Mylène Moisan
Les trésors de la «dompe» à neige

Chronique

Les trésors de la «dompe» à neige

CHRONIQUE / Charles Caron est allé voir dans le dictionnaire la définition de «drille», pas l’outil du bijoutier, l’autre, «homme joyeux», comme dans joyeux drille.

«C’est pas mal moi, ça.»

Charles a 63 ans, deux grands gars, deux petites-filles, il a fait mille et un métiers, il a été un peu bijoutier d’ailleurs, beaucoup cordonnier, même coursier à vélo à Montréal. Il est né sur la Côte-Nord près de la Manicouagan, fils unique. Ses amis l’enviaient parce qu’il avait un vélo, lui les enviait parce qu’ils avaient des frères et sœurs.

Sa mère est Irlandaise, une famille de 12, toutes des filles.

Il m’a montré une photo en noir et blanc.

Mais ce n’est pas pour ça qu’il m’avait invitée chez lui, c’est pour me montrer la murale qu’il fabrique depuis quelques années, une murale qui est en fait la clôture Frost entre l’immeuble à appartements où il habite et le voisin. «J’ai commencé par le bout qui donne sur la fenêtre de ma cuisine, ça me fait un beau paysage.»

Plein de couleurs, vues de son demi-sous-sol.

Ce n’est pas une murale de peinture, c’est une murale faite de toute sorte d’objets hétéroclites accrochés à la clôture, sur plusieurs pieds de long. Il l’a baptisée Le Vortex de l’hiver, parce que tous les objets ont un point en commun, Charles les a trouvés dans les dépôts à neige de la ville.

Comme la montre qu’il porte. 

Il est débarqué là un peu par hasard la première fois, il se disait que ça faisait de belles buttes pour faire du vélo de montagne, puis a baissé les yeux. Charles a trouvé un toutou en chien, a tout de suite pensé à l’enfant qui l’avait perdu, peut-être par un soir de tempête, emporté par les déneigeurs.

Il l’a ramené chez lui, a enlevé le sable, l’a lavé. Il l’a accroché sur la clôture en face de sa fenêtre de cuisine.

La murale est née comme ça.

Il y est retourné. «Pour moi, les dompes à neige, c’est comme une chasse au trésor. Je me demande toujours ce que je vais trouver. Et je trouve toujours quelque chose. Il y a des gens qui y vont, ils cherchent le big fat wallet, le portefeuille bourré d’argent, disons que c’est plus improbable… Moi, quand je ramasse un objet, je me dis qu’il y a une histoire derrière. Il y a une vie derrière chaque objet. Quand j’étais jeune, sur le bord de la Manic, je touchais à l’eau et j’avais le sentiment de toucher au monde entier…»

Ça fait la même chose quand il touche à une casquette, ou à cette petite poupée de chiffon. «Si elle pouvait parler, elle nous dirait où elle reste.»

Ou quand il trouve la clé d’une voiture. 

Ou ce bout de rame où est écrit «à la mémoire de Daniel Malenfant», ce canotier qui s’est noyé dans le fleuve en décembre 2017, à 39 ans.

Charles a fait des sections dans son vortex, entre autres une avec des étuis de cellulaires, une autre avec des outils, des jouets pour chiens, des lunettes, une avec des souliers, le plus souvent il en retrouve un seul de la paire. C’est fou tout ce que les gens perdent dans la neige. «C’est sûrement la seule murale comme ça dans le monde, ça pourrait être dans le Guinness!» 

Il trouve plein de téléphones, et souvent de très récents, qui ont rendu l’âme. «Ce que je trouve, ça a passé par la souffleuse, par les camions qui sont venus domper la neige, en plus des bulls qui passent à mesure.»

Il trouve aussi des cartes d’assurance-maladie et des permis de conduire, il va les porter au bureau de poste. «Je ne compte pas les fois où je l’ai fait…» Même chose pour les cartes bancaires et les cartes d’employés, il se rend en personne les remettre pour qu’on retrouve leur propriétaire.

Il ramasse toutes les piles et les composantes électroniques qu’il rapporte pour être recyclées. 

Au moins qu’elles ne polluent pas. 

Il ne peut pas en faire autant pour toutes les cochonneries qu’il voit. «Les gens jettent tellement de choses, comme par exemples des couches pour adultes, ils se disent que ça va disparaître tout seul… […] Quand il vente, quand ça fond, il y a des vallées de plastique et de papier qui partent au vent. C’est peut-être pour ça que je ramasse ce que je peux, parce que j’ai besoin d’espoir.»

Jean-Simon Gagné
Autrement dit

Jean-Simon Gagné

Autrement dit

La comparaison

La puissance, exprimée en tonnes de TNT...

  • De la «Mère de toutes les bombes», la plus grande bombe non atomique de l’armée américaine, utilisée en Afghanistan, en 2017 : 

9,3

  • De l’explosion d’un entrepôt contenant de 2700 tonnes de fertilisant dans le port Beyrouth, le 4 août 2020 : 

1150

  • De la bombe atomique larguée sur la ville japonaise d’Hiroshima, le 6 août 1945 : 

15 000

Source : The New York Times

Richard Therrien
Le Columbo de Winnipeg

Richard Therrien

Le Columbo de Winnipeg

CHRONIQUE / Ça frappe dès les premières images: un lieutenant à l’allure négligée, mal coiffé, un peu débonnaire, taciturne, maladroit, aux méthodes saugrenues, aimant les mots d’esprit, mais surtout dont on ne se méfie pas assez et qui devient rapidement envahissant. Ne manque qu’un chien et un imperméable. Non, je ne parle pas de Columbo, mais bien de l’antihéros de la série Edgar, disponible sur Crave depuis mercredi. 

Incarné par le Québécois Éric Robidoux (le crosseur de dindons Kevin Fontaine dans Faits divers), Edgar Aquin vit dans une roulotte, se fait regarder de travers par ses collègues, et relève davantage de la caricature que de la réalité. Ça donne une série policière sur le ton de la comédie, qui s’adresse à toute la famille. Lisse et sans malice.

Fait exceptionnel: la série a été tournée au Manitoba, une première pour une œuvre de fiction francophone au pays. Lancés au début d’août, mais appuyés par très peu de promotion, les quatre épisodes disponibles pour l’instant ont été tournés avant la pandémie en plein hiver, avant qu’on reprenne le tournage des quatre derniers le 13 août prochain.

Chaque épisode raconte une nouvelle enquête. Comme dans Columbo, tout commence par le crime, avant qu’Edgar Aquin s’en mêle pour trouver le coupable. Aucun détail ne lui échappe, et surtout, pas toujours besoin de preuves contre le tueur, juste des intuitions, pour lui faire cracher le morceau.

Sincèrement, ce n’est pas de la grande télé, mais je ne me suis pas emmerdé non plus. Tout est dans le plaisir de voir Aquin coincer le meurtrier. Heureusement qu’il peut se fier à son instinct, parce qu’on a des enquêtes bien minces ici, pour ne pas dire bâclées. Ça se résout un peu simplement à mon goût. Il faut dire que les criminels font des erreurs de juniors. Bref, la résolution des crimes n’a pas la subtilité d’un Columbo.

Dans le rôle-titre, Éric Robidoux sauve bien souvent la mise, et rend son personnage attachant. Au premier épisode, Denis Bouchard incarne Henri Douglas, ancien détenu qui reprend du service en dérobant des diamants précieux. Ses motivations sont louables : payer les traitements de chimio de son petit-fils adoré. Mais la manière d’y parvenir n’en demeure pas moins criminelle. J’ai préféré le second épisode, sur le monde du jeu. Dans le rôle d’une as de poker qui élimine le seul capable de la surpasser, Rachel Graton, comme toujours, est excellente. Comme dans Faits divers, elle incarne la folie meurtrière avec un sadisme irrésistible. Vous verrez aussi Paul Doucet jouer un aveugle, les yeux fermés, qui en voit beaucoup plus que ce qu’on pourrait croire.

Comme c’est souvent dans le cas dans les séries francophones produites hors Québec, le niveau de jeu des acteurs est inégal. Les comédiens québécois, qui héritent des rôles principaux, côtoient des collègues franco-manitobains, qui n’ont pas forcément l’expérience de la caméra. On le sent dans les accents, mais aussi dans la crédibilité de certaines répliques. Ça peut agacer. On se réjouit par contre de voir des contrées qu’on ne voit que dans les rares reportages des Prairies aux nouvelles.

Jim Donovan, qui a tourné Le siège et Le clan en Acadie, partage la réalisation avec Danielle Sturk, elle-même de Winnipeg. Alexandre Laferrière, de l’équipe d’auteurs de la série File d’attente, tournée à Québec, et scénariste du très beau film Félix et Meira, signe les textes d’Edgar, coproduite par Zone 3 au Québec et Manito Média au Manitoba.

Gros plan sur la basse-ville

C’est pas parce qu’on pense connaître une ville qu’on la connaît véritablement. Si vous aimez autant que moi la série Kebec à Télé-Québec, vous risquez de vous intéresser à Basse-ville, série documentaire de trois demi-heures que j’ai vu apparaître par hasard sur Fibe TV1, disponible uniquement sur Bell Télé Fibe. De fort beaux portraits pleins d’humanité, brossés par des amoureux des quartiers Saint-Sauveur, Limoilou et Saint-Roch.

Rien de didactique, mais une incursion réelle avec les propriétaires de commerces de proximité, bien ancrés dans leur quartier, des joueurs importants de la vie communautaire ou des rappeurs de Limoilou. Dans chacune des émissions, l’historien Réjean Lemoine retrace les origines des lieux et rappelle que Saint-Sauveur est né du déménagement des ouvriers de Saint-Roch, après le grand incendie de 1845. «Si vous voulez gagner une élection, si vous voulez gagner votre point de vue, vous devez avoir les gens de Saint-Sauveur de votre côté», affirme l’historien sur ce quartier historiquement grouillant d’activité sociale, économique et politique. Il rappelle aussi que le lieu ne payait pas de mine avant les années 80. «Entrer à Québec par le boulevard Charest, c’était entrer par le hangar, on voyait tout ce qu’il y avait de moins beau, de plus laid, de plus décrépi à Québec.» On fait aussi état du long passage à vide de Limoilou, quartier le plus multiethnique de Québec, avant sa réjouissante revitalisation.

Il se peut que les images de citoyens agglutinés, au marché ou dans les rues, vous donnent les bleus de cette période prépandémie. Ou alors vous donnent espoir qu’on y reviendra le plus tôt possible. Pour l’instant, seuls les deux premiers épisodes (Saint-Sauveur et Limoilou) sont disponibles – le troisième, sur Saint-Roch, sera disponible lundi. À souhaiter que les nombreuses fermetures de commerces n’en fassent pas trop vite une série périmée.

Mylène Moisan
À quoi ressemblera l’école secondaire?

Mylène Moisan

À quoi ressemblera l’école secondaire?

CHRONIQUE / Quatorze jours «ouvra­bles», c’est tout ce qui reste avant la rentrée scolaire et personne ne sait sur quel pied danser. Le plan déposé le 16 juin par le ministre Jean-François Roberge se conjugue plus que jamais au conditionnel.

Et avec bien des points d’interroga­tion.

Le casse-tête est particulièrement compliqué au secondaire où les élèves passent habituellement d’un local à l’autre, d’un professeur à l’autre. Une des rares choses qui soient claires, c’est que ce sont les enseignants qui changeront de locaux pour éviter le va-et-vient dans les corridors.

Le 16 juin, le gouvernement a dévoilé son «plan de match», c’est l’expression qu’il a choisie, pour guider les établissements d’enseignement pour la rentrée de l’automne. Et depuis, plus rien. Le ministre de l’Éducation Jean-François Roberge a promis une mise à jour cette semaine en assurant qu’il sait où il s’en va, mais en annonçant du même souffle qu’il voulait rencontrer des gens du milieu de l’éducation pour se faire une tête. 

Les écoles et les centres de services scolaires, eux, ne savent plus où en donner. 

Selon le plan de match de juin, donc, toutes les écoles du Québec doivent rouvrir avec les mêmes ratios d’avant la pandémie, sauf que les classes seront divisées en sous-groupes de six élèves entre lesquels il n’y aura pas de distanciation. Il devra y avoir un mètre de distance entre les sous-groupes, deux avec le prof.

Dans le milieu, on appelle ça les «bulles».

Et ces bulles donnent bien des maux de tête à ceux qui doivent jongler avec ce nouveau concept. Ce qu’il faut comprendre, c’est que les élèves de chacune des bulles doivent avoir le même parcours, les mêmes cours. On ne pourra pas «briser» les bulles, et il faut croiser les doigts pour qu’elles n’éclatent pas.

Que faire si la chicane prend? Ou si au contraire une bulle devient trop turbulente? Ou s’il y a de l’intimidation?

Un enseignant au secondaire de la région de Montréal m’a écrit, n’a lui aussi que des questions sans réponses, comme l’écrasante majorité des acteurs du milieu de l’éducation. L’impression que ça laisse, c’est d’être en train de tricoter un tapis pendant qu’on marche dessus.

«Certains parents ont compris qu’ils seront «dépendants» pour leur santé et celle de leur entourage des cinq autres élèves qui feront partie de la bulle de leur enfant, m’écrit-il. Comment seront formées ces bulles? Pour avoir géré des équipes de travail au secondaire, il fallait en régler des crises...

Rien pour les élèves fragiles

Rien n’est prévu pour les élèves fragiles ou ceux dont les parents sont à risque. Et ces mêmes parents seront surpris quand ils découvriront que la définition d’être à risque est fort exclusive. 

Enfin, on ne réalise pas qu’en secondaire 4 et 5, les choix d’option des élèves seront subordonnés aux dites bulles. Des élèves auront des cours dont ils ne veulent pas, d’autres des cours pour lesquels ils ne seront pas assez forts. 

En fait, au secondaire, on sacrifie tout l’aspect pédagogie pour que les enfants soient «gardés» en classe. Le prof toujours devant un groupe à deux mètres ou une télé, c’est à se demander si ça reviendra au même.» 

J’ai parlé à un autre enseignant, il est dans une école privée, lui non plus ne sait pas trop à quoi ressemblera la rentrée, et ce sans parler de la question du masque sur laquelle on devrait être bientôt fixés. «Nos représentants nous disent “faites votre possible même si on sait que c’est virtuellement impossible”. Les ados vont revenir d’un été à ne pas avoir à respecter la distanciation physique…»

Et on veut les mettre dans des bulles.

«Les bulles, ça va faire des ghettos. Chez nous, on a des profils et on s’est rendu compte que ça faisait des ghettos, alors on a décloisonné pour que les jeunes de différents profils se retrouvent dans les mêmes cours. On mêlait des élèves en arts, en sciences, en sports, on ne pourra plus faire ça. On va se retrouver avec des ghettos.»

«L’énergie de la bulle»

Il faudra aussi gérer «l’énergie de la bulle. Les effets de la proximité, on les voit déjà. Mais par exemple, si un élève vit de l’intimidation dans sa bulle, on va faire quoi? C’est le genre de choses auxquelles je pense. Le ministre y a-t-il pensé?»

Allez savoir.

Autre chose qu’il faudra gérer, les demandes des parents. «Chaque année, il y a des parents qui nous demandent de mettre leur enfant avec untel ou de ne pas le mettre avec untel. C’est déjà un casse-tête… Je ne vois pas comment on va faire avec ce genre de demandes en plus du reste.» 

Parce que les bulles ne sont pas la seule mesure qui sera mise en place pour limiter la propagation du virus, surtout advenant une deuxième vague. Il faudra évidemment limiter à 250 le nombre de personnes à un même endroit, la cafétéria par exemple, ce qui implique parfois d’établir deux horaires distincts dans une même école pour que les élèves se croisent le moins possible.

C’est un casse-tête de plus.

Et, avec la mise à jour qui est attendue dans les prochains jours, il se pourrait que tout soit à recommencer.

Dans le communiqué de presse du 16 juin, le ministre a tenté de se faire rassurant en annonçant l’ouverture des écoles partout au Québec à la rentrée. «C’est un message fort, un message d’espoir, qui aura un impact majeur sur la motivation, la persévérance et ultimement, sur la réussite de nos élèves, de nos étudiantes et de nos étudiants. J’aimerais remercier du fond du cœur nos partenaires de leur collaboration exceptionnelle au cours des dernières semaines, qui nous a permis de bonifier le plan présenté aujourd’hui. Dès demain, nous nous remettrons au travail, tous ensemble, en vue de garantir une rentrée scolaire à la fois extraordinaire et sécuritaire.»

On ne sait pas trop à quels partenaires il fait allusion, à peu près toutes les voix du milieu de l’éducation se sont levées depuis pour émettre des réserves.

