papa ou de maman.

Évidemment, la préparation des repas n’est qu’une partie de la longue liste de tâches que mes filles auront à apprendre en route vers la vie adulte. Mais chaque fois qu’elles en cochent une nouvelle, je me dis qu’elles s’éloignent un peu plus de Tanguy.

Richard Therrien
Arrêter d’avoir peur

Richard Therrien

Arrêter d’avoir peur

CHRONIQUE / «Il faut foncer, trouver des solutions et arrêter d’avoir peur.» Au téléphone, la réalisatrice québécoise Marie-Pascale Laurencelle, qui s’est installée en France il y a cinq ans, me tient ce discours beaucoup plus rassurant que ce qu’on entend ces jours-ci au Québec. Là-bas, les tournages des séries télévisées ont repris de plus belle, et tout semble bien aller.

«Ça va beaucoup mieux que ce que je croyais. J’appréhendais que ce soit l’enfer, qu’on soit dans les mesures de sécurité plus que dans le travail et ce n’est pas le cas. Tout s’est mis en place assez bien», affirme avec une voix sereine et enjouée la réalisatrice, qui a notamment travaillé sur plusieurs séries jeunesse au Québec comme Tactik, Subito texto, Les Argonautes, de même que des documentaires. Le 13 mai dernier, deux jours à peine après le début du déconfinement en France, elle reprenait le tournage du populaire feuilleton Les mystères de l’amour, diffusé sur TF1 et TMC.

Jean-Marc Salvet
La souveraineté? C’est-à-dire?

Jean-Marc Salvet

La souveraineté? C’est-à-dire?

CHRONIQUE / La question du titre est un peu une boutade. On sait très bien ce qu’est l’indépendance ou la souveraineté d’une nation. En fait, on croit le savoir. Mais, au fond, cet état de fait existe à géométrie variable.

Il a beaucoup été question cette semaine dans les médias des 40 ans du référendum de 1980. On y a fait l’analyse de la défaite du camp du Oui; ou de la victoire du camp du Non — selon le point de vue que chacun veut bien adopter.

Depuis longtemps, cependant, chaque fois qu’il est question de ce projet politique porté depuis le début de son histoire par le Parti québécois, on peut s’étonner de constater à quel point il est bien peu défini.

Certes, de très nombreux indépendantistes argueraient qu’il est au contraire parfaitement défini, puisque l’on sait qu’il s’agit pour une nation de pouvoir voter toutes ses lois et de signer les traités internationaux qu’elle veut...

Comment alors expliquer que d’aussi nombreux péquistes aient sursauté en 2014 lorsque Pauline Marois a dit qu’un Québec indépendant conserverait le dollar canadien et qu’aucune frontière ne le séparerait du reste du Canada?

Mais, au fond, comment s’étonner de leur étonnement? Ces questions sont sans cesse éludées par le Parti québécois.

Un parallèle avant de poursuivre : à notre époque, les programmes que les partis politiques présentent en campagne électorale sont précis et définis. Ils constituent des feuilles de route. Et un projet d’indépendance ne serait pas explicite? Voyons! Il y a là une incongruité.

Pour un parti, il vaut mieux avoir des réponses à ce que l’on propose que de ne pas en avoir. Il vaut mieux avancer à visière levée que de flouter les contours.

Le mot «indépendance» ne peut faire foi de tout. 

Quel type de souveraineté? Cette question est une marotte chez moi. J’y reviens souvent dans des termes identiques. C’est que je ne cesse de m’étonner que le Parti québécois laisse en plan cette interrogation.

On sait pourquoi. Les péquistes n’ont jamais vraiment partagé entre eux la même vision des choses. Et, surtout, s’avancer sur ce terrain a souvent été vu comme une prise de risque. Plus leur parti fournirait de détails, plus il donnerait de prises à ses adversaires...

Mais l’époque exige au moins qu’un parti portant un tel projet soit capable de nous dire s’il souhaite ou non une monnaie commune. C’est un chemin plus difficile, mais tellement moins incantatoire.

