Chronique

Le paradoxe de la DPJ

Un lecteur a bien résumé la protection des enfants au Québec, «la DPJ est capable du meilleur et du pire».

Et, dans le pire, il y a peu de contrepoids.

J’ai écrit plus d’une fois sur la DPJ, et pas toujours pour dénoncer ce qu’elle fait, contrairement à ce qu’on pourrait penser. La Direction de la protection de la jeunesse est un organisme nécessaire remplie d’humains fabuleux, j’en connais, qui font tout ce qu’ils peuvent pour le bien-être des enfants.

Mais, parfois, des erreurs sont faites.

Et c’est normal.

Ce qui l’est moins, c’est de ne pas être capable de reconnaître que, parfois, des erreurs sont commises, que de mauvaises décisions sont prises. 

Vous avez été nombreux à réagir à l’histoire de François* et de Sylvie* à qui on a retiré leurs deux filles en 2015 parce qu’une commission scolaire n’était pas chaude à l’idée qu’ils choisissent de faire l’école à la maison. Le signalement de la commission a été retenu par la DPJ, le litige est devenu un désaccord sur un diagnostic d’autisme.

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Les parents peuvent voir leurs filles une heure et demie par semaine, sans pouvoir les toucher ni les consoler.

Ni leur demander : «Comment ça va?»

Certains d’entre vous êtes sceptiques, on le serait à moins, vous n’arrivez pas à croire qu’on puisse retirer des enfants à des parents seulement pour ça. Vous cherchez, à raison, l’anguille sous la roche. Dans les documents que j’ai consultés et où la version de la DPJ est exposée, on s’obstine sur les diagnostics.

On critique le fait que les parents critiquent la DPJ, qu’ils ne collaborent pas, qu’ils ne veuillent pas signer le premier diagnostic qui ne tient pas compte, selon eux, de l’impact de l’interception des filles par des policiers. On voudrait qu’ils soient reconnaissants qu’on fasse tout ça pour leurs enfants. 

Dans la dernière décision de la Chambre de la jeunesse du 19 avril qui prolonge le placement pour deux autres années, la DPJ plaide que le père dit que tout ça «est un paquet de niaiseries».

On est devant un dialogue de sourds.

Il n’est jamais question de mauvais traitement, d’abus, de négligence. Dans sa décision, la juge prend la peine de préciser ceci. «Cette situation est d’autant plus triste que nous sommes en présence de parents qui ne constituent aucunement un danger pour la sécurité de leurs enfants qu’ils aiment immensément.»

Certains d’entre vous avez peur de la DPJ, parce que vous connaissez des gens à qui c’est arrivé. 

Une femme m’a écrit, son enfant est autiste et, quand il se frappe, ce qui arrive avec certains autistes, elle a peur d’aller à l’hôpital ou au CLSC. 

J’ai échangé par courriel avec cette mère qui est partie en Suède avec son mari et ses enfants, la DPJ se pointait chez elle chaque année parce qu’elle faisait l’école à la maison. Elle n’a aucune misère à croire cette histoire. «Ils ont perdu leurs enfants et nous avons tout sacrifié pour ne pas finir par perdre les nôtres : vie bien établie, maison, travail pour mon conjoint, projet d’études pour moi, famille, amis, la plupart de nos biens. Même nos chats. [...] Nous devons nous remettre du traumatisme. Parce que bien que nous n’ayons pas perdu nos enfants, le passage devant la DPJ à nous faire scruter est immensément traumatisant pour parents et enfants. Mais nous avons la paix. La paix à prix fort.»

D’autres m’ont raconté d’autres histoires, où la DPJ semblait avoir fait une erreur et surtout, refusé de la reconnaître.

De corriger le tir.

Dans ces autres cris du cœur, la DPJ est dépeinte comme un engrenage, comme une machine qui ne fait jamais marche arrière.

D’où l’idée du Dr Gilles Julien d’avoir un Défenseur des droits des enfants, comme au Nouveau-Brunswick et en Colombie-Britannique pour s’assurer que les décisions qui sont prises le sont toujours pour le bien des enfants.