Pour dénoncer l’improvisation.

Et si jamais une deuxième vague devait forcer une autre fermeture des écoles, le gouvernement exige cette fois que l’enseignement à distance puisse être rapidement enclenché et que les centres de services scolaires (feues les commissions scolaires) aient un plan de contingence. Si l’expérience du printemps nous a appris une chose, c’est que le réseau public accusait un énorme retard à ce chapitre. Depuis, nous assure le ministère, des ordinateurs et des tablettes ont été achetés, des formations ont été données, un montant de 150 millions $ avait d’ailleurs été annoncé pour ça en juin.

Ça pourrait être pire, plusieurs provinces ont tergiversé très longtemps avant de statuer sur la rentrée, l’Alberta et la Nouvelle-Écosse ont tranché il y a deux semaines, alors que la Colombie-Britannique, la Saskatchewan, le Manitoba et l’Ontario l’ont fait au cours des 10 derniers jours. Du côté de Terre-Neuve, il semble qu’on hésite toujours entre trois scénarios.

Et partout, les plans sont critiqués.

Parce qu’il doit forcément y avoir un prix à payer pour arriver à rouvrir les écoles sans que la COVID-19 ne s’y invite, les directions d’école — et les enseignants — auraient tout simplement aimé pouvoir s’y préparer. «J’ai hâte de recommencer, mais je me sens pitché dans le néant», confie le prof du privé.

Marc Allard
Pourquoi vos problèmes se répètent

Nous, les humains

Pourquoi vos problèmes se répètent

CHRONIQUE / Un midi de l’été, vous piqueniquez avec un ami au bord d’une rivière. Soudainement, vous entendez un cri en provenance de l’eau. Un enfant est en train de se noyer. 

Instinctivement, votre ami et vous plongez dans la rivière et nagez jusqu’à l’enfant, puis vous le ramenez jusqu’au rivage. À peine avez-vous eu le temps de reprendre votre souffle que vous entendez un autre appel à l’aide. 

Votre ami et vous replongez dans la rivière et sauvez un autre enfant. Et puis un autre enfant passe près se noyer... et un autre... et un autre. Soudain, votre ami sort de l’eau et semble vous laisser seul derrière lui. 

«Où tu vas?!» demandez-vous à votre ami. «Je m’en vais en amont pour m’occuper du gars qui lance tous ces enfants dans la rivière».

***

Cette parabole de santé publique est attribuée à l’activiste américain Irving Zola. Je l’ai traduite et adaptée un peu pour cette chronique. Je suis tombé dessus récemment dans le livre Upstream: the quest to solve problems before they happen (En amont : la quête pour résoudre les problèmes avant qu’ils surviennent, pas encore traduit en français), de Dan Heath. 

Publié juste avant la pandémie, ce livre pose plusieurs questions fascinantes. Comment peut-on empêcher un problème récurrent de se répéter? Ou, encore mieux, éviter qu’il survienne? En s’attardant aux causes plutôt qu’aux symptômes. En remontant la rivière. 

Mais on ne parlera pas aujourd’hui de COVID-19 ou de santé publique, mais de vous, individuellement. Pourquoi est-ce si difficile de prévenir plutôt que de guérir au quotidien? Pourquoi les gros problèmes ou les petites irritations reviennent sans cesse pourrir votre vie? 

Dan Heath, qui est associé à l’Université Duke et était auparavant chercheur à la Harvard Business School, a quelques idées là-dessus. Il a écrit plusieurs autres livres fascinants sur la psychologie et le monde du travail avec son frère, Chip Heath, dont certains ont été traduits en français. Mais cette fois, Dan a écrit en solo, et il met le doigt sur trois barrières qui nous empêchent de réfléchir en amont. 

La première est ce qu’il appelle l’«aveuglement aux problèmes». À force de vivre une situation difficile, on peut finir par s’y habituer, et à ne plus la considérer comme un problème, même si elle nous fait souffrir.

Il y a un tas de chums ou de blondes, par exemple, qui subissent les agressions verbales de leurs partenaires plusieurs fois par semaine. Ils se font insulter, dénigrer, humilier, mais ils ne protestent pas. C’est devenu leur normalité. Or, «quand on ne voit pas un problème, on ne peut pas le résoudre, écrit Dan Heath. Et cet aveuglement peut créer de la passivité même face à d’énormes blessures.»

Mais c’est plus facile à écrire qu’à faire. Reconnaître un problème exige implicitement une solution. Et on ne se sent pas toujours la force de le confronter. L’ennui, c’est que plus on attend, plus on continue de souffrir... 

La deuxième barrière, c’est le «manque de responsabilité». Quand on pense que le problème appartient à quelqu’un d’autre, on ne prend pas les moyens pour que ça change. Par exemple, un ado tanné de manger les repas insipides de ses parents se contente de se plaindre, alors qu’il pourrait lui aussi cuisiner et contribuer à la liste d’épicerie. 

Enfin, la troisième barrière, c’est la vision en tunnel. Quand les gens jonglent avec beaucoup de problèmes en même temps, ils ne cherchent plus de solutions et se contentent d’éteindre les feux. 

Mettons que votre maison est encombrée, mais que vous êtes toujours débordé avec le travail et la vie de famille. Vous rangez du mieux que vous pouvez et vous faites un blitz chaque fois que la visite arrive. Sauf qu’au quotidien, les objets continuent à vous tomber dessus quand vous ouvrez les placards qui débordent. 

Pour sortir du tunnel, pas le choix, il faut un peu de lousse — une réserve de temps et de ressources qui sont dévouées à la résolution du problème, note Dan Heath. Dans le cas de l’encombrement, cette réserve vous permettrait notamment de réfléchir à votre système de rangement et de vous attaquer enfin à un grand tri de vos gugusses. 

Une fois ces trois barrières psychologiques levées, vous pouvez commencer à prévenir au lieu de guérir. Pourvu que vous ayez un peu de lousse... 

Parlant de lousse, je pars en vacances. On se revoit dans trois semaines. Vous me verrez peut-être sur le bord d’une rivière. Ou en amont. 

Mylène Moisan
On a oublié Anne*

Mylène Moisan

On a oublié Anne*

CHRONIQUE / Allez hop, on déconfine! Après les restaurants, les bars, les parcs aquatiques et les spas, et maintenant les salles de spectacles et de cinéma qui peuvent accueillir jusqu’à 250 personnes, l’heure est résolument à retrouver une vie à peu près normale, un peu comme avant la pandémie.

Il y a l’économie qu’il faut faire rouler.

Mais aussi, et le gouvernement a insisté là-dessus, c’est une question de santé mentale. Début mai, la vice-première ministre Geneviève Guilbault annonçait d’ailleurs l’ajout de 31 millions pour venir en aide aux gens avec des problèmes de santé mentale et elle a dit : «Toute cette lutte qu’on mène contre la COVID-19 pour préserver notre santé physique ne doit pas se faire au détriment de la santé mentale. On n’a pas à choisir.»

Et pourtant, on choisit.

Le 20 mars, on a avisé Anne qu’elle ne pouvait plus recevoir le traitement qu’elle recevait à l’externe, des électrochocs, elle en reçoit depuis novembre, tous les 10,12 jours. C’est la seule chose qui a fonctionné jusqu’ici pour combattre la dépression, Dieu sait qu’elle a tout essayé, depuis des années.

Anne a 40 ans, elle est maman.

Confinement oblige, il aurait fallu qu’elle soit hospitalisée pour recevoir ses traitements, qui durent 15 minutes. «Le lieu même de l’unité psychiatrique ferait déprimer n’importe qui. Il s’apparente plutôt à un milieu carcéral, avec d’étranges étrangers, surveillée par des gardiens qui ne font que s’assurer que je suis toujours en vie, sans soutien psychologique, sans aucune intimité, soumise à des horaires rigides et de nombreuses contraintes. Mais le hic, c’est que si je n’accepte pas le calvaire de l’unité psychiatrique, je ne peux pas être soignée.»

En plus d’occuper un lit. 

Je vous ai raconté au début avril une histoire qui ressemblait à celle-là, celle de Josée qui avait aussi dû renoncer à ses traitements d’électroconvulsivothérapie (ÉCT), des électrochocs contrôlés qui se donnent au bloc opératoire sous anesthésie générale, qu’elle recevait aux trois semaines.

Comme Anne, on la bourrait de médicaments pour compenser.

Elle était comme un zombie.

Sauf que Josée, elle, a recommencé à recevoir ses traitements au début du mois de juin, le CIUSSS (Centre intégré universitaire de santé et de services sociaux) de la Capitale nationale a repris les ÉCT à l’externe pour les 22 personnes qui ont dû s’en passer pendant deux mois.

Anne est en Mauricie, elle attend toujours.

Ça fait presque cinq mois. «Plus le temps passe, plus le moral se dégrade et le cerveau implore un petit coup de pouce, m’a écrit Anne par courriel cette semaine. Un petit choc. Rien qu’un petit bouche-à-bouche. […] Pour moi, les électrochocs sont l’équivalent du respirateur dont a besoin un malade de la COVID.» 

Ne sachant plus vers qui se tourner, elle a écrit au gouvernement, à Communications Québec. «Au CIUSSS MCQ [Mauricie et Centre-du-Québec], on me dit que les psychiatres se battent très fort pour la reprise des ÉCT (électrochocs ou sismothérapie), mais que la décision repose de la “grosse machine”. Pouvez-vous m’indiquer à quel “morceau” de cette “grosse machine” je pourrais m’adresser pour faire valoir mon point et obtenir plus de renseignements? […] Je me sens laissée pour compte, car tout le monde se renvoie la balle...»

Elle a aussi écrit au ministère de la Santé la semaine dernière, on lui a répondu ceci. «Tous les patients qui nécessitent des traitements urgents sont traités sans délai. Chaque établissement doit s’assurer de maintenir un niveau de services essentiels et de reporter toute procédure élective pour pathologies bénignes. C’est un équilibre à atteindre, entre la préparation pour les cas de COVID-19 et la continuation des services pour les patients.» 

Alors oui, on choisit.

J’ai appelé au CIUSSS de la Mauricie-Centre du Québec pour en savoir plus. Et vous savez quoi? On m’a dit que les électrochocs à l’externe ont repris fin juin partout. J’ai parlé à la Dre Marie-Claude Parent, chef du département régional de psychiatrie, elle m’a appris que le ministère a donné son feu vert le 30 juin. «C’est repris, mais ça se fait progressivement. On a du personnel qui a été déplacé, on en récupère, mais c’est un enjeu qui demeure. […] Et il faut voir comment les hôpitaux gèrent l’accès aux blocs opératoires, ils sont pris avec leur liste d’attente de tout ce qui a été repoussé en raison de la pandémie, les chirurgies, les cancers…»

À l’hôpital de Drummondville où elle travaille, elle estime que les électrochocs ont repris à 40 %. «On en a pour plusieurs mois à reprendre les délais.» Sans compter que les interventions qui ont lieu au bloc opératoire prennent plus de temps à cause de nouvelles procédures.

Marie-Claude Parent confirme qu’elle et ses collègues se sont battus pour que le ministère rétablisse les électrochocs à l’externe. «On était très inquiets de l’arrêt de ces traitements-là, ce sont des patients qui sont très malades et pour qui les autres traitements n’ont pas fonctionné. On mettait de la pression depuis un mois et demi, deux mois, pour qu’on puisse les reprendre.»

On a oublié Anne. 

«La dernière fois que j’ai vu ma psychiatre, la première chose qu’elle m’a dite, c’est qu’on n’avait toujours pas accès aux ÉCT, et que ça irait en octobre, en novembre, peut-être même plus tard. Elle m’a aussi dit qu’elle me mettait en priorité pour que j’aie un traitement aussitôt que ça reprendrait.» Elle lui a remis un formulaire pour ses assurances, sur lequel elle a écrit : «en attente de la reprise de la sismothérapie (interrompu vu pandémie) […] selon la possibilité de reprise des [traitements] ÉCT oct. ou nov. 2020.»

Son rendez-vous a eu lieu le 30 juin, le jour du feu vert.

Anne ne l’a jamais su.

Pendant ce temps, elle frappait à la porte du ministère pour se faire répondre dans une lettre formatée qu’elle n’était pas une priorité.

Avec des salutations distinguées.

*Prénom fictif

Richard Therrien
Applaudissez, le public est de retour

Richard Therrien

Applaudissez, le public est de retour

CHRONIQUE / Est-ce que ces images de parterres vides dans les émissions de variétés ne resteront qu’un vague souvenir de pandémie? Il se pourrait bien que oui. Qu’on rappelle l’animateur de foule, parce que différentes productions testent actuellement des tournages devant publics restreints, et ça marche. Après tout, depuis hier, les rassemblements de 250 personnes sont désormais acceptés par la Santé publique, y compris dans les studios de télévision qui permettent le «deux mètres». 

Ainsi donc, des émissions de Bijoux de famille, la nouveauté de Charles Lafortune à TVA (tournée à l’extérieur), et Le prochain stand-up à V, ont été enregistrées devant un nombre réduit de spectateurs, distanciés à moins qu’ils habitent à la même adresse. Bien évidemment, ça fait un public clairsemé, mais c’est mieux que rien. Curieux de voir ce que ça donne visuellement. On regarde aussi les possibilités de recevoir des spectateurs à La semaine des 4 Julie cet automne, en respectant les règles les plus strictes.

Par contre, à Télé-Québec, on semble moins pressé puisqu’on a repris les enregistrements de Génial! sans public, et que l’église de Y’a du monde à messe restera fermée aux fidèles, du moins pour l’instant. On réévaluera cet automne pour Belle et Bum. Même prudence du côté d’ICI Télé, où André Robitaille et Édith Cochrane ont entrepris les tournages des Enfants de la télé lundi, sans public.

Le plus ironique, c’est qu’à mon grand étonnement, vous avez été très nombreux à m’écrire que vous préfériez les formules sans public au printemps; «enfin, on entend ce qu’ils disent», «à quoi ça sert de crier?» et «les invités se sentent moins obligés de performer», me disiez-vous. Ça me rappelle les louanges pour le hockey sans commentaires durant le lock-out à Radio-Canada.

Il est vrai qu’à Tout le monde en parle, l’absence de public durant le confinement imposait une certaine quiétude, plus de réflexion dans les réponses. Et les applaudissements ne nous ont pas manqués un seul instant au spectacle de la fête nationale à Trois-Rivières. Mais je crains que les réactions du public feront terriblement défaut aux Enfants de la télé, où les rires fusent de partout durant toute l’heure. Pensez juste à La Voix, qui s’alimente énormément des acclamations de l’assistance. Pour La fureur, je pense qu’on peut oublier ça...

Heureusement, il n’est pas venu le jour où on ramènera les «rires en canne» de Symphorien. À V, par exemple, Le prochain stand-up, qu’animera Marie-Lyne Joncas, avait absolument besoin du public. De l’humour sans véritables rires, on s’entend que ce serait mortel. Un gag, silence, un autre gag, silence... Paraît que les tournages de Ce soir on char! au Ciné-Parc Saint-Eustache ont été démentiels, tellement le public d’automobilistes était heureux de renouer avec l’humour sur scène, dans un concert de klaxons. Les deux émissions seront de la première grille du «nouveau» V.

En ce qui concerne les séries de fiction, on a cru un temps devoir se farcir des reprises ou uniquement des séries déjà vues sur les plateformes numériques cet automne. Maintenant que plusieurs tournages ont repris, quel portrait peut-on faire de la programmation d’automne sur les grands réseaux? Le producteur André Dupuy dresse un bilan très positif des deux premières semaines de tournage de L’Échappée, qui prendra l’antenne de TVA un peu plus tard qu’à l’habitude cet automne, après la diffusion des six épisodes de Mon fils, excellente série du Club illico. «Il y a un esprit collectif très fort, autant chez les comédiens que chez les techniciens», me dit M. Dupuy. Il admet du même coup que les choses se compliquent lors des scènes à plus de trois ou quatre personnages, qui nécessitent plus de temps et de prudence.

On le sait: une production dispose d’un quart d’heure par jour pour tourner des scènes plus rapprochées, «à moins d’un mètre, sans masque de procédure ni protection oculaire», précise la CNESST. La production de L’Échappée n’a pas encore profité de ce privilège, mais le fera assurément dans les semaines à venir. «Avant d’y avoir recours, il faut que ça vaille la peine, parce que c’est complexe et les règles sont très strictes», affirme André Dupuy. Il précise que seulement quelques comédiens ont été sollicités pour ces scènes particulières, de même qu’une équipe réduite entièrement dédiée à faire respecter les règles.

