Science au quotidien

Irma aurait-elle perdu sa queue?

CHRONIQUE / «L’ouragan Irma vient à peine de passer et je me pose la question suivante : on a vu sa trajectoire suivre une ligne relativement droite sur une bonne distance dans les Caraïbes, mais, tout à coup, Irma a tourné brusquement sur sa droite pour foncer vers la Floride. Comment expliquer ce virage à 90°, où il n’y a pourtant aucun relief pour faire tourner les vents?», demande Jacques Boucher, de Charlesbourg.

«L’ouragan Irma vient à peine de passer et je me pose la question suivante : on a vu sa trajectoire suivre une ligne relativement droite sur une bonne distance dans les Caraïbes, mais, tout à coup, Irma a tourné brusquement sur sa droite pour foncer vers la Floride. Comment expliquer ce virage à 90°, où il n’y a pourtant aucun relief pour faire tourner les vents?» demande Jacques Boucher, de Charlesbourg.

En général, les ouragans ont une trajectoire qui suit les vents dominants, ce qui les amène du large des côtes africaines, où ils se forment, vers l’Amérique, pour ensuite tourner progressivement vers le nord, puis retourner vers l’est. Cela les fait souvent (et heureusement) manquer le continent et retourner vers l’Europe pour mourir au beau milieu de l’océan, mais ils atteignent aussi parfois les terres, et leur course vers le nord en amène parfois les «restants» sur le sud du Québec — le 3 septembre dernier, d’ailleurs, il est tombé 20 mm de pluie sur Québec, gracieuseté de Harvey, le même qui avait inondé le Texas en août.

Cependant, les ouragans sont essentiellement formés d’air et de vapeur d’eau. Et comme tous les gaz, ils obéissent à une loi de la physique absolument implacable qui stipule qu’ils doivent toujours se déplacer des régions où la pression atmosphérique est la plus forte vers ceux où la pression est la plus faible. Or quand Irma s’approchait des Caraïbes au début de septembre, il régnait au-dessus de l’Atlantique Nord une crête de haute pression qui a persisté des jours durant, comme le montre notre carte. Cela a donc empêché l’ouragan de remonter vers le nord aussi tôt qu’il l’aurait fait autrement.

Nous, les humains

Pourquoi le pouvoir corrompt?

CHRONIQUE / Harvey Weinstein, le puissant producteur d’Hollywood qui a été viré après une pluie d’accusations d’abus sexuels, se présentait comme un champion de la cause des femmes.

L’an dernier, il a organisé une collecte de fonds pour la candidate à la présidence Hillary Clinton, il a participé à la Marche des femmes pendant le Festival de films Sundance et a financé une chaire universitaire qui porte le nom de Gloria Steinem, une féministe reconnue.

En 2015, la compagnie de cet homme derrière des films cultes comme Sexe, mensonges et vidéo, Pulp Fiction et Le destin de Will Hunting avait aussi distribué The Hunting Ground, un documentaire à propos de la violence sexuelle sur les campus.    

Bref, un gentilhomme en public et un gros dégueulasse en coulisses. Stupéfiant, non?

Pas tant que ça.

Ce n’est pas la première fois que des scandales éclatent à propos de personnalités publiques respectées comme Tiger Woods, Martha Stewart, Bill Clinton ou Harvey Weinstein ou, plus près de nous, Jian Ghomeshi ou Marcel Aubut. Mais, chaque fois, on s’étonne. Comment des gens qui ont si bien réussi en société peuvent-ils si mal se conduire en privé? 

Entre autres parce qu’ils sont puissants, justement.

«Le pouvoir corrompt» n’est pas qu’un adage familier; c’est un vrai phénomène, prouvé scientifiquement. 

Le professeur de psychologie et prolifique chercheur américain Dacher Keltner, dont je vous ai parlé il y a deux semaines à propos de la compassion, a étudié l’influence du pouvoir sur nos comportements durant plus de vingt ans. 

L’an dernier, il a publié un livre, intitulé The Paradox of Power, dans lequel il explique que le pouvoir fonctionne paradoxalement : on gagne du pouvoir en étant gentil avec les autres, mais le pouvoir nous pourrit. 

«On acquiert la capacité de faire une différence dans le monde en améliorant la vie des autres, mais l’expérience elle-même du pouvoir et du privilège nous conduit à se comporter, dans nos pires moments, comme des sociopathes impulsifs et hors de contrôle», écrit Keltner. 

La recherche, a recensé le journal The Guardian, montre effectivement que les personnes qui se sentent puissantes sont plus susceptibles d’agir impulsivement : d’avoir des aventures extraconjugales, de conduire imprudemment, de voler à l’étalage, de mentir ou même de piquer des bonbons à des enfants.

Une fois au sommet, les puissants n’ont plus besoin d’être attentifs aux besoins des autres. Et ils creusent une sorte de déficit d’empathie et de compassion.

Chronique

L'art de voter à moitié

CHRONIQUE / Amusante, la publicité du Directeur général des élections (DGE) pour inviter les citoyens à voter aux municipales du 5 novembre.

On y voit des projets amputés de façon loufoque : une glissoire coupée, une patinoire sans glace au-delà de la ligne du centre, etc. 

Le message est simple : moins de la moitié des électeurs qui votent, ce n’est pas assez. Imaginez si les municipalités faisaient aussi les choses à moitié. (Voir la vidéo sur le réseau YouTube du DGE)

La campagne va rouler à la télé, à la radio et dans les réseaux sociaux jusqu’au jour de l’élection. Elle coûtera 1,5 million $.

