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François Bourque

Ceux qui écoutent et ceux qui n’écoutent pas

CHRONIQUE / Pourquoi des citoyens suivent-ils scrupuleusement les consignes de «distanciation» et d’isolement alors que d’autres les ignorent? 

À quoi tient cette différence de comportements qui fait que les efforts des uns risquent parfois d’être plombés par l’insouciance des autres?

Quels sont les facteurs «individuels et socioculturels» qui influencent les comportements face à la COVID-19?

C’est ce que l’anthropologue Ève Dubé, du Centre de recherche du CHU de Québec-Université Laval, tentera de comprendre dans un projet de recherche lancé il y a quelques jours. 

Une des hypothèses est que l’adhésion aux consignes est influencée fortement par «les gens autour de nous», proches, familles, voisins. Un effet d’entraînement qui nous amène dans un sens où dans l’autre. 

Mme Dubé croit aussi que le niveau d’adhésion aux consignes publiques dépend du niveau d’empathie et de confiance «préexistant» envers le gouvernement.

La forte popularité du gouvernement Legault avant la crise ferait en sorte que ses consignes sont mieux suivies. 

Inversement, c’est plus difficile pour un gouvernement en déficit de «confiance», expose-t-elle. 

Une question m’est venue, à laquelle on n’aura jamais de réponse. 

Que se serait-il passé si la crise avait éclaté à la fin du dernier gouvernement libéral? 

Les sacrifices exigés des citoyens et entreprises du Québec pour lutter contre la propagation de la COVID-19 auraient-ils été aussi bien acceptés? 

Le premier ministre François Legault et sa ministre Danielle McCann incarnent compassion et empathie. 

Aurait-on écouté de la même façon Philippe Couillard et Gaétan Barrette, perçus comme suffisants et incapables d’empathie? 

Ma réponse, pas du tout scientifique, vaut la vôtre.

Dans le contexte où il y a beaucoup de confusion dans d’information, le gouvernement doit envoyer un «message clair sur ce qu’on sait, sur ce qu’on ne sait pas» et trouver des «réponses aux questions», croit Mme Dubé. 

Elle note ici la performance de M. Legault qui est un «modèle pour les communications avec ses points de presse quotidiens aux côtés du Dr Horacio Arruda».

«Ils font un excellent travail; je nous trouve bien chanceux», dit-elle. D’autant plus impressionnant que «les recommandations changent de jour en jour» et que «l’anxiété monte, on le sent». 

Au cours des prochaines semaines, l’équipe d’Ève Dubé va utiliser «l’intelligence artificielle» pour scruter les réseaux sociaux et les commentaires sur le virus dans les pages de nouvelles.

Elle va s’intéresser aux sujets de conversations, aux «influenceurs», aux arguments utilisés; elle souhaite mesurer la portion de «désinformation» par rapport aux «bonnes informations»; comprendre pourquoi telle information se diffuse plus qu’une autre, jusqu’à devenir parfois «virale».

L’objectif est de documenter les résistances face aux consignes afin «d’outiller la santé publique à mieux communiquer».

Son équipe a reçu une subvention de 500 000 $ de l’Institut de recherche en santé du Canada (IRSC) pour mener les travaux. 

Mme Dubé pense pouvoir obtenir des premiers résultats dans quelques semaines. Avant la fin probable de la crise donc. 

La perception actuelle est que les jeunes et les personnes âgées sont les plus réticents à suivre les consignes d’isolement, observe la chercheuse. 

Il n’y a cependant «pas de bonnes indications» à savoir si c’est vrai ou si c’est une perception.

«Les gens sont à l’affût du coupable. Tout le monde se surveille. Les gens deviennent rapidement agressifs». 

Le choix méthodologique de travailler dans l’information «virtuelle» fait en sorte que la recherche va cibler davantage les jeunes que de personne âgée. 

Il est prévu compléter avec des groupes de discussions, notamment avec des personnes âgées, plus tard à l’automne ou quand ça deviendra possible.

Lors de recherches précédentes, Mme Dubé a travaillé sur la résistance aux vaccins dans la population.

Ce n’est pas un gros problème au Québec où 85 % à 95 % des enfants reçoivent les vaccins recommandés. Pas loin du 100 %, si on inclut ceux pour qui il ne manque que quelques doses. 

Au final, à peine 1 % de «très anti-vaccins» qui croient à la «théorie du complot», note Mme Dubé. 

Il y a des résistances plus fortes ailleurs, en France notamment et en Afrique où le vaccin est souvent perçu comme une opération «colonialiste» menée par des «blancs».

Les motifs de résistance aux vaccins sont variables et dépendent des contextes, observe Mme Dubé : familles, environnement social, culture, etc.

Certains croient les vaccins dangereux et craignent pour leur sécurité.

D’autres mettent en doute leur pertinence. Pourquoi se faire vacciner pour des maladies disparues de la terre ou presque? (ex. : polio) 

Dans le cas de la grippe, les personnes âgées sont habituellement les plus enclines à se faire vacciner. 

Pourquoi seraient-elles plus réticentes aux mesures de confinement? Cela fait partie des questions auxquelles Mme Dubé aimerait pouvoir trouver des réponses. 

Le printemps

C’était l’heure où le soleil se couche. J’ai levé la tête en entendant leurs cris. Les premières oies de la saison. 

Quatre ou cinq tout au plus, ramant à distance mesurée derrière la meneuse, comme si elles connaissaient la consigne. 

J’ai attendu. 

Il n’en est pas venu d’autres. Peut-être ont-elles été bloquées à la frontière. Ou retenues quelque part en quarantaine.

Sous la grande épinette dans ma cour, un nain de jardin. Ça a commencé par une blague, il doit y avoir une bonne dizaine d’années. Un peu plus peut-être.

Nous l’avions trouvé devant la maison à notre retour, planté entre les hostas. Un nain aux couleurs des Canadiens, avec un CH sa tuque. 

Nous avons appris plus tard que c’était ma belle-sœur. Un geste de dérision. L’équipe avait sans doute raté les séries cette année-là aussi et elle avait voulu s’amuser à nos dépens. Nous avons ri.

Ce qu’elle n’avait pas vu venir, c’est que nous avons adopté le nain. Nous l’avons placé à l’abri des regards, derrière la maison, près de la pierre sous l’épinette. 

Depuis, il nous dit les saisons. 

Caché dans les herbes hautes l’été; tapissé de feuilles mouillées poussées le vent en automne; enseveli jusqu’à disparaître sous la neige en hiver. 

Après la pluie cette semaine, j’ai vu émerger la pointe rouge de sa tuque. Comme le nez d’une marmotte à la recherche de son ombre. 

Pendant que nous voici en hibernation, le printemps s’est pointé. 

Le lendemain matin, j’ai vu en allant à la fenêtre qu’il neigeait.

Brigitte Breton

Pour qui le respirateur?

CHRONIQUE / Si le Québec est confronté à devoir choisir quel malade a droit ou non à un respirateur, l’âge du patient ne devrait pas être l’unique critère. «Une personne de 80 ans peut avoir une espérance de vie de qualité plus grande qu’une autre de 55 ans poquée», soutient Réjean Hébert, gériatre, professeur et ancien ministre de la Santé.

Autant M. Hébert que trois autres médecins gériatres interrogés, Serge Brazeau, David Lussier et Quoc Dinh Nguyen, sont d’avis que le Québec est loin d’être rendu à l’étape où il devra prioriser l’accès aux soins critiques comme ont dû le faire des médecins en France et dans le nord de l’Italie. 

«New York risque de devoir se poser la question avant nous», note Quoc Dinh Nguyen, interniste-gériatre au Centre hospitalier de l’Université de Montréal et professeur adjoint de clinique. 

La COVID-19 force néanmoins le gouvernement Legault à prévoir tous les scénarios, y compris les plus sombres et les plus déchirants. 

Interrogé mardi à savoir s’il envisageait un guide de priorisation, le ministère de la Santé et des Services sociaux a finalement confirmé jeudi qu’il avait formé un groupe de travail afin de produire un protocole national de triage pour les soins intensifs, si la pandémie rendait cette éventualité nécessaire.

Une porte-parole du ministère indique par courriel que le protocole en production «intègre les considérations cliniques, éthiques et organisationnelles des situations potentielles de manque de ressources en soins intensifs». 

Les «vieux» risquent-ils d’être poussés vers la sortie si la fameuse courbe n’est pas aplatie, si le nombre de patients à traiter — ceux atteints du coronavirus et les autres — dépasse celui des ressources et des équipements disponibles pour soigner? 

Les «jeunes» auront-ils priorité? Tasse-toi mon’oncle, tasse-toi boomer, le respirateur n’est pas pour les personnes âgées. 

Serge Brazeau, président de l’Association des médecins gériatres du Québec, espère que nous n’en viendrons jamais à devoir prendre de telles décisions déchirantes. «Toute question éthique est complexe et comporte des zones grises.»

Bien que le pronostic des personnes âgées est plus mauvais que celui des malades plus jeunes face au coronavirus, bien que les «vieux» sortent souvent d’une période d’hospitalisation avec plus de séquelles que les «jeunes», il prévient que les aînés et leur famille ne sont pas nécessairement prêts à être mis à l’écart ou à renoncer à des soins si une priorisation des malades est établie. «Les familles et les comités d’éthique ne sont pas rendus au même niveau.»

Il y aura des tensions et non seulement dans les hôpitaux. Le gouvernement aura aussi en effet à porter un poids politique si le système est incapable de répondre à toutes les demandes de soins intensifs.

Quoc Dinh Nguyen explique qu’il serait hasardeux qu’un triage soit fondé sur un chiffre, car l’âge n’est pas un marqueur qui fait foi de tout. Réjean Hébert croit que le critère de l’espérance de vie de qualité est plus approprié.

Les personnes âgées ne forment pas un groupe homogène. «Il y a des gens de 80 ans qui font des marathons et d’autres qui vivent dans des CHSLD», fait remarquer Quoc Dinh Nguyen. 

Il rappelle que les médecins, les intensivistes et les patients sont déjà confrontés à des choix, pandémie de coronavirus ou non. La façon de traiter un cancer ou un problème cardiaque impose aussi de devoir trancher. 

C’est quoi l’objectif de vie? Ça sert à quelque chose telle chirurgie, tel traitement ou le résultat espéré est minime et ne prolongera la vie que d’une année?

Une vision déontologique s’oppose à une vision plus utilitariste, selon l’interniste-gériatre. La valeur de chaque personne par rapport aux bienfaits que la médecine peut apporter à la collectivité. Même en santé, une personne de 80 ans a moins d’années devant elle que la personne de 20 ans. 

David Lussier, gériatre à l’Institut de gériatrie de Montréal et professeur à l’Université de Montréal, croit pour sa part qu’il faut évaluer la probabilité de guérison, la chance de s’en sortir ou non qu’a la personne malade. «Au-delà de l’âge, c’est quoi la probabilité que le traitement fonctionne?» 

La personne de 85 ans qui sort d’une semaine aux soins intensifs ne retrouvera peut-être pas la même forme qu’avant. «On sauve plus de vies ou plus d’années de vie?» demande M. Lussier. Une chose est claire pour lui : si les ressources sont comptées, la règle du premier arrivé premier servi ne peut plus s’appliquer.

Les gériatres voient par ailleurs d’un bon œil que les personnes hébergées dans les centres d’hébergement et de soins de longue durée et leurs familles soient appelées ces jours-ci à préciser le niveau d’intervention thérapeutique qu’ils désirent obtenir si leur état de santé se détériore. 

David Lussier croit même que tout le monde devrait mener une telle réflexion. C’est toujours mieux que d’attendre d’être plongé dans l’urgence. «Il faut éviter de mobiliser des ressources médicales si ce n’est pas le souhait du malade», indique M. Hébert. 

Ce dernier et Serge Brazeau expriment des inquiétudes pour les personnes âgées en ce temps de pandémie. 

Bien des commissions et des rapports ont été réalisés au cours des dernières années, mais le sort réservé aux personnes âgées plus vulnérables n’est pas encore reluisant. L’âgisme n’est pas absent non plus de la société québécoise.

Comme il y a eu exagération chez certains pour l’achat de papier de toilette, M. Hébert craint que d’autres décident de fixer un âge pour l’accès à un respirateur aux soins intensifs. «Il y a un danger et je serai le premier à dénoncer si un tel débordement se produit». 

Serge Brazeau constate que le Québec parle depuis longtemps des deux côtés de la bouche lorsqu’il est question des aînés. «On dit que le budget pour les soins à domicile ou les centres d’hébergement augmente, mais ce sont toujours des miettes par rapport aux besoins des personnes âgées.»

À cause de la crise sanitaire, celles-ci sont maintenant privées davantage de physiothérapie et de soutien à la maison, donne-t-il en exemple. Elles risquent ainsi de perdre de l’autonomie. «Ce n’est pas seulement d’un sac d’épicerie dont les personnes âgées ont besoin.»

Jean-Simon Gagné

Autrement dit

SOUS LES PROJECTEURS

Le calculateur de papier de toilette

Était-ce vraiment nécessaire? En tous cas, deux artistes britanniques sont passés à l’action. Ils ont conçu LE calculateur permettant au consommateur inquiet de savoir combien il faut de rouleaux de papier de toilette pour passer à travers une période de confinement. Pour l’instant, le site a reçu plus de cinq millions de visiteurs. Et les auteurs sont fiers de dire qu’ils contribuent à diminuer l’achat «paniqué» du précieux papier, partout à travers le monde. Au passage, ils ont constaté qu’un consommateur «stocke» en moyenne cinq fois plus de papier que ce dont il a besoin. Mais ils ne parlaient pas de vous, bien sûr.

Source: howmuchtoiletpaper.com

Richard Therrien

Avez-vous hâte aux Chefs?

CHRONIQUE / Vous serez d’accord avec moi : on a franchement besoin de se changer les idées. Cette 10e saison des Chefs! ne pouvait mieux tomber. J’ai fait l’exercice et je vous jure que ça marche : en visionnant les deux premières émissions, j’en ai oublié le confinement auquel on est soumis depuis quelques semaines, et qui risque de s’éterniser. J’ai même cru percevoir les arômes de coulibiac dans mon salon, qui me sert de bureau par les temps qui courent.

Les bienfaits des Chefs! dépassent largement les murs de nos foyers. Avant la première, le lundi 6 avril à 20h sur ICI Télé, on prend le temps de mesurer les répercussions de cette compétition culinaire dans la vie des aspirants-chefs, mais aussi dans celle de notre gastronomie. Présenté lundi à 20h, le documentaire Les chefs! – L’impact met donc parfaitement la table à la nouvelle saison.

Vous y reverrez plein d’anciens aspirants-chefs parmi les 127 qui ont testé les fourneaux de l’émission et constaterez qu’il n’y a pas seulement les gagnants qui poursuivent une belle carrière en gastronomie. Comme chefs, bien sûr, mais aussi en tant que profs, comme Jonathan Rassi, des saisons 3 et 5, qui enseigne à l’Institut de tourisme et d’hôtellerie du Québec, avec Pasquale Vari, juge aux Chefs!.

Je vais vous faire une confidence : ma préférée demeure Isabelle Deschamps-Plante, des saisons 4 et 5, recrutée par Ricardo dans ses cafés, qu’on voit régulièrement à l’émission quotidienne du chef sur ICI Télé. Pour sa compétence, bien entendu, mais aussi pour sa très grande humilité et parce qu’elle est ultra sympathique. J’ai aussi beaucoup aimé Arnaud Marchand, de la toute première saison, dont Jean-Luc Boulay a fait son associé. Le juge des Chefs! a dû se reprendre à trois reprises pour le convaincre d’embarquer dans Chez Boulay, et souligne ses qualités d’entrepreneur.

Parlant d’humilité, l’émission permet à Clément Bellaigue de faire amende honorable. Dans la huitième saison, l’aspirant-chef avait lancé ses raviolis au plancher, mécontent d’avoir raté sa pâte et abandonnant le duel. Aujourd’hui, il dit avoir beaucoup appris de cet épisode navrant, qui a représenté un «petit réveil de toujours avoir l’humilité». Il œuvre maintenant à l’Atelier Joël Robuchon à Montréal.

Parmi les anecdotes apprises au cours de ce documentaire, sachez qu’Ann-Rika Martin, gagnante de la septième saison, n’a toujours pas utilisé la somme d’argent qu’elle a remportée. La seule renommée de ce titre, additionnée à beaucoup de travail, lui a permis jusqu’ici à vivre de son art. Quant à Frédéric Dufort, éliminé lors d’un duel à cause de son foie gras, a pris la moitié des 1000 $ du prix de consolation pour acheter du foie gras et apprendre à l’apprêter à la perfection dans les jours qui ont suivi. Une chose restera secrète, par contre : la délibération des juges, qui se déroule à micros fermés, dans une pièce privée.