Après, au moins, il serait possible de discuter. Et, pour les souverainistes, ce serait une occasion de tenter de faire la pédagogie du projet qu’ils portent et de susciter et d’animer des débats, de surcroît.

Le plus difficile pour le Parti québécois n’a jamais été de réaffirmer sa foi en la souveraineté. Non plus que d’énoncer les bienfaits qui découleraient d’un Oui majoritaire lors d’un éventuel troisième référendum sur l’indépendance. Pas plus que de dresser le procès du «régime canadien». Tout ça, c’est son pain et son beurre. Il sait le faire.

Depuis au moins une génération — je le répète une énième fois —, le plus dur pour le Parti québécois a toujours été de dire aux Québécois si son projet comportait ou non l’adoption d’une monnaie québécoise; si l’armée devait être commune ou pas (avec ce qui resterait du Canada); s’il fallait créer ou pas des institutions politiques communes avec un Canada amputé du Québec (et encore moins de dire lesquelles, bien sûr). Autre question flottant dans les airs: quel type de frontières?

Sur toutes ces questions, les pages sont blanches. Y répondre serait pourtant, pour le Parti québécois, accepter de mener un long et vrai travail de reconstruction.

Y aura-t-il enfin du mouvement de ce côté? Plus tôt cette année, le Comité national des jeunes du Parti québécois a dit qu’un Québec indépendant devrait avoir la «piastre québécoise» comme monnaie. Mais les jeunes péquistes n’ont pas précisé si, dans leur esprit, elle devait être adossée au dollar canadien (si bien sûr cette devise voyait le jour un jour lointain, après un éventuel troisième référendum qui donnerait la victoire au Oui. Il y a quand même loin de la coupe aux lèvres).

Du mouvement? À la Commission politique du Parti québécois, on confie avoir la volonté de creuser des questions comme celles soulevées dans ce texte.

Quarante ans après le premier référendum lancé par ce parti, ce ne serait que normal.

Mylène Moisan
Préposée <em>superstar</em>

Chronique

Préposée superstar

CHRONIQUE / Jacques Potvin a travaillé plus de 50 ans auprès des personnes âgées comme psychogériatre, il a passé beaucoup de temps en CHSLD, même jusque dans les dernières années.

Et là, comme tout le monde, il voit ce qui se passe.

Je vous avais parlé en 2015 de ses réflexions sur la surmédication en CHSLD et deux ans plus tard, alors qu’il venait tout juste de prendre sa retraite, du fait que le système manquait cruellement d’empathie. Il plaidait pour plus d’humanité, pour moins de procédures, afin d’adoucir les derniers miles.

Il parlait de confort, de bien-être.

Jacques Potvin n’a pas cessé depuis de réfléchir à cette question, il y a consacré toute sa vie, ça ne s’arrêtera pas maintenant, à 92 ans. Il m’a envoyé ses réflexions, presque l’aboutissement de sa pensée, la suite logique du moins. Le titre qui coiffe son texte a le mérite d’être clair, «nos ainés malades crient au secours».

Et ils crient en silence.

Je lui ai parlé au téléphone pour en discuter de vive voix, je m’attendais à une charge à fond de train contre les CHSLD. Bien au contraire. «Nous avons un bon système, qui est disponible partout dans la province, pour tous ceux qui en ont besoin. Il faut garder tout de ce système.»

Mais il faut reconnaître une chose. «C’est la préposée qui est le pilier du CHSLD, c’est elle qui est la plus importante, elle est là tous les jours, toutes les heures, elle fait ce que maman faisait, prendre soin.» C’est elle qui est la mieux placée pour «traiter l’humain, plutôt que la maladie».

Ça devrait être le slogan des CHSLD.

Ce n’est donc pas seulement le salaire qui est à revoir. «Ce n’est pas 50 $ de plus par jour qui va faire la différence, il va falloir que les préposées aiment leur travail. Elles doivent être considérées comme les soignantes les plus importantes du CHSLD», plus que le médecin, plus que l’infirmière. 

