Chronique

Anxieux bien avant l’université

CHRONIQUE / L’anxiété et la détresse psychologique, ça n’apparaît pas en arrivant sur les bancs des universités. Il faut y voir bien avant.

C’est l’avis de Maryse Lassonde, neuropsychologue, professeure émérite et aussi présidente du Conseil supérieur de l’éducation. 

On n’a qu’à parcourir la recension de données statistiques et d’enquêtes sur la santé mentale des enfants et des adolescents que le Conseil vient de rendre disponible pour réaliser une fois de plus l’importance d’agir tôt et de faire de la prévention.

Les ministres Danielle McCann et Lionel Carmant tiendront le 13 mai un forum sur la santé mentale des jeunes. 

Un exercice nécessaire qui devra être suivi de mesures concrètes et solides, car certaines données sur la santé mentale des enfants et des adolescents sont préoccupantes.

«La prévalence des troubles anxieux, de la dépression, des troubles alimentaires et du TDAH est en augmentation depuis 2010-2011. De même, la prise de médicaments contre l’anxiété ou la dépression ainsi que ceux pris pour se calmer ou se concentrer est en hausse. Le même constat peut être fait en ce qui concerne la proportion relative d’élèves présentant une détresse psychologique élevée, et ce, à tous les niveaux du secondaire. De telles hausses s’observent ailleurs dans le monde», rapporte le Conseil reprenant des données de 2018 de l’Institut de la statistique du Québec. 

«[…] environ 47 % des élèves du secondaire  présentent une santé mentale florissante, 46 % une santé mentale modérément bonne et 6 % une santé mentale languissante».

Mme Lassonde se préoccupe aussi de l’état de santé des tout-petits.

Certes, l’Enquête longitudinale nationale sur les enfants et les jeunes, menée par Statistique Canada, révèle que 85,7 % des enfants de 2 à 5 ans ne montrent aucun signe de trouble émotif ou d’anxiété.

C’est néanmoins plus de 14 % des tout-petits qui en éprouvent.

Selon Mme Lassonde, le Québec est sur la bonne voie en misant sur le dépistage précoce et sur les services éducatifs à la petite enfance. 

Beaucoup reste à faire cependant. Des auteurs dont le Conseil rapporte les travaux indiquent que seulement 5 % des enfants ayant un problème de santé mentale ont accès à des services professionnels.

Mme Lassonde signale aussi en entrevue qu’il ne faut pas perdre de vue le milieu de vie où vit l’enfant. Plusieurs facteurs influencent la santé mentale et vivre dans un milieu défavorisé peut contribuer à accroître l’anxiété et la détresse.

Top 3 dans les universités

Si les familles et tous ceux qui gravitent autour du jeune interviennent dès la petite enfance, demeurent alertes et maintiennent leur soutien à l’école primaire, secondaire et au cégep, le Québec réussira peut-être à limiter les problèmes criants observés chez les étudiants dans les universités.

La santé mentale est maintenant dans le top 3 des préoccupations de l’Union étudiante du Québec (UEQ), indique un porte-parole.

L’automne dernier, l’UEQ a mené une enquête à travers le Québec sur la santé psychologique des étudiants des universités : «Qu’est-ce qui se cache sous ta façade?»

Quelque 25 000 étudiants ont participé à l’exercice dont les résultats seront connus à l’automne.

La bougie d’allumage? Un rapport d’enquête sur la santé psychologique des étudiants de l’Université de Montréal publié en 2016 et faisant état d’une prévalence importante de symptômes dépressifs, d’épuisement professionnel et de détresse psychologique chez la population étudiante.

Une situation qui se manifeste sur d’autres campus où plus de 20 % des étudiants souffrent d’anxiété, de dépression, de stress sévère et où les demandes d’aide sont en hausse.

En août, le ministre libéral Gaétan Barrette a lancé un nouveau service en santé mentale pour les 12 à 25 ans — Aire ouverte — à Laval, Montréal et Sept-Îles. La ministre McCann compte en ouvrir d’autres.

