Chronique

En direct des îles: sais-tu brocher?

CHRONIQUE / Ça tricotait depuis une bonne «traille» déjà quand Adrienne s’est pointée, du haut de ses 94 ans, elle a vu que j’avais les mains vides. «Sais-tu brocher?»

Je lui ai répondu, sachant que j’allais la décevoir un peu, «j’ai déjà broché, je ne broche plus». Le tricot fait partie de mes souvenirs d’enfance, j’ai déjà «broché» des vêtements pour mes Barbie.

C’est ma mère qui m’a appris.

J’étais assise à côté de Fabienne, 81 ans, qui «brochait» sur un méchant temps, elle se faisait aller les broches en un mouvement régulier, la laine valsant entre ses doigts. Un point régulier, des mailles tout à l’endroit, elle aurait pu suivre le patron des pochettes de lavande les yeux fermés.

Adrienne est passée faire son tour même si elle ne tricote plus, une vilaine fracture au poignet droit l’empêche de manier la broche. N’empêche, dans le vent froid et le crachin de ce début d’après-midi, elle est venue faire son tour, pour soutenir le moral de la petite troupe de tricoteuses.

Et pour partager ses souvenirs du temps où il n’y avait pas de magasins aux îles, quand l’archipel était littéralement coupé du reste du monde. «Dans ce temps-là, je brochais toute, toute, toute. Je brochais les mitaines, les bas, le linge. Je faisais même des sous-vêtements brochés!»

Bonjour le confort.

C’était l’époque où les Madelinots ne pouvaient compter que sur eux-mêmes pour subvenir à leurs besoins, ils ont d’ailleurs cultivé la terre jusque dans les années 1950, lors des premiers approvisionnements venus de l’extérieur. Depuis, il pousse sur les terres arables des maisons plutôt que des légumes.

Il y en avait 1863 en 1981, 5504 en 2008.

Et ça pousse encore.

Adrienne et Fabienne ont vu leurs îles changer, elles ne vivent pas dans le passé, elles en perpétuent les traditions. Elles font partie des Fermières de Bassin, sur l’île du Havre-Aubert, un des plus beaux endroits de l’archipel. Quand on suit le chemin qui longe les caps, on fait le «tour du canyon».

Je les ai rencontrées au quatrième Tricothon des îles, un rendez-vous sans prétention organisé sur la Grave, classé site patrimonial en 1983, là où les premiers Madelinots se sont établis après l’ouverture, en 1765, d’un tout premier poste de pêche et de chasse aux morses.

Les morses ont depuis disparu.

Le Tricothon est né sur le banc de parc à côté de la charmante boutique Le Portique, la propriétaire Emmanuelle Doyon jasait avec le gars à côté d’elle, elle cherchait une cause à aider. Le gars, c’était Hugues Poirier, chef de l’unité psychiatrique aux îles, Emmanuelle venait de trouver sa cause.

Et c’est comme ça depuis quatre ans, les gens qui le veulent passent quelques heures à «brocher» à côté de la boutique d’Emmanuelle, on vend la production à la fin de la journée, où on procède aussi au tirage d’un prix.

Et où on jase.

Pour Hugues, le Tricothon est plus qu’une activité de financement, c’est une occasion de faire tomber les préjugés. Il y a parmi les tricoteurs des patients — Hugues préfère parler de personnes ayant eu un vécu expérientiel en santé mentale — qui se fondent aux autres, qui tricotent simplement.

Comme dans le groupe de marche, où ils sont des marcheurs.

Si les îles ne font pas exception du reste de la province pour les listes d’attente en santé mentale, on a décidé ici de faire les choses autrement, en misant sur la psychiatrie citoyenne, où la communauté est un prolongement de l’hôpital, un terrain d’atterrissage après une période de turbulence.

Et ça marche.

«On a commencé ça il y a quatre ou cinq ans. On part de ce que la personne souhaite, pas de ce que le ministère dit. On demande aux gens «as-tu un rêve?» et on part de ça, et les projets sont portés par l’administration, par la famille, par la communauté. Si t’as rocké une période dans ta vie, on va te porter pour que tu retrouves ta dignité, pour que tu lèves la tête. Soigner quelqu’un, ce n’est pas juste dans le bureau du psychiatre, c’est pas juste avec des médicaments.»

Il faut aussi deux choses, «se sentir utile, être aimé».

Hugues m’a raconté l’histoire de cet homme, qui avait abdiqué. «C’était pour notre souper spaghetti, je lui avais demandé s’il voulait venir aider pour le service. Il m’avait répondu “tu sais, moi, je ne travaillerai plus”. J’ai insisté, il est venu et il l’a fait. Après, il m’a dit “je vais pouvoir retravailler”…»

Il aurait pu dire revivre.

chronique

L'été entre deux maternelles

CHRONIQUE / Que feront l’été prochain les enfants de 4 ans qui auront fréquenté la maternelle? Si les camps de jour des municipalités ne sont pas prêts à les accueillir, le congé scolaire estival risque d’être un casse-tête pour bien des parents et des grands-parents.

Les parents de jeunes enfants ont intérêt à s’assurer que Québec et les municipalités auront trouvé une façon de répondre adéquatement aux besoins des enfants qui ne sont plus inscrits à des services de garde parce qu’ils vont à l’école, mais qui sont jugés trop jeunes pour fréquenter les camps de jour des villes. 

Trois ministères travaillent sur le dossier de concert avec les municipalités : celui de la Famille, celui de l’Éducation, et celui des Affaires municipales. 

Un comité a été formé, deux rencontres ont déjà eu lieu et les travaux doivent se terminer cet automne, nous a-t-on précisé cette semaine au ministère de la Famille. 

À l’Union des municipalités du Québec (UMQ), un porte-parole nous indique pour sa part que les préoccupations soulevées par l’organisation en commission parlementaire, en juin, jouissent d’une bonne écoute.

Et pour cause.

L’UMQ a mis en évidence une difficulté qu’entraîne l’implantation de la maternelle 4 ans : la possible découverture des services de garde pour les enfants de 4 ans durant la période estivale. C’est, selon elle, l’angle mort du projet de loi 5 du gouvernement Legault sur les maternelles 4 ans.

La très grande majorité des municipalités accueillent les jeunes dans leur camp de jour à partir de 5 ans, voire 6 ans. 

Déjà, elles estiment avoir du mal à répondre à la demande et à absorber les frais de cette activité. Les coûts d’inscription assumés par les parents ne représenteraient que 50 % des frais de fonctionnement.

Les services de garde des écoles ferment à la fin des classes. Si des milliers d’enfants n’ont plus accès à des garderies ni à des centres de la petite enfance (CPE), qui veillera et animera les petits de 4-5 ans en entendant les vacances de papa et maman? 

Ce ne sont pas tous les parents qui jouissent de plusieurs semaines de vacances ou qui peuvent payer la facture d’un camp de jour privé qui accueille les tout-petits.

Est-il souhaitable que les très jeunes enfants aient accès aux camps de jour municipaux? Si la réponse est oui, alors appartient-il aux municipalités de prendre seules la charge financière de ce service? Ce sont les questions posées par l’UMQ qui note que le camp de jour est de plus en plus considéré par de nombreux parents comme un service de garde essentiel, et non comme un simple service de loisir.

Pour l’UMQ, la réponse à la dernière question est non. 

Elle rappelle dans son mémoire que les municipalités n’ont aucune obligation légale d’offrir des camps de jour durant l’été. Elle évalue à 26 millions $ la facture supplémentaire à payer par les villes si les camps de jour sont ouverts aux enfants de 4 ans.

L’organisation souligne aussi que les villes doivent de plus relever le défi de l’intégration des enfants ayant des handicaps physiques ou intellectuels, des troubles de comportement ou d’apprentissage. Les ratios enfants/accompagnateur doivent être abaissés dans ces cas. La formation des jeunes animateurs doit par ailleurs être revue à la hausse.

À la Ville de Québec, le coût du programme d’accompagnement particulier se chiffre à plus de 2 millions $ par année, rapporte l’UMQ.

Celle-ci prévoit des coûts supplémentaires à l’arrivée des enfants de 4 ans, moins autonomes. Dans ce cas aussi, la formation des animateurs — qu’il faudra dénicher dans un contexte de rareté de main-d’œuvre — devra être bonifiée et les ratios ajustés pour que le camp de jour soit enrichissant et sécuritaire pour les plus petits.

La disponibilité de locaux adaptés serait également un problème pour certaines villes, dont Laval et Montréal. 

Les municipalités exposent des enjeux réels.

Bien des gens ont intérêt à surveiller leur angle mort avant l’été prochain.

Le gouvernement Legault est convaincu des bienfaits de la maternelle pour les enfants de 4 ans. Il ne ménage aucun effort pour que tous les enfants de cet âge y aient accès partout au Québec, qu’ils vivent dans un milieu défavorisé ou non.

Son souci pour le bien-être et le développement des tout-petits doit aussi se manifester pour la période estivale qui précède leur entrée à la maternelle 5 ans.

Nous, les humains

Une thérapie de fer

CHRONIQUE / Dans son atelier de forgeron, entouré de ses marteaux, de son enclume et de ses roses d’acier, le «vieux corbeau» est à l’abri des horreurs de la guerre.

En ce mardi après-midi de fine pluie, le militaire retraité à la barbe broussailleuse soude une nouvelle branche à un arbre de fer torsadé. Il s’appelle Dominic April, il a 53 ans et souffre le trouble de stress post-traumatique (TSPT ou PTSD, en anglais).
À côté de lui, son apprenti, Michael Bernier, 31 ans, vient de chauffer une tige d’acier à 1000 °C qu’il a ensuite épointée à coups de marteau pendant qu’elle avait encore la couleur de la lave. Le militaire baraqué, qui ne gaspille pas ses mots, endure lui aussi les symptômes du TSPT.
L’arbre de fer symbolise leur union contre l’adversité. «C’est une création de deux gars qui ont eu des moments difficiles dans la vie et qui s’attaquent ensemble à un projet», dit l’aîné du duo.
Dominic s’est surnommé le «vieux corbeau» parce que cet oiseau, selon certaines mythologies, aurait un pouvoir de renaissance. Pour lui, en tout cas, la ferronnerie artistique a été une renaissance.
Dans le bureau de psy, «c’est une place où j’évacue en mots», dit-il. Mais dans son atelier de forgeron, il a fait une autre partie du travail. «Ici, j’évacue en action».
Dominic en a beaucoup à évacuer. Militaire durant 27 ans, l’ancien adjudant au Royal 22e Régiment de Valcartier est sorti de l’armée en 2015, l’âme molestée. Deux ans auparavant, il avait reçu son diagnostic de TPST.
La liste de ses missions se lit comme un long voyage en territoire hostile : Bosnie (1993, 1995, 2001); Haïti (1997); Timor-Oriental (1999-2000); Afghanistan (2004). Dominic n’aime pas replonger dans ses souvenirs, encore douloureux. Mais il dit ceci : «j’ai vu des atrocités».

Chronique

Québec grandit un petit autobus à la fois

CHRONIQUE / La hausse quotidienne de la population de la grande région de Québec pourrait tenir dans un petit autobus hybride du Réseau de transport de la Capitale (RTC) et il resterait encore quelques places assises.

Tout au plus une vingtaine de «nouveaux» citoyens par jour. Quinze sur la rive nord et cinq sur la rive sud. Pas de quoi remplir un petit autobus. On est loin des affluences grouillantes des navettes articulées des gros soirs de Festival d’été.

Si on se projette dans 25 ans, la hausse quotidienne de la population de Québec pourra tenir dans une Toyota Corolla de cinq passagers, estime l’Institut de la statistique du Québec. 

Cela inclut les naissances, les nouveaux arrivants en provenance des régions de l’est et les immigrants, auxquels on devra soustraire les décès et les départs. 

Parler d’une croissance au ralenti dans un tel contexte est un pâle euphémisme. 

On parle ici d’un territoire allant de Charlevoix à Portneuf sur la rive nord et de Lotbinière à Saint-Roch-des-Aulnaies, en incluant Lévis, la Beauce et Bellechasse jusqu’à la frontière américaine.

L’économie de la région de Québec va bien mais sa démographie tourne au ralenti. 

Notre rythme de croissance est moindre que la moyenne nationale, observe la démographe Chantal Girard, de l’Institut de la statistique du Québec. 

On ne parle cependant pas d’une région extrême comme on a pu être tenté de le faire à l’époque de la grande déprime de la fin des années 1990. 

La réalité est que la région de la Capitale-Nationale n’est presque pas nommée dans le long rapport rendu public la semaine dernière, constate Mme Girard. 

Son nom n’y est pas parce qu’il n’y avait rien ou peu à en dire. Au plan statistique, Québec est devenue une région très moyenne, cela dit de façon non péjorative. 

J’ai pris le temps d’examiner les chiffres bruts annuels des arrivées et départs dans la grande région de Québec tirés du recensement 2016.

Cela permet de relativiser et nuancer les perceptions (erronées) voulant que Québec soit en pleine explosion démographique ou envahie par des migrants de la périphérie ou de l’étranger. 

Vous trouverez ces chiffres dans le tableau ci-contre. 

Je me suis aussi amusé à transposer ces données annuelles sur une base quotidienne en les divisant par 365. Cela donne une échelle humaine qui aide à saisir les mouvements démographiques.

Si les projections de l’Institut de la statistique se concrétisent, le portrait de la grande région de Québec va se transformer au cours des 25 prochaines années pour ressembler à ceci en 2041. 

On voit que le nombre de naissances ne change à peu près pas par rapport à 2016, mais que celui des décès progresse de façon significative. On y voit le signe du vieillissement accéléré de la population. 

Le point de bascule de la démographie «naturelle» arrive en 2026. Demain donc. C’est l’année où le nombre de décès dépassera celui des naissances dans la grande région de Québec. 

Les données par jour sont des moyennes. La réalité est que le nombre des naissances et des arrivées fluctue selon les jours et les saisons. 

Les naissances par exemple. Statistique Canada a noté qu’il y a au pays plus de naissances pendant les mois d’été (juillet à septembre) que pendant l’hiver (janvier à mars). 

La pointe annuelle (statistiques 2001 à 2016) est la mi-septembre avec un sommet le 24 septembre. Pour ceux d’entre vous qui s’apprêtent à faire le calcul, cela correspond à 37, 38 ou 39 semaines après le temps des Fêtes. 

Inversement, les naissances sont toujours à leur plus bas les 24, 25 et 26 décembre, suivis du Jour de l’An. 

En fait, partout où des recherches similaires ont été menées, il y a des creux marqués lors des jours fériés et grandes fêtes. Dans notre cas, les fêtes du Canada, l’Action de grâce, le jour du Souvenir, etc. 

