Chronique

Les lignes de «coke»

CHRONIQUE / Cette idée d’un tunnel ou de nouvelles voies d’autoroute pour soulager le trafic à l’intersection Lebourgneuf–Robert-Bourrassa ferait un bon sujet pour la prochaine vidéo de la députée Catherine Dorion de Québec solidaire.

Dans un document devenu viral, celle-ci a comparé la semaine dernière le projet de troisième lien à une «ligne de coke» pour illustrer la dépendance à l’automobile. La comparaison tient pour d’autres projets autoroutiers.

«Une première ligne pour être moins saoul et avoir de l’énergie. Sauf qu’une heure après, qu’est-ce qui arrive? Il te faut une autre ligne de coke», décrivait la députée.

Pareil avec les voies d’autoroute, laissait-elle entendre. On pense qu’il suffira d’une ligne pour régler la congestion, pour découvrir ensuite qu’il en faudra une autre, puis une autre encore.

Cette image, provocatrice mais forte de sens, va rester. On ne pourra plus parler de troisième lien et d’autoroutes sans penser à la cocaïne. Comme on dit en communication, c’est une bonne ligne.

Cette vidéo a beaucoup fait réagir et a valu à la députée des messages hostiles et haineux. Les médias sociaux ne cessent d’étonner. Et de décevoir. Ces attaques sur la personne n’apportent rien au débat et n’ont pas leur place. 

Que la députée possède une voiture sport utilitaire qui peut sembler incompatible avec les valeurs qu’elle défend ne justifie pas davantage ces messages haineux. 

Ce n’est pas un crime d’avoir une voiture. Et si contradiction il y a, la députée vivra avec et assumera ses choix. Comme ces artistes et vedettes signataires du Pacte pour la transition écologique qui roulent en gros char, prennent l’avion ou la fusée et achètent des produits suremballés.

Cela dit, j’ai mes réserves sur le style de la députée. On apprécie qu’elle ne parle pas la langue de bois, mais je trouve certains de ses choix puérils et contre-productifs pour quelqu’un qui souhaite faire réfléchir. 

Lorsqu’elle invite par exemple des participants à un colloque en Espagne à répéter béatement devant sa caméra : «Le troisième lien, c’est de la marde; le troisième lien, ça va être laite, etc.», et diffuse ensuite la vidéo.

Ça amuse peut-être ses amis et ses militants, mais ça n’apporte pas grand-chose d’utile.

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La sortie publique de l’UPA (Union des producteurs agricoles) contre le troisième lien risque d’avoir davantage d’impact.

L’UPA dit s’inquiéter de la pression du développement sur les terres agricoles de la Rive-Sud de Québec. 

Cela nous échappe parfois si on habite en ville, mais l’UPA n’est pas un joueur anodin dans les débats publics. C’est depuis des décennies un des plus puissants lobbies au Québec (avec celui des médecins) et sa voix porte.

La réaction n’a d’ailleurs pas tardé. Le nouveau ministre de l’Agriculture, André Lamontagne, s’est dit «certainement» préoccupé par la question. Si troisième lien il y a, il faudra le faire «selon les règles» qui protègent les terres agricoles, a-t-il prévenu. Histoire à suivre.

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Difficile de blâmer les candidats à l’élection partielle dans le district Lebourgneuf de chercher une solution au goulot de circulation à l’angle Lebourneuf–Robert-Bourassa. Pour les parents, travailleurs et étudiants coincés dans le trafic chaque matin et chaque soir, ce n’est pas drôle.

Équipe Labeaume propose un tunnel sous le boulevard Lebourgneuf; Québec 21 d’ajouter des voies sur Robert-Bourassa.

Ces solutions «autoroutières» visent à faciliter l’entrée en ville en auto.

C’est peut-être un bon choix politique à court terme, mais il faut être capable de voir aussi les impacts à long terme. Si ça devient facile de passer, ne risque-t-on pas de se retrouver avec plus de voitures encore qui arriveront des quartiers nord? Ne risque-t-on pas de simplement déplacer les bouchons un peu plus loin, jusqu’au jour où on réclamera une nouvelle ligne de coke pour prolonger la nuit? Puis une autre...

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On aimerait tous un métro pour Québec. À part le coût, il n’y aurait que des avantages : vitesse et fiabilité à l’abri des intempéries; grande capacité; longévité; moins de dérangement qu’un tramway pendant la construction et après, etc.

J’ai donc jeté un œil intéressé sur les plans de métro et les tableaux que fait circuler depuis quelques semaines le Collectif j’y vais en métro. Vous trouverez facilement le site dans Internet. 