Parce que, parfois, elles ne le sont pas.

C’est un euphémisme de dire que la DPJ est hermétique. N’eût été documents du tribunal, je n’aurais pas eu accès à ses arguments. 

Il faut croire sur parole.

J’aurais voulu savoir ce qu’en pense Lucie Charlebois, la ministre responsable de la DPJ, de cette histoire. J’aurais bien voulu savoir ce qu’elle pense de l’interception par la police d’enfants de sept et huit ans, des enfants dont la sécurité n’est pas menacée. J’aurais voulu qu’elle soit au moins touchée.

Elle m’a répondu par son attachée de presse, par courriel. «Ma préoccupation sera toujours le bien-être et la protection des enfants. Je ne peux pas commenter de cas particuliers et je rappelle qu’une décision de la cour a été rendue. Je tiens également à réitérer que le rôle de la DPJ est de protéger la santé et la sécurité des enfants, et ce, en tout temps.»

Quand la DPJ se trompe, elle n’échappe pas des œufs.

Mais des enfants.

* Noms fictifs

Chronique

Le vent n'est pas une bête de nuit

SCIENCE AU QUOTIDIEN / «J’observe depuis longtemps un phénomène qui m’intrigue. À la belle saison, lors de journées de forts vents, il me semble que ça se calme souvent autour de l’heure du souper. Comme on dit : le vent est tombé. Y a-t-il une explication à tout ça ou n’est-ce qu’une vue de l’esprit? Et est-ce que c’est la même chose partout où seulement sur le bord du fleuve?» demande Ginette Leclerc, de Saint-Laurent-de-l’île-d’Orléans.

Voilà une impression que j’ai toujours eue, moi aussi. Alors je suis allé potasser dans les données météorologiques d’Environnement Canada pour en avoir le cœur net, ce qui a permis de prouver deux choses d’un seul coup : 1) un jour, il faudra bien que j’apprenne à passer à côté d’une job de moine sans m’arrêter, mais ce n’est pas parti pour arriver bientôt; et 2) non, cette histoire de vent qui tombe en soirée n’est pas une «vue de l’esprit». En tout cas, à l’aéroport Jean-Lesage, pendant le mois de juin dernier (et jusqu’au début de la semaine dernière), les vents ont soufflé en moyenne à 14,6 km/h en après-midi (de 12h à 16h). Pendant la nuit (de minuit à 4h), cette moyenne est tombée à seulement 6,3 km/h.

Évidemment, les données d’un seul mois forment un très (trop) petit échantillon qui ne veut pas dire grand-chose en climatologie, mais juin dernier n’a pas été une anomalie : la tendance au ralentissement des vents la nuit est bien réelle, confirme le météorologue Simon Legault, d’Environnement Canada. Le jour, explique-t-il, le Soleil chauffe beaucoup le sol et l’air immédiatement au-dessus. Plus chaud, celui-ci se met alors à monter, ce qui cause «un brassage de l’air de surface [juste au dessus du sol, ndlr] avec l’air situé au-dessus. Et plus la convection [l’air chaud qui monte, ndlr] est importante, plus on mélange profondément l’atmosphère», dit M. Legault — jusqu’à 1 ou 2 km les journées où la convection est la plus efficace.

Or, poursuit le météorologue, si on mélange l’air, on mélange forcément les vents aussi, «et on sait qu’en altitude, les vents sont souvent plus forts qu’au sol parce qu’il y a moins friction, alors l’air circule plus rapidement. En rabattant ces vents-là, plus forts, ça augmente la force des vents plus bas. D’ailleurs, quand il y a une rafale qui souffle, c’est souvent à cause de ces vents-là qui viennent de plus haut».