Cela suggère que nombre d’accouchements sont planifiés/déclenchés pour tenir compte de la plus faible disponibilité du personnel d’hôpital les fins de semaine et les jours fériés. 

Les mêmes tendances ont été notées dans d’autres pays occidentaux. Je suis porté à croire que ce doit être vrai pour la région de Québec aussi.

Dans le cas des nouveaux arrivants, le rythme varie en fonctions des décisions administratives ou politiques. Un gouvernement peut décider de fermer brusquement les portes et de geler les dossiers, pour ensuite les rouvrir. 

L’arrivée de réfugiés peut fluctuer au gré des crises internationales, des choix politiques et délais administratifs du fédéral.

Une croissance de population quotidienne pouvant tenir dans un petit autobus. 

Si les statistiques étaient des personnes, cela veut dire que quelqu’un qui s’y mettrait pourrait chaque jour aller à la rencontre de chacun des nouveaux citoyens de cette ville pour lui tendre la main et lui souhaiter bienvenue. 

François Bourque

Les histoires qui traînent se salissent

CHRONIQUE / Le livre traînait dans ma bibliothèque depuis 30 ans peut-être. «Qui a tué Blanche Garneau?» Le récit-essai de Réal Bertrand (1) m’avait à l’époque fasciné.

Au bout de deux années de recherches «longues et ardues», l’auteur disait s’être retrouvé devant un «immense sentiment de vide face à des archives souvent muettes, à des refus de témoigner, à des entrevues qui font soupçonner l’expédient».

«Une vaste conspiration du silence semblait se dessiner», avait-il perçu.

Je suis retombé sur le livre l’été dernier et en voyant la date du meurtre, cent ans l'an prochain, j’ai eu l’idée d’y replonger pour vous raconter l’histoire.

Je n’avais pas mesuré dans quoi je m’embarquais.

Il y avait le livre de Bertrand, 230 pages de texte et références, mais des vérifications par mots-clés m’ont vite mené au roman Haute-Ville, Basse-Ville de Jean-Pierre Charland 2.

Le récit de 601 pages en version électronique avait déjà été publié une première fois en 1998 sous le titre Un viol sans importance.

Un roman pour documenter une histoire vraie? M. Charland explique avoir choisi le roman pour éviter les problèmes juridiques.

L’histoire qu’il raconte est cependant celle de Blanche Garneau, reconstituée à partir de documents juridiques et articles de journaux.

Charland y travaillait déjà lorsque Qui a tué Blanche Garneau? a paru en 1983. Il a choisi alors de repousser son projet.

Lorsqu’il s’y est remis, il a changé les dates, les noms et des repères géographiques. Il a aussi pris des libertés avec les faits.

Je me suis plongé dans la lecture pour constater que l’auteur avait épousé sans réserve la thèse d’un complot politique.

Le rôle de certains personnages avait été amplifié. Celui du policier interné à Saint-Michel Archange par exemple, ce qui suggérait qu’on avait voulu l’écarter de l’enquête. Dans les faits, celui-ci n’avait eu qu’un rôle marginal dans l’enquête.

Malgré la liberté que donne un roman, l’auteur n’y identifie pas de coupable. M.Charland doute que le meurtrier ait été un voyageur de passage, mais à la question : qui a tué Blanche Garneau?, il m’a répondu : «Je n’ai pas d’hypothèse».

Le document L’Affaire Blanche Garneau de Éric Veillette 3 est d’une autre nature.

Historien autodidacte passionné des histoires judiciaires controversées, M. Veillette a épluché les 4600 pages des dossiers d’enquête et de cour.

Il a lu les journaux d’époque, les chansons, livres et textes divers sur cette histoire, y compris le roman de Charland. Il semble avoir fait la somme de toutes les preuves documentaires disponibles.  

La version électronique de son essai documentaire fait 674 pages.

L’auteur porte un jugement nuancé (mais pas naïf) sur les circonstances sociales et politiques de l’affaire. Comme Réal Bertrand 30 ans plus tôt, il a noté les lacunes de la police.


Chronique

Au-delà de la job

CHRONIQUE / À la résidence de Colombe Grégoire et de Christian Saint-Pierre, à Lac-Etchemin, il n’y a pas que des photographies de leurs cinq enfants — dont trois ont été adoptés à Haïti — et de leurs petits-enfants qui ornent les murs du salon. S’y trouvent également celles des nouveaux arrivants haïtiens qu’ils ont parrainés, hébergés, dépannés et initiés à la vie québécoise et rurale au cours des huit dernières années et qui vivent et travaillent toujours dans Bellechasse et en Beauce. (2e de 2)

Pour Mme Grégoire, copropriétaire avec son conjoint d’un centre jardin et professeur de yoga, il est clair qu’il est nécessaire d’aller «au-delà de la job» pour retenir les immigrants en région et réussir à les intégrer aux communautés rurales.

«Trois ans d’engagement et d’encadrement de la part d’une famille et c’est fait. Les nouveaux arrivants sont “biculturels” et “sécures” après un an et demi. L’autre année et demie, ils sont autonomes, acquièrent une sécurité financière et contribuent à la collectivité», estime la femme de 63 ans qui a parrainé trois Haïtiens en plus d’en épauler et d’en héberger d’autres. 

Il y a des limites, selon elle, à ce que peuvent faire un employeur, une commission scolaire et un organisme communautaire ouvert de 9 à 5. «Il faut être dans la quotidienneté et dans l’immédiateté avec les nouveaux arrivants. La communication directe est importante. Ils ont besoin de coach». 

Sinon, le découragement risque de prendre le dessus et la tentation de prendre le chemin de la ville et de s’installer dans un ghetto peut être grande.

Des exemples des actions et du coaching du couple Grégoire-Saint-Pierre formé lors d’un stage au Sénégal dans les années 70? 

Organiser un cours de conduite automobile pour 12 Haïtiens, parce qu’en région, faute de transport en commun, il faut savoir conduire et posséder une voiture.

Trouver au quotidien un transport aller-retour Lac-Etchemin-Saint-Georges pour leur «filleul», Vladimir Louis, en formation au Centre intégré de mécanique industrielle de la Chaudière, grâce à une bourse d’études. Encourager cet Haïtien à persévérer dans ses études malgré les difficultés. Celui-ci occupe depuis quelques années un emploi de mécanicien industriel chez Rotobec, à Sainte-Justine. Sa conjointe, Maline, a également un emploi. Le couple a fondé ici une famille et a acheté une maison. 

Aider les nouveaux arrivants à se retrouver dans toute la paperasse administrative, à cuisiner à la québécoise sur une cuisinière électrique et sans tout faire baigner dans l’huile, à chauffer en hiver, même au bois. Les guider aussi pour qu’ils obtiennent des soins de santé, à se défendre si un employeur contrevient aux normes du travail.

Veiller sur un poupon, le conduire ou le récupérer à la garderie pour donner un coup de main à une jeune maman qui retourne au travail, c’est également cela l’engagement d’une famille accompagnatrice.

C’est aussi conseiller l’immigrant dans l’achat d’une voiture usagée, voire lui avancer des fonds si son acquisition est nécessaire pour se rendre au travail. 

S’ajoute à la liste les préparatifs d’un mariage, y compris aider la mariée à dénicher une robe.

Selon Mme Grégoire, ce n’est pas dans une semaine ou après un cours de quelques heures que les immigrants peuvent «penser en québécois» et être au fait de la vie et des façons de faire au Québec. «Il y a trop à dire, trop à comprendre».

Colombe Grégoire n’insiste pas sur la lourdeur de la tâche et les difficultés rencontrées. Pour elle, cela va de soi. Le travail ne la rebute pas, mais elle souhaiterait cependant que des familles comme la sienne puissent «s’accoter» de temps en temps sur d’autres, sur un réseau d’aidants.

Elle insiste davantage sur la satisfaction ressentie à voir les nouveaux arrivants prendre de l’autonomie et voler de leurs propres ailes. «Aujourd’hui, je les vois recevoir leurs parents, fonder leur famille. On se fréquente, on se rassemble.» Pour les plus jeunes, elle est leur «grand-mère du Québec».

«On a ramé Christian et moi. J’ai débité bien du travail, mais si c’était à refaire, je recommencerais. Ce sont de très belles années riches d’échanges. Je fais une vie hors du commun. On ne s’appauvrit pas en faisant ça. Au contraire, c’est une richesse humaine extraordinaire.»

Elle aimerait que plus de gens, notamment les décideurs et ceux qui tiennent les cordons de la bourse, reconnaissent qu’une contribution comme celle de sa famille est efficace et profitable.

«C’est une très belle façon d’intégrer les nouveaux arrivants, de les rendre “biculturels” et de garnir notre ruralité», croit-elle. «C’est d’une grande simplicité, d’une grande efficacité et c’est faisable si du monde s’implique». 

Elle prend soin toutefois de souligner que «c’est une job qui se fait à deux et il faut que les deux dans le couple soient bons». 

Elle est prête à aider ceux qui voudraient faire comme elle et son conjoint, et accompagner de nouveaux arrivants «compatibles» avec eux. 

Une femme lui a déjà dit : «Mes journées sont longues. Les tiennes Colombe, sont pleines». Cela ne semble pas sur le point de changer. Mme Grégoire les préfère manifestement ainsi.

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Chronique

De l'Amérique latine à... Bellechasse

CHRONIQUE / L’emploi attire, mais le milieu retient, disent certains. Pour Christine Orain, agente de liaison au service d’accueil et d’intégration des personnes immigrantes dans Bellechasse, cela ne fait aucun doute. La population a aussi un rôle à jouer pour que les nouveaux arrivants s’établissent pour longtemps en région. (1er de 2)

Les médias font abondamment état de la créativité et des efforts déployés par les employeurs pour attirer de la main-d’œuvre en région. C’est le cas notamment dans Bellechasse, en Chaudière-­Appalaches, où le taux de chômage est très bas. 

Le gouvernement de François Legault arrive aussi avec sa vision de l’accueil, de l’intégration et de la francisation des immigrants, avec la promesse que la régionalisation de l’immigration se concrétisera enfin à travers le Québec.

Si les employeurs et les petites municipalités ne veulent pas que cette précieuse main-d’œuvre, recrutée souvent à grands frais pour faire rouler les entreprises et l’économie locale, rebrousse chemin vers Lévis, Québec, Mont­réal ou d’autres grandes villes du Québec ou du Canada, les «locaux» et les «de souche», doivent également être de la partie. 

«On a besoin de la population», affirme Mme Orain. «Préparer les collègues de travail à l’arrivée des travailleurs étrangers ne suffit pas. Il faut élargir à l’ensemble de la communauté.»

En d’autres mots, mettre toutes les chances de son côté pour que la population ne se sente pas envahie, que les nouveaux arrivants se sentent bienvenus et que le recrutement de la main-d’œuvre ne soit pas un éternel recommencement. 

Si le Costaricain, le Mexicain, le Philippin, le Brésilien ou l’Africain n’a que son emploi à l’usine, s’il n’a aucun contact avec les gens de la communauté hors de son lieu de travail, si personne ne le salue et ne l’invite chez lui ou à des activités, il risque fort de plier bagage et de retourner en ville où il retrouvera aisément du boulot, mais également, des personnes de son pays d’origine.

L’équipe de Liaison immigration Bellechasse cherche à mettre la population locale en lien avec les immigrants en dehors des heures de travail afin de créer des occasions de rencontres, des contacts, des réseaux. 

Au programme? Des repas communautaires, des soirées musicales, des activités sportives, un jardin rassembleur. «La bouffe et la musique, c’est une bonne façon de mettre les gens en relation», constate l’agente de liaison. 

Ce printemps, 150 personnes ont participé à une soirée interculturelle — le tour du monde des saveurs — à Saint-Lazare de Bellechasse. Chaque participant apportait un plat de son pays.

En juin, lors des Fêtes de la pêche dans Bellechasse, Floro, originaire des Philippines, était invité à parler de sa passion avec les pêcheurs d’ici. Est-ce que les pêcheurs philippins ont comme ceux d’ici tendance à exagérer la taille de leurs prises? C’est à vérifier.

Cet automne, Liaison immigration Bellechasse veut joindre les personnes âgées de la région pour les sensibiliser et les conscientiser à la réalité des nouveaux arrivants. 

Des gens de 46 nationalités différentes vivent maintenant sur le territoire de la MRC de Bellechasse. Quelque 700 citoyens qui n’ont pas des noms de famille comme Rouillard, Laliberté, Roy, Bilodeau ou Poulin.

Christine Orain est à même de comprendre les personnes qui débarquent dans un milieu où les immigrants se comptent sur les doigts d’une main. Arrivée de l’Île de la Réunion, elle était considérée comme «une étrange» lorsqu’elle a abouti à Saint-­Damien de Bellechasse il y a 26 ans. Même francophone, tout n’allait pas de soi.

Selon elle, il faut aller plus loin que quelques activités ponctuelles dans l’année. «Tu fais quoi la fin de semaine à Saint-Damien si tu n’as pas de voiture? Tu fais quoi l’hiver dans Bellechasse si tu ne fais pas de raquette, pas de ski, que tu ne possèdes pas de skidoo? Tu fais quoi l’été quand les collègues de travail sont sur le bord de la piscine avec leur famille ou au chalet?»

La réponse est prévisible si personne ne tend la main au nouveau venu. Ce dernier risque de flâner dans un village désert le dimanche, de s’ennuyer à mourir et de rêver du jour où il pourra enfin déménager dans un milieu urbain et y retrouver des gens de la même nationalité que lui, en plus d’une foule d’activités.

Mme Orain souhaite que la population se mobilise. «Ça prend tout un réseau de bénévoles pour intégrer les nouveaux arrivants.»

Elle constate que les citoyens se montrent encore plus accueillants et plus compréhensifs à leur égard lorsqu’ils réalisent ce que ces personnes ont vécu auparavant et toute la paperasse qu’elles doivent remplir lorsqu’elles s’installent ici.  

Les entreprises, les services publics, les épiceries, les banques, les caisses populaires, les bureaux de poste en région doivent répondre à de nouvelles demandes, à de nouvelles réalités.

Des ajustements sont nécessaires de part et d’autre dans différentes sphères de la vie quotidienne. 

Par exemple, Liaison immigration Bellechasse fournit maintenant un document en trois langues aux propriétaires qui louent un appartement ou une maison aux immigrants. Ces derniers sont incités à actionner la hotte lorsqu’ils cuisinent, à déposer un plat chaud sur un sous-plat pour ne pas abîmer table et comptoir, à activer le ventilateur de la salle de bain lorsqu’ils prennent une douche. Des conseils de base qui peuvent éviter des conflits entre propriétaires et locataires. En cas de mésentente, Liaison immigration Bellechasse peut dans certains cas intervenir comme médiateur.