Pour 3,3 milliards $, l’ingénieur de Saint-Augustin Robert Vandewinkel croit possible de construire une ligne de métro de 16 km sur la Rive-Nord entre Charlesbourg et Sainte-Foy via la Colline parlementaire et une autre de 3,7 km entre la gare du Palais et Desjardins à Lévis. S’ajoutent 30 km de trambus dont une ligne vers Saint-Romuald ainsi que des Métrobus.

On pourrait débattre longtemps du choix des tracés et des arrêts.

Pourquoi une ligne vers Desjardins alors que le gros volume des déplacements actuels entre Lévis et Québec est dans l’ouest? 

Pourquoi aucune ligne structurante dans l’axe est-ouest à Lévis? Pourquoi arrêter le métro à Quatre-Bourgeois plutôt qu’à Marly ou à Legendre, comme dans le projet actuel de tramway?

Mais ce que j’ai surtout envie de dire concerne moins les trajets qu’une méfiance générale pour tous ces projets, aussi sympathiques soient-ils, qui semblent avoir été élaborés par une seule personne sur un coin de table dans un sous-sol.

Dans ce cas-ci, le nom de l’auteur Vandewinkel est le seul à apparaître sur la page Web de son bureau d’ingénieur et son CV ne montre aucune expertise en transport public. 

Le projet n’a pas été présenté aux audiences publiques sur le réseau structurant ni diffusé largement. Ça ne veut pas dire que toutes les idées qu’on y énonce soient mauvaises. Seulement qu’on est plus proche d’une ligne de rêve que d’une ligne de métro. 

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Je me suis replongé pour le plaisir dans le rapport Vandry de 1969 qui décrivait les projets d’autoroutes à venir à Québec. 

C’est à donner le vertige. 

Un troisième pont sur le fleuve au-dessus du port de Québec, de nouveaux ponts sur la Saint-Charles, cinq nouvelles autoroutes pour répondre aux «tendances majeures» de la circulation, etc.

Si on y avait donné suite, une autoroute longerait aujourd’hui la Saint-Charles et une autre traverserait la ville d’est en ouest en suivant la falaise avec une sortie à Bourlamaque et une autre à Dufferin. 

Le rapport Vandry ne parlait pas de «lignes de coke», mais de «lignes de désir exprimées» par les automobilistes. Les temps ont changé. Mais pas tant que ça.

Chronique

De l’importance de regarder en avant

CHRONIQUE / Félix-Antoine Raymond n’était pas fait pour l’école, à moins que ce ne soit le contraire. Il était toujours un peu ailleurs.

«J’étais un grand lunatique.»

Étiqueté très tôt avec un trouble d’attention, «médicamenté à sept ans», il avait du mal à rester concentré. «J’étais attentif seulement quand j’aimais vraiment quelque chose. Sinon, j’étais dans mon imaginaire.»

Il aurait pu être cet enfant dans Page d’écriture, magnifique poème de Prévert.

Deux et deux quatre

Quatre et quatre huit

Huit et huit font seize…

Répétez! dit le maître.

Deux et deux quatre

Quatre et quatre huit

Huit et huit font seize…

Mais voilà l’oiseau-lyre

Qui passe dans le ciel

L’enfant le voit

L’enfant l’entend

L’enfant l’appelle :

Sauve-moi

Joue avec moi

Oiseau!

Mais bon, la prof le ramenait vite à la réalité, pas d’oiseau-lyre en vue. Il devait faire ce qu’il y a à faire, et arrêter de taper sur son pupitre.

«J’avais toujours un beat dans la tête.»

Et ses parents qui n’étaient jamais bien loin. «Une chance qu’ils me supportaient.» Il s’est fait «beaucoup intimider», jusqu’à devoir changer d’école. Il a dû refaire sa cinquième année de secondaire. «Je voyais beaucoup d’échecs dans ma vie». Il a lâché l’école, il a fini son secondaire aux cours aux adultes. 

«Ça a été une période difficile.»

Assez pour baisser les bras. «Je n’étais pas bien, je me voyais vraiment bas. J’ai demandé de l’aide...»

Juste à temps.

Il y avait toujours ce beat, là, dans sa tête. «Vers l’âge de 18 ans, avec ma gang de chums, on faisait des partys dans un garage à Saint-Augustin. On faisait de la musique.» C’est là que tout a changé, dans ce garage, quand il s’est mis à mixer, à jouer avec les sons. Quand il a pu faire entendre son beat.

C’est là que DJ Flix est né. «La musique m’a sauvé. Si je n’avais pas eu ça, je ne sais pas où je serais aujourd’hui...»