Et qu’en est-il de cette 10e saison qui nous attend? Mon verdict : cette émission vieillit bien. Le 100e épisode, qui lance la saison, amène son lot de suspense, de surprises et de candidats de très haut calibre, auxquels on s’attache très rapidement. La saison s’annonce emballante, avec Daniel Vézina comme coach rassurant.

Les 13 candidats sont âgés de 23 à 39 ans. J’ai été étonné d’apprendre que seulement deux d’entre eux connaissaient l’objet de leur premier défi : un coulibiac de saumon pour 10 personnes, accompagné d’une sauce au vin blanc aromatisée aux fines herbes. Pas simple à cuisiner, vous vous en doutez bien, et encore une fois, ils vous impressionneront. Le duel réserve un clin d’œil aux fans de longue date des Chefs!

Il faudra attendre à la seconde émission pour voir Élyse Marquis surgir des coulisses pour demander aux aspirants de «tout arrêter, s’il vous plaît». Un exercice qu’elle n’aimait pas accomplir au début, mais qu’elle a fini par apprivoiser et qui donne toute son épice à l’émission. J’avoue que le revirement le plus «chien», ou le plus «vache», c’est lorsqu’on a demandé aux aspirants de changer de plan de travail pour poursuivre celui d’un autre concurrent.

Dire qu’on a failli «tuer les chefs», comme j’en avais fait le titre d’une chronique en 2015, durant Les chefs! – La brigade, l’édition ratée, qui avait sacrifié les animateurs et les juges. Dans mon top 3 des critiques les plus sévères en carrière. Vous dire ma joie quand Dominique Chaloult, ancienne directrice générale de la Télévision de Radio-Canada, a annoncé en conférence de presse téléphonique que la formule originale revenait, deux ans plus tard. Un geste d’humilité, qui reconnaissait l’erreur commise de dénaturer le produit et répondait au désir du public de retrouver ses animateurs et ses juges adorés. Le documentaire de lundi y fait très peu allusion, mais montre Chantal Fontaine, qui avait animé cette saison à oublier.

Les chefs! peut servir à nous changer les idées. Mais c’est aussi l’occasion d’envoyer nos bonnes pensées à tous les restaurateurs, qui se demandent si leurs commerces survivront à la crise. Sachez qu’on pense à vous.

Mylène Moisan

S’ennuyer de l’école

CHRONIQUE / Mes deux gars ont sauté de joie quand ils ont appris que toutes les écoles fermaient à cause du méchant virus.

Petite, j’aurais pleuré.

On a parlé de ces enfants pour qui l’école est un havre de paix, un moment de répit de la violence et des abus qu’ils subissent — ou qu’ils voient — à la maison. On n’a pas parlé de ces enfants qui aiment l’école, qui y sont bien, ni de ceux à qui ce congé forcé risque de faire perdre des acquis durement gagnés.

Pour ceux-là aussi, l’école est une oasis.

Chantale Fortin enseigne la 3e année à l’école Saint-Fidèle — mes deux fils ont été dans sa classe — et elle a vite compris, quand le gouvernement a décrété la fermeture des écoles, que certains enfants — et parents — n’allaient pas sauter de joie. «Avant d’être enseignante, je suis une maman. Une maman qui a des amis parents qui ont des enfants et qui ont certaines préoccupations ces temps-ci... Plusieurs ont commencé à me questionner, à chercher de l’aide pour trouver des idées, des ressources, des projets à réaliser.»

Elle a eu une idée.

Madame Chantale aurait pu se contenter de s’occuper de ses trois enfants, elle a plutôt offert ses services sur Facebook. «Besoin d’une enseignante/consultante “virtuelle”? Vos enfants sont plus réceptifs si une étrangère leur adresse la parole que si VOUS tentez de leur expliquer une notion? Ça me fera plaisir de vous aider. […] Avec Messenger, on pourrait également se placer en situation live d’explications et de rétroactions. La techno n’est pas au max et il ne faut pas regarder ma repousse (ma super coiffeuse doit fermer ses portes!), mais je promets de faire de mon mieux (serment d’Hippocrate; ah non, ça c’est pour les médecins!)»

Elle s’est mise à regarder les options technos, a trouvé l’application Zoom qui permet de créer des salles de réunion virtuelles. 

Elle allait créer une classe.

La classe s’est remplie le temps de crier ciseau, le premier rendez-vous a eu lieu lundi à 9h30, madame Chantale était devant son écran et les «élèves» devant le leur, réunis par les joies de la technologie. Elle fait comme en classe, présente le plan de travail, prend les présences et se met au boulot. 

Je m’y suis invitée le lendemain avec mon plus jeune, en 4e année, j’étais curieuse de voir ces enfants réunis, curieuse de voir comment madame Chantale allait arriver à «enseigner» à distance à toute cette marmaille, une véritable classe multi niveaux de neuf à douze ans, en captant l’attention ce beau monde pour l’avant-midi.

Lui était curieux de revoir ses amis. 

«Je peux vous couper le son avec un bouton… ça serait pas mal pratique si j’avais ça en classe!» blague madame Chantale en attendant que tous les enfants se joignent à la mosaïque d’écrans. Elle en «gère» une quarantaine par jour avec parfois plus d’un enfant pas écran, une soixantaine d’enfants en tout. 

La première chose que j’ai remarquée, le bruit, pareil à celui d’une classe.

Et le sourire des enfants.

La veille, elle avait donné un devoir — elle préfère dire un «défi» — aux enfants, de faire une construction en blocs LEGO et de noter combien de briques ils avaient utilisées. Mardi matin, elle a demandé à des enfants de montrer leur construction et aux autres de deviner le nombre de briques.

Il y a une option de clavardage commun, chaque enfant y inscrit un nombre.

Madame Chantale donne le gagnant en direct.

Elle a aussi demandé à ses élèves de faire une suggestion de lecture, mon gars a couru à l’étage pour redescendre avec son livre de questions scientifiques, Fun science, mais n’a pas eu le temps de le montrer aux autres.

Voilà pour vous.

Jeudi était une «journée colorée! Les jeunes avaient des accessoires funky et on a fait semblant de faire une photo de groupe comme en début d’année!» Elle avait invité «Dominic Haerinck, un musicien multi-instrumentiste qui nous a présenté des instruments de tradition écossaise» et elle compte avoir d’autres invités, «un prof d’anglais, une technicienne forestière, un conteur, un historien, un cornemuseur…» 

Après la première semaine, madame Chantale affiche déjà complet.

Elle a même de la relève, comme elle l’a expliqué sur Facebook. «Puisque le vendredi notre classe est libre (vous vous souvenez, on a décrété que les vendredis étaient journées pédagogiques, car on aime les fins de semaine de trois jours!), ma fille Estelle invite les plus jeunes (1re, 2e, 3e et 4e pourquoi pas) à rejoindre notre salle Zoom pour revoir (plus lentement) les notions de la semaine. J’y serai, mais Estelle et deux de ses amies animeront les plus petits. Leur planification est prête!»

C’est l’école sans mur dont rêvait le Cancre de Prévert.

Avec le plaisir d’y être. 

À LIRE AUSSI : La classe de rêve de madame Chantale

( https://www.lesoleil.com/chroniques/la-classe-de-reve-de-madame-chantale-8c8d15a363416902ae527687a3b1d3c4 )

Denis Gratton

Un cadeau de la vie

CHRONIQUE / Caroline Châteauneuf est mère monoparentale de trois garçons. Professeure au Cégep Garneau, à Québec, elle et ses enfants sont, comme la grande majorité des familles en province, au pays et dans le tiers de l’humanité, en confinement.

Elle m’a écrit cette semaine pour me parler de sa « nouvelle » vie et de ses trois fils. L’aîné, Benjamin, est âgé de onze ans et est atteint d’autisme. Jacob, 8 ans, est un enfant doué et TDAH (trouble déficitaire de l’attention avec hyperactivité). Et le cadet, Olivier, 6 ans, est présentement en évaluation pour le trouble du spectre de l’autisme (TSA). Il devait bientôt être hospitalisé en observation afin que les médecins parviennent à établir un diagnostic clair et précis.

Patrick Duquette

Apprécions la présence de ceux qu’on aime

CHRONIQUE / À l’instar de bien des Québécois, la vie du ministre de la Famille, Mathieu Lacombe, a changé du tout au tout avec la COVID-19.

Lui qui est habitué à la vie trépidante de ministre doit maintenant, comme tout le monde, s’astreindre aux règles de confinement et d’éloignement social.

Jean-Marc Salvet

N’ajoutons pas au malheur

CHRONIQUE / Quelques voix s’élèvent pour réclamer que des employés de la fonction publique québécoise et canadienne, qui doivent rester chez eux actuellement et qui ne peuvent faire de télétravail, soient privés de leur salaire, voire mis à pied. La Ville de Québec devrait-elle servir d’exemple? Non, absolument pas. Ce serait une grave erreur.

Le gouvernement Legault résiste à cet appel. Avec raison. «C’est le temps de s’aider, ce n’est pas le temps de couper», a dit le premier ministre du Québec, mercredi.

D’abord, il convient de ne pas exagérer la situation dont on parle. Beaucoup, beaucoup d’employés de la fonction publique travaillent à distance — lorsqu’ils ne se rendent pas à leur bureau.

Ensuite, il faut tout de suite dire que les gouvernements n’ont pas à ajouter au malheur du monde.

Où se retrouveraient ces employés de l’État privés de salaire? À faire la file sur Internet pour recevoir l’aide des gouvernements?

On ne serait pas plus avancé en termes de finances publiques, même si les sommes déboursées n’étaient pas tout à fait les mêmes en bout de ligne. On ne le serait pas au regard des centaines de milliards de dollars que coûtera la pandémie aux trésors publics québécois et canadien.

Le maintien du lien d’emploi entre employés et employeurs est d’ailleurs ce que préconisent les représentants du monde de l’entreprise pour le secteur privé. La Fédération des chambres de commerce du Québec et la Chambre de commerce du Montréal métropolitain demandent aux gouvernements d’offrir aux entreprises des subventions pour qu’elles gardent leurs employés. Un programme de subvention salariale temporaire, insistent-elles, aurait le mérite de maintenir le lien d’emploi entre les travailleurs et les employeurs et, donc, de faciliter le redémarrage de la société lorsque ce sera possible.

C’est, au fond, l’approche des gouvernements du Québec et du Canada pour leurs employés dans l’incapacité d’accomplir leurs tâches habituelles.

«Actuellement, il n’y a aucun scénario de mises à pied ou de ne pas payer les employés qui travaillent pour le gouvernement du Québec», a déclaré François Legault, cette fois jeudi. Il faut souhaiter que Québec et Ottawa maintiennent ce cap même si de plus en plus de voix devaient s’élever pour réclamer un changement d’approche à cet égard. Il vaut la peine d’insister là-dessus tant les situations changent vite.

À preuve, la (bonne) décision du gouvernement Trudeau, mercredi, de finalement remplacer les deux prestations d’aide aux individus par une seule, la Prestation canadienne d’urgence, laquelle offrira un versement mensuel de 2000$ à toute personne ayant perdu ses revenus. Le succès du programme se mesurera à la capacité d’Ottawa de livrer ce soutien financier dans les délais prévus.

Concernant les employés de la fonction publique québécoise ou canadienne actuellement dans l’impossibilité de travailler, on peut ajouter que si la crise liée à la situation sanitaire devait se prolonger plus longtemps que ce que l’on peut craindre aujourd’hui, il sera toujours temps de voir si les tâches et les fonctions de certains peuvent être temporairement modifiées pour répondre à des urgences ou à des besoins particuliers.

Mais il est essentiel que tous les liens d’emploi et les salaires soient maintenus par les gouvernements.

Une grande partie de la renaissance passera par ces derniers; donc, par leurs employés.

Un fait de société

On aura compris cette semaine que la Société des alcools du Québec (SAQ) et la Société québécoise du cannabis (SQDC) constituent des services essentiels par les temps qui courent.

La SAQ est une vache à lait pour les finances publiques québécoises. Ceci peut en partie expliquer cela. Mais dans la situation actuelle de dépenses, les revenus qu’elle générera ne pèseront pas bien lourd dans la balance. Il y a donc plus que ça.

François Legault a expliqué qu’il ne veut «pas voir le chaos dans les épiceries avec des gens qui s’y précipitent pour obtenir de l’alcool si on ferme la SAQ. Des gens, malheureusement, ont besoin d’alcool et je ne veux pas qu’ils se retrouvent dans le système de santé. Afin de réduire le stress, il faut faire de l’exercice. Mais, parfois, un verre de vin, ça fait du bien».

Deux remarques : le tout doit se faire dans le respect des employés de la SAQ et de la SQDC; de manière à ce que leur sécurité soit assurée en tout temps. Et, bien sûr, le «verre de vin, ça fait du bien», mais avec modération. Surtout en cette époque de confinement.

Une conclusion : la décision du gouvernement Legault à ce chapitre a été prise, là aussi, pourrait-on dire, pour ne pas ajouter au malheur du monde. C’est très bien.

Quoi qu’il en soit, le maintien des activités de la SAQ demeurera un fait de société.

Mylène Moisan

«On est assis sur une bombe»

CHRONIQUE / Avec le confinement généralisé décrété au Québec, la glace est plus mince que jamais dans le réseau de protection de l’enfance.

De plus en plus de gens s’en inquiètent.

C’est le cas de présidente de la Commission spéciale sur les droits des enfants et la protection de la jeunesse, Régine Laurent, qui est exceptionnellement sorti de sa réserve jeudi pour réclamer des mesures immédiates pour protéger les enfants, «pour qu’ils ne passent pas sous le radar».

Au bout du fil, Mme Laurent explique qu’elle et les commissaires ont tenu à sonner publiquement l’alarme. «Il y a des spécialistes et des intervenants qui nous ont fait part de leurs inquiétudes. Les enfants ne vont plus à l’école d’où provient une majorité de signalements et, dans un certain nombre de familles où la situation est déjà plus difficile, ça met des enfants à risques», explique Mme Laurent, qui indique par ailleurs que la commission travaille tous les jours par visioconférence.

La présidente de la Commission en appelle plus que jamais à «une vigilance collective», parce que «les tout-petits n’ont plus les yeux et les oreilles, ceux qui sont dans une situation anxiogène où il y a un risque de maltraitance. Si on ne fait rien, si ça arrive, on ne peut pas revenir en arrière parce l’enfant l’aura vécue, cette maltraitance.»

Le temps presse. «Le ministre [Lionel] Carmant, [responsable de la protection de la jeunesse] doit mettre en place le maximum pour protéger nos tout-petits. […] J’ai eu une conversation avec M. Carmant, il me dit qu’il est contact deux fois par semaine avec les directeurs et qu’il essaye de trouver des solutions.»

La diminution actuelle du nombre de signalements à la DPJ serait d’ailleurs une conséquence de cette absence d’yeux et d’oreilles, comme l’écrivait mercredi Le Devoir. Interpelé par le quotidien sur cette situation, le ministre Carmant – par la voie de son attachée de presse Camille Lambert-Chan – ne semble pas s’en inquiéter outre mesure. «Il est vrai qu’avec la fermeture des écoles, qui sont les principaux acteurs à faire des signalements avec les médecins et la police, le nombre peut diminuer. Cependant, il faut mentionner qu’il se produit le même phénomène lors de la période estivale.»

Une déclaration qui a fait littéralement bondir Jade Bourdages, professeure à l’École de travail social de l’Université du Québec à Montréal. «La réponse du ministre, c’est un déni de la situation, c’est un mépris de la situation. Il faut que le gouvernement reconnaisse la violence de la situation, ça urge.»

Elle exhorte aussi le ministre Carmant à agir. «Il est où, le ministre depuis le début de la crise? On ne l’a pas vu une fois depuis le 13 mars, il n’y a rien de cohérent dans les DPJ, il n’y a pas de consigne claire.»

Mme Bourdages s’inquiète aussi de la situation dans les centres de réadaptation – qu’on appelait les foyers d’accueil – où les jeunes qui pouvaient sortir la fin de semaine par exemple pour aller dans leur famille ne peuvent plus le faire et qui ne peuvent pas non plus avoir des contacts virtuels. «On n’y a jamais intégré les moyens technologiques de communication modernes.»

Cela ajouté au risque de contagion, qui y est réel.

La situation est intenable. «On laisse les jeunes dans des lieux où ils ne sont déjà pas bien en temps normal et on enlève le peu de liberté qu’ils avaient, qui leur donnaient un peu d’espoir et on ne leur donne aucun moyen de communication avec l’extérieur. Les fugues vont exploser… et où est-ce que les jeunes vont se retrouver?»

Poser la question c’est y répondre.

Mme Bourdages joint sa voix aux autres qui réclament qu’on réduise dès maintenant le nombre de jeunes qui y sont hébergés. «Il faut que le gouvernement reconnaisse la crise, il faut une consigne claire pour réduire la population dans ces lieux d’enfermement. […] Il faut un retour des jeunes qui ne sont pas en danger dans leur famille, comme ceux qui font des peines en dedans. Il faut réduire la population de ces lieux avec un plan social fort, avec des familles qui peuvent tenir le coup.»