Si l’agente de liaison estime que l’intégration des nouveaux arrivants se déroule bien dans les écoles, elle constate par ailleurs que le réseau de la santé ne répond pas encore parfaitement aux besoins des immigrants dans Bellechasse.

«Certains vivaient dans des pays en guerre. Ils ont vécu des situations traumatisantes et la région n’est pas outillée pour répondre à ce type de cas dramatiques.» Le centre intégré de santé et de services sociaux travaillerait à combler cette lacune.

L’absence de transport en commun est aussi un problème sérieux et récurent pour les immigrants en région. Le milieu rural n’a pas le choix d’être créatif en ce domaine s’il veut les retenir. Mme Orain remarque que c’est la première difficulté relevée par ceux qui s’installent dans Bellechasse.

La deuxième? Le coût de l’épicerie. Dans les petites localités, il n’y a souvent qu’un seul marché d’alimentation. «Ils trouvent que le coût de la vie est élevé. Ils ont beaucoup d’espoir en venant ici. Le salaire est bon, mais plusieurs ont un choc lorsqu’ils voient toutes les déductions sur leur paie.»

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Chronique

Ces lieux qu'on aime: porté par le vent de la plage Jacques-Cartier

CHRONIQUE / Un commerce, un coin de rue ou un parc méconnus, un endroit pour rencontrer ou relaxer : les villes regorgent de lieux qu’on aime, souvent loin des circuits plus traditionnels. Cet été, les chroniqueurs des six journaux de Groupe Capitales Médias vous amènent à la découverte de ces petits trésors, de Québec jusqu’en Outaouais, de la Mauricie à l’Estrie ou au Saguenay–Lac-Saint-Jean. Rendez-vous chaque jeudi de l’été.

C’était l’heure bleue, celle d’avant la nuit. Une lune pleine a surgi sur les hauteurs de Lévis, irradiant les cimes et jetant sur le fleuve un pont d’or. Un troisième lien singulier, en oblique des deux autres. 

Je me suis arrêté. La lumière s’est arrêtée aussi. Quand je suis reparti, elle s’est mise à me suivre. 

Nous avons joué ainsi un moment, jusqu’à ce que la lune, en s’élevant, perde ses couleurs et emporte avec elle son pont d’or. 

Le bord de fleuve, de Cap-Rouge à Sillery, offre ainsi mille moments à saisir, chaque fois différents selon le temps qu’il fait, les saisons ou les heures. 

La portion de la plage Jacques-Cartier, à l’ouest des ponts, est à mon avis un des plaisirs les plus méconnus de cette ville. 

C’est un des plus beaux parcs de Québec, mais aussi un symbole de courage. C’est là qu’a commencé le retour au fleuve dans les années 1980. L’ex-mairesse Andrée Boucher l’avait «arrachée», littéralement, à des propriétaires de chalets privés.

Ceux-ci ont fait place depuis à 2,6 kilomètres de bonheur public.

Un sentier de terre battue courant entre le fleuve et la falaise verte, bordé de grandes aires gazonnées ombrées, d’une plage de terre rougeâtre, de rochers et d’herbes hautes. 

Un mobilier minimal : tables à pique-nique, bancs, lampadaires et pavillon de services tapi dans la falaise (toilettes, abreuvoir, machines distributrices). 

J’y ai déjà vu un food truck un jour d’été, mais mieux vaut ne pas y compter. On apporte son lunch (et sa bouteille de vin). Ce n’est pas permis, mais toléré si vous savez vous tenir. 

On vient à la plage en auto. Accès près du boulevard Pie-XII/chemin Saint-Louis. Il y a du stationnement. Accès aussi par la marina de Cap-Rouge, au pied de la côte du même nom. On suit le chemin asphalté sur 400 mètres bordés par des résidences privées. Le sentier de la plage commence ensuite.

On peut y venir aussi à vélo, mais soyez prévenus. Il faudra l’abandonner à l’entrée, la plage étant «velo non grata».

L’interdit tient au manque d’espace, dit la Ville, mais je n’y crois pas. L’espace est là. Sans doute craint-on pour la quiétude de la plage.

La baignade est interdite aussi. La qualité de l’eau le permettrait plusieurs jours par été, comme à la batture de Beauport, mais la Ville trouve plus simple de l’interdire, ce qui évite de payer pour le contrôle de qualité et la surveillance. Dommage. 

Patrick Duquette

La fin du gazon

CHRONIQUE / S’il est une chose qui remplissait mon père de fierté, c’est la vision d’un gazon vert et tondu aussi ras que le court central de Wimbledon. Pour toute une génération, une pelouse bien grasse et exempte de mauvaises herbes était le symbole même de la prospérité.

Je parle de mon père, mais je pourrais aussi parler de mon beau-père. Il entretenait la même affection pour les pelouses bien entretenues. Fierté qu’il a d’ailleurs transmise à sa fille. Dès qu’un pissenlit ou un trèfle blanc ose s’immiscer sur notre parterre, ma blonde commence à taper du pied. Le message est clair : faudrait passer la tondeuse.

Chronique

En direct des îles: l’éducation, c’est «mettre debout»

CHRONIQUE / Amabilis Deveau, toute petite, était fascinée par ces jeunes religieuses venues «de l’extérieur» pour enseigner à Bassin, tout au sud des Îles, un peu comme le bout du monde. «Elles étaient toutes de bonne humeur, toutes heureuses. Je me suis dit que moi aussi je serais capable de faire ça.»

Elle a fait les deux, sœur et enseignante.

Mais pour ça, elle a dû quitter ses Îles, d’abord pour faire son noviciat avec la congrégation Notre-Dame à Québec, puis partout on a eu besoin d’elle. «J’ai enseigné à Québec, à Montréal, au Nouveau-Brunswick, à Caraquet», puis à Saint-Louis-de-Kent, berceau du drapeau acadien, il y a été créé et brodé en 1884.

Tout allait bien, elle a eu l’idée d’aller à l’université pour se perfectionner, mais à cause d’un formulaire oublié, elle s’est retrouvée le bec à l’eau.

Puis, au Honduras.

C’était en 1971. «Ils cherchaient des missionnaires. J’étais avec des gens qui s’étaient installés sur un terrain, ils n’avaient rien du tout. On a réussi à mettre l’eau, on a rénové 100 maisons. On mettait des planchers de béton, un toit de tôle. Je ne me souviens pas du montant que ça coûtait, mais on demandait aux gens d’en payer la moitié. Il ne faut pas que ce soit donné, sinon les gens n’apprécient pas.»

Ils ont fondé une école, un jardin d’enfants.

Ils sont encore là.

Elle a passé 17 ans là avant d’être envoyée au Guatemala, où elle a littéralement donné naissance à des femmes. «On est allé voir le maire du village et on lui a dit : “Écoute Mario, ça n’a pas de bon sens, te rendes-tu compte que les femmes ici ne sont rien, elles n’ont pas d’identité, aucune valeur?”»

Mario a allumé, les femmes ont eu des cartes d’identité. «À partir de là, elles étaient des personnes, elles pouvaient se marier. On a célébré 20 mariages ce jour-là, je peux vous dire que c’était la fête au village. On avait fait un gros chaudron de soupe au poulet, des tortillas pour tout le monde. Je m’en souviendrai toujours…»

C’est ce jour-là qu’elle a appris que sa mère était décédée, à son retour au presbytère.

Bien loin de Bassin.

Elle a ensuite pris le chemin du Salvador, où l’archevêque Oscar Romero a été assassiné en 1980. «J’étais la seule Québécoise. Un jour, des soldats sont venus fouiller ma maison, pendant cinq heures de temps, ils cherchaient des armes.» Ils n’ont pas trouvé les livres de Romero cachés dans l’entretoit.

Elle y est restée huit ans. «On était installées dans une communauté très pauvre, je travaillais avec les jeunes, avec le monde. Je te le dis sincèrement, j’aime être avec le monde. On faisait de l’éducation, on essayait de leur montrer qu’ils sont capables de faire des choses. L’éducation, c’est mettre les gens debout.»

Elle en a redressé une gang.

Elle est revenue au Québec en 2000, d’abord à Montréal pendant sept années où elle travaillait avec la communauté latino, «il n’y a pas beaucoup de religieuses qui parlaient espagnol». 

Puis, en 2007, elle est revenue chez elle. «Les Îles me manquaient…»

Sœur Amabilis n’est pas vraiment revenue chez elle. Elle aurait bien pu s’installer à Bassin, revenir à l’endroit où elle est née, première d’une famille de onze. «Il y avait déjà des religieuses à Bassin, il y en avait à Cap-aux-Meules [l’île centrale]. Mais il n’y en avait pas ici.»

Ici, c’est Grande-Entrée, à l’autre bout de l’archipel.

«Je ne connaissais personne. Je suis allée rencontrer les gens un à un, je suis allée cogner à leur porte. Je leur disais : je suis Amabilis Deveau, la sœur D’Améla et de Fernande, la femme de Paul Gallant…»

Ils la replaçaient. 

Elle leur disait qu’elle était là pour eux, simplement. Depuis une dizaine d’années, elle s’occupe de la paroisse, elle célèbre les baptêmes, c’est elle qui était au cœur de la campagne de reconstruction de l’église qui a flambé il y a cinq ans. Elle passe du temps avec les personnes âgées au centre de jour, avec les jeunes «qui ont besoin d’une oreille», qui n’ont parfois personne à qui se confier. 

L’an passé, elle a invité à luncher la cinquantaine de travailleurs mexicains venus en renforts pour la pêche. 

Elle habite en face de l’école, sur le chemin de l’Église. «Ils m’invitent parfois, lorsqu’il y a des activités. Je me suis impliquée cette année dans le projet Les héritiers, ce sont des aînés qui ont montré aux jeunes des jeux de dans leur temps, des danses qu’ils faisaient. Parce que l’éducation, ce n’est pas juste à l’école.»

Sœur Amabilis est toujours là quand quelqu’un a besoin d’elle, et elle fait ce qu’elle a toujours fait, écouter, aider. Que ce soit un jeune, une personne seule ou avec des problèmes de santé mentale, elle essaye de les mettre debout.

Et debout, on peut avancer.

Chronique

Le vent qui a emporté Imagine Dragons

CHRONIQUE / Le groupe Kongos avait commencé à faire rouler son rock sur les Plaines lorsque le Festival a reçu vers 19h30 l’appel de WeatherOps, une entreprise de pointe dans la gestion des données météo. La firme basée sur le campus de l’Université de l’Oklahoma à Norman informe le Festival qu’un fort vent du sud-ouest pousse vers Québec une violente cellule orageuse. Les premiers courriels à cet effet étaient entrés à l’heure du souper, mais la menace se précisait.

Une mise en garde similaire avait été faite lors du spectacle de Mariah Carey, mais le vent venait ce soir-là du nord et l’orage avait dévié devant Québec.

En ce soir de Dragons, on attend l’orage vers 22h30 ou 23h, suivi de 75 minutes de pluies fortes. 

Pour un spectacle prévu à 21h30, c’est encore jouable, même s’il y a désormais un risque que le rappel soit compromis.

Le directeur de la production, Patrick Martin prévient la directrice Anne Hudon et Samantha McKinley des communications.  

À eux trois, ils forment ce soir-là la cellule de crise. Ils ont pleine autorité pour interrompre un spectacle, l’annuler ou évacuer un site.

Les assureurs du Festival ne donnent pas de «paramètres» en cette matière. Ils laissent à l’organisation la gestion du risque.

Le Festival vient d’entrer en «veille». 

À LIRE AUSSI: Chaos entourant l'évacuation des Plaines

Au centre de contrôle dans un autobus derrière la scène, Patrick Martin suit les «tableaux de bord» avec les infos météo en direct et les images des caméras. 

Un capteur installé au sommet de la grande scène transmet toutes les 30 secondes les relevés sur la force du vent, «le pire ennemi» du Festival. 

Les organisateurs de grands événements ont tous en mémoire la catastrophe du Indiana State Fair, le 13 août 2011.

Des rafales à l’approche d’un violent orage avaient provoqué l’effondrement de la scène, faisant 7 morts et 58 blessés. «Ce fut une prise de conscience», confie M. Martin.

Le vent pourrait aussi emporter des pièces d’équipement et blesser des artistes ou des spectateurs.  

Les scènes sont des installations temporaires ancrées avec des ballasts et des haubans. Elles n’ont pas la solidité d’un vrai immeuble. 

Les toiles et écrans protecteurs agissent comme les voiles d’un voilier. Plus il y a de voilures, plus il y a de prise pour le vent et de risque.

La scène des Plaines est plus grande depuis une dizaine d’années, ce qui augmente le risque.

Kongos a quitté la scène, remplacé par Bishop Briggs. Dans les coulisses, on a déjà prévenu Imagine Dragons : Québec n’y échappera pas.

Vers 21h05, on avise les spectateurs qu’une veille d’orage violent est en vigueur et que le Festival suit la chose de près. On ne parle pas encore d’annulation, mais il suffit de voir la couleur du ciel pour comprendre ce qui s’en vient.

Imagine Dragons insiste pour commencer à jouer et montera sur scène 15 minutes avant l’heure prévue. Le groupe sait que son spectacle va être interrompu, mais fonce. 

À VOIR: La courte prestation d'Imagine Dragons en vidéo

Il aura le temps de deux chansons, explosives, avant que la station transmette une lecture de vent à 70 km/h.   

Le plan d’urgence est clair : à 70 km/h, on arrête le spectacle, on abaisse les écrans géants et on relève les éclairages de scène pour éviter un balancement et une fréquence pouvant mettre en danger la structure. 

Le spectacle est mis en pause, mais le pire est à venir. 

La rafale fatale sera enregistrée à 21h35 : 90 km/h. Plus forte que les premières prévisions de WeatherOps.  

Dans la cellule de crise, Patrick Martin fait sa recommandation. La nouvelle dg, peu familière encore avec les opérations, ne discute pas. L’ordre d’évacuation est donné.  

Que l’artiste soit la tête d’affiche n’influence pas la décision. 

***

Outre le vent, on craint aussi la foudre. Elle est tombée sur le Manège pendant l’opération de montage. «Ça peut arriver», sait M. Martin. 

Le plan prévoit que si la foudre tombe dans un rayon de 10 kilomètres, le spectacle doit être interrompu. À 5 km, on pourrait décider d’évacuer et à 3 km, ça devient impératif.

Le Festival se garde ici une petite marge de manœuvre. Avec des ados ou de jeunes adultes capables de bouger vite, on sera un peu plus patients. On le sera moins s’il y a beaucoup de jeunes enfants. La décision appartient alors à la cellule de crise. 

Le Festival veut désormais éviter l’erreur des Foo Fighters. «On avait évacué trop tard», affirme M. Martin.    

«Quand on avait évacué, la foudre était déjà au-dessus de nos têtes. On avait étiré la sauce. On avait été un peu téméraires. C’est l’erreur qu’on n’a pas faite cette fois-ci».