Ce qu’il sait, c’est qu’il vit de son beat, il revient tout juste d’un festival en Argentine où il a été invité comme DJ. Il a commencé à créer de la musique tout seul chez lui avec son ordinateur, a partagé ça sur les réseaux sociaux et ça a marché. «J’ai mis ça sur Soundcloud, qui est comme le Instagram de la musique. J’ai eu 10 écoutes, puis 100... Chaque écoute, c’est une personne.»

Il en a environ 40 000 par mois. «J’approche les 2 millions!»

Il passe de deux à cinq heures par jour à pitonner sur son ordi. «Je fais tous les instruments, c’est comme des petits cubes, je mets ça ensemble. C’est une forme d’écriture.» Il y a ses fans qui attendent ses chansons, qui sont même prêts à payer pour les entendre avant les autres.

Depuis deux ans, il se consacre totalement à son beat.

Il n’est plus médicamenté.

Il travaille avec son meilleur ami, Motus de son nom de DJ, avec qui il part parfois en tournée. Il est allé deux fois à Paris, une fois en Belgique, à Toronto, New York, Philadelphie, j’en passe. Il a même réussi à obtenir un visa américain d’un an qui lui permet d’aller travailler là-bas.

À 25 ans, il arrive à vivre de sa musique, et il a une foule de projets. Lui et Motus ont organisé un festival cet été à Thetford Mines, un peu dans l’esprit de Woodstock en Beauce, avec une cinquantaine de campeurs.

Ils ont aussi été invités par un groupe britannique à se joindre à eux. Monsters, les pionniers de la scène dubstep, du riddim dubstep pour être plus précis. Si j’ai bien compris. «Ils n’invitent jamais personne à jouer avec eux... Ils nous ont dit : “On vous veut dans l’équipe!” C’est fou raide...»

Tout ça parce qu’il n’a jamais lâché.

Il aurait pu.

En fait, au-delà de sa musique, c’est ce qu’il faut retenir de son histoire. «Il faut savoir que, quand ça va mal, ça ne dure pas. Avant, je voyais plus le négatif. C’est facile de se voir bas, de se sentir poche. Mais il faut voir positif. Et le positif, il faut le travailler. On est tous bons dans quelque chose, il faut juste trouver dans quoi.»

Lui l’a trouvé dans un garage.

Félix-Antoine n’a pas pris le chemin le plus facile, mais il y est arrivé. «L’important, c’est de faire les bons choix, de regarder en avant, malgré l’échec.»

Il lui arrive même parfois, quand il se produit en spectacle, de recroiser ceux qui l’ont intimidé. «Une fois, c’est moi qui jouais, il y a un gars qui est venu me dire qu’il m’avait fait la vie dure. Il a dit : “Je m’excuse.”»

Et Flix est remonté sur scène.

Entre les lignes

Plaisirs solitaires

CHRONIQUE / Il y avait longtemps que je n’avais pas peint. Curieusement, j’ai accouché de mes dernières toiles dans ma voiture.

J’accompagnais quelqu’un à un rendez-vous récemment. À défaut d’investir l’heure à faire des courses à la course, prendre un bol d’air ou faire du ménage dans mon cellulaire, j’ai décidé d’attendre. Là. Dans mon auto.

Patrick Duquette

Caroline Mulroney : alliée ou ennemie ?

CHRONIQUE / Dans quelle équipe Caroline Mulroney joue-t-elle au juste ?

Les Franco-Ontariens doivent sérieusement se demander dans quel camp la ministre déléguée aux Affaires francophones se range ces jours-ci. Est-elle une alliée ou une adversaire de la francophonie ?

Chronique

À l’école de la révolution

CHRONIQUE / Je suis allé m’asseoir dans la salle de classe de l’Université Laval un mardi matin du début novembre, attiré par le sujet : «Introduction au Lean Management», niveau «ceinture blanche».

Lean. Le buzz word est devenu incontournable dans les administrations publiques et privées. Toutes se réclament du Lean. Pour le meilleur et pour le pire.

Sur les banquettes autour de moi, une quinzaine d’élèves adultes, professionnels et gestionnaires du gouvernement, de l’université, d’institutions culturelles et de sociétés d’État; un ancien directeur d’usine, un spécialiste des technologies de l’information, un sans emploi, etc.

Devant nous, un prof énergique, ingénieur de formation et certifié «Master Black Belt Lean Six Sigma», Stéphane Rousseau. Pas celui que vous pensez. 

Je l’avais rencontré quelques semaines plus tôt avec son collègue Camil Villeneuve à leur bureau de consultants.

Ils avaient lu mon papier de la fin de l’été dans lequel je décrivais les dérives et ravages des méthodes Toyota, Lean, Six Sigma et autres recettes à la mode pour réformer les administrations et espérer économiser. 

Des méthodes intéressantes, mais souvent appliquées sans discernement par des patrons, disciples et consultants incompétents. Ces méthodes ajoutent alors au gaspillage plutôt que de l’éliminer, avais-je écrit.