Il faut agir. «Le premier ministre nous dit chaque jour que chaque geste compte, que c’est une question de vie ou de mort.»

Et l’inaction a un prix, autant pour les jeunes placés en centre de réadaptation que pour les enfants qui risquent de passer sous le radar. «Il n’y a pas de message clair, il n’y a pas de message pour rassurer les gens. Quand on va faire les comptes après la crise, ça va être plus dramatique que ce qu’on imagine présentement.» 

Et la crise peut durer encore longtemps. «On est assis sur une bombe.»

Nous, les humains

S'ils avaient su

CHRONIQUE / Ils avaient l’air de trouver ça drôle. Lundi après-midi, je faisais des provisions de café au Nektar Caféologue avant que ça ferme. Derrière moi, un gars et une fille dans la vingtaine se bidonnaient en voyant les clients prendre leurs distances l’un de l’autre.

Je ne sais pas pourquoi — pourtant j’essayais de m’éloigner d’eux —, mais ils ont pensé que j’étais dans leur camp, que je trouvais moi aussi que les gens étaient paranos. 

Le gars a feint de se rapprocher de moi; je pensais qu’il allait me donner une bine, du genre : «bonne blague, hein?» En sortant, la fille m’a dit : «Les gens vont pouvoir vivre leur peur des autres en toute impunité», comme si la pandémie de COVID-19 était un grand complot xénophobe. J’ai trouvé ça tellement con que j’ai noté sa citation.

Clairement, ces deux-là trouvent que François Legault et Horacio Arruda s’énervent pour rien. Fini les rassemblements? Garder deux mètres de distance entre chaque personne? Les commerces fermés? Faudrait pas exagérer quand même…

C’est ce que beaucoup de gens en Italie se disaient, début mars, quand ils avaient à peu près de 2000 cas de COVID-19. Dans une vidéo qui a fait le tour du monde la semaine passée, le magazine The Atlantic a demandé à des Italiens ce qu’ils se seraient dit s’ils avaient su ce qui allait arriver 10 jours plus tard. 

Les Italiens se seraient dit de ne pas rire de leur mère qui leur suggérait de s’acheter un masque; de ne pas aller au gym comme d’habitude; de ne pas sortir le samedi soir; de ne pas penser que la jeunesse les immunisait contre la COVID-19. 

Et ils se seraient aussi dit : «Un énorme bordel est sur le point de se produire»; «Je suis sûr que tu as entendu parler du coronavirus, et je suis sûr que tu l’as sous-estimé»; «Il y a 10 jours, on avait 2000 personnes infectées. Maintenant, on en a 18 000. On a déjà dépassé les 1000 morts». 

À ce moment-là, au Québec, on pensait encore être épargné. On ne se serait jamais douté qu’elle puisse nous frapper avec tant de virulence. Pourtant, nous en sommes maintenant à plus de 1600 cas de COVID-19. Et nous voilà contraints de rester cloîtrés pour combattre le virus.

Pourquoi est-ce si difficile d’imaginer le pire? Parce que le jugement humain est affecté par un raccourci de l’esprit appelé le «biais d’optimisme» — une croyance erronée selon laquelle ça peut arriver aux autres, mais pas à nous.

Je vous avais parlé de ce biais il y a deux ans dans une chronique où je vous expliquais pourquoi on sous-estime presque toujours la facture de nos rénovations, en ignorant de prévoir les pépins et les «tant qu’à y être». 

Je vous citais aussi des études qui montrent que la plupart des gens surestiment leurs possibilités de réalisation professionnelle; s’attendent à ce que leurs enfants soient extraordinairement talentueux; s’imaginent vivre beaucoup plus longtemps que l’âge où ils meurent pour vrai (souvent par plus de 20 ans); et sous-estiment énormément leur probabilité de divorcer, de perdre leur emploi ou de souffrir d’un cancer.

Le biais d’optimisme sévit aussi en cette période de pandémie. Malgré l’augmentation exponentielle des infections et un taux de contagion plus grand que la grippe, il y a encore un sacré paquet de Québécois qui n’ont pas peur d’être infectés par la COVID-19. 

Cette semaine, un sondage Léger a montré que 86 % des Québécois estiment que la pandémie est une «vraie menace» et 89 % des Québécois disent pratiquer la distanciation sociale. Mais quand on leur demande s’ils craignent eux-mêmes de contracter le virus, ils sont juste 52 % à dire oui! Ça peut arriver aux autres, mais pas à soi. 

Le problème, c’est que cette impression d’invulnérabilité peut nous conduire à prendre moins de précautions, même si on respecte les ordres du gouvernement. On va au dépanneur pour acheter un paquet de gomme, on se lave les mains en vitesse après être allé à l’épicerie, on invite des amis à la maison quand même. 

Et c’est comme ça qu’on peut tomber dans le même piège que les Italiens de la vidéo. Alors je vous laisse sur leurs conclusions à propos de la pandémie : «On l’a sous-estimée. Vous n’êtes pas obligés de faire pareil. Restez à la maison».

Chronique

Des mises à pied par équité?

CHRONIQUE / Les administrations Labeaume et Lehouillier ont choisi de mettre à pied le quart de leurs effectifs : 2000 employés à Québec; 353 à Lévis.

On parle d’emplois temporaires associés à des activités interrompues à cause de la crise du virus, notamment dans les services de loisirs. Des emplois à salaire modeste donc.

Québec et Lévis en font une question «d’équité sociale». Pourquoi l’ensemble des citoyens devrait payer des salaires pour des services publics qui ne sont pas rendus?  

On peut y trouver une certaine logique de «bonne gestion». En temps de paix, la décision irait de soi. 

Mais dans le contexte actuel, ce sera une bien mince consolation pour les autres citoyens qui ont aussi perdu leurs emplois. Et ça ne leur donnera pas un sou de plus pour passer à travers la crise. 

Le malheur doit-il à ce point être partagé équitablement?  

Dans les faits, les employés mis à pied par les villes iront grossir les rangs des citoyens en difficulté qui cogneront à la porte des autres gouvernements pour de l’assurance-chômage ou une autre forme de compensation. 

L’aide qu’ils obtiendront, elle viendra de fonds publics, ce qui enlève beaucoup à l’argument des mises à pied pour ne pas surcharger le fardeau fiscal des citoyens.

Quelle urgence réelle y avait-il à mettre à pied ces employés à l’heure où toute la société est invitée à se serrer les coudes (à distance raisonnable de deux mètres) et où on demande aux employeurs privés d’être compréhensifs. 

La Ville de Québec place sa décision dans le contexte des «directives» du gouvernement du Québec sur les services essentiels. 

C’est un peu court.

Le gouvernement Legault a effectivement demandé de s’en tenir aux services et aux commerces essentiels. 

Mais je ne me souviens pas l’avoir entendu demander aux villes (ou à quiconque) de faire des mises à pied. Ce sont les villes qui ont choisi ces mises à pied, pas le gouvernement. 

Le gouvernement continue pour sa part de payer ses employés renvoyés à la maison pour du télétravail ou du soutien familial.  

La Société des traversiers vient de réduire drastiquement le service sur toutes ses liaisons, dont la traverse Québec-Lévis, mais n’a pas fait de mises à pied.  

Le Réseau de transport de la capitale (RTC), qui essuie une baisse de revenus avec 80 % de clients en moins, réévalue chaque jour (à la baisse) son niveau de service. Le RTC n’a pas envisagé de mises à pied. 

Il est pour le reste trop tôt pour mesurer les incidences financières de la crise sur le budget du RTC, la situation évoluant de jour en jour.  

***

Le maire Labeaume a parlé du besoin de «rééquilibrer le budget» en raison de la crise du virus.

Il y aura en effet des ajustements budgétaires à faire, mais je vois mal comment l’équilibre budgétaire de Québec serait actuellement menacé. 

Lévis ne prétexte pas d’ailleurs une telle menace à l’équilibre de son budget.

Dans le cas de Québec, plus de 85 % des revenus de 1.5 milliard $ projeté pour 2020 proviennent des taxes foncières, des quotes-parts de municipalités voisines et de transferts gouvernementaux. 

Ce sont des revenus «sûrs» qui ne sont pas affectés par la crise du virus. Ce n’est pas comme les gouvernements dont les revenus proviennent des impôts sur le revenu et de taxes à la consommation et qui ont la responsabilité du filet social.  

Même en cas de faillites personnelles ou commerciales, les revenus de taxes des villes sont protégés, celles-ci étant des créanciers prioritaires.

Le report des dates de paiement de taxes foncières à Québec à cause du virus coûtera 4 M$. 

D’autres revenus seront aussi touchés à des degrés variables, mais pas au point de forcer des mises à pied massives, il me semble.

Québec avait budgété 35.5 M$ pour les taxes de bienvenue et 7.3 M$ en revenus d’exploitation à Expo-Cité. Ce pourrait être moins, a prévenu le maire Labeaume. Logique s’il y a moins de ventes et moins d’événements. 

On pourrait en ajouter quelques autres. Les revenus de permis si les chantiers s’arrêtent trop longtemps. Les revenus des amendes et pénalités (22 M$). Moins de monde sur les routes et aux portes des commerces, ça veut dire moins de délinquants. 

***

Québec évoque des baisses anticipées de revenus. Pour donner un portrait juste, il faudrait aussi parler des réductions de dépenses résultant de la crise du virus.

Je ne parle pas ici des salaires des employés mis à pied, mais de coûts opération : frais de chauffage, essence et réparations techniques à la flotte de véhicules municipaux, etc. 

Avec l’annulation des événements culturels et de toute manifestation, il n’y pas de temps supplémentaire à payer à la police ou aux travaux publics. Imaginez, il n’y a même plus de bagarres à arbitrer la nuit à la sortie des bars.

L’hiver n’a pas été trop dur pour le déneigement.   

Outre un soutien à des organisations communautaires, la crise du virus n’a pas à ma connaissance occasionné de grandes dépenses supplémentaires à Québec et Lévis. Du moins pas en encore. 

Tout cela conforte la perception que leur équilibre budgétaire n’est pas menacé.   

Ce qui risque de coûter cher, c’est la reprise. Les activités pelletées en avant devront être reprises. Dans les cours municipales par exemple.

Quel sera l’impact de la crise sur les appels d’offres et les prix de matériaux? On est ici dans l’inconnu.   

Lévis a déjà annoncé de l’aide sous forme de prêts aux entreprises. Québec voudra-t-elle faire de même ou faire plus? 

Peut-être peut-on y voir une autre explication à la mise à pied «précipitée» des employés municipaux : ménager une marge de manœuvre pour éponger les dégâts et accélérer la relance. Si c’est le cas, il n’y aurait pas de honte à le dire.

DES AGENTS DE STATIONNEMENT PLUS TOLÉRANTS

L’administration Labeaume a émis mercredi matin une directive interne à ses agents de stationnement les enjoignant à plus de tolérance.

Des citoyens contraints de faire du télétravail à la maison doivent stationner sur la rue pendant la journée, là où la durée permise est parfois limitée. 

Ceux qui n’ont pas de permis de résidant pourront désormais dépasser les limites de 30 min, 60 min, etc., sans encourir d’amende, doit-on comprendre. 

Voici une ouverture bienvenue dans le «business» féroce et sans jugement des agents distributeurs de billets d’infraction.   

Soyez prévenus cependant que les autres «interdits» de stationnement demeurent : bornes d’incendie, proximité d’un coin de rue, bornes de stationnement, opérations de déneigement, etc.

Parlant de déneigement, Québec a prévu à son dernier Programme d’immobilisations des sommes pour un projet de télémétrie qui permettra de géolocaliser en temps réel les véhicules de déneigement. 

Il deviendrait alors possible de transmettre une information plus précise aux citoyens sur le moment réel de l’opération de déneigement dans leur quartier. 

Le système actuel fonctionne beaucoup par arrondissement. Comme il n’est souvent pas possible de faire toutes les rues une même nuit, l’alerte des opérations déneigements doit être répétée le lendemain, le jour d’après, etc. Cela impose chaque fois des contraintes pour les citoyens qui découvrent, le lendemain matin, que la gratte n’est pas passée et qu’il leur faudra repartir le soir venu à la recherche d’un stationnement hors rue. Et à nouveau le lendemain.

Il n’y a malheureusement pas de date encore sur l’entrée en opération du nouveau système. 

Chronique

Travailler sans se rendre malade

CHRONIQUE / Le gouvernement Legault peut donner l’impression de vouloir profiter de la crise du coronavirus en voulant signer rapidement une entente avec les syndicats représentant les 550 000 employés de la santé, de l’éducation et de la fonction publique. L’empressement de Québec peut aussi s’avérer une bonne affaire pour les syndiqués.

«Travailler à se rendre malade, c’est terminé», est le slogan choisi par l’Alliance du personnel professionnel et technique de la santé et des services sociaux (APTS) et la Fédération interprofessionnelle de la santé du Québec (FIQ). 

«C’était vrai avant la COVID-19, c’est vrai pendant la crise sanitaire et ce sera vrai après», prévient Andrée Poirier, présidente de l’APTS.

Le coronavirus frappe la ronde de négociations engagée l’automne dernier dans le secteur public, la première pour le gouvernement de François Legault. Les stratégies établies au début du mois de chaque côté de la table de négociation ne tiennent plus.

Le cadre financier a complètement changé. Le renouvellement des conventions collectives qui viennent à échéance le 31 mars devait se dérouler à un moment où l’État avait d’importants surplus budgétaires dans ses coffres. 

La guerre à la COVID-19 et les efforts qui doivent et qui devront continuer d’être déployés pour soutenir les citoyens et les entreprises grugent la part que pouvaient espérer obtenir les salariés syndiqués. 

Le rapport de force qu’auraient pu bâtir les organisations syndicales est aussi amenuisé par la crise du coronavirus. 

Certes, dans l’immédiat, les syndicats d’employés du réseau de la santé ont le gros bout du bâton pour exiger de meilleures conditions de travail pour leurs membres sur la ligne de front pour lutter contre le coronavirus. C’est sûrement apprécié les remerciements du premier ministre dans le cadre de sa conférence de presse quotidienne, mais il faut plus pour maintenir le moral et l’intérêt des troupes.

On le voit d’ailleurs dans le secteur privé. Des entreprises, comme Olymel, Walmart, Dollarama ont haussé le salaire horaire de leurs employés jusqu’à nouvel ordre ou jusqu’en mai, afin de pouvoir compter sur leur personnel et répondre à la demande des consommateurs.

Dans le secteur public, les syndicats maintiennent depuis des mois qu’il est temps de bonifier le salaire ainsi que les conditions de travail de leurs membres. Après les années d’austérité libérale, l’appétit est grand. 

Avant l’état d’urgence sanitaire, l’État-employeur était aussi confronté à une rareté de main-d’oeuvre pour certains d’emplois. Il devait se faire plus attirant pour faire le plein de personnel, notamment de préposés aux bénéficiaires et d’enseignants. 

Les syndicats pouvaient donc espérer faire des gains importants, mais la donne vient de changer.

Qui verrait d’un bon œil après la sortie de crise nationale que les activités des hôpitaux, des CHSLD, des écoles ou d’autres services publics soient à nouveau perturbées par des moyens de pression ou une grève? 

Qui sera solidaire des revendications des infirmières, des enseignants, des travailleurs sociaux ou des fonctionnaires si le taux de chômage atteint 24%- et on ne sait pour combien de temps- dans le secteur privé?

Par ailleurs, le gouvernement Legault a aussi intérêt à ce que tout fonctionne rondement dans les ministères, les établissements scolaires et de santé quand la vie reprendra son cours normal. Il y aura du retard à récupérer. Le secteur public devra aussi continuer d’épauler le secteur privé et la population.

Même si M. Legault et son équipe font un travail efficace durant la présente crise, même si la cote de popularité du gouvernement caquiste demeure élevée, les attentes à l’égard des services publics ne seront pas moindres. La crise passée, les partis d’opposition et une partie de la population se montreront à nouveau critiques. 

Une source syndicale nous fait valoir qu’elle ne pense pas qu’à ses membres mais à tout le Québec dans les pourparlers avec le Conseil du trésor. «Il faudra repartir du bon pied et régénérer l’économie. Dans la santé, l’éducation et la fonction publique, tout le monde devra être en forme, efficace et valorisé. La présente crise nous a démontré l’importance d’un bon filet social».

Il y a des risques à négocier à vitesse grand V et en temps de crise? «Des négos s’étirent parfois sur plus d’une année et se règlent en une semaine».

Le président du Conseil du Trésor s’abstient de commenter les pourparlers. Sa porte-parole précise toutefois qu’il a établi un cadre de négociation et invité les parties syndicales à négocier de façon plus rapide. 

Pour sa part, Andrée Poirier n’a pas l’intention de négocier au rabais. 