En soirée, cependant, le sol n’est plus chauffé par le Soleil et la convection s’affaiblit rapidement. Les vents plus forts qui soufflent là-haut ne sont plus rabattus vers le bas, et ils n’augmentent plus la force des «vents de surface». Il reste bien sûr encore de l’air qui se déplace juste au-dessus du plancher des vaches, explique M. Legault, mais ce vent-là est surtout produit par des différences de pression atmosphérique : l’air se déplace des zones de haute pression vers les zones de basse pression. Il peut, à l’occasion, arriver que ce vent-là soit plus fort que celui de la journée — le 7 juin dernier, par exemple, il soufflait à 16 km/h à minuit et 1h alors que les vents moyens ne furent que de 13 à 15 km/h à midi et 13h —, mais la règle générale reste que le vent est plus puissant le jour que la nuit.

«Une journée type, c’est une augmentation de la force du vent au matin, puis on atteint un plateau, et ça redescend en soirée», dit M. Legault.

Comme l’a remarqué la perspicace Mme Leclerc, c’est surtout en été que le phénomène agit. En hiver, la différence jour-nuit dans la force des vents est beaucoup moins marquée. Pendant le mois de janvier dernier, par exemple, les vents d’après-midi (12h-16h) mesurées à l’aéroport Jean-Lesage furent de 14,1 km/h en moyenne, contre presque 11 km/h pendant la nuit (0h-4h). Encore une fois, il faut souligner ici qu’un échantillon d’un mois est climatologiquement insignifiant en lui-même mais, de nouveau, janvier dernier n’a pas été une aberration statistique. Alors on peut s’en servir pour illustrer le phénomène.

Deux choses différentes se passent en hiver, dit M. Legault. La première, c’est que la convection est nettement moins forte qu’en été : le Soleil chauffe le sol beaucoup moins fort et moins longtemps, et la neige renvoie une grande partie du rayonnement solaire vers l’espace. La température de l’air près du sol s’élevant moins pendant le jour, la convection est plus faible et les vents forts qui soufflent en altitude sont moins bien rabattus. Résultats : la différence jour-nuit est plus faible.

La seconde, poursuit le météorologue, c’est qu’en hiver les différences entre les zones de haute et de basse pression sont plus marquées qu’en été. Et des écarts de pression plus grands donnent des vents plus forts, alors «même si on mélange moins profondément l’atmosphère en hiver, on peut rencontrer des vents aussi forts que ceux qui seront apportés au sol par convection», dit M. Legault.

C’est ce qu’illustre le mois de janvier dernier, quand on le compare avec juin. Le jour, les vents moyens restent à peu près de la même force (entre 14 et 15 km/h) parce que la convection plus faible en hiver est compensée par les gradients de pression plus prononcés. Mais la nuit, alors qu’il n’y a jamais (ou presque) de convection, ces gradients de pression ne viennent rien «compenser», ils ne font qu’augmenter la force des vents — 11 km/h en janvier, comparé à 6 km/h en juin.

Enfin, pour répondre à la deuxième question de Mme Leclerc, mentionnons s’il est besoin que tout ceci implique que cette tendance vaut pour le bord du fleuve comme pour l’intérieur des terres.

Chronique

Sois gentil, ferme-la!

CHRONIQUE / Le spectacle venait de commencer au parc de la Francophonie, j’avais hâte de me remplir les oreilles de l’électro-lounge planant de Bonobo. Mais à côté de moi, il y avait une bande de vingtenaires qui jasaient en gueulant comme dans un bar.

Ils se racontaient leurs péripéties de la semaine et riaient à gorge déployée. Autour d’eux, tout le monde les regardait avec des gros yeux.

Mais les trois gars et les deux filles avaient du fun à jacasser et à se taper les cuisses en buvant leur Coors Light. Bonobo avait beau déployer toute son artillerie musicale sur scène — ils n’en avaient rien à foutre. Ils étaient juste là pour socialiser.

Irrité, j’ai fait signe à un des gars de baisser le ton. Il a roulé les yeux et s’est retourné vers ses amis, l’air de dire : c’est quoi le rapport.