MM. Rousseau et Villeneuve étaient assez d’accord avec mon constat. Le Lean, adaptation nord-américaine de la méthode Toyota, n’est «pas une appellation contrôlée» et est souvent «galvaudé», conviennent-ils. Ils m’ont invité à aller aux sources pour mieux comprendre. 

Me voici donc en classe.

Je n’arrive pas en mauvais élève, mais au premier tour de table, j’expose ma méfiance. Quel besoin pour un Lean lorsque le «gros bon sens» pourrait suffire? Je fais exprès de provoquer un peu.

Le prof ne s’en formalise pas. Le ton est léger. C’est parti.

Le problème, ce sont les délais, lance M. Rousseau. On voudra les réduire en coupant dans les tâches ou procédures qui retardent le service au client et n’ont pas pour lui de «valeur ajoutée». 

Le Lean, c’est aussi l’idée du «juste à temps». Ne faire que ce qui est nécessaire, seulement lorsque c’est nécessaire et seulement dans la quantité nécessaire. Ce n’est pas vraiment une recette; plutôt une philosophie.

Je ne sais pas dans vos organisations, mais les experts du Lean estiment que jusqu’à 90 % du temps et des efforts vont souvent à des activités qui ne servent pas directement les clients : entreposage, déplacements, administration, etc. 

Certaines sont essentielles au fonctionnement, mais n’ont pas de «valeur ajoutée» pour les clients-citoyens : technologies trop lourdes ou complexes, rapports tablettés, attentes d’autorisations, etc.

On s’obstine à lancer trop de projets en même temps, ce qui rend inefficace.

Le prof insiste. 

Dans nos vies privées, on n’accepte pas les délais déraisonnables, la mauvaise qualité ou les coûts trop élevés.

Pourquoi l’accepte-t-on pour les services publics? Les attentes à l’urgence, les délais pour voir un médecin ou obtenir un permis? 

Bonne question. 

Les citoyens sont en effet très patients. Trop? C’est presque une invitation au soulèvement populaire. Me voici bientôt ceinture blanche en révolution. Je commence à aimer ça.

***

Chronique

L’homme qui redonne vie aux arbres

CHRONIQUE / Dans le sentier où marchait Mario Guillot, un hêtre était tombé, les vents forts de la veille avaient porté le coup de grâce.

Le hêtre était malade.

«J’étais en raquettes, il faisait froid. Je me suis arrêté et je l’ai regardé longtemps, je trouvais ça dommage que sa vie s’achève comme ça. J’ai regardé attentivement son tronc, les malformations dans son écorce... et c’est à ce moment-là que j’ai eu l’idée : “Je vais récupérer les bosses.”»

Il est revenu avec une scie, a épluché l’arbre du mieux qu’il a pu, est revenu avec des bouts d’écorces dans son sac.

Il a commencé à faire des chandeliers avec des bouts de bois collés un sur l’autre. «Je remplissais mon sac à dos et j’allais sur les Plaines d’Abraham, je m’installais sur un trottoir où les autobus de touristes s’arrêtaient. Et ça marchait! Je ne parlais même pas anglais, même pas pour dire le prix...»

Il a fait ça une dizaine de fois, un agent de la Commission des champs de bataille nationaux a mis fin à son petit commerce.

«J’ai vu que mon idée avait du potentiel.»

Dès qu’il pouvait, il allait dans le bois chercher des arbres malades, «les lendemains de grands vents», il a même obtenu en 2003 un permis du ministère des Ressources naturelles pour pouvoir prélever l’écorce des arbres dits «sans avenir».

Lui en voyait un.

Il voulait donner vie aux bosses, aux nœuds, aux loupes, aux excroissances et aux malformations.

Plus l’arbre était difforme, plus Mario était inspiré.

Avec les plus grosses bosses, les plus bizarres, il a fabriqué des prises d’escalade qu’il a même fait breveter. Il en a vendu à l’alpiniste François-Guy Thivierge, puis a travaillé avec un Centre de formation en entreprise et en récupération, un CFER, avec de jeunes décrocheurs. «On allait chercher les prises dans le bois, on les travaillait et on allait à différents endroits dans la province pour les installer.»

Il ne récupérait pas juste des arbres.

Des jeunes aussi.

Le projet a pris fin, Mario s’est demandé ce qu’il pourrait faire avec le reste de l’écorce, il a eu l’idée de faire des paniers, toutes sortes d’objets qui lui venaient de la forme de la matière première. Il regardait l’écorce, il y voyait comme naturellement ce qu’il allait en faire.

Il a vu des masques.