Il n’y a pas de recherche scientifique démontrant que la publicité a un effet sur les taux de participation. 

On ne va cependant pas blâmer le Directeur général des élections (DGE) d’essayer. L’objectif est concret et sert l’intérêt public.  

Ce n’est pas comme les campagnes creuses ou la propagande partisane grossière qu’on voit souvent dans le public.

Souvenez-vous de la récente campagne «Ensemble, on fait avancer le Québec», où les couleurs et les mots du jupon libéral dépassaient de façon indécente. 

Pourquoi vote-t-on moins aux élections municipales qu’aux autres niveaux de gouvernement? 

On cherche la réponse tous les quatre ans sans trouver d’explication convaincante. 

Beaucoup de décisions municipales ont pourtant un impact immédiat sur le quotidien des citoyens et sur leurs taxes. 

Il existe très peu de recherches scientifiques sur les élections municipales, rapporte François Gélineau, titulaire de la Chaire de recherche sur la Démocratie et les institutions parlementaires à l’Université Laval.

Quelques rares certitudes se mêlent aux hypothèses et aux légendes urbaines. Le portrait qui en résulte reste flou.

J’ai retenu de ma conversation avec le professeur Gélineau neuf facteurs, perçus, à tort ou à raison, comme ayant une incidence sur la participation aux élections en général et aux municipales en particulier. 

1. L’âge et la scolarité

Ce sont les seuls indicateurs vraiment fiables. Plus on est âgé et instruit, plus on vote. 

Une exception cependant pour les 75 ans et plus. La baisse de mobilité et l’inexistence du droit de vote à leur jeune âge pour les femmes aujourd’hui très âgées pourraient expliquer ce recul.

La présente pub du DGE mise sur l’humour et des images fortes, ce qui semble une bonne stratégie pour attirer l’attention des jeunes. 

On croit que les jeunes votent moins au municipal (34 % à Québec en 2013) parce qu’ils sont moins souvent propriétaires et ne voient pas de comptes de taxes. 

C’est possible, mais ils utilisent davantage le transport en commun, les équipements de sport, etc. Ils auraient en théorie d’aussi bonnes raisons que les autres de voter. 

Et puis, il n’y a pas que les jeunes. Les autres groupes d’âge aussi votent moins au municipal. (voir le tableau page suivante) 

2. Le sens du devoir et la culture

Aller voter est une question d’habitude et de culture. Cela s’acquiert souvent à la maison. «C’est comme aller à la messe», suggère François Gélineau. 

Le fait que les parents, les amis ou les professeurs votent exerce une pression et crée un sens du devoir civique qui incite à voter.

3. L’intérêt et la confiance dans la politique

On s’intéresse aux élections si les enjeux nous intéressent. C’est une lapalissade, mais cela joue sur la participation. Le fait d’avoir un vrai choix joue aussi.

Inversement, le cynisme ou le manque de confiance dans la politique peut provoquer un désintérêt. Cela n’a cependant pas un effet automatique sur la participation.

Le cynisme peut inciter à ne pas voter, mais il peut aussi inciter à voter pour Trump…

4. La météo du jour

La croyance voulant qu’on vote moins quand il ne fait pas beau tient davantage de la légende urbaine que de faits avérés. 

À moins d’une énorme tempête, l’effet de la météo semble marginal. La popularité grandissante du vote par anticipation contribue à mettre le vote à l’abri des intempéries. 

5. La compétitivité de l’élection

J’ai toujours cru (et souvent écrit) qu’on vote davantage quand la lutte est serrée et qu’on sent que son vote peut faire une différence. 

Il y a ainsi eu une participation record de 93 % au référendum de 1995. Inversement, la propension à voter est moindre si l’élection semble jouée d’avance.

La «compétitivité» d’une élection a un «impact», mais la corrélation est «faible» avec le taux de participation, note pourtant M. Gélineau. 

Il rappelle que, dans le West Island à Montréal, la participation au provincial est élevée malgré des résultats prévisibles. Le sens civique des anglophones fait peut-être ici la différence. 

Je persiste à penser qu’une lutte serrée autour d’enjeux significatifs fait davantage sortir le vote. 

6. La conjoncture politique

L’insatisfaction a un effet stimulant sur le vote. Une élection perçue comme inutile aura l’effet contraire.

Les 18-24 ans ont voté à 54 % à la provinciale de 2007, mais seulement à 36 % l’année suivante lorsque Jean Charest est retourné en élection pour avoir les deux mains sur le volant pendant une «tempête» économique.

Après le printemps étudiant de 2012, la mobilisation contre le gouvernement a fait sortir les 18-24 ans qui ont voté à 62,1 %.   

7. Le sentiment d’appartenance

Un sentiment d’appartenance moindre pourrait expliquer la plus faible participation des jeunes, suggère François Gélineau. 

Des jeunes vont souvent étudier ailleurs que dans leur lieu de résidence et songent parfois à s’établir à l’extérieur. Ça joue sur le sentiment d’appartenance. 