M. Dupuy ajoute que les téléspectateurs sentiront la pandémie surtout dans les scènes d’hôpital. «On ne veut pas voir trop de masques», précise-t-il. L’auteure Michelle Allen a dû réécrire plusieurs scènes afin de limiter les complications sur le plateau. Pour l’instant, on compte tourner les 24 épisodes prévus. Le producteur convient qu’une nouvelle interruption due à une possible deuxième vague ne fait pas partie des plans. «On avance comme si tout allait bien, on continue de se protéger et on souhaite être épargnés.»

Par ailleurs, alléluia, les tournages de District 31 ont repris, nous assurant des épisodes manqués de la dernière saison, réunis en quatre heures dans la semaine du 7 septembre. Aetios Productions a plus récemment reparti la machine pour Toute la vie, sans date de diffusion pour l’instant. Dans le cas d’Une autre histoire sur ICI Télé, dont les épisodes de l’automne avaient déjà été complétés avant la pandémie, on reprendra le tournage sous peu pour les épisodes de l’hiver. Parenthèse: sachez que le comédien Brandon St-Jacques Turpin, largué par son agence d’artistes après des allégations d’inconduites sexuelles, n’apparaîtra qu’à quelques reprises durant l’automne dans la série de Chantal Cadieux. «Son personnage [de Colin] ne se retrouve pas dans les textes du prochain bloc dont le tournage débute le 19 août, et compte tenu des circonstances, il ne reviendra pas dans la série», m’informe la production par courriel. Entre nous, c’était la meilleure décision à prendre. St-Jacques Turpin jouait aussi dans L’Échappée, mais il était déjà prévu que son rôle de Jérôme ne revienne pas.

Mylène Moisan
Cent ans au jour le jour

Mylène Moisan

Cent ans au jour le jour

CHRONIQUE / «Le plus dur pour moi, c’est de ne pas aller trop vite…»

Fernande Côté-Charest va avoir 100 ans vendredi, elle aime encore conduire des voitures sport. Elle a un faible pour les Miata. «Ça va tellement bien! Ça tourne…» Le reste du temps, elle conduit sa Honda Civic où bon lui semble, «sauf peut-être le gros trafic à Montréal, ça me tenterait moins».

Moi non plus.

À la une du Soleil du samedi 7 août 1920, on titrait en manchette «Demain une conférence décidera de la guerre ou de la paix du monde». Sur la une aussi, l’état des récoltes à Québec, «Fruits bons, petits fruits très bons, légumes bons à l’exception des choux, concombres et carottes qui sont passables».

Le monde a fait la paix.

J’ai rencontré Fernande à Charlesbourg, dans la cour de la maison qu’elle habite depuis 1954, une unifamiliale qui détonne avec les immeubles commerciaux tout autour. «Quand on a acheté, c’était complètement la campagne, on avait des fosses septiques, et pas de trottoirs. En arrière, c’était des champs, les enfants allaient jouer là.» 

Elle a eu cinq enfants, ils ont entre 54 et 71 ans.

Elle a eu son Maurice aussi, qu’elle a rencontré par hasard alors qu’elle remplaçait au pied levé une amie qui travaillait dans une cantine pour travailleurs. «Quand je l’ai vu, j’ai tout de suite eu le coup de foudre. Ils étaient quatre ou cinq messieurs qui travaillaient dans les bureaux, je servais le dîner, j’étais assez occupée. Sur le coup, il ne m’a pas dit grand-chose, mais il m’a rappelée pas longtemps après…»

Le coup de foudre a été réciproque. «Ça fait 72 ans qu’on est mariés».

Fernande dit «on est» même si Maurice est décédé il y a 36 ans d’un cancer fulgurant du pancréas, qui l’a emporté en quatre mois. «J’avais un mari avec un caractère des plus beaux. On est toujours restés de vrais amoureux, proches l’un de l’autre. Mon mari m’écrivait des petits billets, il s’arrêtait chez Laura Secord quand il passait devant. Quand il travaillait près des Plaines, j’allais dîner avec lui. J’arrivais avec mes chaudrons, ma table à cartes, mes chaises et je lui faisais un dîner chaud, avec deux ou trois chaudrons. C’était de l’ouvrage, mais c’était agréable. On se faisait plaisir.»

Elle a traversé son deuil «difficilement et longuement. Il faut bien continuer. Mais il est là, il est toujours là.»

Elle aussi est toujours là, et «toute là», et elle est encore de son temps, elle ne se laisse pas dépasser. «Quand les ordinateurs sont sortis, je me suis dit : «si on ne s’y met pas, on va être des illettrés». Il y avait une école pas loin d’ici, je me suis inscrite, même les profs n’en savaient pas beaucoup au début.» C’était il y a une trentaine d’années, «peut-être plus». Elle a eu trois ordinateurs PC, elle a maintenant une tablette.

Fernande est sur Facebook, ne manque pas une nouvelle. 

Elle a 23 arrière petits-enfants.

Elle vit à quelques jours de ses 100 ans comme elle a toujours vécu. «Pour moi, 100 ans, c’est la vie courante. Je ne suis pas accrochée à un chiffre, je vis au jour le jour.» Elle a gardé le goût des beaux bijoux qu’elle tient de son père. «Mon père était bijoutier, ma mère chapelière, les deux avaient leur commerce dans la maison [à Montmagny]. Papa réparait tout, même les appareils médicaux de l’hôpital.»

Tout se réparait. Comme la vieille Ford de son père, qu’il lui laissait conduire à l’occasion. «J’ai appris à conduire dans la vingtaine avec l’auto de mon père, ça m’intéressait les autos. Il me la prêtait, mais pas souvent, ce n’était pas la mode.» 

Une femme qui conduit non plus. Elle adore encore ça. «Pour moi, c’est un vrai plaisir. Pendant le confinement, j’allais faire des tours, juste pour changer de paysage.» Et, une fois de temps en temps, elle se loue une Miata pour une fin de semaine. Fernande doit faire attention, elle a le pied pesant.

Ses chaudrons ne sont jamais loin, elle se fait encore à manger, et des desserts en masse, des beignes, de la guimauve, du sucre à la crème.

Et les bonbons à la cannelle de sa mère.

Fernande a toujours aimé la vie, et sa vie. «Je suis née dans un bon temps, il y avait moins d’inquiétudes dans ce temps-là. J’avais des amis, on se recevait, on allait au café Roger sur la Principale à Montmagny, c’était 15¢ pour un sundae, 5¢ pour un casseau de frites et 35¢ pour aller au cinéma.» 

Elle et son Maurice ont aussi donné de leur temps aux autres, entre autres pour raccommoder des couples. «On a beaucoup aidé les autres parce que nous, ça allait bien. On dirait que ça s’est fait automatiquement. Et c’était gratifiant parce qu’on se rendait compte qu’on aidait vraiment.»

Et il y a eu Dieu, tout le long.

Fernande n’a pas de regrets, pas de recette non plus pour vivre si longtemps. À part peut-être ça. «Quand les gens me demandent c’est quoi ma recette, je leur dis que j’ai beaucoup d’amour autour de moi, j’ai toujours eu beaucoup d’amour autour de moi. C’est ça, ma réponse.» 

Avant de partir, je lui ai posé cette question :

-Est-ce que vous pensiez vous rendre à 100 ans ?

-Pas vraiment. La vie, ça passe jour après jour sans qu’on y pense. Je laisse filer le temps sans me poser de questions. Et si c’était à refaire, je referais exactement la même chose, de la même façon, pareil. 

-Sauf pour la mort de Maurice?

-Oui…

Jean-François Cliche
Merdologie 101

Science

Merdologie 101

SCIENCE AU QUOTIDIEN / «Il existe une multitude de fumiers — de poule, de mouton, de vache, purin de porc, etc. Ces excréments d’animaux sont épandus dans nos champs afin de les fertiliser et ainsi obtenir de meilleures récoltes. Alors je me demande : pourquoi les excréments humains ne seraient-ils pas réutilisés de la même manière ?», demande Yolaine Gauthier, Québec.

C’est tout à fait possible et, pour tout dire, cela se fait depuis très longtemps. Dans l’Antiquité et au Moyen Âge, les manières de disposer des déjections humaines variaient du ville à l’autre (avec des niveaux de «succès» tout aussi variables), mais on connaît plusieurs cas où les matières fécales humaines étaient «recyclées» en engrais. En Grèce antique, par exemple, des «professionnels» nommés koprologoi vidaient les fosses privées et revendaient leur contenu à des fermiers, lit-on dans l’ouvrage The World of Ancient Greece : A Daily Life Encyclopedia. À Rome, une partie (apparemment pas très grande, mais quand même) des selles humaines étaient ramassées dans des chariots, puis vendues à des agriculteurs des environs.

Il semble que les villes médiévales autour desquelles les terres étaient naturellement riches et où l’élevage était répandu aient eu plus de difficulté à disposer de leurs matières fécales, puisque les campagnes environnantes n’avaient pas besoin d’engrais supplémentaire. En certains endroits et époques, les habitants jetaient simplement leurs besoins dans la rue et on comptait sur la pluie pour nettoyer les rues, avec les conséquences que l’on devine pour l’hygiène, les odeurs et la santé publique. Mais il demeure : l’usage des excréments humains comme fertilisants agricoles remonte à très loin dans le passé.

Et il se poursuit encore de nos jours, bien que de manière différente. Nos déjections passent maintenant par les égouts, dont les eaux doivent être traitées avant d’être rejetées dans la nature. Mais cela implique évidemment de séparer la matière fécale — que l’on appelle pudiquement les «biosolides», en jargon municipal —, qui doit bien aller quelque part par la suite.

Au Québec, d’après des chiffres du ministère de l’Environnement, un peu moins de la moitié (42 %) de ces biosolides sont «recyclés», pour la plupart sur des terres agricoles, le reste passant par les mêmes voies que les autres matières résiduelles, soit l’incinérateur (49 %) et l’enfouissement (9 %). Ce n’est pas une source très importante d’engrais puisque seulement 1,5 % des champs du Québec s’en servent, comparativement à 65 % pour les engrais minéraux et 50 % pour les fumiers animaux. Mais cela montre que la pratique existe.

On aurait tort, par ailleurs, de croire que tout ce caca s’en va directement aux champs. La matière fécale, qu’elle soit d’origine humaine ou animale, ne regorge pas seulement de nutriments pour les végétaux : elle est aussi très «riche» en microbes, dont plusieurs pathogènes connus, tels e-coli dans les selles humaines, la salmonelle dans les fientes de poules, etc. Plusieurs virus, notamment les norovirus qui sont une des principales causes de gastroentérite, se transmettent également par les selles. Alors épandre de la matière fécale directement dans les champs vient avec un risque de contamination, tant pour la nourriture qu’on y fait pousser que pour les sources d’eau potable environnantes.

C’est pourquoi des règlements obligent à traiter les «biosolides» municipaux avant leur usage dans des champs. Selon ce que l’on fait pousser dans un champ donné — les normes sont plus sévères lorsque les cultures sont destinées à la consommation humaine —, les boues municipales pourront être traitées à la chaux, séchées à hautes température ou compostées de manière industrielle (processus qui détruit la plupart des pathogènes). Précisons à cet égard que les composteurs domestiques n’atteignent pas des températures suffisamment élevées pour détruire les pathogènes, si bien qu’il est fortement déconseillé de se servir d’excréments pour fertiliser son jardin.

En 2016, l’Institut national de la santé publique (INSPQ) s’est penché sur l’usage des boues municipales en agriculture et a conclu que «les règles d’utilisation des biosolides actuellement prescrites au Québec, jumelées au caractère prudent des normes qui sont en vigueur, devraient permettre de maintenir les risques sous des niveaux acceptables».

Enfin, ajoutons que comme les gens jettent toutes sortes de choses dans leurs éviers (restants de peinture, médicaments, etc.), les biosolides peuvent également contenir des polluants chimiques. Mais de ce côté-là non plus, l’INSPQ n’a rien trouvé qui puisse atteindre des concentrations inquiétantes.

Jean-Simon Gagné
Autrement dit

Jean-Simon Gagné

Autrement dit

Question éclair

Le 15 juillet, le gouvernement du Tchad a adopté le décret 1577/PR/2020, qui codifie jusque dans les moindres détails les tenues «d’apparat», de «cérémonie» et de «combat» du chef de l’État, Idriss Déby Itno, au pouvoir depuis 30 ans. Parmi les éléments suivants, un seul ne fait pas partie des tenues réglementaires de celui qui s’est autoproclamé «maréchal»? Lequel?

a) Un bâton de maréchal de couleur noire, modèle empire, orné de 23 étoiles dorées de 15 mm;

b) Une cape en soie;

c) Un sabre forgé portant la devise incrustée «Vers l’infini et plus loin encore»;

d) Un pantalon avec bande latérale brodée à la main de couleur or;

e) Une vareuse de couleur bleu nuit avec un col mao orné de motifs feuilles de chêne or, cousus à la main.

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Réponse: c) Le sabre.

Source : Jeune Afrique

Mylène Moisan
Des garderies vides à l’automne?

Mylène Moisan

Des garderies vides à l’automne?

CHRONIQUE / Il fait beau, c’est l’été, les parents profitent des quelques mois de répit annuel des nez qui coulent et des gastros. Enfin presque. Un rhinovirus — un rhume — joue les trouble-fête depuis quelques semaines et, du même souffle, sert de test pour les mesures mises en place pour prévenir la COVID dans les garderies.

Méchant casse-tête en vue.

Si tout le monde s’entend sur l’objectif, force est de constater que, sur le terrain, l’application des directives risque de faire exploser le taux d’absentéisme des parents au travail. C’est que, dès l’apparition de symptômes pouvant s’apparenter à la COVID, les enfants seront retirés.

Ce qui complique les choses, c’est que certains symptômes sont aussi ceux de maladies bénignes qui circulent de façon quasi permanente entre les enfants d’une garderie, soit le mal de gorge, la fièvre, la toux, la perte d’appétit, la diarrhée et les vomissements. Au moindre symptôme, le protocole est activé.

Joëlle*, une mère de deux enfants, en a fait l’expérience. Ça a commencé il y a trois semaines. «C’était un dimanche, mon fils [de deux ans] s’est mis à tousser. Comme c’est un symptôme de COVID, je l’ai gardé. J’ai appelé au 8-1-1, j’ai parlé à quelqu’un 45 minutes plus tard, on m’a confirmé que je devais prendre rendez-vous pour faire un test, on m’a transféré à la centrale des rendez-vous. Ça a pris presque deux heures d’attente et, quand j’ai eu la ligne, ils étaient rendus aux rendez-vous pour le lendemain…»

Et à partir de là, elle devait attendre le résultat avant de pouvoir envoyer son garçon au CPE. «Je ne pouvais pas manquer une semaine de travail, c’est mon conjoint qui a pris sa semaine.»

Ils ont eu le résultat en fin de journée jeudi : négatif.

Et le dimanche, c’est le conjoint qui a commencé à tousser. «Le lundi, on a repris le processus. Il a appelé à la ligne de prise de rendez-vous, il a attendu une heure pour se faire dire qu’ils ne donnaient plus de rendez-vous, mais qu’on allait l’appeler pour lui en donner un. Le lendemain, il n’avait toujours pas de nouvelle.»

Son conjoint est allé directement à la clinique de dépistage près de Fleur de Lys, il a pu être testé. «Personne ne nous a dit qu’on pouvait aller se faire tester là… Ils nous ont appelés le lendemain pour nous donner un rendez-vous, on aurait perdu encore un jour de plus.»

Jeudi, il a eu son résultat : négatif.

Il pensait pouvoir retourner au travail, que nenni, leur fille de quatre ans s’est mise à tousser à son tour. Rebelote, ils sont retournés à Fleur de Lys la faire tester, au moins ils n’ont pas perdu de temps à poireauter au bout du fil. «Le vendredi, la garderie nous appelle et nous dit qu’il faut venir chercher notre garçon parce que notre fille est en attente d’un résultat. Je lui ai dit : “Il a été testé la semaine passée et il est négatif!” Ils m’ont dit : “Pas grave, il faut venir le chercher.”»

Joëlle a aussi commencé à tousser pas longtemps après sa fille, elles se sont fait tester en même temps. «Ma fille a reçu son résultat dimanche soir, négatif, mais ils n’avaient pas mon résultat. Même si on est allée ensemble se faire tester, ce sont deux tests qui sont traités séparément. J’ai eu mon résultat mardi matin, négatif.»

Les enfants ont pu retourner à la garderie. Et le père au travail. «Il a dû prendre deux semaines dans sa banque de vacances.»