Plus de 75 % des troubles mentaux se manifestent avant l’âge de 25 ans et 50 % de ces troubles présents chez les adultes ont débuté avant l’âge de 14 ans. 

Il n’est pas superflu de rappeler ces statistiques à ceux qui tenteraient de faire passer au second rang la santé mentale et les jeunes qui souffrent de troubles mentaux.

Chronique

Le cri du cœur 19-MS-01136

CHRONIQUE / Le matin du jour où Marie-Josée et moi nous sommes parlé, son garçon de presque neuf ans, F., s’était lavé les mains tout seul. Il n’avait pas fermé le robinet.

Il est comme ça, F., il fait tout, mais à moitié. «Il s’habille, mais il ne s’attache pas, il va aux toilettes, mais il ne s’essuie pas. Quand il fait quelque chose, il ne termine pas, il faut toujours qu’il y ait quelqu’un derrière.» Comme pour fermer le robinet l’autre matin. Ou le surveiller constamment, il fait «des fugues compulsives».

F. est autiste, il aura neuf ans dans deux semaines et Marie-Josée, contrairement aux parents d’enfants de cet âge-là, elle ne peut pas le laisser aller jouer dans la ruelle derrière. «Il ne reconnaît pas le danger.»

F. demande donc une attention de tous les instants.

Marie-Josée arrive de peine et de misère à travailler à temps partiel, question de concilier les nombreux rendez-vous pour F., «entre un et quatre par semaine», et courir à la rescousse de l’école quand on l’appelle à la fin de la journée pour lui dire que son gars est en crise, qu’il refuse de monter dans le transport adapté.

«Quand il était plus petit, j’ai dû arrêter de travailler complètement. Il n’y a pas un employeur qui voudrait de quelqu’un qui doit s’absenter à tout bout de champ. Depuis presque sept ans, je travaille à temps partiel, je n’ai pas vraiment le choix. Mais en diminuant mes revenus, je diminue aussi ma retraite.»

Elle et son conjoint se sont endettés de 30 000 $ pour F. au cours des dernières années, pour payer des évaluations et des services au privé.

«Les services au public sont nettement insuffisants.»

Mais ce n’est pas tellement ça qui la dérange — elle commence à avoir l’habitude depuis le temps —, c’est le fait que F. ne «cadre» dans aucun programme de soutien, à part le supplément québécois pour enfant handicapé de 192 $ par mois. «À Montréal, si on veut voir un spécialiste, ça tourne autour de 100 $ pour une heure…»

Marie-Josée a fait la demande pour obtenir le Supplément pour enfant handicapé nécessitant des soins exceptionnels — soit environ 1000 $ par mois —, elle a essuyé trois refus. «C’est un processus qui est opaque, on nous donne une liste d’habitudes de vie qui sont évaluées, mais on ne connaît pas les critères, les barèmes.»

Comme s’il n’y avait pas de nuances. «Soit il marche, soit il ne marche pas. Il n’y a rien entre les deux.»

Dans son évaluation, F. «a des limitations graves pour chacune des habitudes de vie et une limitation totale pour celle qui est définie comme la “responsabilité”, puisqu’il doit être sous supervision 24 heures sur 24, sept jours sur sept. Mais visiblement, ce n’est pas assez pour se qualifier.»

Sans vraiment savoir pourquoi. «Je n’ai pas de problème à me faire dire que je ne me qualifie pas, mais ce que je déplore, c’est qu’il n’y ait rien entre les deux, c’est le vide total.» C’est toute ou pantoute.

Et eux, c’est pantoute.

Marie-Josée et plein d’autres parents comme elle se souviennent des paroles prononcées par François Legault en campagne électorale, le 6 septembre précisément, quand il a promis une aide pour «100% des familles», en fonction de leurs besoins. «Nous ne laisserons personne derrière. L’aide offerte sera modulée en fonction de la sévérité du handicap de l’enfant.»

Ça a le mérite d’être clair.