Et il a eu l’idée de monter un projet avec les écoles, avec le programme Culture-éducation, pour que les enfants fabriquent des masques à partir de ces arbres malades. Mario arrive en classe avec des masques anonymes, bruts, avec seulement les yeux et la bouche, et les enfants font le reste.

Ils leur donnent vie.

Il a donné un atelier dans une école il y a deux semaines, l’enseignante est revenue le chercher après pour qu’il entende les commentaires des élèves. «Elle a demandé «qui veut donner son commentaire?» et tout le monde a levé la main. Il y en a un qui a dit «moi, d’habitude, je n’aime rien et là, j’ai aimé ça». Il y en a un autre qui a dit «d’habitude, je ne suis bon à rien et là, j’ai réussi.»

Mario récupère aussi des enfants.

Et dire que Mario était électricien, qu’il gérait des projets, qu’il a tout laissé ça il y a une douzaine d’années parce qu’il était malheureux comme une pierre. Parce qu’il a vu dans un vieux hêtre tombé dans la neige une façon de donner un véritable sens à sa vie, là où d’autres n’auraient vu qu’un arbre condamné.

Pour arriver à vivre de sa passion, il bûche.

Au propre et au figuré.

En plus de faire des ateliers dans les écoles, Mario vend certaines de ses créations à la boutique de l’hôtel-musée Premières nations à Wendake. Il les fournit en bols de toutes les grandeurs, qui peuvent servir pour le pain entre autres, et plein d’autres objets qu’il fabrique au gré de son inspiration.

Avec certains morceaux d’écorce aux formes intrigantes, quand il dégote de petits orifices creusés par la nature, Mario fabrique des masques géants.

Des œuvres d’art.

Mario ne compte pas s’arrêter là. Il rêve maintenant d’une école-entreprise où on travaillerait l’écorce et le bois de ces arbres que les forestiers décrètent «sans avenir», les morts-debout et les frais-tombés. «Ce serait un beau projet pour le Québec. La matière première est là, disponible. Et c’est très écologique. Ça pourrait à la fois aider les jeunes en difficultés et être rentable.»

Ce qui vaut pour la forêt vaut pour n’importe qui. «Sur un arbre qui est encore debout, si tu lui enlèves ses bosses, il va vivre mieux.»

Chroniques

L’échantillon de salive qui a changé sa vie

CHRONIQUE / Monic Avoine s’est toujours pensée seule au monde jusqu’à ce que Henri décide de s’en mêler.

«Tiens chérie, je t’offre un test d’ADN pour ta fête.»

Comme un cadeau, ça ne se refuse pas, elle a craché dans le petit tube avant de le mettre à la poste et de reprendre son quotidien. Qu’est-ce qu’elle avait à perdre au fond?

Un échantillon de salive plus tard, Monic vient de gagner le gros lot, une famille qui ignorait son existence et elle, la leur.

Au cours des derniers mois, Monic Avoine a obtenu des informations sur sa mère et son père qui sont aujourd’hui décédés, en plus de retrouver deux frères et une soeur biologiques, quatre demi-soeurs et demi-frères du côté maternel et quatre autres demi-soeurs et demi-frères du coté paternel. Sans compter les cousins et les cousines.

«Je ne les ai pas encore tous rencontrés, mais on est rendus à 107!»

Monic Avoine éclate de rire dans le restaurant où elle m’a donné rendez-vous. Il n’y a pas à dire, les derniers mois ont été fertiles en émotions pour la dame de Saint-Tite-des-Caps, près de Québec.

C’est son époux, Henri Lafrance, qui m’a écrit à la suite d’une chronique parue en juin dernier. J’y racontais la quête de Marie-Pierre Lefebvre, une femme de Trois-Rivières à la recherche de sa grand-mère biologique, la mère de son père.

Adopté, Pierre Lefebvre est décédé dans un accident de voiture, il y a près de 25 ans, à l’âge de 41 ans. Au cours de sa vie, l’homme n’avait jamais exprimé le souhait de retrouver celle qui l’avait mis au monde, contrairement à sa fille qui a entrepris des démarches en ce sens, mais qui se bute à un mur.

Bref rappel pour mieux comprendre la suite. Depuis le 16 juin 2018, une personne adoptée peut faire une demande pour connaître son nom d’origine et celui de ses parents biologiques décédés depuis plus de douze mois. Si ces derniers sont toujours vivants, ils ont jusqu’au 16 juin 2019 pour s’opposer à ce qu’on dévoile leur identité, mais le jour de leur décès, ce refus ne tient plus.

Pour les descendants des personnes adoptées et décédées, il faut cependant oublier tout ça. La nouvelle loi 113 ne s’applique pas à eux. Malgré la légitimité de sa demande, Marie-Pierre Lefebvre ne peut pas avoir accès au dossier de naissance de son père, encore moins à ses antécédents médicaux. Ses options sont limitées.