Personne ne connaît les résidents mieux qu’elles.

C’est ni plus ni moins une révolution qu’il propose, les préposées au centre et les autres autour. Parce que, contrairement à l’hôpital, personne ne sort guéri d’un CHSLD. «Puisque la ou les maladies vont évoluer, inexorablement vers la mort, au cours des mois ou des années, nous sommes donc en situation de soins palliatifs à plus ou moins longue échéance. Et comme il n’y a pas de traitement curatif, les soins à combler sont de la catégorie des besoins primaires», écrit M. Potvin.

Les spécialistes de ces soins, ce sont les préposées.

Et quand il est question de soins, on ne parle pas juste de changer des couches et de courir les cloches, ni de nourrir des malades à la chaîne en regardant sa montre, on parle de contacts humains, d’avoir le temps d’écouter le monsieur du 2e raconter encore une fois son enterrement de vie de garçon. 

Plusieurs y arrivent déjà, les avis de décès sont remplis de bons mots pour le personnel. Dans l’état du réseau, c’est un véritable tour de force.

Ça devrait aller de soi.

Mais la hiérarchie «traditionnelle» a la couenne dure, on l’a vu il y a un mois quand le premier ministre François Legault a appelé les médecins en renfort dans les CHSLD de la région de Montréal, alors qu’il manquait environ 2000 employés, dont beaucoup de préposés aux bénéficiaires.

Je ne sais pas pour vous, mais j’ai accroché quand il a dit : «Je ne veux pas insulter les médecins, mais ce que je demande aux médecins, c’est de venir aider dans les CHSLD. Je comprends qu’il ne manque pas de médecins, mais ils peuvent venir aider à faire du travail d’infirmières, puis on peut peut-être demander aux infirmières de faire le travail de préposés. […] Ce qu’on demande, c’est d’aider les infirmières, qui vont pouvoir aider les préposés, qui vont pouvoir aider à s’assurer que tout est propre, puis que tout est bien nettoyé.»

Donc, le médecin tasse l’infirmière qui tasse la préposée aux bénéficiaires qui devient préposée à l’entretien ménager.

Et on s’étonne qu’elles ne se sentent pas valorisées.

François Legault a promis de revoir leur rémunération dès que possible, arguant que si les salaires sont meilleurs, les préposées seront plus nombreuses et que leur travail s’en trouvera plus agréable. Mais apprécier le travail de quelqu’un n’est pas seulement y mettre un prix, c’est en reconnaître la valeur.

Et si on essayait ça?

Brigitte Breton
La peur des touristes

Chronique

La peur des touristes

CHRONIQUE / Antiquaire et galeriste à Sainte-Famille, Denis Lavallée souhaite que l’île d’Orléans s’ouvre avec coeur et sans peur aux touristes et aux vacanciers. «Il faut éviter de tomber dans la paranoïa».

Malgré le coronavirus, avec le retour du beau temps, les Québécois pensent escapades et vacances. Or, dans certaines régions du Québec, des citoyens se montrent un peu moins accueillants qu’avant. Ils sont réticents à partager leur coin de pays et de paradis.

Avant, ils pouvaient se sentir envahis par les touristes. Aujourd’hui, certains se sentent carrément menacés. Ils préconisent une quarantaine pour ceux qui reviennent à leur chalet ou leur résidence secondaire. Ils craignent pour leur santé, voire leur vie. 

Denis Lavallée observe depuis quelques semaines cette réaction à l’île d’Orléans. 

Certains habitants ne prisent pas que des gens de Québec débarquent sur l’île pour prendre l’air, changer de décor et prendre une photo.

Avec l’été, ils risquent d’être encore plus nombreux à traverser le pont et de venir plus loin que de la capitale. Qui sait, peut-être de la région de Montréal, épicentre de la pandémie.

Dans un courriel, M. Lavallée disait récemment qu’il espérait que l’île d’Orléans demeure ouverte et accueillante pour les Montréalais. Que la solidarité l’emporte sur la peur. 