Marie-Josée a écrit une lettre le 1er février dernier à la ministre de la Santé, Danielle McCann, pour lui expliquer son ras-le-bol, après avoir reçu un nouveau refus. «Je ne compte plus tous les refus ou même les absences de réponses à mes demandes d’aide et de soutien. J’ai cogné à toutes les portes. Il ne reste que la vôtre.»

Parce qu’il n’y a rien pour des enfants comme F.

Et il n’est pas le seul.

Marie-Josée fait la liste des principaux diagnostics de son fils qui a, en plus d’un trouble du spectre de l’autisme, un trouble sévère de langage, un trouble d’opposition avec provocation et un TDAH sévère avec impulsivité. Ça fait beaucoup de troubles pour un petit garçon.

Et pour ses parents.

Mais, visiblement, pas assez aux yeux du gouvernement. «Il ne peut donc pas s’assoir tranquille sur la chaise des enfants nécessitant des soins réguliers ou quotidiens pourrait-on dire. Mais, il ne peut non plus s’assoir sur celle des enfants ayant des besoins exceptionnels. Il doit donc s’assoir entre deux chaises, dans le trou noir des services et soutiens financiers. Dans le néant.»

Et c’est là qu’ils sont, dans le néant.

Marie-Josée n’ose même pas penser au moment où son fils sera adulte, qui risque d’être le néant dans le néant.

Trois semaines plus tard, elle a eu une réponse de la directrice des programmes de déficience intellectuelle, trouble du spectre de l’autisme et de déficience physique. Son cri du cœur est devenu le «courrier 19-MS-01136». 

Un cri du cœur codé, parmi tant d’autres.

On lui a rappelé, essentiellement, ce qu’elle savait déjà. «Nous comprenons que la situation que votre famille vit est exigeante et demande beaucoup de temps et d’énergie. L’intervenante pivot de votre fils […] a effectué l’évaluation annuelle de vos besoins dans le cadre du programme de soutien aux familles en décembre et demeure disponible pour vous soutenir. De plus, vous pouvez compter sur les professionnels des établissements de réadaptation impliqués auprès de votre fils pour vous accompagner dans la gestion du quotidien de celui-ci.»

Vous entendez ce bruit?

C’est la dernière porte qui se referme.

Entre les lignes

Se faire prendre aux tripes

CHRONIQUE / Trois cent soixante-quinze mille films et séries sont proposés sur Netflix. Quand je décide de passer deux heures devant la télé, j’en perds la moitié à pitonner pour trouver ce que je vais finalement écouter. Trop de choix, c’est comme pas assez. Mais, curieusement, chaque fois je finis par faire défiler un documentaire. Des biographies, mais surtout des documentaires animaliers. Comme si ça répondait à un besoin.

Eh bien, croyez-le ou non, une étude menée par la chaîne anglaise BBC et des chercheurs de l’université de Berkely, en Californie, vient de me faire réaliser que c’est sans doute le cas !

Science

Pitou et minou ont-ils une grosse empreinte carbone?

SCIENCE AU QUOTIDIEN / «La responsabilité des gaz à effets de serre est toujours mise sur le dos des individus qui conduisent une auto ou qui mangent de la viande. Mais on ne parle jamais du coût écologique des animaux domestiques. Il y a les déjections, à l’intérieur comme à l’extérieur, la fabrication de leur nourriture sous toutes sortes de formes, le transport, les médicaments, etc. Alors combien ça «coûte», un animal domestique, en termes de gaz à effet de serre ?», demande Louise Saintonge, de Québec.

Question bien difficile que voici, car très peu d’études ont été faites à ce sujet. Pour tout dire, en 2017, deux chercheurs en environnement, Seth Wynes (Université de Lund, en Suède) et Kimberly A. Nicholas (Université de Colombie-Britannique), ont tenté de comparer tous les gestes petits et grands que M. et Mme Tout-le-Monde peuvent faire pour réduire leur empreinte carbone, et ils croyaient initialement que se priver d’un chien ferait partie des gestes ayant le plus d’impact. Mais ils ont dû abandonner cette partie de leur travail car «nous n’avons pu trouver que deux études, avec des résultats contradictoires, sur l’empreinte écologique des chiens», ont-ils écrit dans un article publié récemment dans les Environmental Research Letters.