Le rapport, c’est que la plupart des spectateurs du Festival d’été — ou dans n’importe quel show, d’ailleurs — vont là pour écouter la musique d’un artiste. Pas pour t’entendre raconter ta semaine ou des jokes de mononcle.

C’est peut-être parce que je vieillis que je deviens plus grincheux. Mais j’ai l’impression qu’il y a de plus en plus de jeunes gens qui ne savent pas se comporter dans une foule. Il me semble que c’est la moindre politesse de cesser de bavarder quand les premières notes résonnent, non?

Évidemment, on n’est pas dans un concert de classique. Tu peux gueuler tant que tu veux pour encenser un artiste, demander un rappel ou lui lancer un «ON T’AIIIIME» (insérez le nom de votre musicien préféré) à lui fendre le cœur.

Évidemment que le plaisir d’un spectacle n’est pas qu’auditif. Il est aussi dans le sentiment de communion avec l’audience et ceux qui s’agitent sur scène. Mais si t’as envie de jaser d’autre chose avec tes amigos, s’il vous plaît, fais ça ailleurs — ça gâche la communion.

Oh, et si tu reçois un appel sur ton cell, pas obligé de le prendre non plus… C’est le bon moment de texter.

Cette semaine, mon ancien collègue et animateur à la radio de Radio-Canada, Guillaume Dumas, a mis sur Facebook un article de Stephen Thomson, de la radio publique américaine NPR. Le journaliste et critique de musique répondait à un lecteur qui lui demandait : «Puis-je demander à des personnes qui parlent fort à un concert en plein air de se la fermer?»

Thomson expliquait que c’était pire de bavasser à haute voix lors d’un spectacle à l’intérieur. Les conversations dans une salle sont un peu comme de la «fumée secondaire», illustrait-il. «Mais à l’extérieur, le calcul est plus compliqué, considérant notamment l’espace dont vous disposez».

Le critique musical suggère des moyens pacifiques de faire part de votre mécontentement : dévisager, faire un «chut!» ou y aller avec des affirmations qui commencent par «je», comme : «J’ai de la misère à entendre le spectacle»...

«Prononcer quelques mots doux à la poursuite de la quiétude n’est pas un vice», écrit Thomson.

Et si on n’est pas trop coincé, on peut juste changer de place. Heureusement, le parc de la Francophonie respirait un peu pour Bonobo, et c’est ce qu’on a fait. Au milieu du spectacle, j’ai regardé en arrière et j’ai vu le club social qui jacassait encore.

Un des gars m’a vu. Cette fois, c’est moi qui ai roulé les yeux.

À LIRE AUSSI: Notre critique du spectacle de Bonobo au Festival d'été

Vie de famille

Double vie

CHRONIQUE / Je l’avoue. Je mène une double vie. Depuis environ trois ans. Je ne suis pas une psychopathe ou une agente double. Pas non plus une super héroïne, quoique des fois, je suppose que je me qualifierais si je m’achetais une cape, comme bien des parents que je connais. Non, je suis juste une femme séparée avec deux enfants.

J’ai ma vie de mère, qui ressemble à celle des autres parents. Je suis peut-être un peu plus dans le jus parce que je suis seule pour tout gérer.

Chroniques

Ces xénophobes repentis

CHRONIQUE / Il y a quelques années de cela, de bons amis à moi avaient produit une espèce de documentaire web qui rassemblait diverses vidéos xénophobes de Québécois en beau maudit. Vous savez, ces vidéos où un type part dans une envolée aux arguments trop souvent bancals alors qu’il se filme avec son téléphone sur le siège avant de sa voiture?

Le court documentaire intitulé Le visage de la peur, qui est d’ailleurs toujours disponible sur la défunte, mais ô combien légendaire plateforme trouble.voir.ca, mettait donc en lumière cette montée des discours haineux (et généralement très confus) à l’égard de la communauté musulmane, et ce, en réaction à la controverse de 2015 entourant le vote voilé. Oui oui, je sais, j’ai pensé la même chose que vous: on tourne décidément en rond.