À ce jour, son avis de recherche sur les réseaux sociaux pour rejoindre une personne qui lui permettrait de faire la lumière sur sa grand-mère est resté lettre morte.

C’est la raison pour laquelle Henri Lafrance a cru bon de faire connaître l’histoire de son épouse.

«Marie-Pierre Lefebvre pourrait essayer de trouver sa grand-mère via un test d’ADN?»

Marie-Pierre et tous les autres qui sont exclus de la loi 113.

Pour une centaine de dollars, Henri a acheté un kit sur le site de généalogie Ancestry. C’était en décembre 2017, à quelques semaines de l’anniversaire de Monic.

Après des décennies à tenter d’en savoir davantage sur celle qui l’avait donnée en adoption, la femme avait fini par renoncer à connaître un jour ses origines.

Monic n’était pas moins triste. Elle a un conjoint et une fille qu’elle adore, mais cette question continuait de l’habiter: «C’est qui, ma mère?»

Les premiers résultats reçus par courriel étaient intéressants, mais sommes toutes assez vagues. On l’informait qu’un pourcentage de ses ancêtres étaient venus d’Irlande, d’autres, de l’Espagne, mais rien pour l’orienter davantage.

Pour faire pousser un arbre généalogique, il lui fallait creuser davantage.

Monic Avoine n’avait aucune idée de la façon d’utiliser ces renseignements géographiques à des fins identitaires. Elle a donc fait appel à une personne-ressource du Mouvement Retrouvailles, une dame qui administre la page Facebook Carrefour ADN.

Cette Columbo savait comment s’y retrouver dans la banque de données d’Ancestry. Rapidement, elle a combiné les résultats de Monic à ceux d’une femme qui avait également effectué le test d’ADN, simplement pour répondre à sa curiosité de remonter dans le temps.

Monic devrait aller s’acheter un billet de loterie.

Cette inconnue s’est avérée être une cousine, celle par qui Monic a appris l’existence de son frère qui habite dans le coin de Mont-Tremblant. Elle l’a appelé. On est en janvier 2018.

«Bonjour. Tu ne me connais pas. Je m’appelle Monic. J’ai fait un test d’ADN. Je suis ta soeur.»

Ils se sont rencontrés peu de temps après, dans un resto à mi-chemin.

Cet homme d’un an son aîné avait connu leur mère deux ans avant qu’elle trouve la mort dans un accident de voiture, au milieu des années soixante-dix.

Il a raconté à Monic que cette femme avait profité des absences longues et répétées de son mari militaire pour donner rendez-vous à son amant, un voisin qui lui avait fait quatre enfants... entre les quatre autres que leur mère a eus avec son mari.

Ce frère et Monic sont les deux plus vieux de cette fratrie peu conventionnelle. Elle rit de nouveau. «Au moins, j’ai été fait avec amour!»

Monic Avoine refuse de juger celle qui l’a portée et enfantée avant de retourner auprès de sa marmaille.

«J’ai une famille, peu importe ce qu’elle a été et ce qu’elle est. Le plus important pour moi, c’est de les connaître.»

«Les» étant les 107 personnes qui sont apparues, depuis, dans le portrait.

L’été dernier, Monic s’est rendue en Gaspésie où elle a rencontré une soeur, une demi-soeur et trois cousines.

Pour les autres qui sont dispersés ici et là au Québec, elle les appelle, leur écrit. D’autres retrouvailles sont à venir au cours de la prochaine année.

Monic Avoine savoure ces moments.

«J’ai été acceptée les bras ouverts, très chaleureusement, avec amour. J’ai vraiment senti que j’étais avec les miens. Il faut le vivre pour le savoir.»

Chronique

Entre Emmanuel Macron et Doug Ford

CHRONIQUE / Cette semaine, le président de la République française, Emmanuel Macron, et le premier ministre du Canada, Justin Trudeau, signaient un document de belle importance, en compagnie de leurs confrères du Costa Rica, du Liban, de la Tunisie et de leur consœur de la Norvège.

Ce document est de ceux qui cherchent à créer un plus vaste consensus international autour d’un enjeu crucial, dans ce cas-ci la préservation d’une information libre, de qualité et diversifiée à l’heure de la mondialisation et des réseaux sociaux. Au-delà de possibles différences d’opinions qu’on pourrait avoir quant à la gouvernance des enjeux domestiques des uns et des autres pays dont les leaders signent la lettre, il s’agit d’une question qui doit impérativement être hissée tout en haut des priorités.