Audrey et Frédéric ont vécu un scénario semblable avec leur fils. «Le 15 juillet, il s’est mis à tousser et à couler un peu du nez, nous ont-ils raconté par courriel. La garderie nous a demandé de le reprendre et d’appeler la ligne COVID. Si on nous confirmait que ce n’était pas la COVID, il le reprenait. Nous avons donc appelé et, après une heure d’attente, nous avons eu la confirmation que, selon les symptômes, les risques étaient presque à zéro. Nous l’avons donc retourné à la garderie.

«Le lendemain, le 16 juillet, toux, nez et un peu de fièvre, donc refus de le garder ET obligation de passer un test COVID avec preuve [la personne à qui j’ai parlé a d’ailleurs dit qu’il ne leur était pas permis de nous obliger à fournir une preuve...] pour le reprendre. Nous avons donc rappelé la ligne pour avoir un rendez-vous... le 19 juillet à 10h40... avec 24 à 72 heures pour les résultats. 

«Au final, dans le meilleur des cas, il aura manqué trois jours de garderie [ainsi que sa sœur] et au pire, cinq jours.»

Eux aussi se demandent ce qui se passera lorsque les rhumes et les gastros reviendront en force. «N’importe quel parent qui a ou a eu des enfants en garderie vous le dira, les enfants sont malades les deux tiers du temps [pour ne pas la citer, notre pédiatre nous a dit : 10 rhumes la première année, excluant l’été...]. […] Est-ce que les parents vont devoir prendre une semaine de congé chaque fois qu’un enfant tousse ou que son nez coule? Est-ce qu’un des deux parents serait mieux d’abandonner son emploi pour rester à la maison au cas où? Je vous confirme que pour nous, manquer une semaine chaque fois qu’un de nos enfants va tousser, nous ne pourrons pas garder nos emplois. Nous avons de très bonnes conditions, mais il y a des limites.»

Comme Audrey et Frédéric, Joëlle n’en veut pas à la garderie, qui ne fait qu’appliquer les directives. «Avec le temps que ça prend pour avoir les résultats, je me pose des questions par rapport à l’automne et à l’hiver… Il va falloir qu’ils s’adaptent à la réalité des rhumes, sinon les parents vont devoir avoir une méchante banque de congés!»

Il n’y aura pas beaucoup d’enfants qui seront les bienvenus à la garderie.

«En fait, si on appliquait leur logique jusqu’au bout, à partir du moment où un seul enfant est en attente de résultats, tous les autres enfants avec qui il a été en contact devraient rester à la maison, parce que s’il a la COVID, il l’a probablement attrapée à la garderie… On voit bien que ça ne marche pas.»

Joëlle ne voit pas comment les garderies pourront fonctionner si on ne corrige pas le tir. «L’idéal, c’est qu’il faudrait avoir les résultats vraiment plus rapidement ou qu’ils disent aux familles, “faites-vous tous tester en même temps” . Le système actuel n’est pas efficace, ça va coûter cher aux employés et aux employeurs. […] Notre voisine aussi a attrapé le rhume, elle est professeur donc ça va pour le moment, mais quand l’école aura recommencé, elle va devoir s’absenter en attendant les résultats.»

Parce que le problème ne se posera pas seulement dans les CPE et les garderies, mais dans toutes les écoles aussi.

Au ministère de la Santé, on confirme que «s’ils ne sont pas admis en service de garde à la suite du triage, les enfants doivent demeurer à la maison et ne pourront revenir que lorsque les conditions seront remplies. […] Si l’enfant est référé pour un test diagnostique, il doit attendre le résultat du test avant de revenir. Si le test est négatif, il pourra revenir 24 heures après la disparition des symptômes. Si le test est positif, il ne peut pas intégrer le service de garde avant d’avoir la confirmation de leur Direction régionale de santé publique.»

On précise qu’«il n’y a pas d’exclusion systématique de 14 jours dans tous les cas de figure», ce sera du cas par cas donc.

Joëlle et son conjoint ont bien peur que ce qu’ils ont vécu soit de mauvais augure pour l’automne et l’hiver. «Notre fils, c’est le genre d’enfants qui attrape tous les rhumes, tous, du mois d’octobre au mois de mai. Et là, pour un seul rhume, ça nous a pris deux semaines et demie...»

* Prénom fictif

Marc Allard
Le deuxième cerveau

Nous, les humains

Le deuxième cerveau

CHRONIQUE / Les deux souris — appelons-les Molo et Jojo — avaient des personnalités très différentes. Molo était de nature très anxieuse et osait à peine sortir des recoins ombragés de sa cage; Jojo était sûre d’elle-même, grégaire, et se promenait partout, du moins dans les limites de son espace grillagé.

Dans un laboratoire ontarien, le professeur de gastroentérologie à l’Université McMaster Premysl Bercik leur a réservé une expérience un peu dégoûtante. Il a prélevé les selles des deux souris, puis les a injectées dans l’estomac de leur homologue — un échange bactériologique connu sous le nom de transplantation de matière fécale. 

Trois semaines plus tard, les souris étaient méconnaissables. On aurait dit qu’elles avaient changé de personnalité. Molo avait pris beaucoup d’assurance et explorait la surface de la cage avec nonchalance, tandis que Jojo se cachait dans les coins sombres. 

Que s’était-il passé? 

Comme l’expliquent deux journalistes de la BBC (British Broadcasting Corporation) dans un fascinant épisode du balado All Hail Kale intitulé «La souris triste», le professeur Bercik voulait vérifier si la greffe de bactéries intestinales contenues dans les selles pourrait avoir un impact sur les comportements des souris. 

Eh bien, il semble que oui. Et c’est très intéressant pour nous, puisque les humains possèdent plus de 90 % de gènes en commun avec la souris. 

Aussi étonnant que ça puisse paraître, l’expérience du professeur Bercik s’ajoute à un corpus grandissant de preuves scientifiques qui montrent que la flore intestinale — aussi appelée le microbiome — peut affecter la santé mentale.

Vous ne les remarquez jamais, mais 100 000 milliards de bactéries s’agitent dans votre tube digestif. Cette colonie, qui pèse environ deux kilos, régule notamment votre digestion et votre métabolisme, et elle extrait et fabrique des vitamines et d’autres nutriments à partir des aliments que vous mangez. 

La colonie produit aussi des centaines de substances neurochimiques que le cerveau utilise pour réguler des processus mentaux comme l’apprentissage, la mémoire et l’humeur. D’ailleurs, l’intestin fabrique environ 95 % de la sérotonine, l’«hormone du bien-être», ce qui influence l’humeur. Pas étonnant, donc, que l’intestin soit surnommé le «deuxième cerveau». 

Selon la BBC, les percées scientifiques concernant l’axe intestin-cerveau ouvrent une nouvelle frontière pour les traitements en santé mentale. Avec l’arrivée de «psychobiotiques», des souches de bactéries particulières pourraient être prescrites pour améliorer l’humeur. Et, qui sait, peut-être prescrira-t-on un jour une transplantation fécale pour soigner un trouble bipolaire. 

Mais déjà, la psychiatrie nutritionnelle a commencé à montrer que la qualité des aliments que l’on ingère affecte notre santé mentale. 

Une étude récente a notamment comparé les régimes «traditionnels», comme le régime méditerranéen et le régime traditionnel japonais, à un régime «occidental» bourré de produits ultras raffinés comme des boissons gazeuses, des nouilles instantanées, des croquettes de poulet, des Doritos ou des Jos. Louis. Résultat? Le risque de dépression est de 25 % à 35 % plus faible chez ceux qui suivent un régime traditionnel.

Mais pas besoin d’attendre les scientifiques pour comprendre dans quelle mesure ce que vous mangez affecte votre humeur. Vous pouvez faire des tests vous-mêmes. 

Dans un texte sur l’influence de l’intestin sur l’humeur, Uma Naidoo, une psychiatre spécialisée en nutrition de l’École de médecine de Harvard, suggérait par exemple de couper tous les aliments transformés et le sucre pendant deux à trois semaines, juste pour voir comment vous vous sentez. Ensuite, suggérait-elle, réintroduisez un par un les aliments dans votre alimentation et voyez si ça fait une différence.

Je ne vous dis pas que la transformation sera aussi étonnante que celle de Molo la souris triste. Mais modifier son alimentation, c’est quand même plus attrayant qu’une transplantation de bactéries...

Mylène Moisan
Dire «je t’aime» ne suffit pas

Mylène Moisan

Dire «je t’aime» ne suffit pas

CHRONIQUE / C’est facile de juger une fille qui accepte de revoir un gars même si ce gars lui a fait passer de mauvais quarts d’heure.

Ça m’est arrivé.

Pas de juger, de revoir un ex toxique.

Ça fait plus de 25 ans et je me demande encore pourquoi j’ai fait ça, pourquoi je passais l’éponge, pourquoi je donnais une autre chance, et une autre encore. J’y ai repensé cette semaine en lisant dans Le Devoir les allégations à l’endroit de Julien Lacroix, qui aurait agressé une ex qui avait accepté de le revoir. Je cite : «Près de huit mois après leur rupture, Geneviève Morin reçoit un appel de l’humoriste : il s’ennuie et aimerait la revoir. Elle accepte qu’ils se retrouvent à l’appartement qu’ils ont partagé pendant trois ans. “Il m’a agressée sexuellement. Je lui ai dit ‘non, arrête’ et, malgré ça, il a continué. Je pleurais, mais il a fait ce qu’il avait à faire et quand il a eu terminé, il a remis ses pantalons et m’a dit ‘arrête de pleurer, tu ne sais pas à quel point je t’aime’ et il est parti”, témoigne-t-elle, en sanglots.»

Et j’ai lu les commentaires – je sais, je n’aurais pas dû – de gens qui ont jeté la pierre à la fille : elle avait juste à ne pas le revoir.

J’en ai parlé hier avec André Perron, thérapeute conjugal et familial qui voit défiler des couples dans son bureau depuis 40 ans. Il en a vu de toutes sortes, des jeunes et des moins jeunes, assez pour avoir une très bonne idée de ce qui se trame dans ces unions toxiques, d’où il est plus ardu qu’il n’y paraît de s’extirper.

«D’abord, il faut dire qu’il n’y a pas d’explication simple, uniforme ou généralisante de ces situations, chaque cas est unique. […] Mais je crois qu’il faut d’abord regarder ce que la personne a vécu, de savoir si c’est quelque chose qu’elle a observé comme enfant ou si elle a vécu des situations d’abandon ou de rejet. C’est un schéma qui est persistant dans ce type de relations.»

Et, évidemment, ce n’est pas exclusif aux femmes.

Résultat, «la personne est portée à s’effacer, à endurer des choses qu’on ne devrait pas endurer. Elle finit par croire qu’elle ne mérite pas mieux que ça, par avoir peur de ne pas avoir un remplaçant, de ne pas trouver personne d’autre. Il peut y avoir une peur de la solitude.»

«Il ne faut pas vouloir être en couple à tout prix», parce que le prix à payer est parfois très grand, trop grand.

Et pourquoi revoir un ex toxique? «C’est dû à la croyance que l’autre a changé. L’autre s’excuse, au lieu d’être l’agresseur, il se donne le rôle de la victime et elle se dit “je me suis peut-être trompée”… Ils sont habiles, ils disent : “tu vas voir, j’ai changé” et l’autre se dit : “je vais lui donner une autre chance, d’un coup que je passerais à côté de quelque chose”. Le cerveau est parfois étrange, il banalise des choses évidentes.»

Qui crèvent souvent les yeux des gens autour.

André Perron me parle d’une situation d’aliénation parentale où un père avait monté son ado contre la mère. «Il l’avait démonisée, le garçon a été deux ou trois ans sans la voir. Je me suis investi dans cette situation-là et l’enfant a compris. J’ai rappelé la mère cinq ans plus tard et ça allait toujours bien, mais le fils se demandait “comment j’ai pu croire ça ?” Il était comme hypnotisé, sous le joug.»

Ça peut être la même chose dans un couple.

Et «je t’aime» n’est pas une excuse. «Il faut rappeler que l’amour ne suffit pas. Il faut qu’il y ait de l’engagement, une maturité, une sincérité, un respect, une communication et une discipline. […] Quand on est dans une relation toxique, il vaut mieux y mettre fin parce que le potentiel de changement est très mince.»

Et surtout, ne pas y retourner.

Il faut aussi en finir avec une certaine conception de l’amour, même du romantisme. «J’ai une belle-sœur qui a 94 ans. Quand elle était jeune, elle sortait avec un jeune homme, il était à son premier emploi. Quand il a eu sa première paye, il lui a acheté un cadeau, un bijou… et elle a immédiatement rompu! Ça pouvait ressembler à un geste d’amour, mais c’était un manque de jugement flagrant…»

La ligne est parfois bien mince entre les deux.

Mylène Moisan
Pour en finir avec les préposés aux bénéficiaires

Mylène Moisan

Pour en finir avec les préposés aux bénéficiaires

CHRONIQUE / Page 2007 de mon vieux Robert 2010, préposé, ée : «personne qui accomplit un acte ou une fonction déterminée sous la direction ou le contrôle d’un autre», dans le sens de commettant. Ou encore, «agent d’exécution subalterne», dans le sens de commis, comme un préposé au vestiaire, une préposée au stationnement.

Un simple exécutant, donc.

Et pourtant, dans un CHSLD ou dans une résidence pour personnes âgées, ceux qu’on appelle les préposés aux bénéficiaires sont des hommes et des femmes à qui on demande d’être à l’écoute de ceux dont ils prennent soin. Je ne veux surtout pas que ceux qui s’occupent des aînés soient sur le pilote automatique.

C’est là où nous en sommes. Surtout depuis la dernière réforme de la santé en 2015, ceux qui font ce travail n’ont jamais été aussi minutés.

Tout est calculé.

Et l’effet pervers, c’est que ça fonctionne aussi à l’inverse. Dans certains CHSLD, des employés font le minimum parce qu’ils n’ont pas intérêt à en faire plus, ils se limitent à ce qu’on leur demande. 

En 2014, je vous parlais de Francine qui a fait ce métier pendant 36 ans et qui a vu s’enraciner cette culture du toujours plus vite. «Si tu mets les souliers, ce n’est pas long et ça peut permettre d’éviter une chute. Si tu prends un peu plus de temps pour nourrir une personne au lieu de la gaver, elle ne sera peut-être pas malade après. Tu n’auras pas besoin de la changer, de la laver...» 

Jugeote 1, trotteuse 0. 

Francine avait été embauchée en 1973, presque 20 ans avant que les centres d’accueil deviennent des CHSLD. «Avant, on nous appelait les “veilleuses”, on veillait sur les gens, on en prenait soin. Le métier a beaucoup changé, on a accès à plus de formation, à des appareils, mais la base est toujours la même. On ne fait pas juste changer des couches, on accompagne les gens.»

D’où cette idée de balancer à la poubelle le terme «préposé aux bénéficiaires» et son acronyme réducteur, PAB. L’Office québécois de la langue française (OQLF) propose aide-soignant(e), qui est employé en France notamment et qui a le mérite de qualifier ce que ces personnes font – ou devraient pouvoir faire – : soigner, prendre soin. Il faut mettre fin, dans les CHSLD, à la gestion de préposées automates.

Et parce que «bénéficiaire» aussi pose problème.

Je retourne dans mon Robert 2010, à la page 241, bénéficiaire : «personne qui bénéficie d’un avantage, d’un droit, d’un privilège». Au verbe «bénéficier de», on donne le synonyme «profiter» et des exemples comme bénéficier d’un traitement de faveur, d’une remise, d’une allocation familiale.

«Voulez-vous bien me dire de quoi les gens bénéficient dans un CHSLD?»

La question est de Jacques Potvin, qui a consacré sa vie professionnelle aux personnes âgées, qui a créé la psychogériatrie et œuvré pendant plus de 40 ans dans les CHSLD. «Ces gens-là n’ont pas de privilèges, ils résident là parce qu’ils sont malades et ont besoin de recevoir des soins, point.»

Ils n’ont certainement pas de privilèges, avec un budget de repas de 2,14 $ par personne par jour et un ou deux bains par semaine.

Et les bains sautent parfois.

Jacques Potvin a un faible aussi pour «aide-soignante» plutôt que pour préposée aux bénéficiaires. «Je trouve que ça serait très bien, que ce serait l’idéal, ça représente bien leur travail.»

Tant qu’à rebaptiser les PAB, le gouvernement devrait en faire tout autant avec l’affreux acronyme CHSLD dans lequel tellement de langues se fourchent et le remplacer sans attendre par ses Maisons des aînés, expression bien trouvée – et jolie – qui résume bien ce que doivent être ces centres d’hébergement.

Des maisons où il devrait faire bon vivre.