Chronique

Autrement dit

Le chiffre : 1318

Nombre de mensonges et d’affirmations inexactes recensés dans les déclarations du président Donald Trump, au cours des 263 premiers jours de 2017. Une moyenne de cinq par jour! Pas étonnant que le président montre des signes de fatigue. De quoi inspirer ce commentaire cruel à l’animateur Jimmy Fallon. «Selon [le magazine] Vanity Fair […], le président devient parfois incohérent. Récemment, il se serait écrié : «Je hais tout le monde à la Maison-Blanche». Mais plus tard, il a clarifié sa déclaration en disant : «Je hais tout le monde, sauf moi. Je m’aime encore beaucoup.»

Sources : The Washington Post et NBC.com

***

Chronique

C'est qui, le zouf?

CHRONIQUE / Martin a 44 ans, il est atteint de sclérose en plaques depuis presque 10 ans, ses jambes sont de plus en plus molles.

Il se déplace, depuis un peu plus de deux ans, avec un fauteuil motorisé.

Avec ça, il peut aller partout, sortir de son logement. Aller voir ses amis, tiens, comme celui qui habite à Limoilou, pas loin du Jean Coutu sur De la Canardière. Il était allé lui rendre visite le 10 mai, une de ces journées frisquettes qu’on a eues au printemps. Ils ont jasé sur la galerie, sont entrés à l’intérieur.

Quand ils sont ressortis, le fauteuil avait disparu.

Volé.

«C’est une histoire d’une minute, j’étais rentré pour aller aux toilettes. Je le gardais habituellement à l’œil, je n’aurais pas pensé qu’il se ferait voler.»

Voler un fauteuil roulant, faut le faire.

Martin a déposé une plainte à la police. «Ils m’ont dit que ça arrivait de temps en temps, mais qu’ils les retrouvaient toujours.» Martin n’a pas eu la même chance, son fauteuil motorisé n’a pas été trouvé. À la police, on m’a confirmé que le voleur (ou la voleuse) court toujours. «Le dossier est fermé. Il n’y a eu aucune arrestation.»

J’ai demandé si les vols de fauteuils roulants étaient fréquents. «Ça arrive, mais ce n’est pas une problématique marquante.»

C’en est une pour Martin.

Non mais, quel genre de zouf peut voler un fauteuil roulant?

Martin a appelé sa compagnie d’assurances, il avait opté pour un forfait tout risque, convaincu que son fauteuil était couvert. Il ne l’était pas. «Ils m’ont dit que j’aurais dû les aviser que j’avais un fauteuil motorisé.»

J’ai fait une petite recherche auprès d’assureurs, la couverture offerte varie d’un endroit à l’autre. Considéré comme un bien meuble, calculé dans le montant total assurable, le fauteuil est habituellement couvert à l’intérieur du domicile, mais pas «hors lieu» où le remboursement va de tout à rien.

Martin l’a appris à ses dépens. «Le prochain, il va être tellement assuré! Je vais mettre un GPS dessus...»

Le fauteuil motorisé lui avait été fourni par le Centre François­-Charon il y a un peu plus de deux ans. Martin a appelé pour savoir si c’était possible d’en avoir un autre, vu les circonstances. «Ils m’ont dit que ce n’était pas possible. Qu’on pouvait en avoir un aux cinq ans.»

Il lui reste plus de deux ans à attendre. 

Sans fauteuil motorisé, ses déplacements sont beaucoup plus compliqués. Il ne sort plus beaucoup de chez lui.

Il n’a pas assez d’argent pour s’en acheter un autre. Dans son autre vie, quand il travaillait, il aurait eu les moyens. 

«J’ai toujours travaillé dans la construction. Je travaillais pour Genivar. J’ai travaillé à la construction de six, sept barrages, un Cinéma Odéon... j’ai fait plusieurs gros projets.»

Les premiers symptômes de la maladie sont apparus en 2007. «C’est lent au début, on ne savait pas trop c’était quoi.»

Il avait 34 ans.

Le diagnostic de sclérose en plaques, une maladie dégénérative, est tombé deux ans plus tard. «Avec le temps qui est passé avant d’avoir le diagnostic, je n’ai pas eu le droit à l’assurance-salaire. Je me suis retrouvé avec presque rien. Je vis avec la Régie des rentes et un peu d’aide sociale.»

Une fois le loyer et le reste payés, il ne reste plus grand-chose.

C’est la mère de Martin qui m’a appelée pour me raconter l’histoire de son garçon, qui tourne en rond depuis cinq mois. Elle s’est dit que quelqu’un, quelque part, aurait peut-être un fauteuil motorisé à prêter à Martin ou un même un quadriporteur pour dépanner, le temps d’en avoir un autre, dans deux ans.

Je me suis dit la même chose.

Chronique

Couillard a choisi son camp

CHRONIQUE / Le gouvernement Couillard a choisi son camp pour la bataille électorale de l’an prochain à Québec: le camp du troisième lien et de la poursuite de l’étalement urbain.

Il fait ainsi le choix de se battre sur le terrain de la CAQ avec la même vision de l’aménagement du territoire et la même priorité aux projets qui peuvent plaire à l’auto. 

Cela va laisser beaucoup d’espace au PQ et à Québec solidaire pour plaider le contraire à la prochaine élection.

Dans un discours du Trône (sans le trône), le premier ministre a décliné, numéro par numéro, les noms d’autoroutes dont il veut s’occuper. Il a parlé d’un pont sur le Saguenay et du «fameux troisième lien» pour Québec.

Il a été beaucoup plus évasif sur les enjeux de mobilité durable et de transport collectif, se contentant d’évoquer le virage à poursuivre vers l’électrification des transports. Pas un mot sur le transport structurant à Québec. 