Chronique

Deux miracles pour le prix d’un

CHRONIQUE / Je m’en rappelle comme si c’était hier, c’était avant les élections du 14 avril 2003, la députée Diane Barbeau a dû se retirer en catastrophe.

Pouf.

C’était un mois à peine avant que Bernard Landry déclenche la campagne électorale qui allait porter les libéraux de Jean Charest au pouvoir, Diane était bien décidée à être réélue une troisième fois dans Vanier.

J’étais journaliste au parlement de Québec à cette époque, on la savait enceinte, ce qui ne l’empêchait pas de mener plusieurs dossiers de front. Elle s’est volatilisée du jour au lendemain, on a su qu’elle avait accouché avant terme, le jour de la Saint-Valentin. Puis, on a reçu un communiqué, elle se retirait pour des raisons de santé.

C’est moi qui avais écrit la nouvelle.

C’était la veille du déclenchement des élections. «Mme Barbeau a dû accoucher prématurément à cause d’un sérieux dysfonctionnement rénal diagnostiqué pendant la grossesse. Sa petite fille se porte mieux, venant tout juste de quitter les soins intensifs pour les soins intermédiaires. Quant à la mère, elle devra retourner cette semaine à l’hôpital, où elle subira jeudi l’ablation d’un rein. C’est à cette occasion que les médecins pourront en savoir davantage sur l’état du deuxième rein, qui serait atteint lui aussi.»

Elle s’est réveillée sans rein.

À 42 ans.

À partir de ce jour-là, les sondages et les pointages sont tombés bien bas dans sa liste de priorités. Il n’en restait que deux : sa fille Michelle et... vivre.

Quinze ans plus tard, c’est encore ça.

Diane a eu l’idée de raconter son histoire dans un livre, elle a demandé à son amie Marie Deraîche de mettre les mots sur ce qu’elle a vécu. Ce à quoi elle a survécu, dis-je.

D’entrée de jeu, Diane explique que, plusieurs fois, des médecins lui ont suggéré de partager ces années à se battre. 

Le livre est un récit intimiste, presque une conversation.

Il commence là où, pour ceux qui connaissaient Diane Barbeau la jeune députée, son histoire s’était arrêtée, comme en suspend. Si l’auteure revient sur cette vie d’avant, ce qui s’est passé jusqu’à cette Saint-Valentin de 2003, c’est pour donner la mesure du choc, la force qu’il a fallu à cette femme pour continuer à avancer autrement.

À avancer tout court.

Dans «Une histoire médicale bouleversante», réalisé à quatre mains et édité à compte d’auteur par Marie Deraîche, Diane Barbeau raconte comment elle a été catapultée dans le système de santé, elle qui n’avait jamais été malade avant, comment elle a frôlé la mort, mais toujours choisi la vie.

Rendue possible, jusqu’à aujourd’hui, par la dialyse. Longtemps chez elle, puis à l’hôpital, puis encore chez elle.

Elle a bien failli avoir une greffe de rein, elle y a cru jusqu’au matin où l’opération était prévue. Mais les tout derniers tests ont décelé de nouvelles métastases, rendant l’entreprise trop risquée.

Le deuil de l’espoir est un des plus douloureux.

Plus que les séjours à l’hôpital, nombreux, où on l’a rafistolée chaque fois, où on a «étiré la sauce», selon ses propres mots. Elle a aussi su dire non, parfois, à des traitements, à des gestes médicaux. Elle a accepté ses limites tout en les repoussant. En vivant une journée à la fois.

Vraiment.

J’ai appris des choses, qu’Air Transat lui a permis de voyager dans le sud avec sa fille et son amoureux, en assurant que les liquides nécessaires à ses traitements allaient être transportés à une température adéquate, que Sunwing n’a même pas cherché une solution pour ça.

Elle a voyagé, tant qu’elle a pu.

Elle ne peut plus, maintenant. À 57 ans, Diane Barbeau est dépendante d’une machine qui ne peut plus prendre l’avion. Elle n’a plus l’énergie non plus. Elle vit à son rythme, elle écrit à ses amis plutôt que de les voir.