De ces deux études, qui datent de 2011 et de 2013, l’une a conclu qu’un chien de la taille d’un Labrador implique des émissions d’environ 60 kg de gaz à effet de serre par année — autrement dit, presque rien —, alors que l’autre évaluait l’empreinte carbone du même toutou à... 1,6 tonne ! Pour donner une idée de ce que cela représente, c’est l’équivalent d’un vol trans-Atlantique, et deux fois plus que le CO2 qu’une personne peut «sauver» en devenant végétarien pendant un an. Bref, c’est énorme.

Un peu après la parution de l’article de Wynes et Nicholas, une troisième étude sur le sujet est parue, cette fois dans la revue savante PLoS – One. Son auteur, le géographe de UCLA Gregory S. Okin, y fait un estimé du nombre de calories consommées chaque année par les quelque 163 millions de chats et chiens domestiques vivant aux États-Unis et la part de ces calories qui proviennent de sources animales, de même que la masse totale de leurs déjections. Il estime que cela représente environ 33 % de la consommation humaine de calories animales et 30 % des excréments humains, et comme on connaît les GES associés à chacun, M. Okin déduit que les chiens et chats américains sont responsables d’environ 64 millions de tonnes de CO2 chaque année, soit l’équivalent de 13,6 millions de voitures.

Cette étude-là ferait donc pencher la balance du côté de l’hypothèse voulant que les animaux de compagnie ont une grosse empreinte carbone. Cependant, dans ces exercices comptables-là comme dans bien d’autres choses, le diable se cache toujours dans les détails. Ainsi, les calculs de M. Okin partent du principe que si les Américains ne possédaient plus ni chats ni chiens demain matin, alors l’Oncle Sam pourrait réduire sensiblement ses cheptels de bœufs, porc, poulets, etc. Ce qui réduirait bien sûr de beaucoup l’impact environnemental des animaux de compagnie.

Or c’est une prémisse très contestable parce qu’il n’y a tout simplement pas, ou extrêmement peu, d’élevage qui est fait principalement pour fabriquer la nourriture pour animaux. Pratiquement tout le bétail est destiné à la consommation humaine et, c’est avec ce qu’il reste une fois qu’on a enlevé «nos» morceaux que l’on produit les fameuses «croquettes» pour pitou et minou, ainsi que la nourriture en canne. On parle ici, par exemple, de farine d’os, de sang, de pattes, de becs et d’organes, de même que de la «vraie» viande invendue en supermarché et passée date, des graisses de restaurant, de bétail malade ou mourant, etc [https://bit.ly/2FkeFAS].

Bref, même si on faisait disparaître tous les animaux de compagnie, il faudrait maintenir les cheptels aux mêmes niveaux pour répondre à la demande humaine. M. Okin lui-même le reconnaît dans son article, d’ailleurs, mais il maintient tout de même ses conclusions parce que, argue-t-il, la plupart de ces ingrédients pourraient devenir propre à la consommation humaine après transformation. La preuve en est, dit-il, que l’on connaît bien des cas où des gens très pauvres se sont nourris de nourriture pour chats ou chiens. En outre, «la tendance est à la nourriture de luxe qui inclut plus de produits animaux que les Américains considèrent comme comestibles», fait-il valoir.

Il est vrai que ce type de nourriture est plus populaire qu’avant, mais ce sont encore les «croquettes» qui dominent le marché, et de loin : 8,7 milliards $ en 2012 contre 2,3 milliards $ pour la nourriture «humide», d’après des chiffres cités par M. Okin. Et encore, cette dernière n’inclut pas que des parties «comestibles pour l’humain», loin s’en faut. Alors sans dire qu’il n’a aucune valeur, l’argument voulant que la nourriture pour chiens/chats «concurrence» l’alimentation humaine est encore très théorique.

Isabelle Légaré

Jamais deux sans cinq

CHRONIQUE / Ils sont trois. Une fille et deux garçons. Une fratrie inséparable.