Je ne vois d’ailleurs pas pourquoi les nouvelles maisons des aînés devraient être réservées à 2500 personnes en «perte d’autonomie modérée» comme l’a expliqué en novembre par communiqué la ministre responsable des aînés Marguerite Blais. Tous les aînés devraient se sentir chez eux.

Ça n’a rien à voir avec la largeur des corridors et la grandeur des fenêtres, c’est une question de rapports humains.

Je reçois régulièrement des messages de gens qui me parlent des CHSLD, de bonnes comme de moins bonnes expériences, et les meilleures ne sont pas nécessairement dans les édifices modernes. On me prévient parfois que l’endroit «a l’air de rien», que les corridors et les chambres sont exigus, que la décoration date, puis on me vante l’endroit, les petites attentions, la qualité des soins, surtout les gens qui les prodiguent.  

On s’y sent comme à la maison.

François Bourque
Quand la ville marche sur la grève

François Bourque

Quand la ville marche sur la grève

CHRONIQUE / La ville de Lévis procède cet été à un empierrement et à des travaux de pavage sur le chemin de la Grève-Gilmour, à l’est de la Pointe de Lévis et du chantier naval Davie. Ces travaux, jugés nécessaires par la ville et autorisés par le ministère de l’Environnement, ne font pas l’unanimité.

Ils altèrent le paysage naturel et patrimonial de cette grève «naturelle» de 1,2 km, intouchée depuis le début de la colonie, si on excepte quelques dizaines d’années où on y trouva un quai industriel, au milieu du XIX siècle.

Ces travaux vont de facto consacrer et amplifier le caractère «urbain» du secteur.  

Depuis les tous débuts de la colonie, le chemin de la Grève-Gilmour a été occupé sans interruption. À partir de la route qui longeait la falaise en haut, des arrivants ont jeté des chemins de traverse vers le fleuve et y ont aménagé le premier chemin.  

En 1685, on y comptait une dizaine de bâtiments et résidences près des terrains où un siècle et demi plus tard, à partir de 1825, s’installera le chantier Davie. 

Les fondateurs de la Davie avaient choisi ce terrain en raison de sa saillie rocheuse et d’une inclinaison naturelle qui permettait de hâler les navires ou de les glisser vers le fleuve.

Le chemin, tracé sous la limite des hautes eaux, sera régulièrement inondé au fil des siècles, même après que la rue ait été pavée et que des résidences permanentes aient remplacé les chalets de villégiature. 

L’urbanisation s’est accélérée à partir du milieu des années 2000 avec la construction de 60 unités de condominiums raccordées aux réseaux publics d’aqueduc et d’égout de Lévis. 

Plus d’une trentaine de chalets et résidences de la rue de la Grève-Gilmour ont cependant continué à dépendre pour la plupart de puits «contaminés» et d’installations septiques «non conformes et non performantes». 

À l’appui des travaux, la ville invoque aussi des «dommages subis aux infrastructures publiques par les glaces, les courants et l’assaut des vagues». 

«Le statu quo est difficilement soutenable à moyen terme», soutenait-elle dans un état de situation en 2015. 

Le ministère de l’Environnement poussait aussi sur la ville pour «rectifier la situation d’érosion régulière de la chaussée», dont des débris sont parfois emportés dans le fleuve. 

Des citoyens avaient aussi transmis de «nombreuses demandes d’amélioration», rapporte alors l’administration municipale.

La machine se met alors en marche. Le budget est de 2,3 M$. L’objectif est de rendre les installations privées conformes aux règlements et de mettre la rue à l’abri de l’érosion par un empierrement. 

La ville a décidé d’en profiter pour élargir la rue, en paver une portion supplémentaire et ajouter une boucle à l’extrémité est pour permettre à la machinerie publique, camions de vidanges et véhicules d’urgence de se retourner. Cette boucle sera aménagée sur la roche de la grève. 

C’est ici que le projet municipal peut soulever des questions. 

Protéger une rue habitée est une chose. Étirer et accentuer l’urbanisation en est une autre. 

Jusqu’où était-il nécessaire d’intervenir? Il y a place à débat.  

«L’Anse Gilmour est un milieu naturel d’une grande valeur écologique», convenait pourtant la ville de Lévis, dans ses premières communications avec les citoyens en 2015.

Le BAPE a donné le feu vert aux travaux en 2017. L’étude de la ville avait alors conclu que l’impact négatif sur les «milieux humides et sur les habitats du poisson» serait «faible, très faible ou négligeable».

Il est prévu des plantations pour masquer l’empierrement. 

La nouvelle route sera plus respectueuse de l’environnement en «comparaison de la route existante construite il y a plusieurs décennies», précise l’étude de WSP. 

Le consultant faisait valoir ici qu’on éviterait les interventions annuelles sur la chaussée et qu’on pourrait retirer des enrochements de béton inadéquat. Qui plus est, la restauration du marais va représenter un gain net pour l’habitat du poisson. 

Pour l’habitat du poisson peut-être. Mais pour celui de l’humain?

Line Parent et Jean Boulé sont de ceux qui «s’accommodaient très bien» de la situation actuelle». Ils occupent un chalet familial construit en 1932 au bout du chemin.

Leur accès au fleuve sera entravé par l’empierrement. Il leur sera plus difficile d’y glisser leur kayak ou alors, ils devront aller plus loin pour le mettre à l’eau. 

Sans compter que la boucle de retournement sera aménagée devant leur résidence.  

Surtout qu’il subsiste un doute sur l’ampleur requise des travaux.  

Dans son analyse de l’étude d’impact de la ville, le biologiste François Delaître, du ministère de l’Environnement, fait les observations suivant :

«Cette étude a tendance à surestimer la dimension des pierres… les phénomènes d’érosion par les vagues et les glaces ne constituent pas les processus dominants qui affectent l’intégrité de l’infrastructure. 

C’est plutôt le lessivage du matériel de fondation de la route lors des grandes marées qui entraîne un affaissement de la route». 

En d’autres mots, c’est comme si la route était responsable de son propre malheur. Le biologiste invite le promoteur (la ville) à «évaluer si le calibre des pierres utilisées peut être réduit» et lui demande de s’assurer d’enfouir le plus possible les pierres de protection afin de prévenir la réflexion des vagues».

La ville de Lévis dit avoir fait pour le mieux pour «améliorer l’aspect visuel», des ouvrages. On comprend aussi que des efforts techniques ont été faits pour minimiser les impacts. Je ne mets pas ça en doute et ne vois pas de scandale dans cette histoire.

Mais je peux comprendre la déception des citoyens. J’y ajoute la mienne de voir le paysage «naturel» reculer d’un pas encore, pour permettre à la ville d’avancer.

Mylène Moisan
Réjeanne était en fin de vie

Mylène Moisan

Réjeanne était en fin de vie

CHRONIQUE / Vous vous souvenez, il y a deux semaines, quand je vous ai parlé de Réjeanne qui était en CHSLD et qui n’avait pas vu ses enfants depuis quatre mois parce qu’elle n’était pas assez ou pas «précisément» en fin de vie?

Elle l’était, finalement.

Elle est entrée d’urgence à l’hôpital le jour même où je vous racontais son histoire, le 11 juillet. «Vers 20h30, j’ai reçu l’appel de l’infirmière du CHSLD qui me dit nerveusement que Maman doit être transférée d’urgence à l’hôpital. Elle a le visage tout rouge, elle est en grosses sueurs, tachycardie. Elle me dit qu’ils sont incapables de prendre les signes vitaux, qu’ils n’ont pas ce qu’il faut pour savoir ce qu’elle a», me raconte sa fille Johanne.

Johanne arrive en même temps que l’ambulance, elle voit sa mère pour la première fois depuis la mi-mars.

Elle la trouve amaigrie.

À l’hôpital, Réjeanne est emmenée en zone tiède, c’est là que Johanne apprendra que le CHSLD donnait à sa mère une médication palliative. «J’essaye de comprendre comment cela se peut que je n’aie pas été mise au courant, je ne comprends pas. Je dois être mise au courant des changements de médication. Est-ce que ce serait le protocole de COVID? Les infirmières me donnent le nom des trois médicaments palliatifs.» 

L’urgentologue regarde les plaies dont le CHSLD a perdu le contrôle, celle du coccyx mesure 4,5 centimètres de diamètre et trois centimètres de profond, il faudrait l’opérer, mais la chirurgie est risquée. L’infection a commencé par une plaie au talon gauche, Réjeanne n’a maintenant plus de talon.

Johanne a remarqué autre chose. «Elle avait la jambe gauche, celle de la plaie à son talon, complètement recroquevillée sous l’autre cuisse qui appuyait toujours dessus. À l’hôpital, ils ont dit que c’était un réflexe de douleur. Ils n’ont pas pu la déplier. […] Ce qui est sidérant c’est que tout le personnel de l’urgence savait qu’une jambe qui se ramène au corps de cette façon, c’est le signe d’une douleur aiguë. Comment se fait-il qu’en CHSLD, le personnel n’ait pas les compétences pour reconnaître ces signes?» 

Réjeanne était pétrie de douleur.

Le verdict est rapidement tombé, Réjeanne n’en avait plus pour longtemps, elle a été transférée dans une unité de soins palliatifs où ses deux filles et son fils ont pu lui rendre visite autant qu’ils voulaient. 

Où ils ont pu la voir mourir.

Ses deux filles Johanne et Martine se sont battues pendant des semaines pour la voir vivre, pour lui rendre visite, leur mère est restée confinée toute seule dans sa chambre durant quatre mois, parce qu’il y avait des cas de COVID dans son CHSLD et que tous les résidents s’en trouvaient isolés.

Même si le gouvernement a dit que la visite des proches devait être permise, qu’il y ait ou non des cas.

Le CHSLD a demandé et obtenu une dérogation qui a été prolongée, Johanne et Martine ne pouvaient même pas parler à leur mère au téléphone, elles devaient se contenter des nouvelles que lui donnaient les gens du CHSLD, on leur disait que leur mère avait l’air de bonne humeur. 

Elle était atteinte d’Alzheimer.

«Ils ont donné des nouvelles, ils ont toujours été très empathiques, les communications avec moi se sont toujours faites avec respect, écoute et j’ai senti qu’ils auraient voulu changer les choses, mais qu’ils ne pouvaient pas. Les infirmières, tous les intervenants à qui j’ai parlé, la directrice aussi.» 

Et quand Johanne frappait à une porte, entre autres à celles de députés, on lui posait cette question : «Est-ce que votre mère est en fin de vie?» 

Lire : si elle est mourante, on va se forcer.

Le 12 juillet, Réjeanne a été transférée dans une chambre en soins palliatifs où on a essayé d’atténuer ses douleurs autant qu’on a pu avec de la morphine, elle a eu même besoin d’«entre doses» pour ne pas souffrir entre les doses prescrites. Le lendemain, on lui en a donné en continu. «Quand elle a été piquée pour sa perfusion, elle m’a parlé pour que je la rassure, pour que je la protège. […] Pendant quatre mois, elle n’a pas eu ce réconfort, cette présence dans des moments qui ont dû être tellement insupportables.» 

Après ça, elle a dormi presque tout le temps.

Ses trois enfants et ses proches se sont relayés pour que Réjeanne ne soit plus seule, Johanne passait les nuits avec elle dans sa chambre. «J’espère que maman a pu sentir qu’elle n’avait pas été abandonnée, que nous étions encore là pour elle. J’espère qu’elle a été rassurée de voir son monde. Tout son monde tenait absolument à venir la voir pour lui dire leurs adieux pour être proche d’elle dans ses tout derniers moments.» 

Le 16 juillet, à 13h35, Réjeanne est allée rejoindre son mari. 

Elle avait 90 ans.

Son mari est décédé le 19 décembre, c’était un homme réservé, tout le contraire de sa Réjeanne, sociable et joviale, qui adorait recevoir et mitonner des festins. Johanne a demandé à son père ce qu’il voulait avant de mourir, il a répondu : «Je voudrais voir du monde.» Elle était surprise. «Mon père, un homme solitaire, de peu de mots, sa seule volonté en fin de vie c’était de voir du monde, son monde. Et ma mère, qui était sociable, qui avait toujours quelque chose à dire, qui était au courant de tout, sa fin de vie, c’est quoi?» 

À LIRE AUSSI: Dans sa chambre depuis quatre mois

François Bourque
La «monoculture du tourisme» dans le Vieux-Québec

François Bourque

La «monoculture du tourisme» dans le Vieux-Québec

CHRONIQUE / Le Vieux-Québec est-il allé trop loin dans la «monoculture du tourisme»?

Le mot, largué la semai­ne dernière dans une entrevue à La Presse, est fort. Trop peut-être, mais il force à réfléchir en cet été de désolation où le vieux quartier se sent abandonné par ses visiteurs.

Cette pandémie n’a été voulue par personne. On est tous attristés et solidaires des difficultés des marchands. Mais il y a dans cette traversée du désert une occasion à saisir pour le Vieux-Québec.

Le contexte est nouveau, mais le débat ne l’est pas. Voici plusieurs décennies maintenant que des résidents s’inquiètent du déséquilibre grandissant entre la fonction résidentielle du quartier et le tourisme. 

Une longue érosion de commerces et services de proximité (épiceries, boucheries, quincaillerie, etc.) pendant que se multipliaient les chambres d’hôtels, galeries, boutiques de souvenirs, restaurants, etc. 

Le Vieux-Québec a encore des écoles et des garderies, mais on y vient porter les enfants en auto.

Des résidents ont tenté de sonner l’alarme depuis quelques décennies, mais leur voix s’est perdue dans le fracas des célébrations et des records d’affluence dont Québec s’enorgueillissait. 

Le Vieux-Québec roulait sur l’or, à l’image de l’économie de cette ville. 

Le point de bascule s’est proba­blement produit quelque part autour de 2008, avec les fêtes du 400e, l’arrivée d’une nouvelle administration à l’hôtel de ville et l’explosion du tourisme de croisière.

On s’est mis à carburer aux succès et reconnaissances internationales. 

La chute est aujourd’hui brutale. La chaîne touristique s’est brisée. La fermeture des frontières a vidé les hôtels, ce qui a vidé les restaurants, les boutiques et les attractions. La fermeture des bureaux a fait le reste.

Le Vieux-Québec a souffert plus que d’autres quartiers et rues commerciales qui avaient continué au fil des ans à servir une clientèle locale.

«On est allés trop loin», perçoit Jacques-André Pérusse, directeur général de la Société de développement commercial (SDC) du Vieux-Québec. C’est lui qui a lancé l’expression «monoculture touristique». 

Il avait prévenu les commerçants à son arrivée à la SDC, il y a deux ans : «Vous vous fiez beaucoup sur les touristes et les croisières». Mais comme ça fonctionnait, «on n’avait pas besoin de réfléchir». La pandémie lui aura donné raison.

«Une dépendance au tourisme très grande», constate aussi Étienne Berthold, chercheur au département de géographie de l’Université Laval et résident du Vieux-Québec.

Marc Allard
Ah non! J’ai oublié mon masque

Nous, les humains

Ah non! J’ai oublié mon masque

CHRONIQUE / Samedi matin, dans une station-service en Mauricie, pas de paiement à la pompe, je dois payer à l’intérieur. Pendant que je fais le plein, une voix à l’interphone me fait sursauter : «Monsieur, avez-vous votre masque?»

Fier d’y avoir pensé en cette première journée du port obligatoire dans les commerces, je réponds : «Oui, madame, j’ai mon masque!» Et, dans ma tête, je me dis : «Bravo, t’es bien parti.» 

Le lendemain, je pousse la porte d’un dépanneur de Limoilou pour aller acheter de la bière. «Monsieur, vous ne pouvez pas entrer si vous n’avez pas de masque», m’avertit la caissière. 

Maudit, j’ai oublié mon masque. Je retourne bredouille vers la maison en me disant que je ne suis pas si bien parti finalement. Comble de l’agacement, je croise un voisin qui se rend au même dépanneur que moi. Évidemment, lui, il a trimballé son couvre-visage. 

— «Ah, bravo, t’as pas oublié ton masque!» je lui dis. 

— «Non, je reviens de chez nous. Moi aussi je l’avais oublié!»  

Vouloir respecter la consigne du masque obligatoire dans les commerces est une chose, ne pas l’oublier en est une autre. 

Vous allez me dire, ce n’est pas compliqué. Tu sors de chez vous, t’amènes tes clés, ton portefeuille, ton cellulaire et, maintenant, ton masque. Non, pas si simple. Attraper le trio clés-portefeuille-cellulaire avant de partir, on l’a fait des milliers de fois, c’est devenu un automatisme. 

Apporter le masque, c’est une nouvelle habitude à développer. Il faut répéter un nouveau comportement sanitaire en moyenne 66 jours avant qu’il s’automatise… 

Vous pouvez vous autoflageller chaque fois que votre mémoire escamote le masque. À un moment donné, ça va peut-être rentrer. 