Sa fille a 15 ans.

C’est à elle que Diane dédie ce livre. Sans Michelle, Diane ne serait peut-être plus là. «Ma grossesse est à l’origine de la découverte du cancer des reins. L’accouchement d’une magnifique blondinette, Michelle, va sceller mon sort au sien. Sa naissance m’a littéralement sauvé la vie.»

Deux miracles pour le prix d’un.

Chronique

Le doigt de Justin Trudeau

CHRONIQUE / Justin Trudeau s’est acquis une respectable autorité morale. Au nom de valeurs cardinales — diversité, égalité, justice, paix… — il pointe les fautifs du doigt du juste. Il porte la voix des minorités et des opprimés de par le monde. Il jure, larme à l’œil, qu’il construira une harmonie durable entre la société blanche et les Premiers peuples. Il jure, l’arme à l’épaule, qu’il contribuera à la paix et à la sécurité en Lettonie et en Irak. Il porte les espoirs de chacune des lettres et chiffre du LGBTQ2. Il affronte le rustre président philippin qui confond justice et assassinat sommaire. Il accueille, entre novembre 2015 et janvier 2017, plus de 40 000 réfugiés de l’horreur syrienne. Il tient tête à Donald Trump au G7 puis au Sommet de l’OTAN et refuse de multiplier des dépenses militaires dont les Canadiens et les Québécois ne veulent pas…

Il y promet d’ailleurs de «protéger les “principes démocratiques” des pays occidentaux». Ouais. Bon. On y reviendra.

Il affirme aussi que «lorsque les femmes prennent la parole, nous avons le devoir de les écouter et de les croire». Ouais. Bon. On y reviendra.

On doit y revenir parce que l’autorité morale de Justin Trudeau est percée, craquée, ternie.

Il lui en reste. Beaucoup. Au Canada, on peut croire que Justin Trudeau incarne encore des valeurs passablement consensuelles. Si dans la genèse même du multiculturalisme canadien on ne trouvait pas une manœuvre pour noyer enfin la minorité française parmi toutes les minorités de la mosaïque canadienne, on pourrait y voir des valeurs d’accueil. Si le multiculturalisme n’était pas devenu un accessoire électoral qui épargne aux immigrants l’effort de l’intégration en échange d’un attachement durable au PLC, on pourrait y déceler une volonté humanitaire. Mais voilà : le multiculturalisme canadien ne parvient tant bien que mal à intégrer les immigrants que parce que la langue commune de l’Amérique est l’anglais. C’est cette faiblesse relative du français qui permet à la dynastie Trudeau de pointer un doigt accusateur sur le Québec qui se veut français et doit recourir à la contrainte. Raisonnable, mais contrainte.

En outre, sur la foi ajoutée aux dénonciations de victimes de comportements à caractère sexuel et malvenus, le portrait s’assombrit. On ne sait pas et ne saura jamais ce qui s’est passé un soir de l’an 2000 à Creston BC, dans une activité de la Fondation Avalanche. On ne saura jamais parce qu’aucun des protagonistes ne souhaite préciser ce que monsieur Trudeau a fait ou pas. On ne saura jamais si le «pelotage» — le mot est de La Presse canadienne — est affaire d’initiative insistante ou de perception de Rose Knight, alors journaliste au Creston Valley Advance.

Ce qu’on sait est qu’il dit s’être excusé d’un geste qui ne serait répréhensible que dans la perception de celle qui s’en affirme victime, anonyme jusqu’à tout récemment. Et qu’elle soutient que le geste fut réel, déplacé, et objet explicite des excuses. Et que le geste n’aurait pas été posé si le futur premier ministre avait su que madame Knight était journaliste. C’est bien assez pour douter, mais pas assez pour accuser.