Par ce discours, M. Couillard montre la voie à ses nouveaux ministres André Fortin aux Transports et Sébastien Proulx à la Capitale. 

La promotion de Véronyque Tremblay comme ministre déléguée aux Transports conforte le signal. Mme Tremblay est de celles qui ont applaudi le plus fort lors de l’annonce de l’élargissement de l’autoroute Laurentienne.

Les premières réactions aux promotions de M. Proulx et de Mme Tremblay sont très favorables. C’est rarement le contraire le jour d’une nomination.

Le maire de Québec et la Chambre de commerce y voient une preuve que le gouvernement est sensible aux enjeux de mobilité et de gestion du réseau routier de la ville.

C’est ça de pris, mais le plus important reste à venir: quels choix d’aménagement et de mobilité va-t-on faire? 

Ce qu’on a entendu hier de M. Couillard n’avait rien de particulièrement rassurant pour ceux qui croient à un vrai virage vers la mobilité durable. 

Il est à espérer que les nouveaux venus, MM. Fortin et Proulx et Mme Tremblay, y seront sensibles et ne cèderont pas uniquement à l’appel des autoroutes, aussi payant cela puisse-t-il être à la veille d’une élection.

-----

Numériquement, la région de Québec gagne un siège au conseil des ministres. C’est en principe une bonne nouvelle. Mais il y a longtemps qu’on a compris que ce n’est pas le nombre de ministres qui importe mais leur poids politique et la force de leur leadership. 

Sam Hamad en avait. François Blais beaucoup moins, malgré ses efforts pour s’intégrer à la vie de Québec et à la politique. Malheureusement pour lui, le flair et le charisme sont des choses qui ne s’apprennent pas.

À trop vouloir plaire au maire et à tout le monde en même temps, il a fini par incarner un des défauts les plus irritants de la politique: l’opportunisme.

-----

En Sébastien Proulx, Québec gagne un représentant solide et crédible, une des rares véritables «étoiles» de ce gouvernement fatigué. 

Délesté du ministère de la Famille, M. Proulx aura plus de temps pour préparer la campagne de l’an prochain. Ce n’est pas un hasard. 

Il a aussi le «mérite» de venir de l’ADQ (depuis fusionnée à la CAQ), ce qui semble un atout pour une bataille qui se fera sur des thèmes chers à la CAQ.

-----

Je n’ai vu que des commentaires positifs sur le travail parlementaire et les interventions au caucus du nouveau ministre des Transports André Fortin. On le dit structuré et capable de bien exposer des idées. 

Je persiste à croire qu’il serait intéressant un jour de regrouper les Transports et les Affaires municipales pour assurer une meilleure cohésion de l’aménagement du territoire. 

Mais en attendant, on aura un ministre capable de saisir les enjeux complexes d’aménagement et de circulation et de mieux les expliquer. Laurent Lessard n’y arrivait pas.

Pour la petite histoire, M. Fortin a déjà été dans une autre vie attaché de presse du ministre des Transports Jean Lapierre à Ottawa. 

-----

Le gouvernement Couillard a essayé de se faire croire qu’il a perdu la partielle de Louis-Hébert à cause de l’impopularité de la Commission sur le racisme systémique. 

C’est vrai que cette commission était mal barrée. 

Vrai aussi que la CAQ présentait une candidate, Geneviève Guilbault, habile dans l’espace public, comme on l’a vu la semaine dernière encore à Tout le monde en parle

Mais la véritable explication à la dégelée des libéraux est ailleurs. Elle est dans l’exaspération générale (y compris celle de la circulation), dans les ratés de la candidature libérale locale, dans l’envie d’un changement.

Le gouvernement Couillard espère qu’avec cinq nouveaux visages au conseil des ministres, les citoyens croiront que son parti peut incarner le changement souhaité. C’est possible. 

Mais en choisissant de conserver tous les anciens ministres (sauf une), dont les plus visibles dans les mêmes sièges, il envoie aussi le message d’un manque de volonté (ou de courage) pour rompre avec le passé. M. Couillard a ainsi choisi son camp: celui de la vieille garde. 

Chronique

Éloge de la vieillesse

CHRONIQUE / Vous devez vous en douter après tout ce temps, j’aime les vieux. Je bois leurs paroles comme un grand cru.

Ils ont des notes de chêne et de galettes à la mélasse.

Ma toute première chronique, écrite en 2004, avait un titre sans équivoque: Le vieux. Il était assis sur un banc de parc, sous les grands ormes du boulevard Langelier, je me suis approchée de lui. Je me suis assise à côté, il faisait beau, c’est comme ça que je suis entrée dans son histoire, par la météo.

-Il fait beau, hein?

C’était le début de l’automne, l’homme profitait de ces dernières belles journées avant le froid. 

-L’hiver s’en vient, ils sont à la veille d’enlever les bancs.

Je suis restée une couple d’heures à jaser avec ce vieux dont je n’ai jamais su le nom, j’ai découvert une sorte de transhumance urbaine, des habitants du quartier qui cohabitent sur le terre-plein pendant les beau jours.

Qui se quittent lorsque la ville range les bancs.

J’ai repensé à cet homme et aux autres personnages de ce théâtre en plein air quand on m’a demandé de faire la préface pour un livre sur les vieux, justement. Je dis «vieux» avec le même respect que je dis «jeune». Être vieux n’est pas une tare, c’est un moment de la vie, une somme.