Le plan d’évacuation des Plaines n’avait jamais été testé avant samedi, rapporte M. Martin. Ce plan vise à vider le site en 20 minutes. 

L’objectif n’a pas été atteint samedi soir. Il a fallu 45 minutes, selon des témoins. Des secteurs ont été vidés en 10 minutes, mais pour d’autres, ce fut plus long.

Il y a eu des ratés de communication avec le personnel sur le site, confie M. Martin. Il faudra améliorer ça.  

Le message n’était pas clair non plus pour tous les spectateurs. En donnant l’ordre d’évacuer, il aurait fallu préciser que le spectacle était annulé, ce qui aurait évité que certains restent au cas où.  

Une fois l’ordre d’évacuation donné, il n’y a plus de retour en arrière possible. 

Réadmettre tous les spectateurs impliquerait des contrôles et des fouilles qui auraient pris 1h30 à 2h, évalue M. Martin. Sans compter le délai causé par l’orage. 

Cela aurait mené à une fin de spectacle en milieu de nuit, avec l’impact du bruit et du temps supplémentaire des policiers, chauffeurs du RTC, employés de la Ville, etc. La Ville de Québec est tolérante, mais il y a des limites. 

***

Les délais d’évacuation ont exposé les spectateurs de Imagine Dragons et des Foo Fighters à un risque, convient Patrick Martin. Il y avait encore des milliers de spectateurs sur le site pendant que soufflait la bourrasque et que la foudre menaçait. 

Le risque zéro n’existe pas, rappelle M. Martin. Il a raison. Il faut chaque fois évaluer quel niveau de risque est acceptable par le public.  

Si on convient que le vent et la foudre pouvaient être dangereux, on ne peut pas reprocher au Festival d’avoir pris la décision d’annuler. 

***

Aurait-il été possible d’ouvrir davantage de clôtures pour évacuer plus vite? On a envie de penser que oui. Il y a cependant des contraintes physiques : falaise au sud; citadelle à l’est; immeubles au nord.

Voyant l’orage venir, aurait-il été possible d’inverser les spectacles de Imagine Dragons et de Bishop Briggs? Inverser aurait été difficile et dangereux, analyse M. Martin. Il aurait fallu démonter les équipements de Briggs et les remonter en catastrophe. 

Annuler le spectacle de Briggs pour faire commencer plus tôt celui des Dragons aurait cependant été faisable. Cela fera partie des réflexions du Festival lors du grand débriefing de l’automne. 

Sans doute y aurait-il eu des retardataires déçus d’être arrivés trop tard. Mais cela aurait mieux valu que de décevoir les 82 000 spectateurs déjà présents. 

Chronique

GRC, déco, bistro

CHRONIQUE / Un jardin sur le toit. Une vue sur le fleuve et l’île d’Orléans. À droite, le clocher de l’église qui se dessine à travers les arbres. C’est l’environnement de travail de Marie-Hélène Côté, sur la terrasse de son bistro La Mauve, dans le village de Saint-Vallier de Bellechasse. Un milieu bien différent de celui de la GRC.

Mme Côté a été pendant 29 ans enquêtrice à la Gendarmerie royale du Canada (GRC). Dix ans avant de prendre sa retraite, elle a suivi une formation en design intérieur. Depuis qu’elle a quitté la police et acquis une maison à Saint-Vallier, elle met celle-ci en pratique. 

Mais depuis trois étés, Marie-Hélène Côté est également à la barre d’un petit bistro situé au deuxième étage de la Coopérative La Mauve, sur la rue Principale.

«Une enfant adoptée de Saint-Vallier. Une immigrante», c’est ainsi que se décrit la femme originaire du Lac-Saint-Jean.

L’intégration dans son cas semble réussie.

Qui peut en effet compter sur des «bénévoles» pour faire rouler un café? 

Mme Côté embauche bien sûr des employés, mais des amis, qu’elle appelle ses «alliés», lui donnent également un bon coup de main. 

Le toit végétal sur la terrasse est l’œuvre de Marie et Claude. La carte du bistro étant composée de produits locaux de Bellechasse, d’autres alliés s’occupent d’aller chercher le pain à la boulangerie de Berthier, le village voisin, ou des bouteilles d’alcools de petits fruits du Ricaneux, à Saint-Charles. Un autre ami veille aux communications et à la visibilité du bistro, un autre à réparer une porte qui ferme mal. 

Mme Côté explique cette solidarité au fait que les villageois ont trouvé cela difficile il y a quelques années lorsqu’ils ont perdu le seul endroit dans le centre du village où ils pouvaient se retrouver pour prendre un café et casser la croûte. 

«Lorsque la Levée du jour a fermé, les gens ont constaté que le village était moins animé, moins fréquenté. Les cyclistes, les passants ne s’arrêtaient plus pour prendre une bouchée». 

La «Levée du jour» est une boulangerie-pâtisserie qui a existé pendant plus de 30 ans à Saint-Vallier. Mme Côté dit lui donner «une deuxième vie» au-dessus de la Coopérative La Mauve. Des éléments de l’ancien commerce ont été récupérés pour son bistro.

Celui-ci est ouvert de juin à la fin d’octobre, mais la propriétaire reprend ponctuellement du service pour des événements spéciaux comme pour la Saint-Valentin. Elle constate que les gens sont heureux de se retrouver en dehors de la période estivale. 

Mme Côté savoure son environnement de travail et l’esprit de collaboration qui anime les producteurs de Bellechasse et les citoyens. L’ancienne enquêtrice y participe aussi. 

Si vous vous arrêtez à son café, elle vous suggérera notamment de ne pas rater le Verger Corriveau, d’arrêter au presbytère converti en gîte ou de vous rendre au Domaine Pointe-de-Saint-Vallier. Elle vante aussi la table et la terrasse du Bleu Citron, à Saint-Charles de Bellachasse. 

La fille adoptive de Saint-Vallier n’a que de bons mots pour sa nouvelle famille qui lui permet d’exploiter son côté créatif en cuisine et en design. «Un côté créatif qu’on ne peut pas développer dans la police.»

Chronique

En direct des îles: l’île à Tiguidou

CHRONIQUE / Ainsi s’est achevée la 144e saison de pêche au homard lundi dernier, comme un fondu au noir, après 64 jours. Moins deux jours où la mer n’a pas voulu.

Contrairement à l’ouverture de la pêche où les Madelinots se rassemblent à l’aube sur les quais pour voir partir les 325 homardiers de l’archipel, la fin de la saison se fait discrètement, sans cérémonie, chacun revenant au port une dernière fois, déchargeant les cages.

On en voit des remorques pleines sur les routes, on sait que la pêche est finie. 

On le sait aussi parce que la vie reprend, surtout à Grande-Entrée, qui a été nommée capitale québécoise du homard en 1994, où se tient chaque année le Festival du homard, pour marquer la fin. C’est là où vit presque le tiers des homardiers des Îles, où se font environ la moitié des prises.

Ghislain Langford en est à sa quarantième saison.

«Au moins.»

Si vous le cherchez aux Îles, demandez Tiguidou, tout le monde le connaît comme ça. C’est comme ça qu’il s’est présenté quand je suis débarquée jeudi chez lui, où lui et une armée de maringouins m’attendaient de pied ferme.

— Pourquoi est-ce qu’on appelle Tiguidou?

— Parce que je suis le gars pour embarquer dans toute!

Ça donne le ton.

Tiguidou, donc, vient de finir sa saison de pêche, neuf semaines à se lever à l’aube, même avant, à ramener du homard tant qu’il y en a. «J’ai commencé à 13, 14 ans, j’ai lâché l’école.» Les trois, quatre premières années, «j’ai vomi tout ce que j’avais dans le corps», comme bien d’autres pêcheurs, qui doivent faire avec le mal de mer. «Tu t’encourages les uns sur les autres. Tu vois ton voisin qui toffe, tu toffes toi aussi.»

Il s’est fait dire de manger du chocolat, une orange. «C’était des histoires de pêcheurs. Le truc, c’est de ne pas avoir l’estomac vide, ni trop bourré.»

Les biscuits soda? «Ça aide un peu.»

Propriétaire de bateau pendant 20 ans, Tiguidou a vendu son permis en 2013, il travaille pour un capitaine depuis. Il n’en revient pas de la quantité de homards pêchés chaque année. «Dans le temps, on faisait 18 000, 20 000, 25 000 livres [par bateau pour la saison] et là, il y en a qui font 50 000!»

Et ce même si le nombre de cages permises pour chaque bateau est passé cette année de 300 à 273.

Les chiffres ne sont pas encore confirmés pour la saison 2019, mais on s’attend à un nouveau record, plus de 11 millions de livres, une augmentation de 10 % par rapport à l’an dernier, où on avait battu le record établi l’année d’avant. «Le homard, c’est un crustacé qui cherche à se cacher. Mais depuis quatre ans environ, il est rendu sur le sable… c’est un phénomène que je n’ai jamais vu avant.»

On dit que le homard du Maine monte vers ici.

L’eau qui réchauffe.

Sa maison a pignon sur mer, il voit le paysage changer devant lui d’année en année, les tempêtes de l’hiver passé ont particulièrement écorché l’horizon. «Là-bas, ça a été mangé de 700-800 pieds…»

Les Îles rétrécissent toujours un peu plus.

Tiguidou a devant chez lui une île qui n’est sur aucune carte, «elle a été faite en 1981 parce que le passage n’était pas assez profond pour que les bateaux se rendent à la mine». La mine Seleine, en activité depuis 1982, est la seule mine de sel au Québec, c’est là d’où vient le sel qu’on épand sur nos routes.

On en extrait plus de 1,3 million de tonnes métriques par an.

Ça fait du sel.

Et ça fait une île, qui n’était au début qu’un tas de sable. «Je l’ai vue changer au fil des années. Les oiseaux sont allés, ils ont apporté les graines, il y a des fraises maintenant. La vie s’y est installée.»

— Comment elle s’appelle?

— L’île à Tiguidou.

— Pourquoi?

— Parce que j’ai été le premier à y camper.

Tout simplement.

Il a commencé à y pêcher des palourdes, il jure qu’elles sont meilleures qu’ailleurs «parce que c’est du sable blanc» qui a été dragué là. «Les coques viennent d’arriver…» Mye de son vrai nom, ce qu’on appelle ici la coque est un mollusque qu’on retrouve un peu partout autour des Îles, qu’on extirpe du sable à marée basse.

Aussi laid que bon.

Maintenant que la pêche est finie, «Ghislain à Hubert à Gérard à Hubert à William» prend le temps de profiter de la vie, il a un certain talent pour ça. Il y a toujours quelqu’un qui débarque chez lui pour boire une Black, pour passer la veillée. Il y a de bonnes chances qu’à un moment donné dans la soirée, il sorte ses cuillères.

Il en joue même sur du disco. 

Il aime tellement le monde qu’il a acheté le terrain à côté du sien pour aménager un camping au travers des arbres rabougris, n’importe qui peut aller planter sa tente gratis. Il a installé des chaises, des pits à feu, il y a même planté le sapin de Noël qu’il avait décoré cet hiver pour sa petite-fille. 

«J’ai fait ça juste pour faire des connaissances, pour jaser. Je suis comme mon père pour ça. C’est peut-être dû au fait qu’on est des insulaires.»

Il a quitté ses Îles une fois, il est allé s’installer à Saint-Jérôme après avoir vendu son permis de pêche au homard. Le goût de changer d’air, j’imagine. «Je travaillais dans le paysagement. Je suis resté là une année. Le bruit de l’autoroute, ce n’est pas comme la vague qui vient taper dans la falaise…»

Actualités

Le tatouage de grand-maman Paulette

CHRONIQUE / Anny, 21 ans, et Anne-Julie, 24 ans, n’en sont pas à leur première idée loufoque. Cette fois-ci par contre, les deux cousines ont poussé l’audace un peu plus loin en demandant à Paulette de se joindre à elles.

«Hé! grand-maman, viens-tu te faire tatouer avec nous?»

Chronique

En direct des îles: redonner

CHRONIQUE / C’est l’histoire d’un gars qui est tombé en amour avec les Îles-de-la-­Madeleine et qui a eu le goût de faire quelque chose. Je l’ai rencontré à l’ancienne école Marguerite-D’Youville, on a pris deux chaises dans le corridor qu’on a tirées dans le gymnase, à côté du filet de hockey. En toile de fond, le bruit des perceuses.

L’école reprend vie.

«Je suis venu aux îles une première fois en 1999, j’ai adoré. Pour un gars qui vient de l’Abitibi, de voir ça, c’était comme ce qu’on voit dans le sud habituellement. Je me suis dit : “un jour, je vais me construire”, je l’ai fait six ans plus tard. Chaque été, je viens pour un mois, parfois deux…» 

Le gars, c’est Gilles Ste-Croix, cofondateur du Cirque du Soleil.

Et ne cherchez pas Gilles sur une plage ces jours-ci — n’y cherchez pas grand monde, c’est frisquet —, il est à Cap-aux-Meules en arrière du Dépanneur du village, près du gros chapiteau qu’on a monté en fin de semaine passée. Il revient à ses anciennes amours qui ne sont pas si anciennes, en orchestrant un premier festival de cirque.

Comme il l’avait fait en 1982. «Ce qu’on fait ressemble à la fête foraine qu’on avait organisée à Baie-Saint-Paul. Ça a été le point de départ du Cirque du Soleil…»

Et ça tombe bien, il y a aux îles une école de cirque depuis une quinzaine d’années, qui est elle-même une suite logique de la création il y a 25 ans du Cirque Éloize, une troupe madelinienne qui a depuis longtemps fait ses preuves, on lui doit entre autres le dernier spectacle de Fiori, Seul ensemble.

Gilles s’inscrit dans cette suite logique.

Mais avant d’avoir l’idée du festival, il a d’abord donné un coup de main à l’école, sans domicile fixe depuis sa création. «Je suis allé voir le maire [Jonathan Lapierre] et je lui ai demandé s’il y avait un bâtiment inutilisé qui pourrait être rénové pour ça, au lieu d’en construire un nouveau.»

Il y en avait un, l’ancienne école primaire Marguerite-D’Youville, qui n’attendait que d’avoir une nouvelle vie.

Et voilà Gilles qui fait aller ses contacts, qui réunit ses amis. «Je me suis impliqué pour aider l’École de cirque à exister, pour lui donner une maison, un peu comme je l’ai fait au Mexique, à San Pancho de Nayaris, où je passe l’hiver, où j’ai fait le Circo de los niños. Je me fais un devoir de redonner.»

Il m’avait donné rendez-vous à l’école, qui a plus les allures d’un chantier, c’est aussi le quartier général du festival qui aura lieu juste à côté.

On était à trier les costumes, récupérés du Cirque du Soleil.