Mais vous partez avec une grosse embûche : pour se remémorer de faire quelque chose, il faut y être attentif. Or, nous passons 43 % de notre journée sur le pilote automatique, à faire des choses sans y penser. 

Pour ne pas oublier le masque, vaut mieux ne pas faire confiance à sa mémoire et se servir de son environnement. 

Daniel J. Levitin, professeur émérite au département de psychologie de l’Université McGill, explique dans son livre L’esprit organisé : mettez de l’ordre dans vos idées (2018) que le meilleur moyen de ne pas oublier des choses est de déléguer le travail d’attention et de mémoire à un support extérieur. 

Pour le masque, ça signifie d’abord qu’il faut en acheter plusieurs et les disposer dans des endroits qui nous rappelleront de les apporter ou dans des compartiments ambulants qui nous suivent jusque dans les commerces. 

Alors, accrochez vos masques sur les mêmes crochets que votre porte-clés, mettez des masques dans votre coffre à gants, votre sac à dos ou votre sacoche. 

L’astuce, c’est d’associer la nouvelle habitude du masque à une habitude déjà ancrée. Je prends mes clés avant de partir, je saisis le masque ensuite. 

Les spécialistes en psychologie comportementale appellent ça «l’empilage d’habitudes». Avant la COVID-19, je vous avais parlé de l’efficacité de cette technique dans une chronique mondaine sur la soie dentaire. Je vous suggérais «d’empiler» la soie dentaire sur le brossage de dents.

Vous pouvez aussi vous servir du masque pour empiler d’autres habitudes sanitaires. 

La professeure Wendy Wood, chercheure spécialisée dans les habitudes, donnait récemment sur Twitter un exemple parfait d’empilage. Je vous laisse 15 à 30 secondes pour deviner. 

Chaque fois que vous enlevez le masque, lavez-vous les mains. 

Mylène Moisan
Ils ont tous eu la COVID-19

Mylène Moisan

Ils ont tous eu la COVID-19

CHRONIQUE / Dans la nuit du 26 au 27 avril, Julie Breton n’arrivait pas à trouver le sommeil, le gouvernement allait annoncer le lendemain son plan pour le retour en classe des élèves. Julie est enseignante au secondaire, elle était inquiète.

Elle a cherché des témoignages de gens atteints de la COVID pour en savoir plus sur la maladie, n’a rien trouvé.

Elle suivait comme tout le monde le bilan quotidien des nouveaux cas et des décès, elle voulait voir au-delà des chiffres. En dessous. «Je voulais savoir ce que c’était cette maladie-là, ce que ça faisait. J’ai donc créé cette nuit-là un groupe Facebook pour avoir des témoignages.»

Le nom dit ce que c’est : J’ai eu la COVID-19.

Les premiers sont venus du milieu de la santé. «C’était des personnes qui travaillaient en première ligne qui me racontaient ce qu’ils vivaient, pendant que nous étions confinés à la maison. C’est ce que je cherchais, le contact humain de gens qui l’ont eue pour mieux comprendre.»

Mais ça ne se bousculait pas au portillon. «Au début, c’était l’inconnu, c’était un peu tabou. Il y a des personnes qui voulaient faire des témoignages, mais ils voulaient que ce soit anonyme, c’est moi qui les publiais. Il y a des gens qui avaient peur d’avoir des représailles, d’être mal vus, mal perçus. On le voit encore même dans les derniers jours, des gens qui disent «les gens s’éloignent de moi parce que je l’ai ou parce que je l’ai eue», il y a donc aussi une peur du rejet qui est là.»

Petit à petit, le mot s’est passé. «Les gens étaient contents quand ils arrivaient dans le groupe, ils disaient qu’ils se sentaient moins seuls, qu’ils pouvaient enfin parler de ce qu’ils vivaient. C’est ça aussi l’objectif du groupe, d’apporter du réconfort, du soutien. Ça répond vraiment à un besoin.»

Ils sont maintenant plus de 2000.

Julie a même mis des alertes sur certains mots pour être à l’affût d’éventuels messages de détresse. C’est arrivé une fois. «Il y a un homme qui tenait des propos inquiétants, j’ai contacté les policiers de la ville où il était pour aller voir. L’agent m’a appelée avant et après, l’homme aussi m’a contactée, il a dit «vous êtes des anges pour moi»…»

Julie n’est pas seule à gérer le groupe, elle le fait avec une des premières personnes à avoir été membre, Sophie Perron.

Toutes les demandes sont traitées une à une.

Depuis la création du groupe, l’enseignante de Victoriaville a donc recueilli des centaines de témoignages qui montrent une grande similitude entre les symptômes et aussi une chose très importante, «que c’est beaucoup moins une question d’âge qu’on pourrait le penser. Il y a une préposée qui a écrit : «j’ai été beaucoup plus malade que mes bénéficiaires…» On en voit beaucoup des personnes de 20 ans, de 30 ans qui sont touchées.»

Et qui passent de très mauvais quarts d’heure.

Pendant longtemps.

Après trois mois, plusieurs personnes ont encore des symptômes graves comme de la difficulté à respirer, des problèmes avec leur rythme cardiaque, de la fatigue, de la diarrhée, des douleurs musculaires, comme si la COVID-19 s’était installée à demeure. «On voit beaucoup des témoignages de ce qui s’appelle le COVID long, des gens qui ont toujours des symptômes après quatre mois.»

Et puis, il y a trois jours, cette question de Diane : «Est-ce que vous avez subi une perte de cheveux plus abondante?»

Près d’une quarantaine de personnes ont répondu, la majorité d’entre elles ont aussi perdu des cheveux, jusqu’aux deux tiers dans un cas, la moitié dans d’autres. Ça tombait par poignées, dans la brosse ou juste avec les doigts. «Ça, c’est nouveau, on n’avait pas vu ça avant.»

Un des membres à qui c’est arrivé est allé consulter, le médecin a lié cet effet secondaire à un gros stress.

Celui d’avoir la COVID-19.

Et quand on ne l’a pas eue, lire tous ces témoignages ne donne vraiment pas le goût de l’attraper. Comme cet internaute qui a partagé ceci: «Je lis vos témoignages avec grand intérêt, et surtout avec compassion. […] Je vois beaucoup de courage, d’abnégation, et c’est pour ce que vous avez enduré que je vais continuer de porter le masque, et suivre toutes les consignes sanitaires, afin de freiner cette peste. Moi je suis barbier, et ma clientèle se compose surtout de personnes âgées... Vos témoignages me donnent la motivation de ne pas tourner les coins ronds.»

Parce que des gens, ça parle plus que des chiffres.

François Bourque
Des jeux plus modestes. Vraiment?

François Bourque

Des jeux plus modestes. Vraiment?

CHRONIQUE / La ministre québécoise responsable des sports, Isabelle Charest, a évoqué en entrevue à Radio-Canada la semaine dernière, l’idée d’un jumelage Montréal-Toronto pour une nouvelle candidature à des Jeux Olympiques d’été.

L’idée a été lancée de façon impromptue en réponse à une question. Ce n’état pas planifié et il n’y a pas actuellement de projet en ce sens. Pas à ma connaissance. Ce rien n’empêche de rêver, quand on est soi-même médaillée olympique. (Patinage de vitesse courte piste 1994 et 1998) . 

«Le Canada pourrait faire quelque chose de super intéressant en organisant des Jeux à la hauteur de ses moyens», a souhaité la ministre. 

Un avis partagé par le Comité Olympique Canadien (COC), mais qui n’a rien de bien étonnant, puisque c’est dans la description de tâche du COC d’encourager l’olympisme. 

J’ai voulu demander à Mme Charest si elle voyait le même intérêt pour Québec et pour des jeux d’hiver, mais ce sera partie remise, la ministre étant en vacances ces jours-ci. 

Pas plus tard que le mois dernier, le maire Labeaume a répété (entrevue à La Presse) qu’il n’était plus intéressé à des Jeux Olympiques à Québec. Il a tiré la ligne au printemps 2016 et n’y est plus revenu depuis.

M.Labeaume avait alors prétexté les «conflit d’intérêts» à la tête de fédérations internationales de sport (ski et hockey), ce qui aurait nuit aux chances de Québec d’obtenir les Jeux. On parlait alors de 2026. 

M.Labeaume avait sans doute raison pour les conflits d’intérêt, mais en concentrant l’argumentaire sur ce seul enjeu, le débat de fond sur ce que Québec aurait à gagner ou à perdre des olympiques n’a pas eu lieu.

Gilles Vandal
La démocratie illibérale de Trump à l’ère du coronavirus

Opinions

La démocratie illibérale de Trump à l’ère du coronavirus

Chronique / Une démocratie est considérée comme étant libérale lorsqu’elle dispose d’une presse libre, qu’elle accorde une véritable liberté personnelle à ses citoyens, que ses institutions nationales et étatiques sont fonctionnelles, que le régime repose sur un État de droit et n’est pas soumis à des règles arbitraires, et finalement qu’elle possède une opposition politique dynamique et viable.

Depuis 250 ans, les États-Unis furent une force de libération démocratique en Occident et dans le monde. À bien des égards, ils ont servi de modèle à la mise en place des démocraties libérales. Toutefois, beaucoup de politologues américains s’interrogent à savoir si leur pays ne serait pas en train de glisser vers une démocratie non libérale, comme cela se passe dans plusieurs autres pays dans le monde. 

Sous la gouvernance de Donald Trump, les signes extérieurs et les processus formels de la démocratie sont remis en question quotidiennement aux États-Unis, de la même manière que des régimes autocratiques se sont installés peu à peu en Russie, en Turquie, en Hongrie ou en Pologne. Ces régimes sont des démocraties sur papier, mais ils ne sont plus vraiment des régimes libéraux.

Or, avec la crise du coronavirus, ce phénomène s’est accentué. Cette crise marque l’émergence d’un monde post-américain marqué par un échec d’une approche basée sur une démocratie libérale. Partout, les démocraties ont adopté des mesures défensives marquées par un repli sur soi et un accroissement du pouvoir des gouvernements.

Une particularité des démocraties illibérales est de fonctionner sur une base d’un autoritarisme majoritaire, en faisant fi des droits des minorités. Mais aux États-Unis, le problème est que le parti républicain est incapable d’obtenir la majorité des votes. Il est devenu essentiellement un parti minoritaire. En dépit de cela, il continue de contrôler le système politique américain.

En effet, les républicains contrôlent le Sénat en dépit du fait qu’ils eurent en 2016 15 millions de voix de moins que les démocrates. De même, le gerrymandering leur permet d’obtenir la majorité des représentants dans des États balanciers comme la Pennsylvanie, le Michigan, la Caroline du Nord ou la Virginie, alors que dans chacun de ses États les démocrates obtinrent de 5 à 10 % de plus de voix.

Pour les républicains, réduire la participation aux élections est devenu un objectif primordial. Comme il y a beaucoup plus de démocrates que de républicains, il faut trouver des façons de limiter la participation électorale de ceux-ci. Par exemple, les républicains cherchent non seulement à limiter le vote par anticipation, mais aussi celui par correspondance, via internet ou par la poste. 

Ainsi, en mars dernier, alors que le coronavirus se propageait à un rythme accéléré au Wisconsin, les républicains sont allés devant la Cour suprême de l’État composé largement de républicains pour bloquer une loi permettant aux électeurs de voter par la poste. Entre-temps, le président Trump cherche à mettre fin au vote par la poste dans une série d’États, processus qui existe pourtant depuis des décennies, sous le fallacieux prétexte qu’il y aurait de la fraude.

Pour les dirigeants illibéraux, le coronavirus fournit une occasion spéciale pour adopter des mesures qui affaiblissent le système de contrôle et de surveillance dans leur pays. Ainsi, en pleine pandémie, le président Trump destitua quatre inspecteurs généraux, parce que ces derniers ont commis l’erreur de dire des vérités gênantes sur son administration. Il désigna à leur place des copains sur une base temporaire.

Face à l’absence du leadership américain, des pays comme la Chine et la Russie ont profité de cette récession démocratique pour tenter de remodeler le système international à leur avantage tout en sapant la confiance des populations partout dans le monde concernant les institutions démocratiques. Or, ils ont effectué ce remodelage de l’ordre international sous l’œil bienveillant de Trump qui ressent plus d’affinité avec les dirigeants russes ou chinois qu’avec les dirigeants des démocraties libérales.

Au plan géostratégique américain, l’Amérique illibérale de Trump est le pire des deux mondes. Tout en maintenant des politiques militaires cherchant à assurer l’hégémonie américaine, il montre un mépris du droit international et abroge sans vergogne les engagements conclus par ses prédécesseurs. Cette attitude crée à la fois du ressentiment et de la méfiance chez les alliés traditionnels américains.

La crise du coronavirus se trouve ainsi à mettre à l’épreuve la résilience des institutions démocratiques aux États-Unis et partout dans le monde. Le message clair envoyé par l’administration au monde consiste à affirmer que les démocraties sont incapables de relever les plus grands défis à venir du 21e siècle. C’était la perception similaire qui prévalait au début des années 1920 lors de la montée du fascisme.

Pire encore dans la présente crise, les États-Unis sont devenus non seulement l’épicentre de la pandémie, mais aussi la principale source d’informations trompeuses. Le président Trump soutient constamment des hypothèses fausses ou irresponsables, rejetant l’avis des plus grands experts scientifiques et médicaux sur le sujet.

La gérance personnelle de la pandémie par Trump reflète tragiquement un effondrement sociétal que ce dernier se montre si habile à exploiter. Ce faisant, il insulte la presse, attaque l’indépendance des juges, bafoue la constitution, incite davantage la division raciale, exploite la xénophobie et ment sans vergogne. Vaincu par le coronavirus à cause de son incompétence, Trump draine la société américaine dans une pente dangereuse. 

Or, il est incapable d’accepter la défaite prévisible en novembre prochain. Si Joe Biden l’emporte, ce qui est loin d’être assuré, car Trump étant passé maître en tricherie, il sera confronté à un monde où le leadership américain aura disparu. Le grand legs de Trump aura été de donner carte blanche aux autocrates. Pire encore, la démocratie libérale américaine est déjà très amochée par la gérance de son président mégalomane.

Gilles Vandal est professeur émérite à l’École de politique appliquée de l’Université de Sherbrooke.


Jean-François Cliche
L’«art» des sudokus, c’est aussi l’art de les coter !

Science

L’«art» des sudokus, c’est aussi l’art de les coter !

SCIENCE AU QUOTIDIEN / «Une question me turlupine depuis longtemps… Je me doute bien que les grilles de sudoku sont construites par ordinateur, mais comment fait-on pour déterminer à l’avance le niveau de difficulté d’une grille ?», demande Michelle Caron, de Québec.

Il n’existe pas de manière unique, ni même universellement partagée, d’établir le niveau de difficulté d’un sudoku. Dans certains cas, celui-ci est «mesuré» simplement en comptant le nombre de cases dans lesquelles un chiffre se trouve dès le départ : plus il y a de cases déjà remplies, plus on considère que le puzzle est facile à résoudre. Il est vrai qu’en règle générale, donner plus d’indices rend la tâche plus aisée, mais s’en tenir à cela ne donne vraiment qu’une mesure très, très grossière de la complexité de la grille.

À cause de cela, plusieurs générateurs de sudokus ont mis au point des manières beaucoup plus élaborées de noter la difficulté de leurs puzzles. Les échelles et les systèmes de pointage varient d’une compagnie à l’autre mais, en en consultant quelques-uns, on se rend vite compte que les mêmes principes de base reviennent constamment — voir notamment à ce sujet le site sudokuoftheday.com ou ce texte du Britannique Andrew C. Stuart, qui fabrique lui aussi des grilles et qui a écrit des livres sur l’«art» du sudoku.

Parmi ces principes, le plus fondamental est sans doute le niveau de complexité des techniques nécessaires pour compléter la grille. La plus élémentaire est celle qui consiste à simplement se servir des cases remplies pour trouver une ou des cases vides pour lesquelles il n’existe qu’un seul chiffre possible (ou un seul «candidat», comme on le dit parfois). Un sudoku qui peut se résoudre entièrement de cette manière est évidemment très facile — et formidablement ennuyant, ajouterais-je, mais c’est une autre question.

D’autres puzzles demandent de recourir à des techniques un peu plus élaborées, comme les «doubles cachés», c’est-à-dire quand deux cases de la même ligne ou colonne ne peuvent contenir que les deux mêmes chiffres-candidats. On ignore alors lequel des deux chiffres va dans quelle case, mais le fait de savoir qu’ils occupent nécessairement ces deux cases (peu importe dans quel ordre) constitue déjà un indice de plus.