Sauf aussi que Justin Trudeau a en effet lui-même dit à La Presse, le 28 janvier 2018, que «le harcèlement sexuel est un problème systémique. Il est inacceptable. Lorsque les femmes prennent la parole, nous avons la responsabilité de les écouter et de les croire.»… «et de les croire». Faut-il alors croire Rose Knight? Qu’en pensent les deux députés expulsés de son caucus pour des motifs comparables?

Justin Trudeau s’est aussi dressé en défenseur des principes démocratiques des pays occidentaux lors du sommet de l’OTAN. Est-ce que les principes démocratiques des pays occidentaux permettent ou cautionnent l’emprisonnement et l’exil d’élus catalans par les autorités espagnoles? Est-ce que le président de Catalogne, Carles Puigdemont, est un chef d’État moins légitime que Justin Trudeau? Est-ce que le droit à l’autodétermination du peuple catalan est moins valable que celui du Québec ou de l’Écosse qui ont, eux, tenu des référendums sur leur indépendance politique? On retiendra que les élus de l’Association des parlementaires de la Francophonie, réunis cette semaine à Québec, n’ont pas fait mieux en refusant de dénoncer le gouvernement de Madrid et que le délégué du Québec, docile, s’est abstenu lors du vote.

Malgré un sourire aveuglant et une dégaine qui ferait bonne figure dans la série Suits, Justin Trudeau a beaucoup perdu de sa superbe humanitaire et morale. Pour pointer du doigt le Québec, le président des États-Unis, celui de Russie ou des Philippines, il faut être irréprochable. Pour se poser en héros des diversités, des minorités vulnérables et des femmes qui — ­enfin! — dénoncent les agresseurs, il ne faut pas prétendre que «les gens comprennent que chaque situation est différente et que nous devons réfléchir et prendre au sérieux chaque situation au cas par cas», donc qu’il ne saurait être coupable de quelque geste répréhensible. Pour pointer du doigt la Russie en Crimée, il doit faire étalage d’un courage conséquent à l’encontre de l’Espagne en Catalogne.

À court de hauteur dans ses prétentions, le doigt accusateur pointé vers tout ce qui n’est pas conforme davantage à ses paroles qu’à ses gestes, son autorité morale fait figure de simple arrogance. À l’endroit d’un journaliste dont la question lui avait déplu, c’est aussi de l’arrogance que son père, Pierre Trudeau, a exprimée avec son doigt. Celui du milieu, pointé vers le haut. Le fils n’en a pas l’envergure.

Le gagnant…

Justin Trudeau qui se sort encore et encore, à grands coups de sourires et de larmes, de ses incohérences. Par un doigt… Il lui reste encore un capital important pour redorer l’image du Canada et la sienne.

…et le perdant

Ç’aurait pu être Rose Knight, écharde au doigt d’un premier ministre au-dessus de ses propres principes. À défaut d’une dénonciation claire de sa part, ce sera le président du gouvernement de Catalogne, Carles Puigdemont. Pendant que Justin Trudeau faisait la morale au Monde à Bruxelles, dans le pays voisin, il attendait le verdict du tribunal allemand allant, ou non, l’extrader vers l’Espagne où la prison le guette.

Chroniques

Ces journaux existent encore

CHRONIQUE / On ne les cachait peut-être pas, mais ils n’étaient jamais rangés en évidence. Du moins, ils ne se trouvaient jamais dans la pile avec les autres journaux.

En fait, chaque fois que j’en vois un, la première chose qui me revient en tête, c’est le chalet de mon oncle Raynald aux Passes. J’ai souvenir qu’ils étaient dans une boîte et ça me fascinait de voir toutes ces tronches pas fréquentables qui faisaient chaque semaine la une. Quant à mes cousins un peu plus vieux que moi, c’était davantage la section du centre qui les fascinait et disons que j’ai fini par comprendre pourquoi, une fois arrivé à l’adolescence.

Chronique

Il en va de la presse comme de l’eau

CHRONIQUE / On a appris ça cette semaine, le gouvernement québécois demande des redevances dérisoires à des multinationales qui s’enrichissent avec notre eau.

Même pas une cenne le litre.