«Il y aura un été touristique au Québec», a affirmé la ministre du Tourisme, Caroline Proulx. 

Mais dans quelle ambiance? Le déconfinement et la levée des barrages routiers ne font pas l’affaire de tous. Le virus rôde, et forcément, la peur aussi.

Or, ceux qui voudront bouder les «touristes» de la grande région de Montréal auront fort à faire. Selon l’Alliance de l’industrie touristique du Québec, celle-ci fournit entre 50 et 60 % du volume touristique de plusieurs régions. 

Voyant un clivage se dessiner entre Montréal et les régions, la présidente par intérim de l’Union des municipalités du Québec, Suzanne Roy, a jugé pertinent la semaine dernière de faire adopter une politique de solidarité par le conseil d’administration de l’organisation. 

«Les régions ne sont pas dos à dos, elles sont coude à coude, unies et interdépendantes sur tous les plans. C’est ensemble que nous reviendrons à la normale», soutient Mme Roy.

L’interdépendance régionale est notamment nécessaire cette année pour sauver, autant que faire se peut, la saison touristique.

Faute de pouvoir partir en Europe, en Asie, en Amérique latine et même aux États-Unis puisque la frontière est fermée jusqu’au 21 juin et que le premier ministre François Legault voudrait bien qu’elle le reste aussi en juillet, les Québécois vont-ils choisir de se déplacer à travers le Québec -s’ils peuvent bien sûr s’y loger, s’y restaurer, s’y distraire- et compenser ainsi l’absence des touristes étrangers? 

Si les infrastructures d’accueil sont disponibles, encore faut-il que les touristes québécois se sentent bienvenus.

L’UMQ a beau prôner la solidarité et le coude à coude, des élus se retrouvent pour leur part pris en sandwich entre des citoyens craintifs qui ne veulent pas que la COVID-19 débarque chez eux et embourbe leur hôpital, et d’autres qui désirent que l’industrie touristique tourne cet été au profit de l’économie locale.

Pas à pas, en déconfinant graduellement, en suivant les consignes de la santé publique et en faisant de la pédagogie, l’UMQ croit que les intérêts de chacun peuvent être conciliés.

La devise de l’île d’Orléans est «J’accueille et je nourris», rappelle de son côté Denis Lavallée qui habite la maison Morisset (1678), aussi appelée La Brimbale. 

Il a rouvert les portes de sa boutique le 4 mai et affiché une pancarte de bienvenue. «Je ne suis pas dans l’essentiel. Plutôt dans les produits de luxe ou agréables». Il dit s’être inspiré des bonnes expériences de magasinage vécues depuis le début de la crise pour établir les règles qui s’appliquent chez lui.

M. Lavallée est confiant. Il croit que les commerçants sont capables de respecter des consignes de distanciation et d’hygiène, d’accueillir les visiteurs avec sourire, bonne humeur, et d’avoir ainsi une bonne saison touristique malgré tout.

Si les visiteurs se montrent eux aussi respectueux et responsables, ça peut en effet bien aller.

François Bourque
Quand la ville s’ennuie

Chronique

Quand la ville s’ennuie

CHRONIQUE / La ville, grande ou petite, est par définition le lieu où les citoyens se rassemblent. Pour y vivre, y travailler, se divertir, socialiser, consommer. Il est dans la nature de la ville de favoriser les échanges.

Priver une ville de «ses» rassemblements, c’est la priver de son sens, de sa raison d’être et la condamner à l’ennui.

«Les règles de distanciation sociale vont tuer les villes», ont confié des experts interrogés il y a quelques jours par le quotidien anglais The Guardian.

Le mot est un peu fort, provocateur même, mais si la distanciation devait devenir la règle permanente, les villes y perdraient leur âme.  

À ce jour, Québec semble s’en être plutôt bien accommodée, si on en croit un sondage Léger mené à la fin avril pour l’administration Labeaume.

Notre «indice de bonheur» aurait à peine fléchi avec une cote de 7.2 sur 10 au lieu du 7.5 habituel. 