Et il existe aussi des méthodes encore plus complexes, comme la technique dite du swordfish. Grosso modo, cela survient quand un même «candidat» apparaît dans deux cases vides de trois colonnes ET de trois lignes (cela donne 6 cases en tout). Si l’on parvient à déceler ce pattern, alors on sait que ce candidat sera forcément présent dans trois de ces six cases, et nulle part ailleurs dans ces trois colonnes/lignes. Cela permet d’éliminer d’autres possibilités et de continuer de progresser.

Encore une fois, chaque «fournisseur» de sudoku va coter la difficulté de ces techniques différemment. Certains vont tenir compte du fait qu’une technique doit obligatoirement être utilisée pour se sortir d’un cul-de-sac, du nombre de fois que chaque méthode doit obligatoirement être déployée, etc. Les résultats peuvent donc varier mais, dans l’ensemble, les résultats sont approximativement compatibles.

Fait intéressant, Andrew C. Stuart est allé jusqu’à mesurer le temps pris pour compléter ses sudokus en fonction de leur difficulté (telle qu’établie par son échelle à lui). Et il semble que sa manière de mesurer la complexité d’un sudoku soit tout-à-fait valable, puisque ses grilles «faciles» prennent autour de 15 et 20 minutes à remplir, ses «moyennes» entre 19 et 28 minutes, ses «difficiles» entre 25 et 45 minutes, et ses «diaboliques» entre 35 et 50 minutes.

Autre élément à mentionner : M. Stuart a compilé ces statistiques sur plusieurs milliers de ses sudokus. Des milliers ! Et pourquoi s’est-il donné tout ce mal ? «Nous avons tous des talents différents et à différents degrés, si bien que certains puzzles vont sembler faciles aux uns et difficiles aux autres, écrivait-il en 2007 dans un texte intitulé Sudoku Creation and Grading. (…) Bien coter la difficulté d’un sudoku est la principale préoccupation de tout faiseur de puzzles. Si trop de gens sont en désaccord avec votre cote, alors vous risquez fort de perdre votre public.»

D’où l’importance, pour les gens comme lui, de faire ce qu’il faut — peu importe la somme de travail que cela représente — pour bien noter ses grilles.

Mylène Moisan
Parents immunosupprimés: du cas par cas

Mylène Moisan

Parents immunosupprimés: du cas par cas

CHRONIQUE / Il y a environ deux semaines, je vous parlais d’Isabelle* dont le système immunitaire est complètement à plat. Son médecin a «prescrit» que ses deux enfants n’aillent pas en classe à l’automne, il n’y a aucun risque à prendre.

Ils sont totalement confinés depuis mars.

Elle et Jerôme*, son conjoint qui est aussi le père, ont frappé à toutes les portes pour que leurs enfants soient considérés comme les enfants immunosupprimés, qui seront exemptés de la présence à l’école. Ils auront droit à l’enseignement à distance à partir de classe virtuelle.

Comme je vous l’écrivais au début juillet, les problèmes de santé d’Isabelle ont commencé au cours de l’automne. «Ça a été comme de l’arthrite, mais ça a été fulgurant», m’avait raconté Jérôme. Après une série de tests, les médecins ont finalement trouvé ce qui clochait. Isabelle a une maladie auto-immune mortelle qui attaque notamment les muscles et les poumons.

Et, parce que son système immunitaire se retourne contre elle, elle reçoit des traitements pour neutraliser ledit système.

Elle est complètement sans défense.

À LIRE AUSSI: Que fait-on avec les parents immunosupprimés?

Jusqu’à maintenant, toutes leurs démarches se sont soldées par une fin de non-recevoir, on leur a répété que la présence en classe de tous les enfants est obligatoire, sauf pour les enfants vulnérables, et sauf évidemment, pour ceux dont les parents font l’école à la maison. Le personnel vulnérable est aussi exempté.

Le cabinet du ministre Jean-François Roberge leur avait répondu «que les enfants ne semblent pas constituer un vecteur majeur de transmission de la maladie». Pour Isabelle, «ne semblent pas» est un risque trop grand.

Elle et Jérôme se sont arrangés comme ils ont pu pour les trois derniers mois de l’année scolaire de leur fille qui est en première année. L’école n’offrait qu’une rencontre virtuelle par semaine, trop peu. «La façon dont ça a fonctionné, c’était correct pour trois mois, mais pour l’année prochaine, il faudrait qu’il y ait une relation qui se développe avec un enseignant pour garder l’envie d’apprendre.»

C’est ce qu’ils aimeraient pour leur fille. Le problème ne se pose pas pour leur plus jeune, la maternelle n’est pas obligatoire.

J’avais contacté le ministère de l’Éducation avant de publier la première chronique pour savoir s’il était possible qu’on fasse éventuellement une exception pour les enfants dont les parents sont particulièrement à risques. Pour savoir si, sachant que la vie de certains d’entre eux est menacée, on pourrait se raviser.

Voici la réponse :

«L’obligation de fréquentation scolaire revêt un caractère essentiel, car elle permet de rejoindre tous les élèves, particulièrement les plus vulnérables, et d’assurer qu’ils ont droit à une éducation de qualité.

Pour les élèves qui auraient une condition médicale particulière les rendant vulnérables à la COVID-19 (maladie chronique, déficit immunitaire grave), chaque centre de services scolaire déploiera une offre d’enseignement à distance de qualité répondant aux besoins identifiés dans son territoire. Dans ces cas, un billet du médecin qui fait état de cette recommandation sera requis.

Pour les proches ayant une condition médicale particulière les rendant vulnérables à la COVID-19 (maladie chronique, déficit immunitaire grave), la Santé publique juge que le fait que les enfants soient de faibles transmetteurs, additionné aux strictes mesures sanitaires mises en place dans les écoles (lavage des mains et désinfections régulières des locaux, par exemple), permet de minimiser tout risque de transmission à la maison.» 

Minimiser, pas éliminer.

«Néanmoins des cas d’exception, comme le cas de la dame, pourraient survenir et doivent faire l’objet d’un traitement particulier. À ce sujet, le Ministère a communiqué avec elle, ainsi qu’avec son centre de services scolaire, afin de déterminer les services qui pourraient être offerts à ses enfants, vu les circonstances exceptionnelles. Un billet du médecin sera également requis pour qu’un élève dont un proche présente une vulnérabilité du point de vue de la santé puisse être scolarisé à distance.» 

Du cas par cas, donc.

Le ministère a en effet communiqué avec le centre de services scolaire et le directeur du centre de services scolaire a contacté Jérôme et Isabelle pour leur dire que leur fille pourra fort probablement intégrer une classe à distance, sans aller dans le détail, en leur disant qu’elle aurait trois heures d’interaction avec un prof par semaine.

Ce n’est pas beaucoup.

Alors voilà, on s’embarque dans du deux poids deux mesures où il faudra tracer la ligne entre les parents qui ont un déficit immunitaire grave et ceux qui ont un déficit immunitaire exceptionnellement grave.

Contrairement à l’adage, l’exception ne confirme pas la règle.

Il la complique.

* Prénoms fictifs

Brigitte Breton
Plus de 300 rosiers pour de la confiture

Brigitte Breton

Plus de 300 rosiers pour de la confiture

CHRONIQUE / Trois cent vingt-cinq. C’est le nombre de rosiers plantés ce printemps par René Pronovost sur sa propriété de Sainte-Famille, à l’île d’Orléans. Non, ce n’est pas une forme aiguë de fièvre du jardinage attribuable à la pandémie et au confinement. Plutôt un retour aux sources et le désir de développer un produit de niche : la confiture de cynorhodons, le faux fruit des rosiers.

René Pronovost est agronome spécialisé en horticulture ornementale. Maintenant à la retraite, il a dirigé de 2015 à 2019 le Jardin botanique de Montréal où il était auparavant chef de la division horticulture et collections. Il a également travaillé une vingtaine d’années à la Ville de Québec, notamment au projet de renaturalisation de la rivière Saint-Charles. 

Le retraité sexagénaire rencontré en début de semaine ne vient donc pas de s’improviser jardinier. Il est en terrain connu. 

Ce qui peut paraître un projet ambitieux — la plantation de plus de 300 rosiers — devient «presque» un projet modeste en comparaison de ses activités professionnelles passées. 

Même s’il est l’auteur de J’aime les rosiers, un petit ouvrage paru en 1987 dans la collection Pouce vert des Éditions de l’Homme, M. Pronovost n’a pas vu spontanément dans les rosiers la culture de niche qu’il voulait exploiter à la retraite.

«Les fraises, les bleuets et les framboises, cela ne me tentait pas. Je cherchais une culture de niche. J’ai d’abord pensé au safran». 

François Bourque
Le projet qui a changé le Chemin du Foulon

François Bourque

Le projet qui a changé le Chemin du Foulon

CHRONIQUE / En cette fin des années 60, le chemin du Foulon à la «basse-ville» de Sillery n’a pas bonne réputation. Un quartier défavorisé avec sa misère, son désœuvrement et une petite criminalité. Parfois une plus grande.

Malgré le fleuve, le décor ne paie pas de mine avec des taudis recouverts de papier noir et les réservoirs de Shell et de Irving. 

Il y avait aussi la poussière et le bruit des travaux de remblaiement du boulevard Champlain qui enterraient les plages avec des matériaux provenant des grandes excavations sur la colline Parlementaire pour les édifices G et H.

Un projet immobilier au caractère inédit va alors changer le cours des choses et transformer le paysage, la sociologie et la vie de cet ancien quartier ouvrier : Montferrand.

Le nom fut inspiré de la chanson de Gilles Vigneault, la toute première qu’il ait écrite, comme je l’en ai fait mention il y a quelques semaines dans un texte sur le projet de sentier des Grands-Domaines. «Le cul su’l’bord du Cap Diamant, les pieds dans l’eau du Saint-Laurent». 

Je ne vous avais pas raconté alors la genèse et l’esprit de ce projet qui fut d’abord accueilli avec méfiance dans le voisinage, mais qui a tracé la voie à ce qui allait suivre.

Un ancien quartier ouvrier disais-je. Les employés des marchands de bois du milieu XIXe y avaient construit des maisons qui ont été subdivisées au fil des générations, mais ont manqué d’entretien.

Y logeaient de petits voleurs et receleurs de marchandises provenant des beaux quartiers de la haute-ville. 

Des motards du club Les Rebels fréquentaient le restaurant Chez Martine, chemin du Foulon, près de l’emplacement actuel des Villas de l’Anse. Ces motards n’avaient rien à voir avec le groupe criminalisé du même nom, mais le mot motard suffisait à semer l’inquiétude.

Quelques autres commerces. L’épicerie Morissette, au pied de la côte à Gignac, connue plus tard comme Chez Mado, du nom de la petite-fille du premier propriétaire.

Ce fut pendant longtemps le seul commerce à détenir un permis d’alcool dans l’ouest de la ville. Des clients traversaient le fleuve en chaloupe depuis Saint-Romuald pour y chercher leur caisse de bière du vendredi soir.

Marc Allard
Les joies du danger

Nous, les humains

Les joies du danger

CHRONIQUE / «C’est la plus belle journée de ma vie!» répétait ma blonde, alors qu’on enchaînait les glissades d’eau au Village Vacances Valcartier.

On était chanceux. Le Village venait de rouvrir en ce 30 juin. Le ciel était nuageux, mais il faisait assez chaud pour ne pas grelotter en dehors de l’eau. Les grands-parents étaient contents de surveiller les enfants dans les petites glissades pendant que ma blonde et moi on redevenait des ados en quête de sensations fortes.

Bonheur suprême, il n’y avait AUCUNE file d’attente. À cause de la COVID-19, le Village était restreint à 30 % de sa capacité de clients. Sur une tripe, on pouvait descendre la Marmite à volonté. Mais c’était la Rock and roll notre préférée. On l’a fait au moins 10 fois dans la journée. Je pense que les jeunes surveillants trouvaient notre enthousiasme insupportable. 

Je vous dis, c’était le point culminant de notre courte semaine de vacances de la fin juin. Avec le recul, je nous trouve adorablement ridicules. Je ne pensais pas qu’on serait aussi euphorique dans les glissades d’eau à notre âge (fin trentaine).

Pourquoi est-ce si plaisant de se laisser glisser à vive allure sur une pente ruisselante? Pour la même raison qu’on s’amuse à virevolter dans les manèges, à sauter en bungee ou en parachute, à être suspendu à des cordes en l’escalade ou à regarder des films d’horreur. Parce qu’il y a de la joie dans le danger. 

Bien sûr, le goût du risque varie beaucoup d’une personne à l’autre. On connaît tous des gens pour qui cet attrait frise le néant. Les montagnes russes? T’es malade! J’ai ben trop peur. 

Au contraire, il y a des gens qui ne semblent jamais repus de vertiges. Pensez, par exemple, aux amateurs de base jump, qui sautent en parachute à partir d’immeubles, d’antennes, de ponts ou de falaises. Les glissades d’eau, ça ne doit pas être très excitant pour eux. 

Même devant un danger contrôlé, la réponse automatique du combat ou de la fuite (fight of flight) s’enclenche. Le cœur bat plus fort, la respiration s’accélère, les muscles se ragaillardissent, les pupilles se dilatent. Le cerveau libère des substances chimiques, dont la dopamine, un neurotransmetteur associé au plaisir et à l’excitation. 

Les recherches de David Zald, un expert américain de l’imagerie du cerveau humain qui s’intéresse à la manière dont on régule les émotions, ont notamment montré que les flux de dopamine diffèrent chez ceux qui aiment les sensations fortes, par rapport à ceux qui ont tendance à les éviter. En caricaturant, on pourrait dire que les casse-cous manquent de freins pour ralentir le flux de dopamine alors que les chochottes ont les freins collés. 

Entre ces deux extrêmes, la plupart des gens peuvent prendre leur pied dans une forme ou une autre de trips de trouille. En cette période de vacances, où on pense surtout à relaxer, ce n’est peut-être pas une mauvaise idée de varier les plaisirs en pimentant votre congé estival de quelques périls. 

Allez glisser dans la Rock and roll au Villages Vacances Valcartier, jouez à Tarzan dans une tyrolienne à D’Arbre en Arbre, faites-vous brasser en rafting sur une rivière, laissez-vous étourdir dans le Diable à La Ronde ou, si vous êtes une chochotte assumée, embarquez dans les bonnes veilles autos tamponneuses. Sinon, initiez-vous à l’escalade, au kite surf, au saut à l’élastique, au parachutisme. 

Les émotions fortes laissent des traces plus saillantes dans la mémoire. Faire le plein de souvenirs, c’est un des buts des vacances, non? Après ça, vous relaxerez...

Brigitte Breton
Vague de dénonciations et de malaises

Chronique

Vague de dénonciations et de malaises

CHRONIQUE / C’est le genre de rapport qu’il ne faudra pas laisser sur une tablette. Quand il recevra cet automne les recommandations du comité d’experts sur l’accompagnement des personnes victimes d’agressions sexuelles et de violence conjugale, le gouvernement Legault devra s’empresser d’y donner suite. La dernière vague de dénonciations et les malaises suscités rappellent l’urgence d’agir.

Une société de droit ne peut tolérer que les victimes de violences sexuelles n’aient pas confiance dans le système de justice ou jugent trop longues, trop lourdes ou trop pénibles les démarches policières et judiciaires.

Une société de droit ne peut tolérer par ailleurs que la présomption d’innocence soit bafouée, que les citoyens se fassent justice entre eux et que les réseaux sociaux se transforment en pseudo cour de justice où des accusations sont portées de façon anonyme.

Les cas d’abus, de harcèlement et de violence ne vont pas disparaître malheureusement. Certains voudront toujours imposer leur volonté ou leur désir à d’autres. On peut toutefois en limiter le nombre et s’assurer que ceux et celles qui enfreignent les règles subissent les conséquences de leurs gestes ou de leurs comportements abusifs et inappropriés.

Les dénonciations sur Facebook ou Instagram ne sont toutefois pas la meilleure façon d’y parvenir.

Le premier ministre a beau donner son appui au mouvement de dénonciations sur les médias sociaux, et saluer le courage de ceux qui dénoncent, ce n’est pas la voie à privilégier.

Cette façon de faire peut peut-être, comme le prétend François Legault, aider à ce que tout le monde soit plus sensible au harcèlement et à la violence. Certains y penseront en effet deux fois avant de tenir des propos libidineux ou de mordre la cuisse d’une fille dans un bar. 