Au Québec, le document aurait pu passer inaperçu. Pourtant, le Canada et le Québec se sont probablement ajoutés à la longue liste des territoires dont les affaires publiques ont été contaminées par des campagnes de désinformation un peu mal foutues mais larguées sans ménagement à partir, de toute évidence, de la rustre Russie. Les réseaux sociaux détournent la part du lion des revenus publicitaires, réduisant du même coup les ressources disponibles pour soutenir une presse dynamique ou simplement suffisante au Québec. Les médias exsangues, aspirés dans le tout-à-l’opinion des réseaux sociaux souvent déchaînés dans l’anonymat, remplacent de l’espace autrement destiné à l’information par de la chronique qui devrait plutôt s’y ajouter. Qui peut les en blâmer?

C’est la liberté d’expression et de presse, la diversité des voix et la qualité même de l’information qui sont mis à mal par cette mondialisation de l’information numérique. De cette désinformation numérique. La mondialisation se voulait porteuse de paix et de prospérité. On lui a éventuellement conféré un pouvoir d’intrusion dans les politiques nationales qui en menacent la raison d’être même. Outre ce vice, la libéralisation des échanges a mis en lumière plusieurs dangers qui justifient qu’on module l’application de tels traités multilatéraux et multisectoriels pour certains sujets : l’agriculture, les activités à fort impact environnemental, l’adhésion d’États répressifs, la culture… Ne doit-on pas alors s’assurer aussi que l’information et la presse libres soient l’objet de règles internationales les mettant à l’abri des effets pervers de la mondialisation?

Jusqu’à maintenant, le gouvernement de Justin Trudeau s’est montré réticent à soutenir la transition de la presse écrite d’un support imprimé vers de nouvelles technologies porteuses d’un fragile espoir de rentabilité. Peut-être y aura-t-il lieu de renoncer à la notion de rentabilité pour plutôt lui substituer celle de service essentiel. C’en est un. Dans l’intervalle, M. Trudeau, en signant cette lettre, s’impose une pression supplémentaire pour que ses gestes soient à la hauteur de ses mots.

Comme il devra d’ailleurs le faire dans le cas d’une autre valeur prétendue fondamentale au sein de son gouvernement et de son héritage politique : le bilinguisme canadien. En effet, Justin Trudeau sera obligé d’intervenir en Ontario alors que le gouvernement Ford s’en prend vicieusement aux 600 000 Franco-ontariens. Nouvel affrontement en vue, mais aussi occasion de prouver les vertus de sa marque en se portant à la défense de sa fiction d’un Canada bilingue. Il hérite pourtant du fardeau d’une politique réduisant les francophones à une minorité linguistique traitée comme les autres minorités linguistiques. Bien sûr, les autres n’ont ni universités ni institutions propres. Le nivellement se fait par le bas. L’assimilation sans le mot. Une occasion, donc, de donner tort à ces gens qui, comme moi, affirment que le Canada est un pays anglais.

Le gagnant…

Pour l’occasion. Justin Trudeau à la défense des indispensables liberté, qualité et diversité de l’information. L’occasion d’être à la hauteur des vertus prêchées en les soutenant au Canada, de même qu’aussitôt de retour, prouver que le bilinguisme canadien n’est pas qu’une lente assimilation.

… et le perdant

Doug Ford. Indigne Doug Ford. Croirait-on en un Canada uniforme sur les plans linguistique, culturel ou religieux que ça ne justifie pas de couper ainsi les vivres à une communauté dynamique, historique et légitime de 600 000 Ontariens attachés au français.

Imaginez un seul instant que le Québec cesse d’offrir mille fois plus et mieux à sa précieuse minorité historique d’expression anglaise…!

Actualités

Autrement dit

Le prix

811 $

Coût d’un bol de crème glacée à la vanille au restaurant The Scoopy, à Dubaï. À ce prix, vous aurez deviné que la crème glacée est faite avec de la vanille véritable de Madagascar, rehaussée d’une pincée de safran iranien, de truffe noire du Périgord et de flocons d’or comestibles, garawntis 23 carats. Le bol et la cuillère sont des créations signées Versace. Dans un élan de générosité sans borne, le restaurant vous en fait cadeau. Mais le vrai parvenu n’en voudra pas, bien entendu.

Source : The Express Tribune (Pakistan)

Chronique

C'est curieux comme les choses ne changent pas

CHRONIQUE / Parmi les courriels que j’ai reçus lundi, celui de Carole commençait comme ça, «c’est curieux comme les choses ne changent pas».

Son histoire remonte à 20 ans.

Et c’est presque un copié-collé de l’histoire que je racontais ce jour-là, celle d’une mère que j’appelais Josée et qui s’arrachait les cheveux pour que son enfant reçoive du soutien à l’école. Il a eu un peu d’aide en maternelle, mais quand le nom de son diagnostic a changé, le code associé au diagnostic a changé.