Elle a la conviction que le rapport de force des travailleurs du secteur public, en majorité des femmes, n’est pas affaibli et que la présente crise prouve que leur contribution est importante et essentielle à la société québécoise. «Nous avons fait les frais de l’austérité, nous n’accepterons pas de faire les frais de la COVID-19».

Chronique

Le médecin iconoclaste

CHRONIQUE / Frondeur, sûr de lui, intempestif. L’homme est le contraire du «profil bas». Un électron libre qui dérange la communauté médicale et scientifique par son franc-parler et style iconoclaste.

Médecin-infectiologue à Marseille, Didier Raoult a choisi de tester pour la COVID-19 tous les «malades fébriles» qui cogneraient à sa porte et de traiter tous ceux qui en seraient atteints avec l’hydroxychloroquine (plaquenil). 

C’était contraire aux conventions médicales, mais il s’en est expliqué il y a quelques jours au journal Le Parisien. 

«Comme n’importe quel docteur, à partir du moment où l’on a montré qu’un traitement était efficace, je trouve immoral de ne pas l’administrer. C’est aussi simple que ça.»

Le DRaoult a choisi d’agir sur la base de résultats obtenus sur un (tout) petit échantillon d’une vingtaine de ses patients. Il s’appuie aussi sur des résultats d’essais en laboratoire menés en Chine et publiés le mois dernier dans la prestigieuse revue Nature.

Des collègues ont critiqué les faiblesses méthodologiques de la démarche du Dr Raoult. 

La bonne pratique veut qu’on attende des résultats plus larges, qu’on compare avec des groupes témoins et qu’on obtienne des validations indépendantes avant de pavoiser et d’utiliser un nouveau médicament.

La différence est ici qu’il y a urgence et qu’il ne s’agit pas d’un nouveau médicament. 

L’hydroxychloroquine (plaquenil) est sur le marché depuis 2004. C’est un anti-inflammatoire utilisé dans le traitement de l’arthrite rhumatoïde, le lupus ou le paludisme. 

Combiné à un antibiotique, le plaquenil semble prometteur. Il faudra cependant attendre avant de crier au médicament miracle pouvant changer la donne. 

On n’en ferait pas de cas s’il s’agissait d’un hurluberlu déconnecté. Mais le DRaoult est un expert en santé publique depuis plus de 30 ans. Il dirige l’Institut hospitalo-universitaire (IHU) Méditerranée infection à Marseille et ses travaux de recherche sont régulièrement cités. 

Jusqu’à il y a deux jours, il siégeait au Conseil scientifique mis sur pied par le président Macron pour lutter contre le virus. Il a quitté parce qu’en désaccord avec les politiques du gouvernement.

M. Raoult parle des choix faits en France, mais ses critiques visent l’organisation et le manque de préparation de l’Occident en général. 

J’ai retenu plusieurs extraits de l’intervention de M. Raoult il y a quelques jours dans un blogue en partenariat avec la Tribune de Genève

Ça ne veut pas dire qu’il a raison en tout, mais j’ai trouvé dans cette intervention beaucoup de faits qui mettent les choses en perspective, font réfléchir et soulèvent des questions pertinentes.

Ce que le Dr Didier Raoult dit sur...

...L’ORIGINE DE L’ÉPIDÉMIE

 «Nous voici donc, nous dit-on en état de guerre… Ce genre de vocabulaire paraît d’un autre âge.  

La réalité est plus prosaïque : nous subissons la contamination à large échelle par un virus qui est un pur produit de la rencontre entre la bêtise humaine [l’entassement dans des cages superposées d’animaux sauvages de diverses espèces dans des marchés insalubres]… et de l’inventivité du vivant». 

(Ma note : en outre au marché de Wuhan, en Chine)

….LE RESPECT DES CONSIGNES

«...en ces temps de mobilisation collective, nous avons tous à respecter scrupuleusement les mesures qui sont imposées. Même si on doute de celles-ci ou qu’on les trouve inadaptées, aucun d’entre nous ne peut se donner le droit de suivre sa propre idée...

Et abstenons-nous strictement de toute automédication, en particulier en ce qui concerne les substances que je mentionnerai plus loin. Utilisées hors suivi médical strict, elles peuvent en effet être dangereuses…. 

Par contre, cette obéissance civile ne doit surtout pas conduire à une interdiction de penser ou de parler…»

...LA GRAVITÉ DE LA PANDÉMIE

«...il s’agit d’une épidémie plutôt banale. Le terme peut choquer quand il y a des morts, et a fortiori dans la crise sanitaire et la dramaturgie collective hallucinée que nous vivons. 

Pourtant, les données sont là : les affections respiratoires habituelles que nous vivons chaque année font bon an mal an 2600 000 morts à travers le monde...

(Ma note : entre 290 000 et 650 000 pour la grippe seulement, selon l’Organisation mondiale de la santé; en date du 24 mars, un peu plus de 15 000 morts pour la COVID-19).

 ...le même traitement politique ou journalistique appliqué à n’importe quel épisode de grippe saisonnière nous terrifierait tout autant que l’épidémie actuelle». 

...LA VULNÉRABILITÉ DES PERSONNES ÂGÉES

«Il faut oser le dire : ce n’est pas le virus qui tue, ce sont les pathologies chroniques qui rendent une infection au SARS-CoV-2 potentiellement fatale à certains patients déjà lourdement touchés par ces maladies de société, alors qu’il est bénin pour les personnes en bonne santé...

Les plus récentes [données] en provenance d’Italie confirment que 99 % des personnes décédées souffraient d’une à trois pathologies chroniques (hypertension, diabète, maladies cardiovasculaires, cancers, etc.) avec un âge moyen des victimes de 79,5 ans [médiane à 80,5] et très peu de pertes en dessous de 65 ans». (2) 

...LA FIABILITÉ DES CHIFFRES 

«En l’absence de dépistage systématique de la population, nous n’avons aucune donnée fiable à laquelle référer les données dont nous disposons (nombre de cas déclarés et de décès).

C’est un classique en épidémiologie : si vous ne dépistez que les morts, vous parviendrez à 100 % de taux de mortalité! 

Si vous ne testez que les cas critiques, vous en aurez moins, mais encore beaucoup plus qu’en réalité. 

Si vous dépistez beaucoup, vous aurez beaucoup de cas alors que si vous dépistez peu, le nombre de cas sera faible. 

La cacophonie actuelle ne permet juste pas d’avoir la moindre idée de la progression réelle du virus et de sa diffusion...

…LE DANGER DE MORT

«C’est hélas le vrai point noir : s’il n’y avait pas ces cas graves, l’épidémie serait insignifiante. Il se trouve qu’elle entraîne des complications rares, mais redoutables.

...C’est l’existence de ces cas graves (estimés à 15 % des cas, probablement en réalité 10 fois moins) qui justifie que l’on ne s’en remette pas simplement à l’immunité de groupe (laisser aller sans intervenir) .

...Le risque pour les personnes vulnérables est tel qu’il s’avérerait éthiquement indéfendable de prendre cette direction, du fait de la gravité des conséquences possibles…

La létalité réelle, comme annoncée dans un précédent article, doit en fait s’établir au plus à 0,3 % et probablement encore moins. Soit moins du dixième des premiers chiffres avancés par l’OMS».

...LA DÉCISION D’IMPOSER LE CONFINEMENT

«Nous avons alors adopté des mesures absolument contraires aux bonnes pratiques : renoncer à dépister les personnes possiblement malades et confiner la population dans son ensemble pour enrayer la diffusion du virus.

Mesures à vrai dire moyenâgeuses et problématiques puisqu’elles ne ralentissent l’épidémie qu’au risque de phénomènes de rebond potentiellement encore pires...

Toutes les recommandations en santé publique sont à l’inverse de dépister le plus de cas possibles et de confiner uniquement les cas positifs le temps qu’ils ne soient plus contagieux.

Le confinement général constitue un pauvre pis-aller face à l’épidémie dès lors qu’on manque de tout ce qui permettrait de lutter efficacement contre elle…

Des collaborateurs de M. Raoult ajoutent ceci : 

«Confiner chez eux des gens qui ne sont pas porteurs du virus est infectiologiquement absurde; le seul effet d’une telle mesure est de détruire l’économie et la vie sociale. Un peu comme bombarder une ville pour en éloigner les moustiques porteurs de malaria…»

...LES LACUNES DE DÉPISTAGE 

«...nous avons défailli à mettre d’emblée en place les bonnes réponses. 

Le manque de tests et de mesures de dépistage en particulier est emblématique de ce naufrage : 

alors que la Corée, Hong-Kong, Singapour et la Chine en faisaient la priorité absolue, nous avons été d’une passivité invraisemblable à organiser la mise à disposition de quelque chose de techniquement simple.

Les pays mentionnés ont mis à profit l’intelligence artificielle notamment pour identifier les chaînes de transmissions possibles pour chaque cas positif. 

Avec les smartphones, on peut par exemple faire l’inventaire des déplacements et donc des contacts que les personnes infectées ont eus avec d’autres personnes dans les 48h précédant l’apparition des symptômes».

...LES LACUNES DES HÔPITAUX

«...nous avons réduit de manière importante la capacité de nos hôpitaux au cours de la décennie écoulée et nous retrouvons en manque de lits de soins intensifs et de matériel de réanimation. 

Les statistiques montrent que les pays les plus touchés sont ceux qui ont réduit massivement les capacités des services de soins intensifs...

Rien de tout ceci n’a été pensé, alors que le risque de pandémie est un risque sanitaire majeur. 

Nous nous sommes retrouvés... en manque de tout ce qui aurait été nécessaire pour faire face à l’épidémie en particulier bien sûr des tests de dépistage, mais aussi du matériel sanitaire de première nécessité comme les gels hydralcooliques ou les masques protecteurs pour le personnel soignant! La vérité, c’est que nous avons été complètement dépassés».

Des collaborateurs ajoutent ici : 

«Une fois l’urgence passée, il faudra bien en revanche que l’État rende des comptes sur la manière dont il aura été complètement pris de court par un risque sanitaire parfaitement identifié. Et avec une situation en l’occurrence très peu grave par rapport à ce que serait une vraie pandémie tueuse, le Big One que tout le monde redoute».

À LIRE AUSSI: Chloroquine pour la COVID-19: des ordonnances «inappropriées et non indiquées»

Chronique

Guerres et COVID-19: en rire ou en pleurer?

CHRONIQUE / Sans surprise, son appel est demeuré sans effet. Et sans beaucoup d’écho médiatique. L’homme a prêché dans le désert. Tant pis pour lui. Tant pis pour eux. Tant pis pour nous.

L’homme en question est António Guterres. Il est secrétaire général de l’ONU.

L’ONU? Ah oui, l’Organisation des Nations unies… Ce machin qui parle, qui parle, qui parle.

Imaginez : lundi, António Guterres a lancé un appel à un cessez-le-feu mondial. Il faudrait «mettre un terme au fléau de la guerre et lutter contre cette pandémie qui ravage le monde», a-t-il dit. La belle affaire!

Écoutons-le : «La furie avec laquelle s’abat le virus montre bien que se faire la guerre est une folie.»

Il a lancé cela comme on jette une bouteille à la mer.

La différence est qu’on retrouve parfois de ces bouteilles lancées dans les flots des océans. Les guerres, elles, ne s’arrêtent pas.

Écoutons encore M. Guterres — soit pour savourer sa touchante naïveté et son angélisme, soit pour apprécier le fait que des gens parlent encore ainsi, malgré tout : «Le monde entier affronte un ennemi commun : la COVID-19. Pendant ce temps, les conflits armés continuent de faire rage dans le monde. N’oublions pas que dans les pays ravagés par la guerre, les systèmes de santé se sont effondrés. Mettons un terme au fléau de la guerre et luttons contre la maladie qui ravage notre monde.»

Des fleurs bleues avec ça?

Faut-il en rire ou en pleurer?

Ne nous moquons pas. L’ironie n’est pas de mise. Nous sommes tous en guerre, mais certains le sont tragiquement plus que d’autres depuis longtemps.

António Guterres a-t-il oublié qu’il s’adressait à des individus mus par des rancoeurs, des détestations, des soifs de possession, d’humiliation; à des chefs-bourreaux? Non, il ne l’a pas oublié. Il a simplement voulu l’oublier pendant un instant. Ce n’est pas pareil.

Même si, au pire, c’est dans l’indifférence générale et, au mieux, au milieu de haussements d’épaules, il est toujours heureux que des gens parlent encore ainsi; que de telles voix surgissent au milieu du chaos. Malgré tout.

Merci, M. Guterres. Sincèrement.

S’en réjouir

La semaine dernière, j’écrivais que la crise liée à la COVID-19 nous rappellera que l’État est un outil indispensable; que l’on peut gravement perdre individuellement et collectivement en l’abandonnant. Je parlais aussi du retour en grâce de l’État dans nos vies.

Un médecin de Lévis m’a écrit dans la foulée pour noter ceci : «J’ajouterais un constat que je fais depuis le début de cette pandémie : la science n’est plus aussi attaquée qu’elle l’a été ces dernières années par des hordes de ‘sceptiques de tout acabit’ qui pullulent un peu partout. Les décideurs écoutent les scientifiques et regardent les données probantes pour prendre leurs décisions.»

Bien vu! C’est un élément dont nous pouvons et dont nous devons nous réjouir.

Question tout de même : Combien de temps ceux qui subissent de plein fouet et directement l’effort de cette guerre à la COVID-19 appuieront-ils massivement les mesures de restriction et leurs conséquences sur l’emploi? 

S’en féliciter réalistement

On peut se féliciter des structures mises en place au fil des générations au Québec et au Canada, du grand filet de sécurité qu’elles tissent — même si l’on sait que trop de gens chuteront à travers les mailles dans la crise actuelle, malgré les mesures d’urgence lancées et celles à venir.

Lundi, je publiais un texte sur les «détresses domestiques et autres» liées à la COVID-19 — de l’insécurité financière vécue dans bien des familles jusqu’au sort des enfants actuellement reclus dans des milieux totalement malsains. Je rappelais que nous étions inégaux devant les conséquences socio-économiques de la pandémie. Nous n’habitons pas tous le même coin de la vie.

Me répondant en soulignant que les conséquences économiques seront difficiles à gérer après la levée des nécessaires mesures de restriction, un lecteur a noté que l’on verra alors la profondeur de la résilience d’une société comme la nôtre, ainsi que la stature et la vraie capacité de nos dirigeants politiques.

Jusqu’ici, a relevé ce citoyen, ceux-ci gouvernaient dans un contexte de plein-emploi. Une façon pour lui de dire que c’était assez facile par rapport à ce qui s’en vient probablement.

Le plein-emploi sera-t-il de retour après la crise sanitaire (après une période plus ou moins longue)? Pour l’heure, on peut penser que oui, vraisemblablement. Mais beaucoup dépendra de la vigueur de la demande. Donc, du nombre de laissés-pour-compte que cette crise sanitaire aura fait naître. Donc, de son impact. Donc, de sa durée.

De monsieur António Guterres à nous, c’est un bien petit monde.

Chronique

Kafka ne prend pas de vacances

CHRONIQUE / Quand Bruno Tremblay et sa femme se sont envolés pour leur voyage en Égypte, le 6 mars, la une du Soleil parlait de la «fin d’une longue impasse» à Listuguj et de la mise en tutelle de la DPJ de l’Estrie.

Ça nous paraît si loin.

La première allusion au coronavirus était publiée en page 15, on y faisait état de trois personnes infectées au Québec. À ce moment-là, les cas de COVID-19 se comptaient sur les doigts de la main un peu partout au pays, bien que certaines compagnies d’assurances commençaient à mettre en garde les voyageurs.

«On avait acheté nos billets en décembre, me raconte Bruno au bout du fil. Quand on est partis, ça se parlait, mais on ne pouvait pas imaginer à ce moment-là ce qui allait se passer. Nous n’avions pas de raison de ne pas partir.» Quand le gouvernement fédéral a recommandé aux Canadiens d’annuler les voyages non essentiels, le 13 mars, Bruno et sa femme avaient déjà fait la moitié du leur.

Ils avaient fait leurs devoirs avant de partir en s’inscrivant au registre des Canadiens à l’étranger, comme ils font chaque fois qu’ils partent en voyage. Sur le site web, on informe que «l’inscription des Canadiens à l’étranger est un service gratuit qui permet au gouvernement du Canada de vous aviser en cas d’urgence à l’étranger ou à la maison. Ce service vous permet également de recevoir des renseignements importants avant ou pendant une catastrophe naturelle ou des troubles civils.»

Ils allaient être informés si la situation se corsait.

«Quand on a vu que la situation se compliquait, on leur a écrit, on leur a dit qu’on voulait être informés s’il y avait quelque chose.»

Ils ont plutôt reçu l’appel d’une amie, le 16 mars, quatre jours avant la date prévue de leur départ. «On était à Louxor. Notre amie nous a dit que les frontières de l’Égypte allaient fermer le 18. On a compris qu’on n’avait plus beaucoup de temps, on devait quitter le pays au plus vite.» 