Gilles ne voit déjà plus l’école primaire, il voit déjà l’École de cirque. Là, les murs qu’on abattra, le plafond qu’on défoncera pour avoir une hauteur de 28 pieds, et à côté des salles d’entraînement plus petites. «Lorsque l’école aura sa maison, ça va lui permettre de se développer, d’aller plus loin. Dans cinq ans, j’aimerais que les îles soient reconnues comme un pôle de cirque en région, qu’il y ait un rayonnement à travers les années, que les gens viennent ici pour se ressourcer.» 

L’homme est habitué de rêver grand. «J’ai quitté le cirque [du Soleil] il y a six ans, mais je n’ai pas laissé mon imagination.»

Ni son talent pour organiser.

Il a imaginé le festival et il s’est arrangé pour que ça marche. Il voulait un chapiteau, il en a trouvé un à Drummundville, l’a acheté et l’a donné. Il a pigé dans ses contacts pour la programmation, a ramené le cirque Éloize aux îles pour ses 25 ans. Il a, surtout, impliqué les Madelinots. «Ce n’est pas le festival de Gilles Ste-Croix, c’est le festival des îles. Pour que ça fonctionne, il faut que les gens se l’approprient.»

Comme Petite-Vallée, en Gaspésie.

Son ami Jean-Pierre Léger, monsieur Saint-Hubert, a aussi sorti son chéquier. «L’idée, lorsque tu fais un projet comme ça, c’est de ne pas te faire haïr. Alors, pour ne pas qu’il y ait de problèmes de stationnements, Jean-Pierre a acheté le terrain derrière l’école, il l’a fait aménager et il l’a donné. Il a aussi fourni les gradins à l’intérieur du chapiteau.»

Jean-Pierre est aussi impliqué dans l’École de cirque, qui aide entre autres des jeunes à raccrocher.

Gilles Ste-Croix ne se contente pas d’imaginer, il a les deux mains dedans. Pendant l’entrevue, son cellulaire sonne. «Allô Martin, je t’avais parlé du fil pour le marteau piqueur, il me faut ça pour demain, pour planter le chapiteau. J’aurais besoin d’à peu près cent pieds.»

Quand je suis repassée le voir quelques jours plus tard, je l’ai trouvé accroupi sous le chapiteau, en train d’installer je-ne-sais-quoi. On dit ici qu’on ne peut pas sortir les îles d’un Madelinot, on ne peut pas plus sortir le cirque de Gilles Ste-Croix, qui y a consacré toute sa vie. 

Et qui y a perdu un fils Olivier dans un accident en montant le spectacle Luzia, le 29 novembre 2016. «Il m’a fallu presque un an et demi avant de pouvoir prendre une certaine distance par rapport à ça. L’automne dernier, je suis allé à San Francisco, sa compagne y travaille toujours pour le cirque. Je suis allé à l’endroit même où Olivier était mort… et j’ai pleuré toute ma peine. J’ai bouclé la boucle.»

Ici, aux îles, un autre de ses fils est venu donner un coup de main à l’école de cirque.

La roue continue de tourner.

Et Gilles, à 70 ans, continue de redonner, parce qu’il peut le faire, et parce qu’il le veut. L’ancien échassier est un semeur, un Monsieur Loyal sans le costume. «Pour que le festival continue d’exister au fil des années, il faut que la communauté soit là. Et c’est ça qui se produit, il y a une énergie, on la sent.»

D’une simple idée, ils en ont fait tout un cirque.

Dans le bon sens.

Vous êtes aux îles du 18 au 22 juillet et vous voulez y aller? www.festivaldecirquedesiles.com

Chronique

Si la tendance se maintient

CHRONIQUE / Croissance de population au ralenti dans la Capitale-Nationale et en Chaudière-Appalaches; déclin annoncé dans les régions de l’Est soit la Côte-Nord, la Gaspésie le Bas-Saint-Laurent et le Saguenay–Lac Saint-Jean. Les plus récentes projections démographiques de l’Institut de la statistique du Québec pour les 25 prochaines années donnent à réfléchir.

Il faudra se poser la question des besoins au moment où les pouvoirs publics planchent sur de grands projets d’infrastructures comme le troisième lien ou un pont à l’embouchure du Saguenay.

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Ces faibles projections de croissance (ou le déclin) seront accompagnées d’un vieillissement de la population. Il ne s’agit pas cette fois d’une projection mais d’une certitude.

Il peut être hasardeux d’essayer de prédire le nombre des naissances futures ou des immigrants à venir sur la base des tendances actuelles. Des événements ou des choix politiques aujourd’hui inconnus peuvent venir bouleverser ces tendances.

Mais ce qu’on peut prédire avec certitude, c’est que les citoyens qui vivent aujourd’hui vont vieillir et vont vivre plus longtemps qu’avant. C’est vrai au Québec comme partout dans les sociétés occidentales. 

La proportion des 20-64 ans, généralement considérée comme la population active, va ainsi diminuer partout, à Québec comme ailleurs au Québec. Rien pour simplifier les problèmes de rareté de main-d’œuvre.

Le nombre de personnes de 85 ans et plus pourrait quadrupler d’ici 2066 et le Québec pourrait alors compter 45 000 centenaires. (Il y en avait 2000 en 2016).

L’espérance de vie des hommes pourrait ainsi passer de 80,7 ans aujourd’hui à 88,1 ans en 2066 et celle des femmes de 84,2 ans à 89,6 ans. 

L’écart entre les hommes et les femmes tend donc à s’atténuer. Je suis heureux de l’apprendre, mais revenons à notre sujet du jour.

La population de la Capitale-Nationale (de Portneuf à Charlevoix) pourrait passer de 734 000 en 2016 à 820 000 en 2041. Une hausse modeste de 12 % (0,5 % par année).

La projection précédente pour une période similaire (2011-2036) était de 16 %. Le rythme de croissance tend donc à ralentir.

Le rythme s’annonce encore plus discret en Chaudière-Appalaches avec une hausse projetée de 5 % d’ici 2041. 

Il s’agit de rythmes inférieurs à la moyenne du Québec (14 %), ce qui signifie que le poids démographique de la grande région de Québec va tranquillement diminuer.

La menace d’un «choc» démographique qui avait pesé sur Québec au tournant des années 2000, semble «définitivement» écartée aujourd’hui. On se croise les doigts.

Ce n’est cependant pas le cas des régions de l’Est où les projections font croire à un déclin de la population d’ici 2041 :

› Bas-Saint-Laurent : -12 600 citoyens (-6,4 %)

› Saguenay–Lac-Saint-Jean : -15 500 citoyens (-5,6 %)

› Côte-Nord : -13 500 citoyens (-14,6 %)

› Gaspésie–Îles-de-la-Madeleine : -8500 citoyens (-9,4 %)

Le phénomène de vieillissement et les variations de population à la hausse (ou à la baisse) auront inévitablement un impact sur les décisions publiques.

Il faudra ajuster l’offre de logement, d’infrastructures, de services, de loisirs, de sécurité, etc. Ce n’est rien de nouveau. 

Villes et gouvernements ont déjà commencé à en tenir compte, mais la tendance va s’accélérer. 

Le dilemme de Québec de viser à la fois une ville techno et effervescente qui sera attrayante pour les jeunes et une ville plus «pantouflarde» ajustée aux besoins des plus âgés, risque de s’amplifier.

L’un n’empêche pas l’autre, direz-vous. Les arbitrages seront cependant plus difficiles à faire, la définition de la qualité de vie n’étant pas nécessairement la même à tous les âges de la vie.

La faible croissance (et parfois le déclin) de la population combinée à son vieillissement devrait inviter à la prudence dans la planification des grandes infrastructures de transport inter-régional.

Quel sera le véritable besoin pour un pont sur le Saguenay si la population de la Côte-Nord est en déclin? 

Le ministre des Transports justifie le projet de tunnel à l’est par le désir de réduire la congestion locale et de mieux servir les régions de l’Est. 

L’ennui est que toutes les régions à qui on croit que ce lien pourrait être utile, notamment le Bas-Saint-Laurent et la Gaspésie, seront en déclin démographique. 

Ce n’est pas le seul enjeu à considérer, on ne peut pas non plus l’ignorer.

Bel essai Monsieur Lehouillier. 

J’aime les discussions qui regardent ailleurs et cherchent à s’appuyer sur des faits plutôt que sur des dogmes ou des émotions. 

Votre nouvel argument à l’appui d’un troisième lien à l’est ne m’a cependant pas convaincu.

De retour d’une mission au Havre, en Normandie, le maire de Lévis prend exemple du second pont sur la Seine qu’on y a construit en 1995 pour démontrer que Québec a aussi besoin d’un nouveau lien.

La distance entre les deux ponts du Havre, 15 km, est similaire à celle entre le pont Pierre-Laporte et le futur tunnel, fait valoir M. Lehouillier. 

Il note aussi que le second pont du Havre a permis de réduire la congestion sur le premier pont et d’éviter un détour de 30 km pour les citoyens en provenance de Caen. 

Fort bien. Sauf que chaque ville a sa géographie et sa dynamique particulières. 

Il ne suffit pas de 15 km de distance pour qu’un nouveau lien devienne nécessaire. Il faut regarder d’où partent les citoyens pour se rendre où. C’est ce qu’a fait la récente Enquête origine destination. 

On y voit que pour une immense majorité des utilisateurs actuels des ponts, un tunnel à l’est représenterait un détour de 30 km. Pas un raccourci. 

Opinions

Agriculture bio: meilleure pour les abeilles

CHRONIQUE / Les impacts de l’agriculture conventionnelle sur les insectes pollinisateurs sont un sujet de préoccupation depuis plusieurs années. L’utilisation des herbicides et des insecticides à large spectre affectent aussi les insectes bénéfiques. Les insecticides les empoisonnent par l’alimentation ou par l’eau qu’ils contaminent. Les herbicides réduisent la diversité des fleurs qu’ils peuvent butiner. Or, la pollinisation est un facteur important pour la production agricole de fruits et de graines. Les producteurs le savent et font régulièrement appel aux apiculteurs pour s’assurer de meilleures récoltes.

La supériorité de l’agriculture biologique dans le maintien de la biodiversité n’est plus à démontrer. En bannissant les pesticides de synthèse, en protégeant les sols par des pratiques de fertilisation organique et en favorisant les synergies entre les plantes, les producteurs bio permettent à plus d’espèces végétales et animales de coexister. Plusieurs études ont démontré les bénéfices de ce type de culture sur les pollinisateurs sauvages, mais qu’en est-il des abeilles domestiques qui produisent le miel ?

Chronique

D’Istanbul à Havre-aux-Maisons

CHRONIQUE / Les parents de Gil Thériault ont opté pour une valeur sûre quand ils ont reçu leur bru à souper pour la première fois, ils sont allés acheter de beaux homards qui venaient tout juste d’être pêchés, c’était en juin, en plein dans la saison.

Ça n’a pas eu l’effet escompté.

«J’ai failli m’évanouir quand je les ai vu bouger, ils étaient vivants, c’était comme des gros scorpions...»

Ezgi Cakmak — elle préfère Thériault — venait de débarquer d’Istanbul en Turquie où elle et Gil avaient vécu ensemble pendant six mois, où ils s’étaient mariés un mois plus tôt. Elle était ingénieure, a craqué pour ce Canadien qui bourlinguait autour du monde en faisant du couchsurfing, qui a débarqué chez elle pour quelques nuits.

Il a craqué pour elle aussi.

Un coup de foudre.

Sauf qu’en Turquie, ça reste plutôt mal vu de sortir ensemble si on n’est pas mariés, ils ont donc décidé de se marier avec tout ce que ça implique de rituels et de formalités. Par exemple, quand un gars demande la main d’une fille, la fille doit lui faire un café salé et le gars doit le boire devant le père de la fille sans grimacer.

Déjà que Gil n’aimait pas le café.

Et après, le prétendant apporte une boîte de chocolats au père, si le père en mange, c’est oui.

Il en a pris un, du bout des lèvres.

Un mois plus tard, Ezgi et Gil sont partis pour les Îles-de-la-Madeleine. «Mon père allait moins bien, j’ai voulu me rapprocher.» Les nouveaux mariés sont donc débarqués en juin 2009 sur l’île de Havre-aux-Maisons où Gil a grandi avec ses deux frères et ses quatre sœurs.

Il est le p’tit dernier.

Le choc a été énorme pour Ezgi, 28 ans, qui vient d’une famille bien établie. «En Turquie, j’étais ingénieure, j’étais quelqu’un et ici, je n’étais personne, j’étais juste Ezgi à Gil.» Et elle ne parlait pas un mot français. «Au début, elle écoutait de la musique turque, elle regardait des émissions turques. Je lui ai dit : “Si tu veux que ça fonctionne, il va falloir que tu apprennes la langue.”»

Elle lui a demandé : «Tu veux que je parte?»

Il a répondu : «Je veux que tu arrives.»

Ça lui a pris environ deux ans pour s’acclimater, elle s’exprime aujourd’hui parfaitement en français, en plus de l’anglais qu’elle parlait déjà. «Quand j’ai appris qu’il y avait une communauté anglophone aux Îles, j’ai demandé aux gens de m’en parler, ils me disaient tous : «C’est un autre monde…”»

Qu’à cela ne tienne, elle a contacté le Conseil des anglophones des Îles, CAMI. «J’ai écrit à la directrice de l’organisme pour lui dire que j’aimerais faire partie de la communauté, on a pris un café.» Elle lui a proposé un poste comme agente de développement touristique, Ezgi avait ce qu’il faut pour l’occuper. 

Ezgi s’est rendu compte que ce n’était pas un autre monde du tout, juste des gens qui parlent une autre langue.

Et qui posent moins de questions.

Diplômée en Turquie en génie environnemental, Ezgi entreprendra les démarches pour être reconnue par l’Ordre des ingénieurs du Québec. Elle fait une maîtrise à l’Université Memorial de Terre-Neuve en gestion halieutique — la pêche — ce ne sont pas les sujets qui manquent aux Îles.

Son mémoire portera peut-être sur les concombres de mer.

Elle a fait tranquillement sa place. «À Grande-Entrée maintenant, c’est Gil à Ezgi!» blague son homme, qui vit de sa plume et des photos qu’il prend. «Quand on s’est mariés, il y avait une journaliste qui est venue nous rencontrer, elle voulait savoir ce que je faisais dans la vie. Je lui disais que j’écrivais des livres et elle me relançait encore : “Mais qu’est-ce que vous faites dans la vie?” Elle ne pouvait pas concevoir que je puisse vivre en faisant ça. Elle m’a demandé si je vendais mes photos, si j’avais une compagnie, je lui ai dit oui…»

Le titre de l’article publié le lendemain était «Un homme d’affaires canadien marie une ingénieure».

Ils ont bien ri.