Et avec le nouveau code, il n’y avait pas de services.

Même si, on s’entend, c’est le même enfant avec les mêmes besoins. Mais de ça on s’en fout, on regarde le code.

Carole, donc. Les problèmes ont commencé en première année. «J’ai cogné à toutes les portes pour obtenir de l’aide, médecin de famille, école, CLSC, mais personne ne pouvait m’aider. Je n’ai obtenu aucune aide.

À 14 ans, ma fille ne voulait plus aller à l’école, je devais me battre avec elle tous les matins jusqu’au jour où épuisée de me battre, j’ai baissé les bras en lui disant qu’elle devra vivre avec les conséquences de ses actes et se justifier auprès de son école, et je quitte la maison pour aller travailler.

À mon retour en fin de journée, ma fille a avalé des flacons de médicaments, Tylenol, Motrin... C’est l’hôpital tout de suite. Et c’est ce que ça a pris, une tentative de suicide, pour qu’enfin on lui accorde des services.»

Carole pose cette question : «fallait-il en arriver là?»

Carole n’a pas été la seule à m’écrire, vous êtes nombreux à vous battre dans le système scolaire d’abord pour arriver à y comprendre quelque chose, puis, si vous êtes chanceux ou particulièrement persévérant, d’avoir des services.

Et ce qui m’a frappé dans les messages que j’ai reçus, c’est que c’est comme ça présentement, c’était comme ça il y a 5, 10, 20 et même 30 ans, comme si le système n’avait jamais été capable de s’occuper de ce problème-là de façon efficace, pour aider les enfants plus tôt que trop tard.

Comme ceux de cette autre mère. «J’ai vécu un enfer pendant près de 10 ans, le temps que mes garçons (juste des TDA...) fassent leur primaire et nous avons payé des milliers de dollars en évaluations neuropsychologiques pour satisfaire l’école. Maintenant qu’ils sont au secondaire (privé, évidemment), c’est le bonheur. Je ne sais pas ce qui est différent, mes garçons sont les mêmes, eux. Je parierais fort que le problème, c’est quelque chose dans le système d’éducation...»

Celui de Suzanne. «Mon fils a 34 ans et j’ai vécu à peu près la même histoire. [...] J’ai demandé une évaluation en orthophonie, car j’avais des soupçons de dyslexie. Non, ils ne voulaient pas, car ils n’avaient pas assez de ressources et le directeur disait que ce n’était pas ça le problème.

J’ai payé pour faire évaluer mon fils en dehors du système scolaire lorsqu’il était en deuxième année. Résultat, mon fils avait besoin d’orthophoniste. J’ai payé de moi-même et j’ai continué à demander une orthophoniste de l’école.

L’orthophoniste l’évalue pendant sa troisième année scolaire, l’école me confirme qu’ils sont d’accord avec l’évaluation.

Problème! L’école ne donne pas de service d’orthophoniste à partir de la quatrième année. Je le demande depuis deux ans et là, je ne peux plus avoir les services! Je me suis battue avec la commission scolaire, j’ai continué avec le privé, car je n’avais pas de temps à perdre pour le développement de mon fils.»

Celui de Nathalie. «Mon fils est maintenant âgé de 22 ans et j’ai aussi vécu le parcours du parent combattant pendant sa vie scolaire, de 2001 à 2014. Il a fréquenté des classes d’adaptation scolaire de sa première année à sa sortie du secondaire où il a finalement fait une formation préparatoire au travail.

Malgré qu’il soit diagnostiqué et intégré dans le système d’adaptation scolaire, il a grandement manqué de services et de ressources pour répondre à ses besoins.

Je pourrais vous entretenir longuement du fait que les professeurs ne se transmettent pas les dossiers des enfants d’une année à l’autre, et ce, dans la même école. Ou que, lors de sa troisième année au primaire, il a eu six enseignantes différentes en cours d’année. Ainsi, très souvent, les enfants ne faisaient rien (aucun nouvel apprentissage), car chaque nouvelle enseignante devait prendre un mois pour observer et connaître les enfants, avant de quitter... Sans compter l’effet sur les comportements des enfants qui devaient aussi s’adapter chaque fois à une nouvelle enseignante.

Je vois malheureusement que les choses ne changent pas...»

Même si, prise individuellement, la majorité des personnes qui travaillent dans le système scolaire a le goût que ça fonctionne, force est de constater que ça ne va pas. Que trop d’enfants qui ont besoin de services n’en ont pas. Ou trop peu. Et après, on s’étonne qu’il y ait tant de décrocheurs.

L’image qui me vient, c’est un enfer pavé de bonnes intentions.

Et de codes.