Il y a bien quelques nuances. Il y aurait un petit peu moins de bonheur chez les 35-54 ans que chez les 75 ans et plus; un peu moins chez les personnes seules que chez celles vivant en couple; un peu moins chez les personnes ayant un revenu limité que chez celles ayant un revenu supérieur à 75 000 $.

Mais grosso modo, il n’y pas d’écarts significatifs. «Le moral est bon», en a conclu le maire Labeaume. 

Le résultat aurait peut-être été différent si Léger avait sondé les ados, mais l’enquête s’est limitée aux adultes qui votent et paient un loyer ou des taxes municipales.       

Il est possible que les gens de Québec soient «assez philosophes» et aient «l’acceptation tranquille», pour reprendre les mots du maire.  

À LIRE AUSSI: La vie est bonne à Québec, malgré la pandémie

Je ferais aussi l’hypothèse que si on n’a pas trop souffert du confinement, c’est parce que les mois de mars et avril sont ceux où on s’ennuie de toute façon. 

Ce sont les mois où la ville est la plus laide et la plus sale (elle l’est encore incidemment). La température y est instable (lire souvent froide) et le paysage sans couleur, plus tout à fait blanc et pas encore vert. Un gris déprimé. 

Ce sont aussi les mois où le calendrier événementiel extérieur est le plus dégarni. Surtout si on les prive du défilé de la St-Patrick. Ce sont les mois où chaque année, on tue le temps. 

Être forcé au confinement dans ce contexte est moins exigeant. La lassitude et l’appel du beau temps viennent cependant de changer la donne. Cela nous renvoie à nos contradictions.     

Le sondage mené auprès de 1200 internautes entre le 23 et le 29 avril, indique que 80 % des répondants disaient éviter les endroits publics (parcs, commerces). Et lorsqu’ils se trouvent dans un lieu public, 94 % disaient chercher à s’éloigner des autres.

Cette crainte risque se prolonger au-delà de la période de confinement, suggère le sondage. 

Ça n’a pas beaucoup paru en fin de semaine dernière sur les plaines, la promenade de Champlain, les parcs de quartiers et les rues commerciales. 

Ceux qui fréquentent quand même les espaces publics ont dit à 80 % s’y sentir «insécures» et 67 % le seraient s’ils assistaient à des spectacles ou autres grands événements, etc.

La crainte vient de la perception que les espaces publics ne permettent pas la distanciation physique, qu’on n’y trouve pas un niveau de propreté adéquat et que les citoyens ne respectent pas la consigne du 2 mètres. Cette perception est en partie fondée.  

Avec pour résultat que ce qui faisait le plaisir (et la finalité) de la ville est devenu source de méfiance. 

Ce n’état pas précisé dans le sondage, mais on sent les mêmes craintes à l’endroit des restaurants, bars, cinémas, salles de spectacles, équipements communautaires, marchés publics, commerces, etc. Sans parler du transport en commun.

La question est combien de temps faudra-t-il pour restaurer la confiance? Des mois, des années? Et avec quels dommages permanents sur «l’idéal» de la ville.   

***

L’administration Labeaume a fait le choix d’essayer de «créer de l’espace» pour les citoyens et les commerçants. 

Elle vient de rendre piétonnes certaines rues commerciales les fins de semaine et d’autres pourraient s’ajouter. On ouvre maintenant la porte à des terrasses plus larges pour espacer les clients des restaurateurs.

Il commence par ailleurs à y avoir de la congestion sur les pistes cyclables où il manque par endroit de place pour une cohabitation sécuritaire avec les piétons. La ville dit vouloir s’en occuper. 

En d’autres mots, on va chercher des moyens d’agrandir la ville par en-dedans. Y faire plus de place aux piétons, aux déplacements actifs et à la vie en ville. J’aime l’idée. 

Ça ne compense pas pour tous les effets négatifs du confinement, mais la pandémie aura eu cet effet utile de provoquer des expériences nouvelles auxquelles on prendra peut-être goût.