Le livre, donc. C’est l’idée du Service amical basse-ville, j’aime déjà le fait que son nom ne soit pas un acronyme, qu’il soit amical surtout. L’organisme a pignon sur rue dans le quartier Saint-Roch, il donne un coup de main à près de 2000 personnes, pour toutes sortes de services.

Le ménage, la bouffe, le transport, l’écoute. Name it.

Les filles qui s’occupent du Service amical ont eu l’idée de faire un recueil d’histoires de personnes qui utilisent leurs services, pour montrer que chaque personne a une histoire qui mérite d’être racontée. 

Et pour écrire les textes, les filles ont choisi 16 auteurs, elles les ont jumelés avec 16 personnes.

Ça donne un bouquin émouvant, magnifiquement illustré par les photos d’Allison Van Rassel, pleines de lumière et de simplicité. Allison ne s’est pas fait prier pour participer à ce projet, tout comme Philippe Mottet, auteur et enseignant de littérature au Cégep Garneau, qui a dirigé tout ce beau monde.

Le titre choisi n’est pas anodin, Derrière les apparences, parce que c’est souvent ce qui arrive avec les vieux, on finit par ne voir que leurs rides et leurs cheveux gris, à ne plus les entendre. À penser, comme Brel, que «les vieux ne parlent plus ou alors seulement du bout des yeux».

Seize fois, le livre fait mentir Brel. 

Comme ces deux sœurs trop charmantes, Pierrette et Donate, juste de s’appeler Donate c’est le point de départ d’une histoire, ça et de venir d’une famille de 17 enfants élevés dans le quartier Saint-Sauveur. Elles en ont juste connu 10, les autres sont morts jeunes, probablement d’une maladie qui se guérit aujourd’hui.

Comme une pneumonie.

Annie Cloutier a raconté comment leur mère faisait son devoir à la maison et leur père qui travaillait pour le tramway.

-Pensez-vous que votre mère était heureuse?

-Ah oui! Jamais elle ne se plaignait.

-On a bien vécu.

-Bien mangé.

-Oh! qu’on a bien mangé! On n’était pas riches, mais nos parents étaient sociables et débrouillards. Ils rencontraient toujours des gens qui leur offraient de la nourriture. Dans le quartier, on était les seuls à avoir un frigidaire.

-Puis un téléphone.

Voyez, juste dans cet échange que nous rapporte Annie, on voit tout de suite la société comme elle était il n’y a pas si longtemps. Donate et Pierrette ont vécu cette époque et elles sont là pour raconter.

On a juste à écouter. 

L’auteure Christine Eddie a aussi prêté sa plume à l’ouvrage, attendrie, ça se lit, par «la petite reine de Saint-Roch» avec ses «cinq pieds pile de sourire». Portrait intimiste de cette femme qui aurait voulu devenir chanteuse, qui voue un véritable culte à Doris Day, qu’elle écoute en boucle.

Et elle chante, Que sera sera.

La petite reine a eu une fille, elle est veuve de son beau blond. «Elle ne lit pas, ne boit pas, ne fume pas. Elle n’a pas d’ordinateur, pas de voiture. Elle me raconte, le ton léger, qu’elle a déjà dansé avec un ministre. Mais ça ne veut pas dire qu’elle s’intéresse à la politique. Elle vote seulement si ça la tente.»

Elle préfère croire en Dieu.

C’est comme ça sur presque 150 pages, où on entre dans la maison de ces 17 personnes, où on s’assoit à la table de la cuisine avec elles. On en ressort avec une certitude.

Brel avait tout faux.

Chronique

«J’ai toujours été un peu tomboy»

CHRONIQUE / Elle est arrivée au café avant l’heure du rendez-vous. Avait apporté une copie du journal du matin dont le titre, qui parlait de son programme, lui avait fait «grand plaisir» : «Une ville à échelle humaine».

J’ai vu qu’elle avait aussi préparé des notes. Je me suis mis au défi de ne pas lui donner l’occasion de s’en servir. C’est d’autre chose dont je voulais parler ce matin-là. Ses notes pourraient bien attendre à une prochaine entrevue. 

Pain multigrains et beurre de pommes pour elle. Un allongé pour moi. 

On a commencé à parler. Elle finira par manger froid tant chaque réponse l’absorbe. Je lui suggère de prendre le temps. «Je suis habituée», répond-elle.

Les journalistes qui rencontrent Anne Guérette cherchent tous la même chose. Comprendre d’où lui vient cette opiniâtreté à tenir le coup et se battre dans l’adversité. 

Contre un maire abrasif, ce qui est dans l’ordre des choses, mais aussi contre des alliés naturels, parfois de son propre parti, contre les sondages, la critique, les médias qui ne l’épargnent pas. 

Sa réponse me désarçonne. 

«Je n’ai pas vraiment d’adversaires. Moi je fais mon chemin. C’est l’idéal qui me porte.» Un idéal qui ne souffre pas beaucoup de compromis. C’est ce qui fait peur chez cette politicienne. Sa rigidité presque dogmatique. 

«Je suis assez tête de cochon», convient-elle. «J’ai déplu à certaines personnes.»

Ébranlée par le départ de plusieurs proches de son parti, le printemps dernier, elle s’est remise en question.

Au point de penser partir?

«Ça a été difficile… c’est humain.» Il y avait cette fois des silences dans sa réponse.