Ils devaient d’abord se rendre au Caire, le point de sortie du pays. «Il n’y avait aucun billet pour Le Caire. Heureusement qu’on avait un guide, Ayman, il est venu avec nous à l’aéroport pour qu’on puisse acheter un billet là, mais on ne pouvait pas entrer à l’aéroport sans billet…»

Ayman parlemente, réussit à faire venir un représentant d’Egypt Air à la porte qui accepte que le couple entre à l’aéroport dans l’espoir que deux places se libèrent à la dernière minute. Pendant ce temps, Bruno pitonne sur son téléphone, il réussit à trouver un vol du Caire vers Munich, à plus de 2500$. 

Ils quittent Louxor in extremis, «on a réussi à avoir deux places no show 30 minutes avant le départ».

Arrivés au Caire, c’est la course contre la montre, ils passent tous les contrôles pour monter dans l’avion qui les emmènera à Munich. Ils y sont presque, ils sont rendus au poste d’embarquement… et on leur refuse l’accès. «Ils ne veulent pas parce qu’avec le vol qui était prévu sur notre itinéraire d’origine, notre escale à Munich est de plus de 24 heures. J’ai beau leur dire que j’avais l’intention, rendus là, de trouver un vol qui part plus tôt, mais il n’y a rien à faire.» 

Qu’à cela ne tienne, il ressort son téléphone pour dénicher un nouveau vol Munich-Montréal. «Pour avoir le wifi, ça prend un numéro de téléphone égyptien! Je demande à un monsieur si je peux prendre le sien, il accepte, je peux me brancher! Je trouve un vol qui part plus tôt, il passe par Charles-de-Gaulle, je le réserve. C’est encore 2500$ sur ma carte de crédit…»

Il se dit «c’est bon, l’escale est de moins de 24 heures.»

Bruno et sa femme sont près du but, ils s’apprêtent finalement à s’envoler vers Munich. «On était rendus dans le couloir qui mène à l’avion… et ils nous ont dit qu’on ne pouvait pas partir finalement, parce que notre arrivée et notre départ à Charles-de-Gaulle n’étaient pas dans le même terminal!»

On a sorti leurs bagages de l’avion.

Il est parti sans eux.

Le temps presse. «Il est 23h, on doit partir avant minuit. Les bureaux pour acheter des billets sont dans un autre terminal, mais on nous dit qu’on ne peut pas y aller parce qu’ils ont étampé nos visas et pour eux, on est sortis de l’Égypte!» 

Ils parlementent, encore, et arrivent à s’y rendre. 

Rendus au comptoir, ils apprennent qu’il n’y a plus aucune place pour quitter l’Égypte «pour aller n’importe où!», mais Bruno pitonne sur son téléphone, passe son tour pour un vol à 14 000$ (!), réussit à trouver deux places vers Montréal avec une escale de 15 heures à Francfort. Allez hop, 2500$ de plus sur la carte de crédit, en espérant que cette fois soit la bonne. 

Ils repassent les contrôles de sécurité, enregistrent les bagages, procèdent à l’embarquement et… décollent.

Enfin.

Ils arrivent à Francfort soulagés, ne leur reste qu’à roupiller sur les chaises droites à l’aéroport en attendant le vol qui, finalement, les ramènera au Québec, où ils sont en isolement complet depuis leur retour. Partis in extremis, les frontières de l’Égypte se sont refermées derrière eux.

Et vous savez ce qu’ils ont reçu pendant qu’ils attendaient à Francfort? Un courriel de l’Ambassade du Canada au Caire, on leur demandait d’envoyer des copies de leur passeport et de leur billet d’avion. «Mais il était déjà trop tard, la date limite de départ était déjà dépassée! Nous, on a été chanceux, on est privilégiés d’avoir une marge de crédit et d’être capables d’absorber ça.»

La morale de cette histoire, même en ces temps de pandémie, Kafka ne prend pas de vacances.

Chronique

Dénoncer, se taire ou parler?

CHRONIQUE / «On n’est pas rendus à la délation puis la Gestapo», a expliqué il y a quelques jours le directeur national de la santé publique, Dr Horacio Arruda.

Et à l’heure où se resserre l’étau des libertés, le gouvernement Legault continue de miser sur la «collaboration et la bonne foi» des citoyens, plutôt que sur la force et la contrainte. 

Voudrait-il faire autrement qu’il n’y arriverait pas. Il est impensable d’imaginer un officier public à chaque coin de rue ou commerce pour imposer le confinement et la «distanciation sociale».

À moins de mobiliser l’armée et d’éteindre ce qui reste de libertés individuelles par des couvre-feux ou la Loi sur les mesures de guerre. On espère ne pas en arriver là. 

Mais que faire des délinquants? Ces jeunes, ces moins jeunes et ces vieux que nous croisons dans les rues, sur les trottoirs, dans la porte ou les allées de l’épicerie. 

Trop proches les uns des autres ou trop nombreux pour vivre sous le même toit. Des délinquants, donc. 

Faut-il les dénoncer à la police, à la santé publique, dans les réseaux sociaux ou les médias traditionnels, avec leur photo et leur adresse?

Des citoyens ont commencé à le faire, ce qui a mené la police à intervenir. Dans l’escalier du Cap-Blanc par exemple, où joggeurs et marcheurs se frôlaient d’un peu trop près.

En prenant une marche dimanche après-midi, ils devaient être une bonne douzaine au bout d’une entrée d’auto de mon quartier. Plusieurs avaient un verre à la main et profitaient du soleil timide. Quatre ou cinq étaient au coude à coude.

Malaise. Je fais quoi?

Le temps de trouver une réponse, j’étais passé.

Devais-je revenir sur mes pas pour les gronder? Leur demander de se disperser, leur expliquer les dangers, pour eux et pour les autres? Appeler la police? Prendre une photo et diffuser?

Une ancienne collègue l’a fait. J’ai trouvé dans mon courriel en fin de semaine une photo de clients attablés à un café du centre commercial Petit Quartier samedi après-midi. J’ai eu le même malaise qu’elle.

Le gouvernement a annoncé depuis la fermeture obligatoire des centres commerciaux. Un dossier de réglé. Mais les autres?

La délation n’est pas un geste anodin.

Le mot lui-même répugne. Trop chargé par l’histoire. Les juifs et les résistants sous l’occupation nazie. Les poètes et dissidents sous les régimes autoritaires et communistes.

La délation par vengeance, par jalousie ou par convoitise pour obtenir des privilèges. La délation par racisme, par haine ou intolérance. La délation pour sauver sa peau lorsque coincé par la justice.

Dénoncer le voisin ou le parent qui ne déclare pas tous ses revenus à l’impôt? Dénoncer le bénéficiaire d’aide sociale qui pourrait travailler?

Le collègue qui joue au golf en touchant ses primes d’incapacité au travail? Dénoncer le voisin de classe qui triche à l’examen ou au travail de fin de session? Le travailleur qui arrondit ses fins de mois au noir?

On pourrait chaque fois y trouver un intérêt public. Invoquer l’équité sociale ou économique. Plaider que l’impôt éludé par les tricheurs, c’est d’autres qui devront le payer. C’est vrai, mais ça ne donne pas meilleure bouche à la délation.

Rien de ce qu’évoque la délation ne m’est sympathique.

Il y a pourtant d’importantes nuances à faire.

Dénoncer les malversations, les gaspillages, les tricheries publiques, les copinages pour fausser les appels d’offre, les grandes évasions fiscales, les entreprises polluantes, etc.

Tout cela mérite d’être dénoncé. C’est même une des justifications sociales les plus significatives de mon métier de journaliste.

Mais où tirer la ligne?

Il me semble y avoir plein de zones grises entre la dénonciation de comportements «privés» et celle d’administrations, employés ou entreprises œuvrant dans le «public».

Dans le premier cas, la dénonciation induit la méfiance, détruit les familles, sabote les relations de bon voisinage et la cohésion sociale. Dans le second, les «sonneurs d’alarme» servent le bien commun. 

Mais ça ne répond pas à ma question.

***

«La délation n’est pas une bonne ou une mauvaise chose», croit François Charbonneau, professeur en études politiques à l’Université d’Ottawa, intéressé par les enjeux du «vivre-ensemble».

«Cela dépend toujours du contexte et de quelle utilisation en sera faite par le pouvoir. Si c’est pour empêcher un crime, alors vas-y.»

Pour empêcher la propagation d’un virus?

Il se pourrait bien que ce soit parfois la chose la plus utile à faire.

Mais «le meilleur scénario est de sensibiliser», suggère M. Charbonneau. «Le premier réflexe devrait être la parole plutôt que la police». 

En prenant sa marche en fin de semaine, il raconte avoir vu un groupe de jeunes au parc près de chez lui.

Là où j’ai passé mon chemin, lui s’est arrêté.

— Savez-vous qu’il y a des mesures de confinement?

Les jeunes ont eu l’air surpris que je leur parle. L’air de dire : de quoi il se mêle, lui?

Ils ont plaidé être tous trois de la même famille. Pas impossible. M. Charbonneau a repris son chemin, satisfait.

Conscient qu’il est plus facile d’intervenir comme il l’a fait quand on mesure comme lui six pieds et trois.

***

«De quel côté marcher?» me demande un lecteur.

«Sans trottoirs, les gens marchent à gauche, d’autres à droite. Alors, on se rencontre souvent du même côté de la rue. Pas fameux contre la propagation du virus», expose-t-il.

Je lui répondrai que le Code de la sécurité routière dit bien de marcher à gauche de la rue.

Mais en ce temps du virus, la réalité est qu’il n’y a plus ni gauche ni droite.

Nous sommes tous au centre de nos villes-déserts, à chercher notre chemin.

Choisissez, cher lecteur, celui qui vous semble le plus sûr, je ne vous dénoncerai pas.

Chronique

Pas le moment de décrocher

CHRONIQUE / Qu’importe la pandémie, qu’importe l’abandon des examens du ministère de l’Éducation, ce n’est pas le moment de mettre les cerveaux des enfants sur pause jusqu’en septembre et d’abandonner la lutte contre le décrochage scolaire.

Pour ce faire, des directions d’écoles privées et publiques sont prêtes à travailler ensemble et à partager leurs outils pour activer les méninges des jeunes à distance. À situation de crise exceptionnelle, collaboration exceptionnelle. 

C’est rare un front commun des directions d’écoles publiques et privées. Elles sont habituellement concurrentes et s’arrachent la clientèle ainsi que le financement.

En ce temps de crise du coronavirus et de fermeture d’écoles, l’Association québécoise du personnel de direction des écoles, la Fédération québécoise des directions d’établissement, la Fédération des établissements d’enseignement privé et l’Association montréalaise des directions d’établissements scolaires unissent leur voix pour demander au ministre de l’Éducation de ne pas annuler l’année scolaire. Un choix qu’a fait l’Alberta la semaine dernière.

Selon elles, les petits Québécois du primaire et du secondaire auraient trop à perdre à rester passifs pendant cinq mois et à ne pas consolider leurs apprentissages. 

Il y a mieux à faire que de «passer deux mois sur le divan à jouer à Fortnite», explique Carl Ouellet, président de l’Association québécoise du personnel de directions des écoles. 

Président de la Fédération des établissements d’enseignement privé, David Bowles se défend pour sa part de vouloir submerger les écoliers de travaux scolaires de 9 à 5, et d’accaparer davantage les parents qui doivent plus que jamais concilier famille et travail à la maison.

Selon les deux hommes, il est cependant important que des actions soient prises et que du matériel soit disponible, tant pour les élèves du public que ceux du privé. 

Dans une lettre transmise au ministre de l’Éducation, eux et leurs confrères font valoir que «toutes les études démontrent qu’une longue période d’inactivité scolaire a un impact négatif sur la réussite des élèves, particulièrement celle des élèves en difficulté». D’où l’importance que les deux réseaux se mobilisent et partagent leurs idées, leur matériel et leur savoir-faire pour joindre et accompagner les jeunes et leurs parents, dit M. Ouellet.

«Il y a du bon dans les deux réseaux», ajoute M. Bowles.

La présidente de la Fédération des syndicats de l’enseignement du Québec, Josée Scalabrini, est d’accord pour qu’on ne mette pas le cerveau des enfants à «off». Elle signale toutefois qu’il faut être conscient des obstacles et des diverses réalités des enfants et des parents. Il y a des centaines de foyers sans accès Internet, sans ordinateur et parfois sans parents outillés pour aider ou encourager l’enfant. 

La dirigeante syndicale précise également que ses membres ne veulent pas être payés à ne rien faire à la maison. «Les enseignants sont au rendez-vous». La Fédération réclame cependant des conditions claires qui seront les mêmes pour tous les enseignants et qui leur permettront à eux aussi de concilier travail et obligations familiales, notamment en ayant accès à des services de garde.

Dimanche, le gouvernement Legault et son ministre de l’Éducation, Jean-François Roberge, ont indiqué que les écoles seront fermées au moins jusqu’au 4 mai. Les épreuves ministérielles sont aussi abandonnées. 

Le ministre promet que dès le 30 mars, les parents et les élèves auront accès progressivement à des vidéos et à des activités pédagogiques par l’entremise de Télé-Québec, du Web, d’outils numériques ou la bonne vieille poste. Rien ne sera toutefois obligatoire. 

D’un point de vue personnel, David Bowles aurait aimé que le ministre recommande fortement les activités à distance. Il reconnaît cependant qu’il serait difficile de faire un suivi du travail réalisé à la maison. 

Mme Scalabrini croit que le ministre a pris la bonne approche. Ce n’est pas le moment, selon elle, d’ajouter au fardeau des familles frappées par la maladie ou la perte d’un emploi. 

Les enfants qui éprouvent des difficultés devraient aussi profiter d’un soutien particulier de la part du ministère de l’Éducation. 

Au privé, 18 % des élèves ont des plans d’intervention. La proportion est encore plus élevée dans les écoles publiques qui doivent accueillir tous les enfants. 

«Ce sont les plus vulnérables», insiste M. Ouellet. Tant au public qu’au privé, il estime de plus qu’ils devraient avoir le soutien de professionnels dès maintenant. 

Pour la prochaine rentrée, les directions scolaires demandent à Québec de prévoir déjà des fonds accrus pour répondre aux besoins des élèves handicapés ou en difficulté d’adaptation ou d’apprentissage. 

«Il y avait déjà crise en éducation avant la crise du coronavirus», rappelle pour sa part Josée  Scalabrini. 

Une très longue période hors de l’école et sans soutien n’arrangera pas les choses.

Chronique

Détresses domestiques et autres

CHRONIQUE / Les mesures de restriction allant jusqu’au confinement sont nécessaires en ces temps de pandémie galopante. Mais combien de temps seront-elles tenables socialement, humainement et économiquement? Tenables, c’est-à-dire, vivables.

Combien de temps? C’est la question qui nous tiraillera de plus en plus. La réponse est assez simple : le temps qu’il faudra. Jusqu’à la résorption de la contagion, autrement dit.

On sait qu’on passera un jour à autre chose. Ça se voit déjà ailleurs, en Asie. Tenir bon, donc. Tenir.

Mais il est plus facile pour certains de tenir que pour d’autres. Ces nécessaires mesures de restriction sont plus difficiles à vivre pour certains que pour d’autres. On ne loge pas tous à la même enseigne. On n’a pas tous les mêmes avantages.

Les personnes aux prises avec des difficultés en temps normal sont déjà fortement happées.

Tout le monde n’a pas la possibilité de faire du télétravail. Des milliers et des milliers de personnes obligées de demeurer chez elles en raison des circonstances exceptionnelles, et qui ne peuvent travailler à distance, ne sont pas payées.

Pensons aux employés des commerces en général, de l’hôtellerie, des restaurants; autant de gens qui bénéficiaient déjà de peu de protection et dont les revenus étaient souvent faibles pour beaucoup d’entre eux. Songeons à des travailleurs et à des travailleuses de toutes sortes d’industries qui ont fermé ou fermeront leurs portes. Ou dont les activités agonisent.

L’insécurité économique se répand comme un sale virus. Les demandes pour obtenir de l’assurance-emploi ont explosé la semaine dernière. Ce n’est pas terminé.

Les gouvernements du Québec et du Canada ont lancé de substantiels programmes d’aide et de soutien. Il y en aura d’autres.

Une des difficultés de nos gouvernements sera de faire en sorte que les sommes dégagées soient acheminées jusqu’aux citoyens plus tôt que tard. C’est une chose de les annoncer, c’en est une autre de les livrer aux destinataires. Surtout dans le contexte actuel.

Et même lorsque ces montants d’argent chemineront, que la mécanique sera en place et à peu près efficiente, de très nombreuses personnes passeront à travers les mailles du filet. Tout comme de très nombreuses petites entreprises.

À la clé, un appauvrissement certain pour toutes les personnes touchées. 

Plus l’économie sera paralysée longtemps, plus elle deviendra exsangue. Et plus les conséquences socio-économiques seront lourdes pour des individus.