Ainsi, en 2017, pour plus de 2 milliards de litres, le Québec a reçu moins de 146 000$.

Et le gouvernement n’a pas l’air d’avoir l’intention d’en demander davantage, même si la ministre de l’Environnement, Isabelle Melançon, a affirmé à Radio-Canada par courriel que «l’eau est une richesse collective inestimable et il est de notre devoir de tout mettre en œuvre pour assurer sa protection et son utilisation durable».

Il y a loin de la coupe aux lèvres.

On croirait entendre la ministre du Patrimoine canadien, Mélanie Joly, quand elle parle de la presse, quand elle répète à quel point c’est important, mais qu’elle ne s’émeut pas outre mesure que les géants du Web, les Facebook et Google de ce monde, s’enrichissent impunément à partir de contenu produit à grands frais par les médias.

Parce que oui, produire une information de qualité, ça coûte de l’argent.

Et pendant que les médias traditionnels se fendent en quatre pour continuer à produire de l’information, les fausses nouvelles viennent brouiller les cartes. On avait besoin de ça comme d’un mal de dents. Non seulement faut-il trouver des nouvelles, il faut débusquer en plus celles qui n’en sont pas.

La ministre Joly est au courant du problème et, évidemment, comme s’il s’agissait d’une hydre à sept têtes, elle ne fera rien. 

La Presse canadienne, qui n’a d’ailleurs pas été épargnée par la crise, a révélé en février que son ministère a déjà baissé les bras. «Selon les documents obtenus par La Presse canadienne, grâce à une demande d’accès à l’information, le gouvernement fédéral reconnaît que les fausses nouvelles pourraient menacer les institutions démocratiques du Canada, dans un contexte où les médias traditionnels font face à des restrictions budgétaires et des défis financiers. Les notes ajoutent cependant que le gouvernement ne croit pas pouvoir faire en sorte de les stopper.»

On laisse ça à Facebook, encore.

Voyez l’ironie, Facebook mandate des journalistes pour identifier des fausses nouvelles en affamant les salles de rédaction.

Jusqu’ici, les quelques miettes distribuées à la presse par le gouvernement de Justin Trudeau ne visent que les médias locaux et encore, des montants tellement modestes qu’ils ne feront pas une réelle différence.

Un diachylon sur une hémorragie.

Pourtant, on n’hésite pas à subventionner les magazines, ceux de Québecor ont reçu 12,6 millions $ l’an dernier, à offrir des crédits d’impôt à ceux qui produisent des émissions télé, à soutenir les éditeurs, les producteurs de films. Ottawa vient d’annoncer 125 millions $ pour l’exportation de la créativité.

Quand les médias demandent de l’aide, on réplique qu’on ne veut pas soutenir une entreprise qui n’est pas viable, au lieu de dénoncer le détournement de fonds des géants du Web. Il est bon de rappeler que la chef de cabinet de Mélanie Joly, Leslie Church, était directrice des affaires publiques de Google jusqu’en 2015.

Ce sont aux vampires à payer pour le contenu avec lequel ils s’enrichissent.

Point.

Non seulement Ottawa donne des millions en publicité à Facebook, Google et Twitter, les crédits d’impôt octroyés aux compagnies qui font de même privent le trésor de 1,3 milliard $. Des déductions qui découlent de l’interprétation large d’un article de la loi sur le revenu.

Sans compter les millions que génère l’utilisation du contenu des journaux, des revenus estimés à 23 millions $ pour Facebook au Québec seulement, par Jean-Hugues Roy, professeur à l’UQAM, à partir des chiffres fournis par l’entreprise de Mark Zuckerberg. Les médias ne devraient-ils pas avoir leur part du gâteau?

Oui.

C’est ce que les médias demandent. Pas la charité, mais un partage équitable des revenus qu’ils génèrent. 

Il en va de la presse comme de l’eau. En s’obstinant à ne pas la reconnaître à sa juste valeur, à permettre à qui le veut bien de se l’approprier, de l’exploiter, les sources finiront par se tarir.