Le plus dur pour Ezgi n’a pas été la langue ni d’apprendre à aimer le homard. Quand on part d’Istanbul et de ses 15 millions d’habitants, l’immensité de l’horizon donne le vertige. Et l’absence de lumière, par les nuits sans lune. «La première fois que j’ai dormi seule, j’ai pris un couteau de chef et je l’ai mis à côté de moi.»

Elle avait écouté CSI et autres séries américaines où la police traque des bandits. «Je pensais qu’il y avait des tueurs en série partout…»

Elle a même demandé à Gil de mettre du fer forgé dans les fenêtres de leurs maisons. «Comme on n’a jamais eu de clé de la maison, j’ai posé des petits crochets pour la rassurer, mais du fer forgé… Imagines-tu, on aurait fait rire de nous!»

Après 10 ans, elle a moins peur.

Elle se souviendra toujours de son premier anniversaire de mariage. «En Turquie, je me faisais coiffer et maquiller, je n’avais jamais appris à faire ça. Je suis allée sur YouTube pour voir comment on faisait, je me suis préparée pendant deux heures. Je voulais sortir, j’ai demandé à Gil de m’emmener dans un club pour danser…»

Mais le Cap-aux-Meules, ce n’est pas Istanbul. «La seule place qu’il y avait, c’était le bar Le Dragueur… Et on était tout seuls!»

Elle en rit aujourd’hui.

Je les ai rencontrés dans leur petite maison d’été plantée devant une lagune, bordée de dunes, un des plus beaux paysages de l’archipel. C’est la maison où Gil a passé tous les étés de son enfance, il l’a reprise depuis peu, il l’aménage pour sa petite famille à lui.

Ezgi et Gil ont deux filles, trois ans et cinq mois.

Les Îles, c’est chez elle maintenant. «J’aime notre vie. On est bien, on joue à des jeux de société, on fait des soupers, des partys de costumes! Il y a aussi le soutien de la communauté qui est là. Quand j’étais enceinte, ma belle-sœur a tout nettoyé la maison sans que je lui demande, mon autre belle-sœur a cuisiné 26 pâtés à la viande… La famille est toujours là, les amis aussi.»

Et l’horizon, tout autour, qu’elle ne se lasse pas de contempler. «Quand il y a le soleil, il y a tellement de beautés…»

Chronique

Legault rouvre les options

CHRONIQUE / Le premier ministre François Legault parle de nationalisme plutôt que d’autonomisme. Il n’empêche que son gouvernement a résolument mis le cap sur une gouvernance autonomiste.

Ne présumons pas des résultats. Mais le contraste est frappant avec le gouvernement de Pauline Marois, qui peinait même à mettre un peu de chair autour de l’os de sa très officielle «gouvernance souverainiste».

Immigration et laïcité. Il ne s’agit pas de reprendre encore une fois ici le débat sur la pertinence des décisions prises par le gouvernement Legault en ces matières. Mais de les mettre en exergue pour souligner qu’à travers elles, il élargit le concept de «société distincte» — bien qu’il n’ait pas encore obtenu l’accord qu’il désire avec Ottawa en immigration.

Pour espérer parvenir à son objectif sur ce plan, il aura sans doute besoin de l’élection des conservateurs d’Andrew Scheer l’automne prochain.

Quoi qu’il en soit, le gouvernement de François Legault pousse plus loin la distinction du Québec au sein du Canada. Pour le pire, selon certains; pour le meilleur, selon plusieurs.

Il peut être soupçonné de vouloir chercher des querelles avec Ottawa pour conserver les faveurs d’une partie importante de l’électorat québécois — Ottawa étant généralement et historiquement confiné au rôle de vilain. Mais notez la différence : le gouvernement Marois, lui, n’était pas simplement soupçonné, mais carrément accusé de vouloir créer et entretenir des querelles dans le but de mousser l’option souverainiste, laquelle était par ailleurs déjà pas mal tombée en berne.

Or — et c’est là que je veux d’abord en venir —, ces accusations paralysaient le gouvernement de Pauline Marois avant même qu’elles ne soient lancées.

Elles le paralysaient tout autant que le fait d’être coincé par son statut de gouvernement minoritaire.

Le gouvernement Legault bénéficie du poids de l’opinion publique. Celui de Mme Marois en pâtissait.

Des exemples

À terme, le gouvernement de la Coalition avenir Québec mettra en vigueur une disposition législative sur la langue française flottant dans les limbes depuis pas moins de 17 ans. Celle-ci fera en sorte que les communications écrites de l’administration publique québécoise avec les personnes morales établies au Québec devront être uniquement rédigées en français. Le gouvernement Marois n’avait pas manifesté cette intention.

L’équipe ministérielle de Mme Marois aurait-elle eu du mal à décréter le transfert de deux écoles de la commission scolaire English-Montréal à la commission scolaire de la Pointe-de-l’Île? Elle aurait probablement craint d’être accusée par l’opinion publique en général de faire fi des droits de la minorité anglophone québécoise.

Pourtant, cette décision se défend. Elle est malheureusement rendue nécessaire en raison d’une irresponsable absence de planification datant de nombreuses années.

Sans complexes

Là où le gouvernement de Pauline Marois voyait ou craignait des coûts politiques, celui de François Legault voit des opportunités politiques. Voilà là où je voulais finalement arriver. L’équipe Legault avance sans complexes.

L’opportunité politique? Elle est le résultat d’une évaluation entre, d’une part, la priorité qu’on accorde ou qu’on peut se permettre d’accorder à telle ou telle chose et, d’autre part, les bons commentaires que tel ou tel élément pourrait déclencher par rapport aux polémiques qu’il pourrait au contraire susciter.

En bout de course, l’opportunité politique correspond à la différence qu’un gouvernement entrevoit entre les coups qu’il est susceptible d’encaisser et le niveau d’approbation qu’il s’attend à recevoir. Le gain réel est encore plus positif, évidemment, lorsque les voix de désapprobation nourrissent la satisfaction du plus grand nombre.

Le «nous» de Marois

Pour le pire, selon certains; pour le meilleur, selon plusieurs… Le gouvernement Legault pousse plus loin la distinction du Québec au sein du Canada. Il donne au fond du coffre au «nous» que Pauline Marois avait tenté de réhabiliter il y a plus de 10 ans.

Ces éléments font rêver de nombreux indépendantistes, qui y voient un futur nouveau socle pour rebondir. C’est possible. Rien n’est impossible dans la vie.

Mais cet approfondissement de la distinction du Québec au sein du Canada pourrait aussi démontrer, avec le temps, qu’Ottawa et les autres provinces s’ajustent à la nouvelle donne québécoise, ou du moins l’acceptent. Qui sait?

Une conclusion? Elle est d’ordre général, mais pleinement politique : le gouvernement Legault rouvre les options.

Dans ce Québec d’aujourd’hui et de demain, une nécessité cependant demeurera : faire du «nous» de Pauline Marois un «nous» inclusif. Un «nous» pour tous. C’est notre défi collectif à tous.

Chronique

En direct des îles: autour d’un cul-pointu

CHRONIQUE / «Ma mère me racontait que, par les matins brumeux, elle entendait le bruit des moteurs des bateaux des pêcheurs.»

Comme un ronronnement. 

Ils se sont tus depuis longtemps, ces infatigables moteurs à un piston, disparus à la fin des années 1960 avec les bateaux qu’ils faisaient avancer. Le cul-pointu, en forme de grand canot effilé, n’existe plus que sur de vieilles photos en noir et blanc et dans la mémoire de ceux qui s’en souviennent encore.

Et de ceux qui, comme Claude Bourque, se sont fait raconter leur histoire par leurs parents, leurs grands-parents.

On dit «tchu-pointu» ici.

«Il y a 25 ans, j’ai rencontré Léo Leblanc à la marina de Cap-aux-Meules, il était reconnu, c’était un constructeur de bateaux. Je lui ai demandé s’il pouvait m’aider à en fabriquer un. Il m’a regardé du haut de ses sept pieds et il m’a demandé : “T’es un fils à qui? ” “J’ai dit Claude à Nestor”, il m’a dit : “Trouve-toi du bois, trouve-toi une shed et je vais te le faire.”»

Le temps a manqué.

Le fils de Léo, Camil, a repris l’entreprise de son père, il vient de la transmettre à son propre fils. Autour d’une planche de crible, il y a deux ans, Claude a relancé Camil. «Je lui ai demandé s’il voulait m’aider à faire un cul-pointu. Je n’ai pas eu le temps de finir ma phrase, il m’a dit : “Trouve-toi du bois, trouve-toi une shed.”»

Du haut de ses sept pieds.

Il fallait d’abord un plan. «On a retrouvé un cul-pointu à Havre-Aubert, il était couvert de fibre de verre. C’est peut-être le seul qui existe encore sur les Îles. C’est à partir de ça qu’on a fait les plans.»

Une esquisse sur une petite planche, avec des mesures.

La rumeur a enflé comme une voile au grand vent. «Le mot s’est passé, les gens étaient emballés de savoir qu’on allait faire ça.»

Le bois est venu de son cousin Daniel, «un maniaque de construction» qui habite à l’extérieur. «Il m’a appelé, il m’a dit «ton bois est prêt, il te reste juste à l’emmener aux Îles». Les mêmes essences que dans le temps, du chêne pour «membrer», faire la charpente, de l’épinette pour «border», le recouvrir.

«Il fallait voir la réaction du monde quand on a reçu notre bois, il y a tellement longtemps qu’il n’était pas arrivé aux Îles un chargement pour construire un bateau. Il y en a qui pleuraient, c’était vraiment un moment spécial. Il y avait un grand sentiment de fierté, un sentiment de souvenir.»

J’aime l’idée que le souvenir puisse être un sentiment.

Il a aussi été un élan.

Depuis l’hiver, tout le monde est à l’ouvrage, avec Camil comme maître d’œuvre. «On fait ça le soir et les fins de semaine. On arrive trois ou quatre, il en arrive d’autres, il y a des vieux bonhommes qui arrivent et qui demandent ce qu’ils peuvent faire, on leur donne un ciseau à bois, une varlope... Et quand on commence à être trop, on sort la bière et la planche de crible!»

Le bateau a entendu tous les jeux de mots avec cul-pointu, surtout quand ils l’ont membré.

Il a aussi «ouï» toutes les histoires que les vieux racontent quand ils se retrouvent chez Camil à Léo, quand ils viennent voir le cul-pointu prendre forme et qu’ils remontent loin en arrière, là où même l’Alzheimer n’a pas de prise.

Le cul-pointu est un prétexte. «On est en train de faire revivre des choses qui étaient pratiquement perdues.»

Fin juin, des fermières des Îles sont passées à la shed, elles avaient tricoté des mitaines en laine blanche, d’énormes mitaines, Claude n’en avait jamais vu des comme ça. «C’était les mitaines à cage que les pêcheurs portaient. Avec l’eau salée, elles «refoulaient» et s’ajustaient à la main. Elles ne laissaient pas passer le froid.»

Mieux que bien des fibres modernes. «Elles ont trouvé une fermière qui avait encore le patron original…»

Science

Quand vieillesse rime avec fatigue...

SCIENCE AU QUOTIDIEN / «Pourquoi le corps finit-il par avoir moins d’énergie quand on vieillit? Pourtant, nous mangeons pratiquement autant qu’avant et nous dépensons moins puisque nous avons moins d’activités, mais nous nous sentons quand même plus fatigués!», demande Denis Tremblay, de Chicoutimi.

En 1990, des chercheurs israéliens ont commencé à suivre environ 1000 personnes âgées nées en 1920-21, puis les ont rencontrées de nouveau après 6-8 ans et 12-15 ans. Au départ, à 70 ans, 29% d’entre elles rapportaient de la fatigue; à 78 ans, cette proportion était passée à 53 %; et autour de 85 ans, c’était plus des deux tiers, à 68 % [http://bit.ly/328LxHo].

Bien entendu, cela n'a rien de très étonnant, dit Pierrette Gaudreau, chercheuse au département de médecine de l’Université de Montréal et co-directrice du Réseau québécois de recherche sur le vieillissement. «Il y a plusieurs raisons à ça, dit-elle. Le vieillissement, on pourrait résumer ça par l'usure graduelle des cellules, des tissus et des organes. Dans un monde idéal, on voudrait que tout vieillisse à la même vitesse de manière à ce qu’on reste très bien pendant longtemps et qu’on n’ait pas plusieurs années d’incapacité avant de décéder. Mais ce n'est pas ce qui se passe dans la réalité.»

Parmi les facteurs — autres que la maladie ou un âge vraiment très avancé, s’entend — qui peuvent causer de la fatigue chez des personnes âgées par ailleurs en assez bonne santé, il y a une réduction de la «puissance hormonale», illustre Mme Gaudreau. «À partir de 30 ou 35 ans, on perd environ la moitié de cette puissance à chaque décennie, si bien que les “pics“ de sécrétion hormonale à 80 ans sont tout petits par rapport à quand on a 30 ans».

C’est le cas, notamment, pour la production de l’«hormone de croissance», dont le corps a évidemment besoin pour se développer pendant l’enfance, mais que nous continuons à sécréter pendant tout le reste de la vie parce que l’organisme s’en sert pour «l’entretien», si l’on veut (remplacer les vieilles cellules et les vieux tissus, maintenir le corps en bon état de marche, etc.). Il s’agit d’une hormone dite «anabolisante», qui favorise la prolifération et la différenciation des cellules ainsi que la fabrication de muscles, et qui réduit l’adiposité. Avec l’âge, on en fabrique de moins en moins, ce qui explique en partie pourquoi on perd des muscles et gagne des graisses en vieillissant, et «c’est sûr que ça va avoir un effet sur la force et sur la fatigue, même si ça n’explique pas tout», dit Mme Gaudreau.

Une autre cause possible de la fatigue qui vient avec l’âge est la réduction de la production des hormones thyroïdiennes. «Ce sont des hormones très importantes qui régulent le métabolisme de base [ndlr : grosso modo, la puissance à laquelle le corps «carbure»]. Chez certaines personnes qui en sécrètent trop, c’est comme si elles étaient en phase manie, elles sont très actives. À l’inverse, quand on n’en sécrète pas assez, ce sont d’autres symptômes qui vont apparaître, comme la fatigue, la perte d’appétit, etc. Des fois, dans le bureau du gériatre ou du médecin de famille, ces symptômes-là peuvent être confondus avec la déprime», explique Mme Gaudreau.

Dans tous les cas, tient-elle à souligner, «on parle ici de gens qui seraient autour de 60 ou 65 ans. Parce que c’est sûr que si on parle de quelqu’un qui a 90 ans, on n’est pas du tout dans le même genre de clientèle. À ce moment-là, c’est vraiment l’usure générale de l’organisme qui fait qu’on a moins de capacité, moins d’endurance».