La lutte contre l’épidémie doit être la priorité. D’abord, l’ennemi. Mais ne fermons pas les yeux.

Des murs trop collés

Jusqu’à la résorption de la contagion, les mesures de restriction allant jusqu’au confinement affecteront les moins bien logés — ceux pour qui les murs de leur chez eux sont trop rapprochés les uns des autres; ceux qui ne jouissent d’aucun espace vert.

Aussi incontournables soient-elles, les mesures de restriction affecteront de plus en plus durement tous ces enfants et ces jeunes pour qui les services de garde et l’école constituent une parenthèse dans une existence familiale faite d’intimidation, de cris, de menaces, de violence.

Elles affecteront aussi particulièrement bien des femmes en difficulté.

On ne compte plus les organismes d’aide — d’aide alimentaire, par exemple — qui ont déjà dû fermer leurs portes faute de bénévoles. Beaucoup de ces organismes fonctionnent grâce à des personnes âgées, lesquelles sont confinées chez elles.

Ici

Il vaut mieux être au Québec et au Canada qu’à peu près partout ailleurs dans le monde pour faire face à cette épidémie.

Les programmes gouvernementaux, le filet social général et les mesures lancées depuis le début de la crise sanitaire amortiront la chute et le choc. Ils permettront mieux qu’ailleurs de faire face à la possible crise sociale qui pourrait suivre.

Plus vite l’ensemble des Québécois se conformeront aux consignes des autorités publiques, moins graves seront les conséquences économiques et sociales.

La COVID-19 frappe et frappera néanmoins chez nous sur plusieurs fronts. Les plus précaires économiquement et socialement sont et seront happés plus durement. Ne perdons pas de vue ce fait.

Le rétablissement général pourrait être long. Et plus pour certains que pour d’autres.

Chronique

L’homme à la calotte jaune

CHRONIQUE / C’est une scène qui semble sans histoire, Rodrigue est debout dans la salle d’attente, département d’oncologie, il accompagne son épouse pour ses traitements.

Ils attendent leur tour.

On est à la mi-février, avant les mises en quarantaine, ils sont une bonne vingtaine à discuter de tout et de rien, beaucoup de la maladie. «Il y a une femme qui est debout à côté de son mari au fond. Un moment donné elle parle et un monsieur remarque qu’elle a un accent. Il lui demande d’où elle vient, elle dit qu’elle vient du Portugal.»

Le monsieur s’anime, il en revient tout juste. «Ils se mettent à parler du pays, il sort son téléphone et lui montre des photos qu’il a prises. Il parle des endroits qu’il a visités, à quel point il a aimé le Portugal et les Portugais.»

Rodrigue l’écoute attentivement, ça lui rappelle aussi de bons souvenirs. Sa femme et lui y sont allés il y a presque 30 ans, en 1992, avec leurs deux enfants. Un road trip de trois semaines et demie, 2800 kilomètres d’un bout à l’autre du pays. «On est allés partout. On est allés dans l’Algarve, à Porto, on a passé une semaine à Lisbonne. C’est un pays magnifique.»

Il se rappelle la lumière.

C’est un peu l’effet que ces souvenirs ont, sous les néons d’une salle d’attente en oncologie, de mettre un peu de lumière.

«J’attends que la conversation se termine et je prends la parole. Je dis : “Je vais vous raconter une histoire qui s’est passée il y a 25 ans.” Ça fait longtemps et je m’en souviens encore. Un matin à 7h, le téléphone sonne chez moi. C’est un monsieur qui a un fort accent, il me demande si j’ai perdu quelque chose. Je ne sais pas de quoi il parle, je lui réponds spontanément que je n’ai rien perdu.»

L’homme insiste.

«Il me demande si je n’ai pas perdu mon portefeuille. Je lui dis d’attendre un peu, je descends en bas et je vérifie dans le veston que je portais la veille.»

Le portefeuille n’y est pas.

Rodrigue reprend le combiné. «Je lui confirme que je n’ai pas mon portefeuille. Il me dit : “Je vais vous attendre au Provisoir à 7h40, je porte une calotte.” Il me dit qu’il n’aura pas beaucoup de temps parce qu’il a du travail. Je lui dis : “Je vais y être sans faute.” J’arrive, je le vois encore, il est petit, il a une calotte jaune. Il me redonne mon portefeuille, j’avais de l’argent dedans, je lui offre 20 $ en lui disant qu’il pourra se payer un repas au restaurant. Il refuse. Il dit : “Merci” et il s’en va.»

Mais Rodrigue tient à le remercier, il s’arrange pour en savoir plus sur ce monsieur. Il apprend qu’il s’appelle Mauricio et qu’il vient du Portugal.

Il trouve son adresse.

«Je suis allé acheter une bonne bouteille de vin, je suis allé la lui porter chez lui un soir après souper. J’ai été tellement bien accueilli. J’ai rencontré sa femme, sa famille. On a passé une bonne partie de la soirée ensemble, ils étaient vraiment gentils, des gens très sympathiques. Je suis parti de là, il devait être 22h30.»

Ils ont parlé du Portugal, de ce voyage que Rodrigue avait fait en famille trois ans plus tôt, ils y sont retournés ensemble en souvenirs. 

En entendant cette Portugaise parler de son pays avec cet homme qui en revenait, Rodrigue a eu le goût, simplement, de partager cette belle histoire, d’adoucir à sa façon ce combat qu’ils mènent contre le cancer. «Je termine en leur disant que je suis chanceux d’avoir croisé ce Portugais, un homme d’une grande humanité. Je leur dis : “Merci de m’avoir écouté”, voilà.»

Mais l’histoire ne finit pas là.

Quand Rodrigue a eu terminé, l’homme assis à côté de la Portugaise a levé la main. «Le monsieur est très diminué. Il a de la misère à parler, il a un cancer de la langue, de la gorge. Il a beaucoup de difficulté, mais il arrive à prononcer quelques mots…»

Ils sont à peine audibles.

«C’est moi.»

Rodrigue l’a regardé, l’a reconnu. Mauricio était là, devant lui, un quart de siècle plus tard. «Toujours avec beaucoup de difficulté, il arrive à dire : “Je me souviens très bien de ce moment-là” et je lui dis que je m’en souviens aussi, que je ne l’ai jamais oublié. Il fallait voir la fierté qu’il y avait dans ses yeux quand il a levé la main.»

La fierté d’un homme droit.

Les deux hommes se sont regardés. «J’ai vu la fierté dans ses yeux et il a vu la reconnaissance dans les miens. Ç’a été un très beau moment, les yeux dans les yeux. Ça n’a pas été long, ça a duré deux ou trois secondes pas plus, mais ça a vraiment été un beau moment.»

Pendant ces deux ou trois secondes, ils se sont revus 25 ans plus jeunes, au Provisoir, Mauricio avec sa calotte jaune et sa grosse journée de travail devant lui. Les deux hommes se sont revus trinquant autour d’un bon rouge dans la chaleur de la famille de Mauricio, dans la chaleur du Portugal.

Comme si c’était hier.

Puis, le présent a repris ses droits. La femme de Rodrigue a été appelée, c’était à son tour, les deux hommes se sont salués sans mot dire. Quand ils sont ressortis, Mauricio n’était plus dans la salle. «Il a dû être appelé pour son rendez-vous.»

C’est fou, quand même, qu’un moment puisse être si petit et si grand.

Science

Pour en finir avec la «covid-19 de laboratoire»

SCIENCE AU QUOTIDIEN / «Que penser de l’information qui circule actuellement voulant que ce sont des chercheurs français et chinois qui auraient créé le virus de la covid-19 il y a quelques années et qui auraient déposé le brevet suivant : http://bit.ly/2Uj2ls5. Pour ma part, je crois qu’il s’agit d’une fake news, mais n’ai pas les arguments nécessaires pour démentir cette information auprès de mes proches», demande Violette Tardif, de Québec.

Il s’agit effectivement d’une fake news de calibre olympique qui circule sous une forme ou sous une autre depuis des semaines, et ce en plusieurs langues et dans bien des pays parce que pour peu qu’on y mette un brin d’imagination, on peut trouver beaucoup de brevets qui «prouveraient» que la covid-19 aurait été créée en laboratoire. Par exemple, une vidéo YouTube fort populaire ces jours-ci prétend que l’«invention» serait l’œuvre de l’Institut Pasteur en France, et elle appuie sa thèse sur un brevet uniquement français. Dans la version que me soumet Mme Tardif, c’est à la fois en France et en Chine que le fameux coronavirus aurait été fabriqué. Et j’ai aussi vu passer une autre version invoquant un brevet uniquement américain, qu’un parano (particulièrement malpoli, d’ailleurs) a mis sur ma page Facebook il y a quelques semaines.

Tous ces brevets ont un point en commun, qui fait s’écrouler les échafaudages intellectuels que sont ces thèses conspirationnistes : ils concernent tous le coronavirus apparu en 2002-03 et responsable du SRAS (syndrome respiratoire aigu sévère), et pas du tout celui qui cause la covid-19.

Quand on les lit attentivement, on se rend aussi compte que ce qui est breveté n’a rien à voir avec la «création» d’un nouveau pathogène. Ainsi, celui que m’envoie Mme Tardif indique : «La présente invention est relative [au SRAS], à des molécules d'acide nucléique issues de son génome, aux protéines et peptides codés par lesdites molécules d'acide nucléique ainsi qu'à leurs applications, notamment en tant que réactifs de diagnostic et/ou comme vaccin» (mes soulignements). Le brevet américain, qui date de 2007, ne fait aucune mention d’un pathogène qui aurait été «mis au point», mais parle plutôt d’«un coronavirus humain nouvellement isolé a été identifié comme la cause du SRAS». Ces documents-là traitent explicitement de la découverte d’un virus, pas d’une fabrication, et leurs auteurs ne font que revendiquer la propriété intellectuelle d’une partie de son génome et des protéines associées.

Oui mais, me répondront sans doute certains conspirationnistes, le SRAS de 2002 est justement un proche parent du coronavirus actuel. Leurs noms officiels sont même «SRAS-cov» (pour le SRAS) et «SRAS-cov2» (pour la covid-19). C’est la pure vérité, certes, mais cela ne veut pas dire que ces brevets concernent les deux à la fois : ils portent explicitement et uniquement sur le SRAS.

Maintenant, pourquoi y a-t-il eu tant de ces brevets (ou demandes de) ? Au début des années 2000, quand le SRAS est apparu, infectant 8000 personnes et fauchant près de 800 d’entre elles, les règles entourant les brevets n’étaient pas les mêmes qu’aujourd’hui et il n’était pas clair si le séquençage d’un gène constituait une «invention» brevetable ou non. Bien qu’il y eut un bon niveau de coopération internationale dans la recherche sur le SRAS, on assista néanmoins à une sorte de «course» pour breveter ses gènes. Cela se faisait aussi à propos d’autres microbes par ailleurs, et un débat faisait déjà rage sur ce qui était brevetable ou non. Être le premier à séquencer un gène confère-t-il la propriété intellectuelle de ce gène ? Est-il dans l’intérêt public que chaque vaccin et test diagnostique fabriqué par la suite à partir de ce gène/protéine doive verser un sorte de «droit d’auteur» à ses découvreurs ? Et de toute manière, s’agit-il vraiment d’une «invention» ou est-ce que la simple découverte de ce qui existait déjà n’est juste pas brevetable ?

Dès le départ, des experts comme le juriste australien Matthew Rimmer ont dénoncé cette situation comme nuisant à l’accès aux soins et à l’avancement de la recherche, qui demande une bonne coopération. En outre, écrivait M. Rimmer en 2004 dans le Melbourne Journal of International Law, l’application et la défense de brevet consomment beaucoup de ressources pour des institutions de recherche. La plupart des pays ont modifié leurs lois sur le brevetage dans les années qui ont suivi.

Pour en revenir à la covid-19 elle-même, mentionnons enfin qu’une étude parue la semaine dernière dans Nature – Medicine a qualifié d’«improbable» l’idée qu’il soit issu de manipulations faites en laboratoire. Ces virus ont des protéines à leur surface qui servent à «s’accrocher» à nos cellules pulmonaires pour les infecter ; or à ce jeu, celles de covid-19 sont «bonnes, mais sans plus», a vulgarisé un des auteurs sur son compte Twitter. On en connaît de bien meilleures, alors des savants voulant fabriquer un virus «efficace» pour nous rendre malades auraient assurément fait un autre choix.

En outre, une conception en labo serait partie d’un «modèle de base», un «virus de départ» qui aurait ensuite été modifié, si bien que diverses parties de son génome seraient identiques au «modèle». Mais l’étude de Nature – Medicine conclut à cet égard que «les données génétiques montrent de manière irréfutable que SRAS-cov2 n’a pas été fabriqué à partir d’aucun modèle viral précédemment utilisé». Les auteurs estiment, comme pratiquement toute la communauté scientifique d’ailleurs, que l’on a affaire à un virus qui était présent dans un réservoir animal (sans doute la chauve-souris) et qui aurait fait le saut vers l’espèce humaine récemment, mais ils disent ignorer si le virus a muté chez l’animal avant de passer à l’humain ou s’il fait le saut d’abord et s’est adapté par la suite.

Dans tous les cas, il faudrait en finir avec ces histoires de fabrication en labo, qui ne collent pas du tout à la réalité.

François Bourque

Le rôle d’une vie

CHRONIQUE / Des portraits diffusés ces derniers jours nous ont appris que le directeur national de la santé publique, Horacio Arruda, avait songé à des études en théâtre avant d’opter pour la médecine.

On le remercie aujourd’hui d’avoir fait le «bon» choix. 

Ce qu’on ne savait pas, c’est que M. Arruda a effectivement fait du théâtre au secondaire, à la polyvalente de Sainte-Thérèse. Il aurait aimé être comédien, confirme Luc Gouin, aujourd’hui directeur au Centre communautaire Le Trait d’Union à Longueuil. 

M. Gouin se souvient avoir joué avec M. Arruda dans la pièce Jeux de massacre de Ionesco.

Ça ne s’invente pas. L’histoire de la pièce est celle d’un virus fatal qui se propage dans une petite ville. 

Le texte était inspiré par le Journal de l’année de la peste, de l’auteur Daniel Defoe. Elle avait été représentée pour la première fois en Allemagne en 1970 sous le titre Triomphe de la mort. 

L’épidémie au village de Ionesco est intraitable. Tout le monde en meurt ou a peur d’en mourir. La famine s’installe, la violence suit pas loin derrière. 

Pour éviter la contamination, les gens se barricadent chez eux et les classes de la société s’évitent. La mort frappe cependant sans distinction.

Vous ne voulez pas connaître la suite. 

Horacio Arruda y jouait le rôle du fonctionnaire, croit se souvenir M. Gouin. Peut-être aussi celui d’un médecin, pense-t-il, car il était fréquent que les élèves tiennent plus d’un rôle dans une même pièce. 

Il faudrait le confirmer auprès du principal concerné, mais celui-ci a d’autres priorités ces jours-ci.

Le père de M. Arruda avait vu son fils au théâtre. Dans le souvenir de M. Gouin, le paternel ne l’imaginait pas comédien. Il voyait plutôt son fils devenir médecin. 

On le retrouve aujourd’hui à la rencontre de tous ces destins. 

Celui du fonctionnaire qui incarne l’autorité, celui du médecin et dans le rôle, délicat et complexe, de celui qui doit nous rassurer pour éviter la panique et nous inquiéter s’il veut que ses consignes soient prises au sérieux. 

M. Arruda s’en tire avec brio. Il s’était préparé à ce rôle depuis l’adolescence.

Il faudra de la patience, mais on retrouvera un jour une vie «normale» avec nos libertés, nos plaisirs, nos relations sociales et des rayons de papier cul bien garnis. 

On sait déjà cependant que tout ne sera plus pareil. Il y aura un avant le virus et un après. 

Les modifications «temporaires» à nos habitudes de travail, de déplacement, de consommation ou de consultation du médecin ouvrent la voie à des changements plus permanents. 

Cette lutte à la propagation du virus est un laboratoire où on aura testé de nouvelles façons de faire. On aurait préféré le faire dans un autre contexte et avec moins de contraintes, mais le résultat n’en sera que plus important.

Cette crise va devenir un puissant accélérateur de changements sociaux dont il est difficile encore de mesurer l’ampleur. 

On pense au commerce en ligne, bien évidemment, mais je dirais aussi le télétravail.

Beaucoup d’employeurs y étaient encore réticents. La peur de perdre le contrôle et d’une baisse de productivité. 

Depuis une dizaine de jours, ces employeurs n’ont pas eu le choix. Partout où il était possible de «dématérialiser» le lieu de travail, on est passé au télétravail. 

Des employeurs ont découvert que «ce n’est pas si pire», croit Annick Gonthier, directrice générale de Mobili-T, une organisation-conseil en transports durables. Avec le télétravail, «il y a moyen d’être aussi productif et d’être dans les temps», plaide-t-elle.