Elle a «rebondi», dit-elle. Elle donne l’impression de toujours pouvoir rebondir. «Je suis rendue ben trop loin pour lâcher et abandonner.»

Elle se voit en «capitaine» de son navire. «J’ai un équipage. Pour moi, c’est impossible d’abandonner l’équipage. On va aller jusqu’au bout ensemble.»

Élevée dans le Parc Gomin à Sillery, on peut penser que c’est de là que sourd sa vision d’une «ville à échelle humaine».

Une rue «cul-de-sac» décrit-elle, avec un parc central, sans circulation de transit. 

Elle en garde des «souvenirs extraordinaires». Une «gang d’enfants», des «parents très amis» qui amenaient ensemble leurs enfants dans le Maine.

Un «vivre ensemble» de voisinage où quand tu fais une recette et qu’il te manque des œufs, tu vas chez le voisin et quand t’as fini tes muffins, tu vas lui en porter. 

Elle y a eu son premier chum à six ans. 

À six ans? 

«On se prenait la main, on se donnait des becs, on jouait aux grands.»

Une voisine qu’elle a toujours connue deviendra la conjointe de son père après le divorce de ses parents.

Ce voisinage a façonné son «sentiment d’appartenance» à une ville où les gens sont proches, se parlent, se côtoient et s’entraident. 

Pas du hasard si, à l’âge adulte, elle choisit pour élever sa famille une jolie rue dans Montcalm avec des cottages de briques et un panier de basket au bout, où parents et enfant se retrouvent. 

Une rue cul-de-sac, comme celle de son enfance, souligne-t-elle. On pourrait y voir une métaphore de son destin politique, mais ne soyons pas cyniques. 

Anne Guérette «adorait l’école», mais était l’élève «un peu malcommode», raconte-t-elle, presque fière. 

Sur les bulletins du primaire qu’elle a conservé, c’était écrit dans la colonne comportement : «Anne est babillarde», un mot que le Larousse définit par : «parle beaucoup et sans réflexion». 

«Je n’étais pas la super bolle de la classe, la fille qui pétait des 90, mais j’avais des bonnes notes.» Studieuse, travaillante, ses parents n’avaient pas à lui dire de faire ses devoirs.

Elle n’a jamais milité dans les associations étudiantes, leur préférant sa «gang d’amies de filles» du primaire qui sont restées, jusqu’à aujourd’hui, ses meilleures amies. «Comme mes sœurs.»

«Gênée avec les garçons», ses écoles de filles (Ursulines et Bellevue) lui permettront de «prendre sa place». Elle aurait autrement été plus gênée de lever la main et donner son opinion.

«J’ai toujours été un peu tomboy, dit-elle. J’ai toujours eu besoin de me faire apprécier par mon père et par les hommes en général… Je voulais être aimée par les hommes, respectée par les hommes.»

Ce besoin pèsera dans ses choix professionnels. Après avoir gagné un concours de dessin au secondaire, une professeure lui suggère d’aller en arts. 

«Oublie ça», a-t-elle pensé. Elle jugeait le domaine «pas assez sûr». «J’ai toujours voulu être autonome et indépendante financièrement. C’était fondamental.»

Elle avait vu sa mère à la maison. «Je ne voulais pas dépendre financièrement d’un homme», dit-elle. Très tôt, elle a su qu’elle voudrait aller à l’université et faire une maîtrise. 

Elle s’est juré qu’elle aurait «tout ce qu’il fallait pour jamais avoir besoin d’être fine avec un homme pour pouvoir m’acheter une belle robe.»

Anne Guérette a longtemps voulu être vétérinaire. «Ma passion, c’était les animaux», dit-elle. 

Elle a dû y renoncer après avoir mis de côté les sciences santé au cégep. Elle a cru alors que l’architecture lui permettrait de «bien gagner sa vie».

«Si j’étais devenue vétérinaire, je serais probablement dans le Grand Nord à défendre la fonte des glaces et les ours polaires en voie de disparition», croit-elle. 

Elle a aussi pensé au droit, comme son père, et croit qu’elle aurait fait une «bonne avocate». 

«J’ai besoin d’une cause», dit-elle. «Dans l’âme, je suis une défenseresse.»

Vous me direz que le mot n’existe pas, mais c’est celui qu’elle a choisi et qui la «décrit le mieux», dit-elle. «La défenseresse, la protectrice.» «Le maire d’une ville, c’est un défenseur de ses citoyens, un protecteur de son monde.»

On comprend d’où peut venir cette idée d’une limite de vitesse à 30 km/h dans toutes les rues de la ville.  

*****

Sa contribution personnelle d’architecte au bâti de la ville de Québec est modeste, convient-elle. Ses «deux plus beaux bébés» sont la grande salle à manger des Sœurs de la Charité à Beauport et l’agrandissement du commerce la Vie Sportive, rue Bouvier. «Des projets d’un million de dollars.»

Le métier d’architecte se «transpose» bien en politique, explique-t-elle. L’architecture et l’urbanisme permettent de «créer de la richesse et de la qualité de vie». On y a l’habitude de «saisir le sens de ce que veut le client». «Il en faudrait plus en politique.»

Anne Guérette fait ses courses avenue Cartier. «C’est un peu comme ma famille.»

Elle va aussi avenue Maguire et rue Saint-Joseph. On ne sera pas surpris qu’elle ne fréquente pas les grandes surfaces. Pas par objection philosophique, comme on pourrait le croire, mais par manque de temps. C’est à peine si elle trouve le temps de lire ses courriels, dit-elle. Elle estime que c’est plus vite dans les commerces de proximité. 