Et il y a d’autres facteurs, bien sûr, que les hormones — et même d’autres facteurs que la vieillesse elle-même — qui peuvent causer de la fatigue. Par exemple, tant l’étude israélienne qu’une autre étude du même type, menée aux États-Unis et publiée en 2008 dans le Journal of Gerontology [http://bit.ly/2RWOK88], ont trouvé que la solitude est associée à la fatigue chez les personnes âgées, que les femmes rapportent plus de fatigue que les hommes, que ceux qui font plus d’activité physique se disent moins fatigués, etc.

Les deux études, notons-le, ont également trouvé que la fatigue vient aussi avec un risque de mortalité plus élevé. Dans l’article américain, par exemple, la mortalité était de 31 % après six ans chez les «fatigués», contre 22 % chez les autres.

Cela peut paraître un peu décourageant, évidemment, mais Mme Gaudreau souligne qu’il y a aussi un bon côté à tout ceci : cette fatigue n’est pas entièrement une fatalité, on peut la réduire ou la retarder pour la peine avec un bon programme d’exercice physique.

«Si on fait un exercice régulier et systématique, dit-elle, on peut revenir à état un peu plus jeune, d’un point de vue hormonal. Ça ne fait pas de miracle et il faut s’y mettre sérieusement pour y parvenir, mais des études ont montré qu’avec un programme d’exercice bien contrôlé, disons trois sessions entraînement d’une heure par semaine, on avait des bonnes réponses.

«Par exemple, illustre-t-elle, dans des recherches récentes que j’ai faites avec une collègue de l’UQAM, Dre Mylène Aubertin-Leheudre, on a soumis des personnes âgées avec embonpoint ou obésité à un régime d’exercice physique de haute intensité, mais de courte durée — parce que pour des gens qui ne sont pas habitués à faire de l’exercice, c’est plus motivant d’en faire pour de courtes périodes à la fois. Alors on a regardé les marqueurs de la fonction somatotrope [ndlr : la production d’hormone de croissance, grosso modo], et on a mesuré une augmentation pour un bon nombre de participants.»

Ces régimes d’entraînement ne sont pas nécessairement indiqués pour toutes les personnes âgées — cela dépend de l'état de santé de chacune. Il vaut mieux en parler à son médecin avant de s’y mettre.

Actualités

Perdre ses cheveux avant même d’être ado

CHRONIQUE / Il y a des choses qui ne s’expliquent pas. On pose des questions, on cherche des débuts de réponse. En vain. Stacy Nadeau est rendue à cette étape où elle doit se résigner à accepter cette situation hors de son contrôle.

Tous ses cheveux qui sont tombés et qui continuent de se détacher de sa tête ne repousseront probablement pas. Il ne faut jamais dire jamais, mais la jeune fille de Trois-Rivières réalise en ce moment que la meilleure attitude à adopter dans les circonstances, c’est d’apprendre à surmonter cette épreuve.

Actualité

Séance d’orthographe : message aux nouveaux lecteurs

CHRONIQUE / Abonnés de La Tribune, permettez-moi aujourd’hui de m’adresser particulièrement à mes nouveaux lecteurs, car depuis le début de juin, «Séance d’orthographe» est publiée, en version numérique, dans tout le Groupe Capitales Médias. Autrement dit, des gens de Québec, Saguenay, Trois-Rivières, Granby, Gatineau et de leurs régions respectives se sont joints à nous, découvrant cette nouvelle chronique... sans savoir qu’elle existe depuis 2003.

Résultat : depuis quelques semaines, j’ai reçu plusieurs questions de la part de ces amateurs de langue française additionnels. Des questions très pertinentes, mais auxquelles, vous vous en doutez un peu, j’ai déjà répondu, parfois il y a belle lurette.

J’ai donc décidé, contrairement à mon habitude de suspendre la chronique pendant l’été (ce qui, convenons-en, serait assez décevant pour ceux et celles qui viennent de la découvrir), de faire comme nos chaînes de télé et de vous proposer des «reprises» pour la belle saison. Ce choix m’apparaît d’autant plus pertinent que, dans certains cas, les réponses à certaines de ces interrogations datent de plus de dix ans. Et comme les règles du français n’évoluent pas très vite…

Quant aux questions inédites, j’espère que les personnes qui me les ont posées sauront patienter jusqu’à l’automne. C’est avec grand plaisir que je reprendrai alors la publication de chroniques originales. À tous et toutes, je souhaite un superbe été!

                                                                    ***

«Dans certaines traductions de livres, on retrouve cette formulation: "Je sais ce QU’IL s’est passé." Ou alors: "Je sais ce QU’IL est arrivé." Ne devrait-on pas plutôt écrire "je sais ce QUI s’est passé" ou "ce QUI est arrivé"?» (Louise Angers, Québec)

Voici ma réponse du 29 septembre 2006.

Quand certains verbes peuvent être utilisés autant à la forme personnelle qu’impersonnelle, les deux tournures s’emploient indifféremment.

La forme impersonnelle, c’est lorsque le sujet est «il» et que ce «il» ne remplace personne. Le verbe impersonnel le plus connu est «falloir». Dans «il faut», rien ni personne ne pose l’action en tant que sujet.

Ainsi, les verbes «se passer» et «arriver» peuvent être utilisés à la forme impersonnelle.

«Il s’est passé bien des choses depuis ton départ.»

«Il arrive qu’on se trompe quand on va trop vite.»

Ici, le sujet «il» ne représente rien ni personne. Tournées autrement, ces phrases pourraient se lire ainsi.

«Voici ce qu’il s’est passé depuis ton départ [il s’est passé cela].»

«Voilà ce qu’il arrive quand on va trop vite [il arrive cela].»

Mais l’autre orthographe est aussi plausible, parce que ces deux verbes se conjuguent le plus souvent avec un sujet personnel. Les phrases de départ pourraient être les suivantes.

«Bien des choses se sont passées depuis ton départ.»

«Les erreurs arrivent quand on va trop vite.»

Modifions légèrement les phrases et cela pourrait donner:

«Voici ce qui s’est passé depuis ton départ [«ce» est le sujet de «s’est passé» et remplace «bien des choses»].»

«Voilà ce qui arrive quand on va trop vite [«ce» est le sujet de «arrive» et remplace «les erreurs»].»

Si le verbe ne s’emploie jamais à la forme impersonnelle, on écrira obligatoirement «ce qui». Mais si le verbe n’existe qu’à la forme impersonnelle, vous n’avez pas le choix d’écrire «ce qu’il».

«Les erreurs bêtes, c’est ce qui gâche tout.»

«Les erreurs bêtes, c’est ce qu’il faut surtout éviter.»

Perles de la semaine

Les perles du bac 2019 ne devraient pas tarder. En attendant, continuons de revisiter les «meilleurs» coups des dernières années, cette fois avec les examens de philosophie.

«Pour se connaître, il faut se faire s’enfoncer profondément en soi.»

«Dans une première partie, nous verrons les avantages. Dans une deuxième partie, nous verrons les désinconvénients.»

«On peut comparer Descartes à un philosophe.»

«Se connaître soi-même nécessite une bonne connaissance de soi.»

«Pour vivre dans la joie et l’allée graisse, il faut faire des sacrifices.»

Questions ou commentaires? Steve.bergeron@latribune.qc.ca.

Chronique

En direct des îles: les vigilants

CHRONIQUE / Donald Chiasson travaillait à l’aéroport ce jour-là, le mardi 29 mars 2016, le temps était particulièrement mauvais. Et l’avion est tombé.

«J’ai été le premier à arriver sur les lieux de l’écrasement, avec deux collègues, avec les ambulances et les pompiers. On a vu que c’était un petit avion privé, on ne savait pas à ce moment-là que la famille Lapierre était à l’intérieur.»

Son téléphone a sonné. 

Au bout du fil, on l’avise que l’armée canadienne vient d’autoriser le déploiement des Rangers des îles, Donald en est le chef, le sergent. Il est automatiquement libéré du boulot pour prêter main-forte, tout comme les autres patrouilleurs qui doivent rappliquer en quatrième vitesse.

C’est ce que font les Rangers, ils viennent en renfort. Et ils le font aux îles depuis 2008, lorsque le fédéral a réalisé qu’il n’y avait pas d’escouade. Créés pendant la guerre froide en 1947 pour protéger la souveraineté du pays dans le Nord, les Rangers sont devenus des unités d’intervention.

On les appelle les «vigilants».

Ils sont 34 aux îles, d’un peu partout sur l’archipel, à s’être enrôlés dans ce groupe de réservistes. «On a tellement une bonne équipe qu’on a même une liste d’attente…»

Le 29 mars 2016, ils ont été postés autour de la carcasse de l’avion. «Le Bureau de la sécurité des transports ne pouvait pas venir avant deux ou trois jours, on nous a demandé de surveiller le périmètre de sécurité. Personne ne devait approcher le site. C’était une demande particulière, elle a été acceptée vu les circonstances.»

Ils ont éloigné les curieux. «Il y avait du kérosène qui s’était échappé, c’était aussi une question de sécurité.»

Les Rangers ont aussi répondu présents le 29 novembre dernier quand les îles se sont retrouvées coupées du monde, une tempête ayant rompu la communication avec l’extérieur et privé d’électricité plusieurs Madelinots. «Notre mandat était de faire la tournée dans toutes les maisons pour voir si le monde était correct.»

Ils ont sillonné les îles d’un bout à l’autre. «C’était important, surtout pour les personnes âgées qui vivent seules.» Les vigilants ont frappé à chaque porte pour prendre des nouvelles, pour s’assurer que personne ne soit dans le trouble, comme ils l’ont fait en 2012 après deux tempêtes de verglas. «Ça permet de leur donner un sentiment de sécurité, ils savent qu’on est là.»

Ils sont là quand on a besoin d’eux.

Natif des îles, Donald a fait sa vie dans l’armée canadienne, une trentaine d’années à être posté un peu partout, avant de revenir chez lui en 2010. «Je ne savais même pas qu’il y avait une patrouille ici, ça a été une belle surprise. Avec les années que j’ai passées dans l’armée, ça faisait une continuité.»

La patrouille est appelée en renfort au moins une fois chaque année, la plupart du temps pour chercher un disparu, pour effectuer un sauvetage. Et le reste du temps, l’équivalent de quelques semaines par année, ils s’entraînent. «On fait des pratiques, on fait des simulations. On peut aussi suivre des formations à l’extérieur.»

Il y en a qui s’occupent des Rangers juniors, l’équivalent des cadets.

Donald a été nommé sergent en 2014, il a décidé de passer le flambeau en mai. «Les chefs sont choisis par les membres et ils peuvent rester tant qu’ils veulent et tant que les membres sont d’accord. Je m’étais dit que je ferais ça quatre ou cinq ans, que je laisserais la chance à un autre, pour donner un nouveau souffle.»

Il reste Ranger.

Une mission a marqué Donald plus que les autres, septembre 2014, un Ranger est porté disparu. «Olivier était parti à la chasse, c’était le premier jour. Quand je l’ai su, je suis d’abord allé comme citoyen, on a cherché pendant toute la nuit. Les Rangers ont été activés le lendemain. Sa conjointe m’a appelé, elle était dans les Rangers aussi, elle pleurait, elle a dit «trouvez-le, trouvez-le…»

Une centaine de personnes ont participé aux recherches, Donald était aux commandes. Ils l’ont trouvé, noyé. 

Olivier avait 30 ans.

Ils avaient passé la semaine précédente à s’entraîner. «On avait passé toute la semaine ensemble, il nous parlait de l’ouverture de la chasse, il avait tellement hâte…»

Il y a eu un silence.

«La patrouille, on s’est rassemblés. On s’est dit on va vivre notre deuil ensemble, on va s’aider un et l’autre. On a fait une parade aux funérailles. On rencontre la famille souvent, on est toujours là. On était déjà proches, les membres de la patrouille, mais ça nous a soudés comme jamais...»

Nous, les humains

N’écoute pas ton corps

CHRONIQUE / Une chaude soirée de juin, la file d’attente s’étirait au bar laitier. Derrière le comptoir, il y avait assez de couleurs de crème glacée pour compacter un arc-en-ciel dans un cornet. Sinon, la machine à crème molle était prête à me tourbillonner un sundae au caramel, mon préféré.

On était venu se «rafraîchir» après une balade en vélo en famille. Assis à la table de pique-nique, je regardais mes filles et ma blonde se régaler sous le soleil qui commençait à s’obscurcir. Une dizaine d’habitués du quartier Limoilou, jeune et vieux, paumés ou friqués, se gâtaient eux aussi, la langue blanchie par la molle à la vanille. 

Ah les crèmeries! Quelle formidable tradition estivale, je me suis dit. La suite logique aurait dû être : dommage que je ne puisse pas manger de crème glacée moi aussi. Et pourtant, non, ça m’était égal. 

Stéphan Bureau me l’a rappelé cette semaine à la radio : on est rendus à la moitié de l’année. Vous vous en souvenez peut-être, j’ai pris la résolution au début 2019 d’arrêter de manger de la malbouffe et — sortez les trompettes — j’ai tenu bon jusqu’à maintenant. 

Il y a donc six mois que je n’ai pas avalé de crème glacée ou d’autres desserts. Je craignais que les sucreries me manquent encore plus au fil des mois, jusqu’au jour où je finirais par craquer. Eh bien non, le contraire s’est produit : je suis devenu de plus en plus indifférent à ce genre d’«hyperstimulis». 

Ouais, j’ai appris ça dernièrement : la crème glacée fait partie de la vaste famille des «stimulus supranormaux», aussi appelés les «hyperstimulis». 

Empruntée à la biologie animale, l’expression désigne «des objets artificiels qui interpellent davantage nos instincts que les aliments naturels ou les activités pour lesquels ces instincts ont été façonnés», décrit Deirdre Barrett, professeur à l’Université Harvard et auteur de Waistland (2007), un fascinant livre dans lequel elle nous explique pourquoi l’évolution nous a rendus aussi gloutons. 

C’est le prix Nobel de médecine ou de physiologie en 1973, Nikolaas Tinbergen, qui a inventé l’expression «stimulus supranormaux» après avoir constaté qu’il était possible de tromper des animaux avec des reproductions exagérées d’éléments habituels de leur environnement. 

Des études menées par Tinbergen et par d’autres ont par exemple montré que des oiseaux préféraient couver de faux oeufs, plus gros et plus colorés, que leurs propres oeufs; que des petits poissons mâles devenaient agressifs à la vue de n’importe quel objet rouge dans un aquarium; que des chouettes femelles préféraient soudainement un mâle autrefois impopulaire juste parce que son plumage avait été assombri au crayon-feutre par des scientifiques...

Les humains ne sont pas mieux. Le monde moderne est rempli d’hyperstimulis qui kidnappent nos instincts, forgés il y a 10 000 ans pour qu’on puisse chasser et cueillir dans la savane africaine. 