C’est sans doute possible si c’est planifié, mais plus difficilement quand c’est improvisé et qu’il y a des enfants en congé forcé à la maison. Ou un conjoint (ou conjointe) avec qui il faut partager l’espace dans une maison qui n’a pas été aménagée pour ça. 

Les enfants vont cependant finir par retourner à l’école et l’idée du télétravail aura entre-temps fait du chemin. 

Jusqu’à maintenant, l’élément déclencheur pour le télétravail était souvent la nécessité pour un employeur de recruter des jeunes ou de les retenir. «On le sentait déjà», observe Mme Gonthier. Mais avec ce qui se passe cette semaine, «ça va s’accélérer». 

Il y aura des politiques plus claires sur le télétravail. Les employeurs vont apprendre à «penser en terme d’objectifs et non en terme d’heures travaillées», analyse-t-elle. 

Peut-être découvriront-ils aussi qu’il y a des économies possibles s’il y a moins d’employés à loger sur les lieux de travail. 

Le confinement forcé à la maison aura peut-être aussi changé la perspective d’employés jusqu’ici réticents au télétravail par crainte de se faire avaler par le bureau et de ne plus pouvoir tracer de ligne entre travail et vie privée.

Ça ne s’est pas fait dans les conditions optimales, mais peut-être auront-ils goûté au plaisir de travailler habillé en mou sans devoir se taper le pensum des heures de pointe. 

Il suffirait qu’un nombre un peu significatif d’employés se convertissent ensuite au télétravail pour faire une différence sur la circulation des heures de pointe. 

De la même façon que l’étalement des horaires à l’Université Laval et dans des cégeps a enlevé de la pression sur le réseau routier. 

Si cela doit arriver, on sentira peut-être moins l’urgence de nouvelles infrastructures de transport. À suivre.

Consultations médicales par téléphone, par visioconférence ou au service à l’auto pour les tests de dépistage. 

On ne se souhaite pas d’autres malheurs, mais il y a ici aussi des pistes intéressantes. 

On va se réjouir de toute mesure permanente pouvant éviter que des personnes malades continuent à s’entasser au petit matin dans les files d’attente des cliniques sans rendez-vous, dans l’espoir de gagner au loto-docteur du jour. Si le virus n’avait servi qu’à ça, tout n’aura pas été vain.

Jean-Simon Gagné

Autrement dit

LA COMPARAISON

Proportion des électeurs qui ont voté lors du premier tour des élections municipales, en France :

Le 15 mars 2020, malgré l’épidémie de coronavirus : 45 %

Lors des élections municipales précédentes, en 2014 : 64 %

Source : Le Monde

Mylène Moisan

L’humour au temps du corona

CHRONIQUE / Sur Facebook, j’ai vu passer la photo d’un paquet de huit rouleaux de papier hygiénique, j’ai lu les quelques mots au-dessus.

«Échangerais contre un terrain au bord de l’eau.»

J’ai ri.

L’heure est grave, on le sait, le nombre de personnes atteintes de la COVID-19 grimpe inlassablement chaque jour, nous sommes sur un pied de guerre pour ne pas l’attraper, et plus encore, ne pas le transmettre. Les médias nous bombardent d’informations sur ce qui se passe ici, sur ce qui se passe ailleurs dans le monde, comme en Italie où l’armée a été appelée en renfort pour disposer des corps.

On nous répète de ne pas paniquer, mais on a bien vu ces images de clients qui se bousculent et s’invectivent dans les grandes surfaces devant les présentoirs de papier de toilette, comme si c’était le tout dernier rempart de notre civilisation, voire de notre humanité. 

Mais il y a mieux que le papier cul.

Il y a l’humour.

Et c’est une des belles choses que nous apportent les médias sociaux en ces temps de pandémie, ces traits d’esprit qui nous permettent de relativiser un peu, le rire étant un des meilleurs antidotes à la peur, une soupape à la vie qui s’est arrêtée d’un coup sec et qui continue autrement.

J’ai adoré celle-ci. «Si les écoles restent fermées trop longtemps, les parents vont réussir à trouver un vaccin bien avant les scientifiques...» Ou celle-là. «Plusieurs parents sont en train de découvrir que ce n’est pas le professeur qui était le problème.»

Ha ha.

Une autre, que je traduis librement de l’anglais. «Vous vous sentez coupables que vos enfants regardent trop de télé? Vous avez juste à couper le son, à mettre les sous-titres et… boum! Ils lisent.»

On a aussi parlé de ce commerce en Belgique qui vend de la bière et qui a fait une promotion originale, «achetez deux Corona et obtenez une Mort subite», une célèbre bière belge. Mais le détaillant a dû se raviser, la chaîne n’a pas apprécié l’initiative, qui avait pourtant déridé bien des internautes.

L’humour reste évidemment une question de goût, c’est ce que je me suis dit en voyant passer une publicité d’une demi-page dans un hebdo, un concessionnaire annonçant que «le Corolla-Virus est chez Toyota Sainte-Agathe».

Ouch.

Il y a aussi, sur les réseaux sociaux, des gens qui proposent des façons de garder ses habitudes, comme cet homme qui s’est pris en photo dans sa salle de bain comme s’il était dans l’autobus, une main tenant la barre de métal où on accroche le rideau de douche, l’autre pitonnant sur son téléphone.

Il y a cet autre qui a reproduit la classique photo prise du hublot d’un avion, il s’est posé devant une lunette de toilette, avec un fond d’écran derrière.

L’illusion est parfaite.

Une page Facebook a même été créée pour «Horacio, notre héros», on peut y lire que le directeur de la santé publique du Québec, devenu une figure populaire – et réconfortante – dans cette pandémie, est «le seul médecin qui nous conseille de rester sur notre sofa pis manger des galettes portugaises pour notre santé».

On y trouve une pétition pour qu’il partage ses recettes.

Et un Horacio à colorier.

Trop de temps libres? Essayez ceci. «On ne s’ennuie pas trop à la maison, mais il est étrange que dans un paquet de riz d’un kilogramme il y ait 7759 grains et dans un autre du même poids et de la même marque il y en ait 7789. Bizarre.»

Il y a aussi de beaux gestes de solidarité dans tout ce branle-bas de combat mondial, comme en Espagne, en Italie et en France où des gens sont sortis sur leur balcon en même temps le soir à 20h pour manifester leur appui envers ceux qui travaillent dans la santé, qui sont sur la ligne de feu.

Ça a inspiré une blague, particulièrement réussie, parce qu’elle rappelle l’importance de rester planqué chez soi.

— Papa, pourquoi il y a des supporters à 20h sur les balcons?

— C’est pour soutenir le corps médical.

— Ils jouent contre qui?

— Le coronavirus.

— Ils vont gagner??

— Uniquement si on joue à domicile. 

Brigitte Breton

Dodo et Cœur de pirate, même combat

CHRONIQUE / C’est la guerre au coronavirus qu’il faut mener. Pas une guerre des générations, de «p’tits vieux» contre de «p’tits jeunes». Ne nous trompons pas d’ennemi. Dodo, Coeur de pirate, Louvain, Derome, Cormier, Marie-Mai, Koriass, FouKi, même combat

Le nombrilisme ou le je-m’en-foutisme, ce n’est pas un mal qui affecte seulement et tous les Québécois de 70 ans et plus. 

D’ailleurs, si les baby-boomers étaient si égoïstes, les organismes qui viennent en aide aux démunis ne seraient pas totalement désorganisés par manque de bénévoles en ce temps de pandémie.

On ne le réalise pas toujours, mais la vie des boomers ne se limite pas à aller au centre d’achats, à boire des cafés au Tim Hortons et à glisser sur les trottoirs glacés. Certains rendent bénévolement et à longueur d’année des services bien précieux à des plus jeunes qu’eux et à des personnes vulnérables de tous âges.

Des citoyens qui ne pensent qu’à leur petite personne et qui ne se soucient pas de l’impact de leur comportement sur les autres, il y en a dans toutes les strates d’âge. En période de pandémie comme en «temps normal».

Si le premier ministre François Legault et le directeur national de la santé publique, Horacio Arruda, ont jugé nécessaire en début de semaine de faire appel aux artistes et aux influenceurs pour rappeler les consignes de sécurité et d’hygiène aux jeunes, c’est forcément parce que certains d’entre eux avaient les yeux rivés sur leur nombril et se foutaient pas mal de ce qui pouvait arriver à leur sœur de 15 ans, leur cousin de 30, leur mère de 55 ou leur papi de 82 ans.

Et même si Coeur de pirate, Louis-Jean Cormier, Alaclair Ensemble ont formulé un message pour conscientiser les jeunes, il n’est évidemment pas assuré que tous obéiront, observeront une distance d’un mètre avec leur ami et cesseront de faire des partys, de tousser dans leur main et de partager la même bouteille de bière.

Certains continueront de faire à leur tête et de se croire invincibles et inoffensifs. 

Comme certains «vieux boqués» d’ailleurs qui ne répondront pas davantage aux messages lancés par Béatrice Picard, Michel Louvain, Dominique Michel et Bernard Derome 

Que le chanteur de la Dame en bleu leur dise de rester à la maison, qu’il les embrasse et pense à eux, ou que l’ancien chef d’antenne Bernard Derome termine son message avec son plus beau sourire ne convaincra pas tous les 70 ans et plus d’être bien sages et de ne pas sortir pour un café ou faire un peu d’épicerie. 

Les «vieux», pas plus que les «jeunes», ne forment un bloc monolithique qui réagit toujours de la même manière et partage les mêmes valeurs, la même vision du monde. 

Dans sa chanson La quarantaine composée pour rejoindre les jeunes, Émile Bilodeau glisse aussi un message aux «gens vieillissants». 

L’auteur-compositeur-interprète convient que les jeunes doivent faire des efforts de «leur bord». 

Mais, il souligne aussi que «quand tout ça sera fini, quand on aura épargné vos vies, j’espère que vous aurez envie de parler d’écologie».

Lorsque la guerre à la COVID-19 sera gagnée et derrière nous, il faudra en effet parler d’écologie et reprendre la lutte aux changements climatiques. 

Dans ce cas aussi, la mobilisation sera préférable à la division et au chacun pour soi.

Nous, les humains

Les bons côtés du chaos

CHRONIQUE / Je suis maintenant père au foyer et télétravailleur. Depuis que le Québec est en quasi quarantaine, je divise mes journées entre ces deux rôles qui bardassent mes habitudes.

Ce n’est pas évident. Ma blonde et moi, on s’est patenté une alternance travail-famille difficile à suivre — même pour nous. On se tape dans la mite quand on échange les quarts de travail.

Les jours de semaine, je passe plusieurs heures par jour avec mes filles qui jouent dehors, font des exercices scolaires, du bricolage et regardent C’est pas sorcier. Le reste du temps, je fais des entrevues et j’écris tout seul dans un bureau. Pour moi qui travaille dans le bourdonnement de la salle de rédaction du Soleil depuis 15 ans, ce silence est assez perturbant.

Mais vous savez quoi? Il y a aussi de bons côtés à ce chaos.

Rassurez-vous, je ne porte pas de lunettes roses. Oui, comme beaucoup de monde, la pandémie m’angoisse. Je redoute que mes proches en souffrent et qu’on compte les morts par milliers au Québec, sans parler de la récession qui nous guette. Et je déteste l’isolement social auquel la COVID-19 nous astreint.

Mais dans toute cette perturbation, j’essaie de voir un peu de lumière pour ne pas déprimer. Et pour ça, je pense beaucoup aux avantages de la «discontinuité».

La COVID-19 est un moment historique de discontinuité. Notre quotidien n’a jamais été aussi secoué par une pandémie mondiale. Soudainement, les signaux qui déclenchent nos habitudes à la maison et au travail disparaissent ou s’entremêlent.

C’est déstabilisant. Mais c’est aussi une occasion de changer des habitudes que le feu roulant du quotidien nous décourage de rebrasser.

Il y a eu beaucoup de recherches sur ce que des chercheurs appellent la «discontinuité des habitudes». Une grève dans les transports en commun, un déménagement, une séparation, un changement de travail : tous ces bouleversements nous forcent à modifier notre routine et à expérimenter de nouvelles avenues.

Et souvent, constatent les chercheurs, ces changements nous incitent à réaligner nos habitudes avec nos valeurs.

La psychologue américaine Wendy Wood, qui se spécialise dans la recherche sur les habitudes, consacre un chapitre entier à la discontinuité dans son plus récent livre (2019) Good Habits, Bad Habits.

Elle écrit : «Notre vie comporte déjà de très nombreuses habitudes. Certaines dont nous sommes conscients, d’autres non; certaines qui ont atteint leur fin de vie utile, mais qui continuent de fonctionner, souvent invisibles et hors de l’esprit. Les grands événements de nos vies sont l’occasion de désencombrer nos habitudes [...]».

Je vous parlais récemment du «biais de communication de proximité». Du fait que les gens proches — couples, parents et enfants, vieux amis — perdent leur curiosité l’un envers l’autre, parce qu’ils se disent : «Je sais ce que tu vas dire».

C’est le temps où jamais d’engager les hostilités contre ce biais. Tout d’un coup, avec la pandémie, on se retrouve beaucoup à la maison, en couple et en famille. Alors, c’est le temps de s’écouter pour vrai, d’avoir ces longues discussions que la «vie normale» a tendance à asphyxier.

C’est aussi le temps d’essayer de nouvelles activités avec notre chum, notre blonde, nos enfants. Chaque année, ou presque, chez nous, on se désole de ne pas avoir pris le temps de faire nos semis pour le jardin communautaire. En fin de semaine, on va plancher là-dessus en famille. Avec leurs petits doigts, nos filles vont planter des graines de laitue, de concombre, de radis, de basilic et cie.

On devrait avoir le temps de les regarder pousser...

Richard Therrien

Sévices sociaux 

CHRONIQUE / La mère et le beau-père de Gabriel, huit ans, l’enfermaient dans un petit placard. Avec une fente, pour lui donner à manger. Il y passait souvent la nuit. L’enfant était couvert de brûlures, d’ecchymoses, avait des dents arrachées, des trous laissés par des billes de fusil. À longueur de journée, Pearl Fernandez et Isauro Aguirre traitaient Gabriel d’homosexuel.

La minisérie documentaire en six épisodes L’affaire Gabriel Fernandez, version française de The Trials of Gabriel Fernandez, disponible sur Netflix depuis le 26 février, scandalise le monde entier. Parce qu’on a laissé un couple détruire la vie d’un enfant, jusqu’à le tuer le 24 mai 2013. Dans cet appartement de Palmdale en Californie, un quartier pauvre et violent, Gabriel a subi des sévices d’une cruauté innommable, passant au travers des mailles du filet des services sociaux.

À l’école, son enseignante l’a vu arriver le visage tuméfié, la tête rasée d’étrange façon, avec des signes de brûlures. Elle a contacté plusieurs fois les services sociaux pour qu’on enlève l’enfant à ses bourreaux, mais elle n’a jamais été prise au sérieux. On envoyait des policiers, les intervenants rencontraient la mère, lui parlaient au téléphone, mais se laissaient endormir par ses promesses et ses versions de l’histoire. Une fois, deux fois, trois fois.

La description de l’appartement où est mort Gabriel donne froid dans le dos. Des autocollants rouges indiquent les traces de sang du petit sur les meubles, les murs et les planchers. Le cinquième épisode est d’après moi le plus difficile à regarder. Parce qu’il contient les témoignages du frère et de la sœur de Gabriel, qui racontent ce fameux jour où les ambulanciers sont venus le chercher, alors qu’il était inconscient, dans un état indescriptible. L’enfant allait mourir quelques heures plus tard. À huit ans. Le frère et la sœur savaient bien que Gabriel était maltraité par la mère et son compagnon. Mais ils étaient des enfants, eux aussi. Ils porteront ce souvenir effroyable jusqu’à la fin de leurs jours.

L’affaire Gabriel Fernandez, c’est aussi l’échec des services sociaux de Californie. Quatre employés, travailleurs sociaux et superviseurs, sont aujourd’hui poursuivis et encourent de graves peines. Le documentaire explore les graves lacunes de la protection de la jeunesse aux États-Unis, où des dossiers beaucoup trop lourds sont laissés à des débutants, où certains services relèvent du privé, soumis à des objectifs de rentabilité. Un enfant est en danger, mais il approche 17h? On s’en occupera demain. C’est ce que ça donne.

La série documentaire, qui s’appuie entre autres sur le travail du Los Angeles Times qui a mis au jour cette histoire horrible, n’est pas facile à regarder. Même si on nous épargne du pire, certaines images sont atroces mais nécessaires. Pour qu’on voie que de tels sévices sont possibles aux États-Unis, encore à notre époque.

On entendra les témoignages de plusieurs personnes qui auraient pu agir. Une travailleuse sociale qui pleurniche, clamant son innocence sans jamais se soucier des souffrances de l’enfant. Ce n’est pas ma faute, je n’y suis pour rien, et ainsi de suite. Cette même femme a falsifié des documents pour se protéger.