Elle ne magasine pas non plus dans Internet. Pour la même raison. Manque de temps. Le contraire de ce qui y amène d’habitude les consommateurs. 

*****

«Madame Guérette, vous êtes bien plus belle en réalité que dans le journal», lui dit-on parfois.

«Vous avez l’air plus jeune, vous avez de l’énergie.»

Se sent-elle trahie par son image publique? 

«Les journalistes aiment ça quand j’air l’air fâché, analyse-t-elle. Le poing comme ça, en l’air.»

Une seule fois, elle a téléphoné pour se plaindre d’une «photo tellement affreuse», mais autrement, «j’essaie pas de contrôler les autres». 

«On développe une sorte de carapace qui permet de continuer à porter ce qu’il y a en arrière de la carapace.»

Et puis, «c’est vrai que je suis un petit peu fâchée», concède-t-elle. «J’aime pas comment ça se passe.»

Après 10 ans de politique, pensez-vous avoir changé?

«Oui et non», dit-elle. Les motivations fondamentales sont toujours les mêmes. Puis elle se ravise. Changé? «Pas beaucoup.»

Elle croit avoir appris à «réagir un peu moins vite; à respirer deux coups; à se demander : est-ce que c’est vraiment aussi pire que je le pense?» 

Elle se croit davantage capable de «relativiser, d’être moins directe, de prendre les choses avec plus de recul, de maturité, et de vision globale». «La politique est une aventure humaine.»

Ma collègue Annie Morin a révélé il y a quelques semaines que la chef de Démocratie Québec travaille depuis 2012 avec une «coach en communication» qui s’affiche comme une «déverrouilleuse de charisme». 

Je sens qu’elle n’a pas beaucoup envie d’y revenir. Les conseils portent à la fois sur les contenus et la façon de communiquer, jette-t-elle.

Elle reste aussi un peu évasive quand je lui demande si ses fils Olivier (13 ans) et Alexis (15 ans) ont souffert des critiques et attaques sur leur mère.

«Ils ont un beau portrait d’ensemble, les beaux côtés et ceux plus difficiles.» Elle les sent «équilibrés» et «très bons en politique». «Ils connaissent tellement mon projet et y croient tellement.»

Elle a la garde partagée de ses fils avec son ex-conjoint. Un «papa extraordinaire, présent, toujours là». Elle ne serait pas arrivée à faire ce qu’elle a fait sans lui, confie-t-elle.

Il est encore difficile pour une femme de faire de la politique, croit-elle. Elle pense à la partielle de Louis-Hébert, où deux femmes ont été appelées pour remplacer des hommes déchus.

«Pourquoi on n’a pas pris ces femmes-là d’entrée de jeu?» 

Elle croit à un équilibre hommes-femmes en politique. «On est différents et complémentaires.»

«L’homme va prendre des risques plus facilement. La femme est plus prudente naturellement, peut-être parce qu’elle est habituée à protéger ses petits.» «Trop de risque ou trop de prudence, c’est pas bon.» 

J’ai pensé que tomboy était peut-être le compromis qu’elle a trouvé.

*****

Elle a voulu payer le café. D’habitude je résiste, mais il faut choisir ses batailles. Je payerai le prochain. 

À 52 ans, elle refuse d’envisager la suite. Ça va dépendre du résultat de l’élection. 

Aucun maire sortant de Québec n’a été battu depuis 78 ans, prend-elle la peine de rappeler. J’imagine qu’elle a aussi vu les sondages et entend ce qui se dit. 

«C’est possible qu’on fasse l’histoire et que je sois l’exception», cherche-t-elle à se convaincre. «Une course à trois, ça peut réserver beaucoup de surprises, ça divise le vote.»

*****

«C’est pas si compliqué que ça être maire d’une ville. Faut pas s’imaginer qu’il y a juste une personne qui peut faire ça.» Un leader montre «où on s’en va», mais ne peut rien imposer, croit la chef de Démocratie Québec. 

«Gouverner une ville, c’est comme prendre soin d’un jardin. Tu peux pas tirer sur une fleur pour qu’elle pousse.»

Mylène Moisan

«Je ne suis plus à toi. Je ne suis plus toi.»

CHRONIQUE / C’est elle qui l’a eu, le gars que toutes les filles voulaient, il a même laissé sa blonde pour elle, c’est pour dire.

Il lui disait qu’elle avait de belles fesses et elle aimait ça.

Pauline* avait 13 ans.

Elle est tombée en amour, éperdument, elle ne se doutait pas alors à quel point ça lui ferait mal. À quel point il lui ferait mal. Elle m’a envoyé par courriel son histoire, couchée sur papier, ça fait 100 pages. Cent pages dans lesquelles elle raconte comment elle s’est laissée prendre au piège.

Et comment elle s’en est extirpée.

Le titre en dit long, «Parce que les chiens n’ont pas toujours quatre pattes». Le sien en avait deux, longues, et les yeux bleus. Elle lui parle au «tu», lui raconte leur histoire comme elle l’a vécue. 

Comment elle a commencé, d’abord. «Je me sens tellement belle à ton bras. Tu me mets tellement en valeur, il me semble. Toi aussi, tu aimes être avec moi, je suis ta vie, tu me dis. Je suis ta lumière, ta raison de vivre. Tu me griffonnes les plus belles lettres d’amour qui puissent être écrites sur cette Terre.»