Nos lointains ancêtres étaient notamment programmés pour chercher et emmagasiner du sucre et des gras saturés difficiles à trouver dans les rares fruits et gibiers. Aujourd’hui, il y a tout ça à l’épicerie du coin. 

En plus, on a inventé une tonne de pseudo aliments qui surchargent les propriétés des aliments naturels, les rendant presque irrésistibles — un peu comme le pelage au crayon-feutre pour les femelles chouettes. Pensez aux bonbons, aux chips, aux biscuits et, oui, à la crème glacée. Notre cerveau est câblé pour dire : j’en veux! 

On peut donc remercier l’évolution pour l’épidémie actuelle d’obésité, qui risque d’ailleurs d’empirer. Selon les projections de l’Institut national de santé publique (INSPQ), la proportion d’obèses chez les adultes québécois devrait atteindre 22 % pour les hommes et 18 % pour les femmes en 2030. 

La prescription de la Dre Barrett? Elle ne vous plaira pas, allant à l’encontre de la modération que prêchent plusieurs nutritionnistes et qui autorise les gâteries. 

«Je vais vous dire de ne pas écouter votre corps — du moins ses préférences innées pour le gras et le sucre et ses demandes conditionnées pour peu importe quelle malbouffe vous avez mangé récemment, écrit-elle. Et je vais vous dire que des changements radicaux sont nécessaires. Les petits changements ne fonctionneront pas.»

Parfois, je me demande effectivement si l’abstinence est le meilleur moyen de vaincre la «sucromanie», cette dépendance au sucre confirmée par un nombre croissant d’études scientifiques. 

J’ignore à quel point j’étais sucromane ou même si j’ai vécu un genre de sevrage dans les derniers mois. En tout cas, j’ai l’impression que je tire plus de plaisir de la nourriture «normale» et que ça me semble de plus en plus facile de résister aux hyperstimulis alimentaires. Même au bar laitier par une chaude soirée d’été...

Chronique

Mobilisés pour garder leur village vivant

CHRONIQUE / «Nos services, moi j’y tiens!» À Saint-Léon-de-Standon, dans Bellechasse, la formule prend tout son sens et n’est pas qu’un slogan creux. Près de 100 000 $ viennent d’être amassés en quelques semaines auprès des 1128 résidents et propriétaires afin de conserver une épicerie dans le village et avoir à nouveau une station d’essence dans la municipalité.

Pour les personnes vivant en ville où les services sont variés et rapidement accessibles, où des campagnes de financement participatif sont menées pour différentes causes, mais rarement sinon jamais pour un poste d’essence ou une épicerie, une telle mobilisation étonne. 

Pas pour les gens «de la place». Pour eux, c’est la survie de leur municipalité qui est en jeu. 

«Si les services essentiels commencent à partir, on va tout perdre», explique Jacques Roy, président du comité provisoire formé afin de créer une coopérative de solidarité qui pourrait acquérir l’épicerie existante et assurer la desserte en essence.

Au lieu d’être défaitiste et de voir le village mourir à petit feu, la population locale se mobilise et accepte de sortir de l’argent de sa poche avant de frapper à d’autres portes pour obtenir du soutien financier, deux fois plutôt qu’une. 

Les citoyens ont déjà été sollicités afin de doter la municipalité d’une résidence pour personnes âgées. Et le but a été atteint. Les aînés du village n’ont pas à déménager en ville ou dans une autre municipalité le jour où ils doivent quitter leur maison. Ils peuvent s’installer dans leur village, sur le bord de la rivière Etchemin, à la Villa des Méandres.

«Les gens ne sont pas durs à convaincre. Ils tiennent à leur paroisse. Ils veulent conserver leurs acquis. Ils savent que s’ils ne se mobilisent pas, s’ils ne se prennent pas en main, ils risquent de tout perdre et de devoir se déplacer pour tout», raconte M. Roy.

Depuis l’an dernier, les résidents de Saint-Léon n’ont plus accès à une station d’essence. Ils doivent rouler une quinzaine de minutes et plus vers les municipalités voisines pour faire le plein, acheter de l’essence pour leur tondeuse ou leur tronçonneuse.

Saint-Léon a encore une petite école primaire. Une caisse populaire Desjardins ouverte deux jours par semaine. Un casse-croûte. Un gîte : «Au vieux presbytère». Une quincaillerie, dont M. Roy a été copropriétaire pendant 25 ans et où il travaille toujours. 

«Si le village perd des services, c’est aussi des emplois qui disparaîtront. Six-sept emplois dans une paroisse de 1100 habitants, ça paraît».

Le quincaillier, qui a été également chef pompier pendant de nombreuses années, dit comprendre que le monde aime aller magasiner en ville dans les Costco et Walmart. 

«Je leur dis cependant : “Vous aimez ça Saint-Léon, vous trouvez ça beau Saint-Léon. Mais êtes-vous prêts à déménager? ” Le jour où il n’y aura plus de services de proximité, c’est le danger qui guette». 

Qui veut rester, venir s’établir, ou même s’arrêter dans un village où il n’y a aucun service?

La municipalité de Saint-Léon-de-Standon a beau être surnommée «la petite Suisse», les vallons et la rivière sinueuse ne suffissent pas à combler les besoins des citoyens.

Propriétaire d’une résidence dans cette petite localité, j’ai été invitée à acheter des parts dans la future coopérative.

Même s’il reste beaucoup à faire pour que le projet se concrétise, même si les ristournes ne sont pas pour demain, bien des «gens de la place» et des «non permanents» répondent positivement. Selon M. Roy, il ne manque que 10 000 $ pour que l’objectif de 100 000 $ soit atteint. 

«C’est comme un don», dit le président du comité. Un don pour des services de proximité, pour des emplois et la survie d’un village. Une cause qui en vaut bien d’autres.

Isabelle Légaré

Une voix pour les enfants victimes du pire

CHRONIQUE / Catherine Roberge a déjà voulu tout lâcher. C’était au retour de son congé de maternité. Le dossier déposé sur son bureau était celui d’un enfant qui avait pratiquement l’âge de sa fille. Un mois de différence. Le bambin avait été sévèrement battu.

La procureure aux poursuites criminelles et pénales s’est présentée devant son patron: «C’est terminé. Mets-moi ailleurs. Je ne suis plus capable.»

Denis Gratton

Le coût de vieillir

CHRONIQUE / Le jeudi 20 juin, il y a deux semaines.

Je me trouvais à la caisse de l’épicerie de mon quartier. Et j’ignore si vous faites comme moi, mais en déposant devant la caisse les articles que je me procure, je fais le calcul dans ma tête du coût total de mes achats. Je me trompe parfois de quelques sous, mais je suis habituellement pas mal sur le piton. Je devrais d’ailleurs me faire soigner pour cette légère manie, je sais.

Chronique

Une loi fantôme pour la langue française

CHRONIQUE / Imaginez une loi adoptée il y a 17 ans par l’Assemblée nationale — à l’unanimité, qui plus est — dont l’une des dispositions phares demeure inappliquée à ce jour. Cette situation existe bel et bien. Elle concerne la pérennité de la langue française au Québec.

Cette disposition jamais entrée en vigueur stipule que les communications écrites de l’administration publique québécoise avec les autres gouvernements et les personnes morales établies au Québec doivent être «uniquement» rédigées en français. C’est une obligation que l’État et ses entités sont censés s’imposer et imposer.

Puisque cet article de la loi 104 — c’est son numéro — flotte dans les limbes depuis 2002, on pourrait croire que les gouvernements au pouvoir à Québec depuis ce temps ont finalement tous estimé que l’objectif qu’il poursuit constitue une erreur. Mais non! Ce n’est même pas pour cela que cet article n’a pas été mis en vigueur.

Le problème n’a jamais porté sur le fond, mais sur l’opportunité politique d’aller de l’avant. Les gouvernements de Jean Charest, de Pauline Marois et de Philippe Couillard ne l’ont jamais dit ainsi. Ils n’ont d’ailleurs jamais fourni d’explication. Mais le fait est qu’ils n’ont jamais répudié cet élément de la législation.

Ils ont donc, vraisemblablement et tout simplement, évalué qu’il n’était pas politiquement opportun pour eux d’y donner suite.

Surprise!

Ô surprise! Le 29 mai, les quatre partis représentés à l’Assemblée nationale ont adopté une résolution demandant au gouvernement de François Legault de «mettre en application» dans «les meilleurs délais» ce fameux article de la loi 104 afin que «les communications écrites entre l’administration et les personnes morales établies au Québec, et les autres gouvernements, se fassent uniquement dans la langue officielle, c’est-à-dire le français».

Cette résolution parlementaire a été présentée par le péquiste Joël Arseneau. Elle a reçu l’appui, outre des élus du Parti québécois, des libéraux, des solidaires et des caquistes.

Ce vote est passé plutôt inaperçu. Chaque jour de session parlementaire, de nombreux votes sont pris sur différents sujets. Ceux-ci ne durent souvent que quelques instants. Et les médias avaient, ce 29 mai, d’autres chats à fouetter avec la dernière ligne droite de la session et les projets de loi sur l’immigration et la laïcité de l’État. Il n’empêche que ce vote constitue désormais un jalon.

C’est vrai : les résolutions parlementaires n’ont aucun caractère contraignant. Mais le gouvernement de François Legault donnera certainement suite à celle portée par Joël Arseneau. D’abord, parce que c’est ce qu’il faut faire — même les élus libéraux en conviennent. Ensuite, parce que le gouvernement de M. Legault sent qu’il a des gages à donner en ce qui a trait à la défense et à la promotion de la langue française.

La mise en vigueur de cette disposition de la loi 104 pourrait lui permettre de dire qu’il agit. Chose certaine, son application enverrait un message : la langue française est bel et bien la langue officielle du Québec.

Ce qu’il faudra toutefois surveiller le moment venu concernera les conditions et les circonstances lors desquelles une autre langue que le français pourra éventuellement être utilisée dans les communications écrites visées par l’article de loi.

Chronique

En direct des îles: ceci n’est pas un déchet

CHRONIQUE / «Tu vires sur le chemin, ma maison est la dernière avant que l’asphalte arrête, tu ne peux pas la manquer.» Pas besoin d’adresse, j’ai trouvé. J’avais d’abord trouvé Steeve Chiasson dans «Le Radar», l’hebdo des Îles que mon beau-père reçoit à Québec une semaine plus tard, mieux vaut de vieilles nouvelles que pas de nouvelles du tout. Depuis l’hiver que je le lis pour y dénicher des histoires que j’ai le goût de vous raconter à mon tour.

Steeve, alias Stech, recycle depuis un quart de siècle, depuis les tout premiers balbutiements des bacs bleus, bien avant le continent de plastique. Si Steeve habitait ce continent, il en ferait une galerie d’art. 

«J’avais vu un vidéo du Club 2/3, on voyait un enfant, un Haïtien je pense, il couchait dans des boîtes de carton et le matin il allait nu-pied au dépotoir pour ramasser des déchets. Avec ce qu’il trouvait, il fabriquait des jouets et les vendait aux touristes, pour aider ses parents. Je me suis dit que s’il pouvait faire ça avec un dépotoir, je pouvais le faire avec tout ce qu’on jette ici. C’est un vrai déshonneur…»

Il a fait sa première création, une petite moto, un peu par hasard. «J’avais à peu près 24 ans, je gardais un petit gars et j’avais le goût de l’occuper. On commençait la fabrication ensemble et quand il s’en allait, je continuais et je lui montrais le résultat le lendemain. Il m’en demandait chaque jour un autre, un avion, une auto…»

Steeve aimait ça. «Je faisais sans plan, juste avec l’imaginaire. Ça n’a pas été long que je me suis ramassé avec 60, 80 maquettes. Je me suis demandé : “Qu’est-ce que les gens vont dire? ” C’était une autre époque… Et puis là, j’ai pris mon courage, j’ai appelé Arrimage [un organisme de promotion des artistes aux Îles] et j’ai fait une première exposition à l’aéroport.»

Depuis, il ramasse mille et un objets que les gens veulent jeter, leur redonne vie. Là où d’autres ne voient qu’un vulgaire déchet, il voit la coque d’un voilier. La matière résiduelle est sa matière première.

Son inspiration.

Il m’a fait visiter le petit musée qu’il a aménagé dans la cabane derrière sa maison, tout avec des matériaux récupérés évidemment, il n’a pas de compte client chez Rona. À gauche derrière les portes vitrées, le Titanic. «Je l’ai fait à partir de photos. Ça m’a pris quatre mois de recherches, 800 heures de travail, 200 lumières de Noël.»

Il fait «sept pieds et trois pouces de long.»

À côté, le Nadine, bateau tristement célèbre aux Îles, dans lequel sept hommes et une femme ont sombré avec lui en 1990.

Steeve a fait un bateau de la Garde côtière, un porte-avion, le Madeleine qui fait la traversée entre Souris et Cap-aux-Meules. Il crée toujours de la même façon, à partir de quelques photos et d’un amas de détritus. Avec le temps, il a l’œil, il voit tout de suite où va cette balle de golf, ce bouchon, ce crayon.

«Je trie à la source. Avant de jeter un objet, je cherche toujours à voir s’il y a quelque chose à faire avec.»

La réponse est souvent oui. 

Voyez, pour le Titanic, «la boucane, c’est de la ouate de taie d’oreiller», le poteau à l’avant un crayon. Pour la reproduction du Poséidon, fait à partir du film, il a fait l’avant avec des «couverts à bascule de poubelle. Là, il y a des lamelles de store et là du plastique de panier à linge». 

La coque du Madeleine est «un panier de transport pour animaux», avec toutes les autres choses qui lui sont tombées sous la main, «un bout de wiper, une partie de pompe à asthme, un fusible de camionnette», même des seringues à insuline. «Mon père était un grand diabétique…»

Quand tout est peint, on n’y voit que du feu.

Que de l’art.

Et une prise de conscience. Quand il a commencé à bricoler ses déchets, il passait pour un fou. Il était un précurseur. 

La gestion des déchets est particulièrement importante pour les Îles, pour qu’elles ne deviennent pas un grand dépotoir. «Je me suis aussi offert comme bénévole pour organiser des ateliers dans les écoles. Je demandais aux jeunes d’apporter des déchets de la maison et on les mettait tous ensemble. Je regardais ça et je leur disais : “Je vois un hélicoptère, un voilier, une van…”»

Il prenait un objet de chaque élève pour le faire. «Comme ça, ils se sentaient tous impliqués. […] J’ai vu 2500 jeunes en tout. J’en croise encore aujourd’hui qui m’en parlent, ils se souviennent, ça les a marqués. Je pense qu’à ma façon, j’ai sensibilisé la population, j’ai fait ma part.»

Il a fait de la poubelle un coffre aux trésors.