Bien heureusement, la série a aussi ses héros. Comme Jonathan Hatami, procureur adjoint du comté de Los Angeles, dont on suit le combat pour que justice soit faite, dans un État américain où la peine de mort est toujours légale. Vous verrez de longs extraits du procès des bourreaux. De quoi redonner un peu foi en la justice américaine, bien qu’il a fallu la mort atroce d’un enfant pour y arriver.

Impossible de ne pas comparer avec notre situation, de penser à la fillette de Granby. De se demander si ça pourrait encore arriver chez nous. De se dire que ça ne devrait plus jamais arriver nulle part. Que plus un seul enfant ne connaisse le même sort que Gabriel Fernandez.

Jean-Marc Salvet

Rééquilibrer la mondialisation

CHRONIQUE / La COVID-19 ne marquera pas la fin de la mondialisation de l’économie. Elle modifiera cependant probablement pendant assez longtemps celle, toujours plus débridée, que l’on a connue ces dernières décennies. 

Cette épidémie galopante conduira vraisemblablement à un rééquilibrage des échanges internationaux — ne serait-ce que par un ralentissement de la croissance à cet égard au cours des prochaines années.

Le choc qu’elle provoque aiguise des consciences.

La quête d’un meilleur équilibre serait logique. 

Établissons d’abord que la mondialisation des échanges — économiques, mais pas seulement — est un phénomène lié à l’évolution des êtres humains. La mondialisation est ancrée dans l’histoire, dans la vie. Voilà pourquoi les échanges économiques et autres entre les nations du monde demeureront toujours importants — et qu’il le faut.

Tous ces échanges sont d’ailleurs primordiaux à plusieurs égards. Voilà pourquoi la mondialisation ne disparaîtra pas. Et qui pourrait le souhaiter? La mondialisation est source de très nombreux bienfaits, cela va sans dire. Elle est source d’évolution. Et comment être contre l’idée de l’ouverture sur le monde?

Ce n’est pas d’extrême dont nous avons besoin — de sa réduction à peau de chagrin (ce qui n’arrivera de toute façon pas) —, mais tout simplement d’un meilleur équilibre.

Or, la volonté d’un rééquilibrage se répand. Elle existait déjà de plus en plus en raison du souci à l’égard des questions environnementales.

La crise sanitaire internationale charpente et charpentera davantage cette volonté. On se dirige vers un changement de vision globale. 

Le rééquilibrage qui pourrait se matérialiser un jour par un aplanissement de la courbe de croissance de la mondialisation ne se décrétera pas. Il s’effectuera touche par touche, au fil du temps.

Voilà ce que l’on peut ajouter à ce qu’a glissé, jeudi, le ministre québécois de l’Économie et de l’Innovation, Pierre Fitzgibbon, lors d’une conférence de presse à laquelle participaient le premier ministre François Legault et son collègue des Finances, Eric Girard. C’est la perspective que l’on peut donner à ce qu’il a indiqué en trois phrases, alors qu’il dévoilait des mesures d’aide pour des entreprises forcées d’entrer en «hibernation» en raison du coronavirus.

«Je constate, a dit M. Fitzgibbon, qu’il n’y a pas si longtemps on disait que, dans la mondialisation, les distances physiques n’avaient plus aucune importance. Certes, c’est encore vrai, et plusieurs entreprises feront fi de la localisation pour continuer à attaquer tous les marchés, mais le nouvel environnement géopolitique favorise une forte économie domestique. Le stress dans les chaînes d’approvisionnement mondiales va nous faire focaliser sur les approvisionnements locaux.» Une forte économie domestique, oui, voilà.

Tout comme M. Legault, il a invité les Québécois à «acheter localement» lorsque c’est possible.

Il serait fou de tenter de jeter la mondialisation avec l’eau du bain. Nous en avons besoin. Elle est indispensable. Mais ce serait fou de ne pas tendre vers un meilleur équilibre. Surtout si ce n’est pas contre les autres, mais avec eux et pour soi.

Brigitte Breton

Familles et couples: le jour d’après

CHRONIQUE / «Le jour d’après quand nous aurons gagné, ce ne sera pas un retour au jour d’avant.» Cette affirmation du président français Emmanuel Macron vaut aussi pour les couples et les familles. «La vie ne sera plus pareille», estime André Perron, thérapeute conjugal et familial, à Québec.

Vraiment? À chaque crise, nous disons toujours qu’il y aura un avant et un après, que les comportements changeront, que des leçons seront tirées.

Et pourtant, les bonnes intentions s’étiolent avec le temps. Le naturel revient au galop.

Pourquoi en serait-il autrement lorsque nous aurons gagné la bataille contre la COVID-19, lorsque les enfants retourneront à l’école ou à la garderie, lorsque les parents regagneront leur tour à bureaux, lorsque les couples et les familles ne seront plus astreints à rester à la maison et pourront de nouveau — en solo, en couple, en famille ou en bande — se rendre au restaurant, au cinéma, au bar, au gym, au centre de ski? 

Pourquoi, «après» l’urgence sanitaire qui bouscule nos vies depuis une semaine, la dynamique familiale serait-elle transformée, moins agitée et davantage centrée sur l’essentiel?

«Parce que la crise est unique, répond M. Perron. En peu de temps, tout vient de changer.» Et pour tout le monde. Qui plus est, on ignore pour combien de temps.

Le thérapeute cite La Fontaine et sa fable Les animaux malades de la peste : «Ils ne mourraient pas tous, mais tous étaient frappés».

Les habitudes, les routines, les certitudes, les structures, le sentiment de contrôle, la confiance dans le progrès, la prévisibilité à la maison ou au travail, la sécurité financière, tout fout le camp. «Le cerveau est perdu. Tout le monde vire fou à l’intérieur. Notre environnement n’est plus le même.»

Et évidemment, cela peut devenir très difficile pour les couples, les parents, les enfants. Ce qui était organisé et maîtrisé ne l’est plus. «Si tu n’es pas créatif, si tu ne communiques pas avec ton conjoint ou tes enfants, tu vas trouver ça dur.» Frustration et colère risquent de s’accumuler. 

Le fait de devoir vivre plus souvent ensemble, de ne pas avoir de période ou d’espace uniquement pour soi, de ne plus avoir de soupape peut amplifier un malaise, une insatisfaction qui était déjà là, en soi, chez l’autre ou dans la relation, explique M. Perron.

Des hommes et des femmes qui vivent une situation d’isolement et de confinement, de promiscuité, d’insécurité économique, de perte de repères et de désorganisation, le psychothérapeute en a croisé un lot dans sa carrière. «Un village», dit-il. 

M. Perron a évalué des détenus de pénitenciers, a travaillé en protection de la jeunesse avant d’avoir son propre bureau afin d’aider les couples et les familles. 

Si la crise du verglas a fait croître le nombre de naissances, celle du coronavirus pourrait pour sa part augmenter la détresse, la violence conjugale et le nombre de séparations. 

Le psychothérapeute ne voit cependant pas que des effets délétères à la présente crise. Bien au contraire.

Bons côtés à la crise

André Perron croit qu’elle offre de belles occasions d’apprentissages et d’échanges. «Les gens se retrouvent ensemble, dans l’intimité.»

L’urgence sanitaire permet aussi, selon lui, une sensibilisation au bien commun et incite à réfléchir aux valeurs qui nous animent individuellement et collectivement.

«Qu’est-ce qui est le plus important? La vie, l’argent, le travail, les voyages, les sorties? On n’a pas le choix de choisir la vie. Il y a un recadrage qui se fait. On remet la société en place». 

Tout devient relatif. Est-ce si grave d’avoir les cheveux hirsutes ou une repousse d’un centimètre parce que les salons de coiffure sont fermés? On protège plutôt sa santé et sa vie, ainsi que celles de son coiffeur.

Cela n’a rien à voir avec les relations familiales ou de couple, mais le psychothérapeute note un autre effet positif à l’actuel état de crise. «Les politiciens apprennent à nous parler. Avec intelligence, avec honnêteté, avec constance.»

Bien sûr, à travers le monde et à travers le Canada, ils ne le font pas tous avec la même aisance et la même efficacité. Au Québec, le premier ministre François Legault et son équipe réussissent à bien communiquer, à nous rassembler contre un ennemi commun, constate M. Perron. 

Est-ce qu’il y aura «un avant et un après» dans les relations entre les citoyens et les politiciens? Comme le dit souvent François Legault : on verra.

Chronique

La ville dans la ville

CHRONIQUE / Le Samuel-Holland, c’est la ville dans la ville. Un microcosme de Québec, avec sa forte proportion de personnes âgées et le sentiment d’habiter en sécurité, à l’abri des tempêtes et de l’isolement.

Depuis le virus, le Samuel-Holland est à l’image de la ville, privé de sa vie. Des couloirs et des commerces fermés ou déserts, comme un dimanche soir d’hiver pendant La voix et Tout le monde en parle.

Le Samuel-Holland n’est pas un CHSLD ni à strictement parler une résidence pour personnes âgées, même si elles y sont nombreuses. 

C’est un ensemble d’appartements privés pour personnes autonomes comme des centaines d’autres en ville, sauf pour sa taille : 800 logements (1000 résidents).

Les six tours d’habitation sont reliées par des passerelles et un mail de commerces, services et bureaux. 

Le propriétaire (Capreit de Toronto) a fait ce qui semble raisonnable : fermer toutes les «commodités» et installations communes : 

Les salons du rez-de-chaussée avec les fauteuils de cuir, les ordinateurs et le feu de foyer où les hommes (c’était surtout les hommes) se donnent rendez-vous pour flâner et refaire le monde;

Les salles d’entraînement, les locaux de fêtes, la bibliothèque, la messe à la chapelle, etc. 

Les buanderies communes restent cependant ouvertes aux étages où les appartements ne sont pas pourvus d’entrées laveuses-sécheuses.

La logique sanitaire voudrait peut-être qu’on les ferme, mais la balance des inconvénients plaide pour les garder. Suffit de ne pas y être tous en même temps.

La logique sanitaire voudrait qu’on rappelle aux locataires de ne pas s’entasser dans les ascenseurs. Une lectrice s’inquiétait dans un courriel au Soleil que le propriétaire ne l’ait pas fait. Si l’ascenseur est bondé, mieux vaut en effet sauter un tour et attendre le prochain. 

Mais dans un immeuble au ralenti, l’enjeu est tout relatif. La circulation dans les ascenseurs est en proportion de celle des corridors.

L’horaire affiché dans la porte vitrée du club social, au sous-sol, donne la mesure des dommages à la qualité de vie des résidents :

Annulés la danse en ligne du lundi, le whist, le bridge, les ateliers de chant du mardi, les cours «soyons alerte», le théâtre, les jeux de table du jeudi, la pétanque et le bingo du vendredi, les sorties prévues aux sucres, etc.

Le salon de coiffure était fermé (comme tous les mercredis); le fleuriste, le nettoyeur, le salon de soins du visage avaient mis la clé dans la porte. On se demande ce qu’attend le salon de soins des ongles pour en faire autant. 

La porte de la pharmacie est entrouverte. L’affiche scotchée dans la vitre invite à faire préparer d’avance les prescriptions ou à faire livrer pour éviter les files dans le commerce.

Aux heures de pointe, on n’entend plus autant résonner les cris des enfants qui arrivent ou partent de la garderie. 

L’épicerie reste le dernier refuge de la «vie communautaire». Achalandée comme en temps de paix, sauf le soir peut-être. Les gens qui venaient chercher des cigarettes ne sont plus là, ayant fait des provisions. 

Les tablettes sont garnies, sauf celles que vous savez.

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Le Samuel-Holland en isolement, comme une ville en état de siège. 

Il y a là une sorte de retour de l’histoire.

Samuel Johannes Holland, dont le nom a été donné au complexe immobilier, était membre du corps des ingénieurs de la couronne britannique. 

À l’hiver 1759, il contribue à dresser des cartes du golfe du Saint-Laurent pour le général Wolfe qui prépare l’attaque sur Québec. 

M. Holland participera au siège de la ville et deviendra ensuite le premier arpenteur-géomètre du régime anglais.

Originaire des Pays-Bas, il se «mettra en ménage» avec une Québécoise avec qui il aura 10 enfants. Sa résidence fut à l’époque un rendez-vous de la vie mondaine de Québec. 

Son domaine, qui courait jusqu’à la falaise, fut plus tard fractionné. Le parc municipal, coin avenue Holland et chemin Sainte-Foy, en est le dernier vestige. 

La portion nord fut cédée par la famille en 1951 pour construire l’hôpital Jeffery-Hale. S’est ajoutée plus récemment la résidence Le Gibraltar.

La maison Holland (sur la rue du même nom) a été démolie à la fin des années 1950 pour faire place au YWCA. Le projet de Cité-Parc Samuel-Holland, qui incluait alors un hôtel, fut mis en chantier au printemps 1970. 

Une architecture de béton aux lignes répétitives et sans ornements, qu’on associe au courant moderne «brutaliste».

Le mot peut faire peur, mais dans les faits, il s’agissait d’un projet avant-gardiste avec en un même lieu une grande mixité d’usages : habitation, travail, loisirs, commerce, vie sociale, parc et espaces publics. 

Une mixité qui contribue à la qualité de vie et bonifiée par le transport en commun à la porte, l’hôpital en face, la proximité des commerces du chemin Sainte-Foy. 

L’arpenteur-géomètre n’aurait pas pu dessiner un quartier mieux réussi. 

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Rien de réjouissant à mettre sur pause la vie dans la ville. Les résidents du Samuel-Holland ne sont cependant pas plus malheureux ni plus en danger qu’ailleurs

Pour peu qu’ils pratiquent la «distanciation sociale» et évitent les visites, rencontres et rassemblements non nécessaires. 

Je m’inquiète davantage pour les CHSLD et résidences pour personnes en perte d’autonomie où le personnel peine déjà à répondre aux besoins en temps de paix. La guerre contre le virus va les rendre encore plus vulnérables. 

Chronique

Reporter les courses à la direction?

CHRONIQUE / L’objectif d’une course à la direction d’un parti politique est de choisir un chef. Mais toute compétition du genre est aussi l’occasion pour une formation de susciter l’intérêt au-delà de ses membres. Elle est l’occasion d’élargir les rangs des sympathisants, des électeurs potentiels.

Le premier objectif peut être atteint même en période de pandémie. Pas de problème pour le vote comme tel — si tant est qu’il se déroule par téléphone et Internet.

Le Parti libéral du Québec pourra donc avoir un nouveau chef à sa tête le 31 mai; le Parti québécois pourrait avoir le sien le 19 juin; et les conservateurs canadiens, le 27 juin. Techniquement, rien ne l’empêche.

Le problème, dans la situation actuelle, est que ces courses ne susciteront pas l’intérêt que souhaitent ou que devraient souhaiter ces trois partis. Qui suivra les débats à part les noyaux d’irréductibles? Qui s’intéressera pour la peine aux idées et propositions des candidats si la situation sanitaire demeure alarmante?

Dans l’état actuel des choses, les courses prévues se mèneront probablement en vase clos.

Ce désintérêt serait d’autant plus dommageable pour le Parti québécois que le successeur de Jean-François Lisée doit cette fois être choisi, outre par les militants en bonne et due forme, par tous les Québécois qui pourraient se sentir «sympathisants» pour l’occasion.

Un peu de temps

Que les libéraux et les péquistes et les conservateurs n’aient pas encore décidé ou refusent à ce stade-ci de reporter leur course respective à l’automne peut se comprendre. En date d’aujourd’hui, personne ne peut dire avec assurance à quoi ressemblera la situation dans quelques mois. Est-ce qu’un report à l’automne en vaudrait donc la peine?

La décision de tout reporter à plus tard est d’autant plus difficile à prendre pour les partis qu’elle pourrait inciter des candidats à renoncer à se présenter. Serait-ce le cas du candidat libéral Alexandre Cusson?

Tous les candidats engagés ne peuvent sans doute pas mettre leur propre vie entre parenthèses pendant plusieurs mois supplémentaires parce que la course serait reportée. Il faut comprendre tout cela pour mesurer les difficultés d’un report.

Les partis ont encore un peu de temps devant eux avant de prendre une décision finale. Mais pas beaucoup.

Si rien n’indique bientôt — d’ici la fin mars ou le tout début avril — que la situation sanitaire pourrait s’être améliorée en mai, et a fortiori si on sent même qu’elle pourrait s’être détériorée d’ici là, chacune des directions de ces partis devrait prendre la décision de tout reporter à plus tard — quitte à ce que ce soit sine die jusqu’à nouvel ordre.

Celle ou celles qui décideront de ne pas toucher à leur calendrier, et d’aller de l’avant en pleine ascension de l’épidémie, le feront alors peut-être aussi parce qu’elles préféreront que l’on regarde ailleurs pendant leur course. Chose certaine, elles manqueraient  une occasion de susciter l’intérêt.