La dénonciation sur les réseaux sociaux a toutefois l’énorme défaut de permettre des accusations anonymes et de condamner des individus sans procès. Certaines personnes comprendront qu’il est facile de nuire à autrui- un député, un chef de parti, un chanteur, une actrice, un beau-frère, un voisin- que les gestes reprochés soient véridiques ou non. 

La ministre de la Condition féminine, Isabelle Charest, est plus sage et plus réaliste lorsqu’elle suggère aux présumées victimes «à se tourner vers les bonnes ressources pour cheminer et avoir une certaine réparation». 

Souhaitons que l’actuel ministre de la Justice, Simon Jolin-Barrette et l’ancienne ministre de la Justice, Sonia Lebel, deux avocats appréciés du premier ministre, auront l’occasion d’expliquer à ce dernier certains principes de droit.

Le Directeur des poursuites criminelles et pénales (DPCP) a pris soin mercredi d’indiquer que 50 % des dossiers judiciarisés mènent à des condamnations. Il rappelle de plus les services d’aide et d’accompagnement offerts aux victimes d’agressions sexuelles. 

Celles et ceux qui ne veulent pas emprunter le parcours criminel doivent cependant avoir et connaître les mesures alternatives (recours civils, justice réparatrice, médiation).

Le statu quo est intenable pour tout le monde.

Lorsqu’elle avait annoncé au printemps 2019 la formation du comité d’experts, Sonia Lebel avait indiqué qu’elle n’envisageait pas de réclamer à Ottawa une réforme du Code criminel pour renverser le fardeau de la preuve dans les cas d’agressions sexuelles.

Reste à voir les pistes que proposeront les experts à la suite de leurs consultations et quel traitement le gouvernement accordera à celles-ci.

Les quatre formations politiques présentes à l’Assemblée nationale ont travaillé ensemble et de façon non partisane le délicat dossier des agressions sexuelles et de la violence conjugale. Cette collaboration apparaît nécessaire pour redonner confiance aux victimes et à l’ensemble de la société.

François Bourque
Quel achalandage pour un tramway sans trambus?

Chronique

Quel achalandage pour un tramway sans trambus?

CHRONIQUE / Le ministère des Transports veut remettre à jour les études d’achalandage du tramway de Québec pour tenir compte de l’abandon du projet de trambus sur le boulevard Charest et du troisième lien à venir.

Cela permettra d’avoir un «portrait clair», de «prendre les meilleures décisions possible» et de «bien arrimer les choses avec le tunnel Québec-Lévis», a expliqué il y a quelques jours le cabinet du ministre des Transports François Bonnardel. 

Je vois mal comment on pourrait être contre. Vu les (énormes) investissements publics que ces projets commandent, il est légitime de se demander quels résultats d’achalandage on en attend.

Cela dit, je vois mal ce que le gouvernement espère vraiment apprendre de cette nouvelle étude qu’il ne sache déjà. 

Le BAPE a lui aussi demandé des précisions la semaine dernière sur l’impact de l’abandon du trambus sur l’achalandage du tramway. 

Comme s’il mettait en doute lui aussi les projections du Bureau de projet du tramway qui estime cette perte à 2 % si le trambus est remplacé par un Métrobus.

Je pense aussi que l’impact sera assez limité. L’ennui, c’est que l’administration Labeaume a plaidé depuis 10 ans qu’un tramway, puis un SRB et ensuite un trambus étaient justifiés sur le boulevard Charest. Sous-entendu, qu’on y trouverait un achalandage important. 

La Ville soutient aujourd’hui exactement le contraire et minimise l’impact de l’abandon du trambus.

Pas étonnant que le gouvernement s’interroge et demande à avoir l’heure juste sur la portée du projet remanié. 

La question sur l’impact du troisième lien est plus étonnante. Pas tant par manque de pertinence que dans le retard qu’on a mis à la poser. 

Depuis l’annonce en janvier dernier d’un projet de tunnel centre-ville à centre-ville avec une composante de transport en commun, l’arrimage avec le réseau de Québec devenait incontournable. Tant sur l’enjeu de l’achalandage que sur celui des infrastructures et des stations. Pourquoi avoir attendu à aujourd’hui pour poser les questions?

Les plans préliminaires suggèrent que le tunnel du troisième lien et celui du tramway vont se dédoubler sur un demi kilomètre entre la colline Parlementaire et Saint-Roch. Les deux projets prévoient une station à D’Youville.

Ce dédoublement n’est pas un détail anodin. Le tunnel du tramway au centre-ville coûtera au bas mot 358 M$ du kilomètre, a-t-on appris aux audiences du BAPE. On n’a pas intérêt à creuser à double à moins d’y être contraint.

Le gros sens voudrait que si on compte vraiment réaliser ces deux projets, il faudra les arrimer correctement. On comprend que personne n’en avait pris encore l’initiative et que les deux bureaux de projet ont travaillé en vase clos. Cela va éventuellement changer.   

***

L’abandon du trambus aura-t-il un impact sur l’achalandage dans le transport en commun du troisième lien? 

Ici aussi j’en doute, mais je n’ai trouvé personne encore au ministère des Transport pour m’expliquer la méthodologie et la portée de l’étude à venir. 

L’enquête Origine-Destination publiée en mai 2019 a confirmé que les trois quarts des déplacements inter-rives se faisaient de l’ouest de Lévis vers l’ouest et le centre de Québec.

Il y a plus de déplacements qu’avant, mais les lieux d’origine et de destination sont essentiellement les mêmes depuis des décennies. 

Cela limite le nombre de clients potentiels pour le transport en commun (et pour le tunnel autoroutier) du troisième lien. Les utilisateurs ne feront pas un détour par les centres-villes juste pour le plaisir, si leur destination finale est le boulevard Laurier, Lebourgneuf ou l’Université Laval. 

De ce nombre (limité) de clients potentiels, combien auraient choisi le tunnel centre-ville à centre-ville pour profiter d’une connexion directe avec le trambus du boulevard Charest? À l’œil, pas beaucoup je dirais.

Pas beaucoup, d’autant plus la Ville de Lévis a renoncé à la ligne de transport en commun rapide en site exclusif qu’elle projetait sur le boulevard Guillaume-Couture. 

Ce lien aurait pu «nourrir» la ligne de transport en commun sous-fluviale et en accroître l’achalandage. L’administration Lehouillier lui a préféré quelques tronçons de voies réservées qui n’auront pas un effet attractif important.

***

Profitera-t-on de l’étude d’achalandage pour réfléchir aux effets à long terme des peurs, du télétravail et des horaires éclatés induits par la crise de la COVID? 

C’est une question pertinente, mais peut-être est-il trop tôt pour tenter de le mesurer.  

Osera-t-on remettre à jour les prévisions d’achalandage dans le tunnel autoroutier du troisième lien? Si on pose la question pour le transport en commun, ce serait logique de le faire aussi pour les voitures. Aurait-on peur de la réponse qu’on pourrait trouver?

***

Parlant de coûts de tunnel au kilomètre, des journaux de l’état de Washington ont rapporté que le remplacement d’un viaduc de l’autoroute 99 par un tunnel sous le centre-ville de Seattle a coûté 3.3 milliards $US pour 3.2 km. Ce tunnel a été ouvert à la circulation l’an dernier.

Il est toujours hasardeux de comparer les projets. 

Le tunnel de Seattle a été livré en retard, il y a eu des bris de machinerie, des poursuites, etc. 

Ce tunnel a la particularité d’avoir été creusé avec un énorme tunnelier de 57.5 pieds (Bertha), ce qui donne une ouverture assez grande pour y superposer les voies de circulation sur deux étages. 

Pour le reste, je ne sais rien de la nature des sols ni de l’ampleur des ouvrages de raccordement liés à ce tunnel. 

Ce qu’on sait cependant, c’est que le tunnel du troisième lien fera 9 km. Plus d’une dizaine si on le fait sortir devant ExpoCité plutôt que devant le parc Victoria. Je n’ai pas osé faire de règle de trois avec les coûts à Seattle, mais le calcul ne serait pas long à faire. 

Je vous dis ça de même en attendant que le ministère des Transports nous livre ses propres estimations de coûts. 

Mylène Moisan
Le napperon du ministère de l’Éducation

Chronique

Le napperon du ministère de l’Éducation

CHRONIQUE / Quand les écoles ont fermé en mars, ça devait être deux semaines de congé, mais déjà certaines commissions scolaires, oups, centres de services scolaires, se sont dit «tiens, on va se préparer au cas où ça durerait plus longtemps».

Pas au ministère de l’Éducation.

Je suis allée rencontrer Martine*, elle est conseillère pédagogique dans un centre de services scolaire de la région de Québec, elle et ses collègues se sont tout de suite retournés sur un dix cennes. «On savait que si ça durait, les profs allaient avoir des questions, on s’est préparés.»

Puis, arriva ce qui devait arriver, le congé a été prolongé. «On était à pied d’œuvre dès le 16 mars. Dès la troisième semaine, on a envoyé une lettre qu’on avait préparée pendant les deux semaines précédentes, on avait trouvé des tutoriels avec des liens, on avait aussi fait des tutoriels nous-mêmes pour aider les profs.»

Et le ministère? Silence radio. 

Pendant ce temps, il a mis sur pied l’«école ouverte» pour les parents, un fourre-tout de liens de toutes sortes, classés par année et par matière. 

La quatrième semaine, Martine et ses collègues ont envoyé un document pour suggérer aux enseignants de ne pas s’éparpiller. «On leur a envoyé un document où on identifie des savoirs importants, sur quoi ils devraient miser. On a invité les profs à bonifier le document, on a ajouté des éléments qui n’étaient enseignés qu’à un seul niveau.»

Sinon, des élèves ne l’auraient peut-être pas appris.

Détail non négligeable, il fallait aussi s’assurer que les enseignants soient capables de transmettre la matière avec leur ordinateur, ce qui n’était pas gagné d’avance pour certains d’entre eux. «Ça allait de profs qui étaient très à l’aise à d’autres qui n’étaient pas capables d’envoyer un courriel de groupe.»

Certains ont tout de suite sauté dans la classe virtuelle, d’autres se sont contentés de «pitcher» aux parents les trousses du ministère.

Martine a donc dû aider les profs à rejoindre les élèves de différentes façons, les relancer pour s’assurer qu’ils avaient eu les messages. «Il y a des élèves qui ne prenaient jamais leurs courriels, il fallait essayer par Messenger, par Facebook et après ça, si rien ne fonctionnait, par téléphone.»

Chaque fois que Martine et ses collègues envoyaient des consignes aux enseignants, il fallait employer le conditionnel, indiquer «proposition» en rouge en haut du document. Surtout pour l’évaluation et le calcul des notes finales, qui étaient un mystère complet. «On marchait sur des œufs parce qu’on ne savait pas la direction qu’allait prendre le ministère, on ne savait rien. Mais en même temps, il fallait donner des balises, on a établi trois scénarios qui nous semblaient les plus probables.»

Vous savez quand le ministère a tranché?

«Ça a été annoncé une semaine avant de faire les bulletins, pas avant! C’est la première chose qu’on aurait dû savoir au début, les profs auraient pu faire leur enseignement et leurs évaluations en conséquence. On a même dû envoyer des modèles de lettres pour envoyer aux élèves qui étaient en situation d’échec et de réussite sans même savoir comment ils seraient évalués.»

Et ce n’est pas pareil pour tous les élèves. Sur les bulletins de première à troisième secondaire, la troisième étape donne «échec ou réussite», pour les quatrième et cinquième secondaires, ce sont des notes. «Pour nous, les notes, c’était le pire scénario».

Ils ont dû composer avec ça.

Heureusement que Martine et ses collègues n’ont pas attendu après le ministère pour aiguiller les enseignants, ils auraient attendu longtemps. Les réponses sont arrivées à la fin mai. «On a fini par recevoir une lettre de sept ou huit pages avec les directives, avec un résumé sur un napperon.»

Une feuille avec une présentation un peu stylée.

Il aurait fallu que ça arrive plus tôt.

Martine a corrigé une faute que j’avais faite dans une chronique, où je précisais que la commission scolaire était devenue un centre de services scolaires. Où est l’erreur? Scolaires ne prend pas de s, il faut écrire centre de services scolaire, contre toute logique apparente, même contre celle du gouvernement qui écrit entre autres un Centre de santé et de services sociaux, un Centre local de services communautaires, les CLSC, et le Centre de services partagés.

Étrange.

L’Office québécois de la langue française (OQLF) a publié cette explication. «Dans centre de services scolaire, l’adjectif scolaire qualifie centre (de services), et non services, ce qui explique la forme au singulier : un centre de services scolaire. C’est cette graphie qui a été retenue dans le texte de la loi sur la gouvernance scolaire.»

Ça donne l’impression qu’on a dû justifier cette graphie.

Ça donne la même impression que ce qui a été fait par le ministère pendant la pandémie, un peu n’importe quoi.

Sur le coin d’un napperon.

* Prénom fictif

Brigitte Breton
Plus de jugement, moins d'excuses

Chronique

Plus de jugement, moins d'excuses

CHRONIQUE / Faute avouée est à moitié pardonnée? Peut-être, mais lorsque les erreurs de jugement se répètent, il devient difficile de passer l’éponge. D’autant plus si le fautif est premier ministre du Canada.

Justin Trudeau a finalement reconnu lundi qu’il aurait dû s’abstenir de participer aux discussions de son cabinet concernant l’octroi d’un contrat de 19,5 millions $ sans appel d’offres à l’organisme de bienfaisance UNIS (WE)

L’organisation, qui a des liens avec sa famille, mais aussi avec d’autres membres de l’équipe libérale, avait été choisie pour gérer les 900 millions $ du nouveau programme Bourse canadienne pour le bénévolat étudiant.

Le premier ministre Trudeau n’a pas réalisé spontanément que le fait que son épouse Sophie, sa mère Margaret et son frère Alexandre touchent des milliers de dollars de l’organisme de charité pour des allocutions ou des participations à des évènements peut poser problème.

Ce n’est que lundi, après des jours de controverse et la publication des cachets versés à sa mère et à son frère, qu’il a admis son erreur et qu’il s’en est excusé «profondément».

Vous êtes satisfaits et convaincus que Justin Trudeau ne recommencera plus?

Difficile de croire qu’un homme qui est en politique depuis quelques années- et qui de surcroît a eu un père premier ministre- ne maîtrise pas la délicate notion de conflit d’intérêts ou d’apparence de conflit d’intérêts qui peut miner la réputation d’un parti politique et d’un gouvernement.

Difficile aussi d’accepter qu’un premier ministre qui a traversé des tourments similaires ne développe pas de meilleurs réflexes.

Manque de jugement, je-m’en-foutisme ou sentiment que les Canadiens lui pardonneront tout?

Ce n’est pas le premier faux pas de Justin Trudeau en matière d’éthique. Il s’est mis et a mis son gouvernement dans l’embarras plus d’une fois depuis son élection en 2015.

D’abord en acceptant d’aller passer avec sa famille des vacances sur l’île privée de l’Aga Khan dont la fondation reçoit des millions $ d’Ottawa. Ensuite en intervenant dans l’affaire SNC-Lavalin auprès de la ministre de la Justice.

Deux dossiers où des écarts à la Loi sur les conflits d’intérêts ont été constatés. L’histoire semble vouloir se répéter.

Justin Trudeau fait valoir qu’il ne «voulait qu’aider les jeunes». La belle affaire.

Si un premier ministre veut apporter du soutien aux jeunes Canadiens et limiter les impacts de la crise sanitaire sur eux, il s’organise pour que le programme prévu à cet effet ne soit pas sur pause à cause d’une apparence de conflit d’intérêts.

Ottawa et UNIS ont dû annuler le contrat et des jeunes devront attendre pour recevoir une bourse pouvant atteindre 5000 $ s’ils réalisent 500 heures de bénévolat.

S’il veut aider les jeunes, un gouvernement évite aussi de remettre l’administration d’un programme à un organisme qui doit faire face à des accusations d’abus de pouvoir et de racisme de la part de certains employés.

Justin Trudeau donne aussi comme explication qu’il ne connaissait pas «en détail» l’implication des membres de sa famille dans UNIS. Si ceux-ci avaient reçu moins de 300 000 $ pour faire des discours ou participer à des rassemblements, la situation serait-elle plus acceptable à ses yeux? Aurait-il jugé nécessaire de se retirer des discussions au cabinet si la somme avait été plus élevée?

Les Canadiens ont appris la semaine dernière que le déficit fédéral atteindra 343 milliards $ en 2020-2021.

Si la majorité des citoyens reconnaît qu’Ottawa devait déployer tous les efforts possibles pour limiter les impacts de la pandémie dans la vie des ménages et des entreprises, les Canadiens souhaitent aussi que les fonds publics soient gérés avec soin, sans partisanerie ou intérêts personnels.