C’est un gros contrat, être la raison de vivre de quelqu’un.

Presque un pacte. 

Les deux font l’amour pour la première fois. «Je t’appartiens complètement. Je vis si intensément sous tes lèvres et sous tes mains. Tes caresses me remplissent, me définissent. [...] J’existe, je me sens vivante et aimée comme jamais. Lorsque tes mains ne me couvrent plus, je commence à me sentir perdue.»

Lui aussi devient sa raison de vivre. 

Le monde selon Goudreault

800 blessés et une morte

« Il n’y a pas de meilleur gendarme que celui qui a été bandit. » - Proverbe catalan

CHRONIQUE / La démocratie est morte. Encore. Un peu plus. Elle meurt souvent la démocratie, quand on frappe ou torture en son nom; quand on éviscère le sens du mot pour justifier la barbarie; quand on laisse le peuple voter seulement quand ils votent dans le bon sens. Dimanche dernier, dans un pays comme le nôtre, bon élève occidental, siégeant à toutes les tables de toutes les organisations où les pays civilisés ont le droit de se pavaner, on a battu des citoyens pour leurs idées. 

Des centaines de Catalans ont goûté à la matraque espagnole. Leur volonté d’expression démocratique s’est heurtée à la violence de l’État. On a demandé, encouragé ou laissé se déployer une violence calculée, organisée. On ne compte plus le nombre de photos et de vidéos exposant des personnes âgées ensanglantées, des hommes et des femmes pacifiques battus à coups de pieds, à coups de bâtons, tirés par les cheveux dans la rue. Le bras armé du gouvernement a frappé. Souvent. Partout où se trouvaient les séparatistes. Les policiers tabassaient ferme, même à visage découvert, devant les caméras. Imaginez comme ils devaient s’en donner à cœur joie au fond des ruelles ou à la gendarmerie…

Ce référendum sur l’autodétermination n’aurait pas été reconnu par l’administration de Mariano Rajoy, de toute façon. Mais le gouvernement a préféré miner les efforts des séparatistes, confisquer les bulletins de vote et les urnes, faire planter les systèmes informatiques et, ultimement, violenter ses propres citoyens. Les policiers envoyés de Madrid ont d’abord annoncé aux militants catalans qu’aucune violence ne serait utilisée. Puis ils ont enchaîné les descentes, les arrestations arbitraires, les coups de matraque dans le dos, les coups de poing sur la gueule et les coups de pied dans le ventre, entre autres saloperies. Au bout de ces nombreuses et laborieuses démarches, le chef du gouvernement espagnol s’est permis d’affirmer laconiquement : « Aujourd’hui, il n’y a pas eu de référendum d’autodétermination en Catalogne. » Rien à voir, circulez!

Plus de deux millions de personnes ont réussi à voter et ont exprimé, à 90 %, leur désir d’indépendance. Leur route sera longue et on peut parier que le gouvernement espagnol, sans égard à la démocratie ni aux droits des individus et des peuples à l’autodétermination, s’affaire déjà à saboter leurs efforts. L’indépendance des Catalans reste à conquérir, mais ils ont déjà gagné beaucoup : la légitimité d’un peuple debout face à l’État voyou, la solidarité internationale de tous les humanistes préoccupés par les droits des humains, la démonstration patente que certains élus n’hésitent pas à réprimer les actions démocratiques par la force. Et la dignité. Au-delà de l’indépendance et de la liberté, les Catalans ont acquis un siège permanent à la table des peuples dignes. Debout et droit, le peuple a réclamé le droit d’être, d’être à part, à part entière, et de s’affirmer.

Entre l’interminable silence de Justin Trudeau et le refus du parlement canadien de condamner les violences espagnoles, des millions d’individus, aux quatre coins du monde, ont vu, relayé, partagé et condamné la brutalité dont se sont rendus responsables les élus de Madrid.

Fascinant et inquiétant constat; l’histoire n’immunise pas contre le fascisme. L’extrême-droite fait une percée historique en Allemagne. La plus significative depuis le régime nazi. Partout en Europe, le racisme a le vent dans les voiles. Et l’Espagne renoue avec un certain autoritarisme qui n’aurait pas déplu aux franquistes. Pendant ce temps, les pays alliés, ces bons bergers de la démocratie conquérante, gardent le silence. Tout va bien, madame la marquise!

N’oublions pas que nous avons dégusté de la matraque au poivre de cayenne au Québec aussi, il y a quelques printemps à peine. Et que le papa de Justin a imposé les mesures de guerre pour faire arrêter des dizaines d’intellectuels québécois dans le plus pur déni de leurs droits fondamentaux. Et qu’on mandatait des policiers pour aller battre des grévistes peu de temps avant. Et qu’encore aujourd’hui, un policier condamné pour meurtre se fait plus rare qu’un palmier au Nunavik. Entre autres injustices bien de chez nous.

La violence n’est jamais loin. La peur non plus, elle sert nos politiciens. La peur des référendums, du changement, de l’étranger, de la crise financière, etc. La démocratie est une excellente raison de se battre et de se faire mal, pas d’avoir peur. Les Catalans nous ont servi une grande leçon cette semaine. Plus de mal que de peur. En occupant les urnes et la rue, ils ont fait marcher la démocratie. J’aurais honte d’être Espagnol aujourd’hui; je serais fier d’être Catalan. Mais je suis Québécois. Et je prends des notes.