Marcela a 10 ans, Wilson, 8 ans, et Deiby, 5 ans. Partis de la capitale Bogota, en Colombie, ils ont atterri dans la petite municipalité de Lac-aux-Sables, en Mauricie. Le trio est arrivé la veille de Noël, comme dans un film rempli de rebondissements qui se termine bien.

Marie-Ève Lambert

Les enfants bonsaïs

CHRONIQUE / L’autre jour, un communiqué est atterri dans ma boîte courriel et a aussitôt capté mon attention. On y annonçait la sortie imminente d’un livre de l’acteur, auteur et conférencier Martin Larocque. Son titre: «Quand t’éduques, éduque!»

Pour être franche, je trouvais le ton un peu autoritaire. Un brin directif, voire quelque peu condescendant. Mais on nous le présentait comme un recueil de réflexions parentales pratiques, un ouvrage décomplexant « sur l’éducation des enfants parce que, dans ce magnifique univers de parents, si vous essayez d’être comme tout le monde et de faire “comme il faut”, vous ne saurez jamais à quel point vous êtes un bon parent ! » Bref, « soyez donc le parent que vous avez envie d’être ! »

Du coup, l’approche m’était moins rébarbative.

En gros, ce petit bouquin d’à peine plus de 100 pages se veut un condensé de toutes les idées qui reviennent le plus souvent dans les conférences que Martin Larocque donne depuis 25 ans sur la parentalité, dérivées de son hypothèse bien séduisante : tous les parents sont compétents, mais ils ne le savent pas tous. Évidemment, cela exclut les cas extrêmes de violence, maltraitance et négligence.

J’ai déjà abordé le sujet sous cet angle dans une précédente chronique (Comment être un bon parent), donc je m’attarderai surtout ici sur un autre point qui m’a fortement interpellée à la lecture de son bouquin et qui a alimenté une réflexion que j’avais entamée, il y a quelques semaines, à la suite d’une discussion entre collègues-mamans.

La loi du moindre effort

Je leur avais demandé leur opinion sur les devoirs après avoir vu passer une pétition pour leur abolition.

Elles étaient pour. Les devoirs, pas leur abolition. Pas tant pour ce que sont les devoirs en tant que tels, mais pour ce qu’ils enseignent à l’enfant par la bande. Ça leur montre à être responsables, organisés, à gérer leur temps et à faire des efforts pour obtenir des résultats, affirmaient-elles toutes deux.

« On dirait qu’on leur en demande de moins en moins, qu’il faut que tout soit facile alors que la vie, c’est pas comme ça ! Il faut qu’ils sachent se débrouiller ! » s’est quelque peu emportée la plus fougueuse des deux.

Je trouvais leur point de vue fort pertinent. Et je l’ai retrouvé dans le livre de Martin Larocque. « Je n’enseigne pas à faire un lit, j’enseigne à être fier », y écrit-il notamment.

« Nous avons cessé, et je ne sais pas pourquoi, d’exiger des choses de nos enfants. C’est un grave problème. Nous créons tranquillement une génération d’enfants qui vivent avec du personnel, des agents, des majordomes, des domestiques... et non des parents », dénonce-t-il, en lançant notamment une flèche à tous ces parents qui portent, à la place de leur enfant, sac à dos, boîte à lunch, et tutti quanti quand ils vont le chercher à l’école. Parce qu’ils ont leur journée dans le corps, tsé. « Même si sa journée a été longue, je vous rappelle que la vôtre aussi ! Vous aussi, vous avez votre journée dans le corps. Et personne ne vous attendait à la sortie de votre travail pour porter votre boîte à lunch... »

« Ce n’est pas un acte d’amour que de faire croire à l’enfant qu’il a du personnel. Ce n’est pas l’aider que de lui donner l’impression qu’aussitôt qu’un chouïa d’effort arrive qu’il y aura toujours quelqu’un pour le délester de sa charge », dit-il encore.

En est-on vraiment rendu là ? À prôner la loi du moindre effort, bien malgré nous ? À leur nuire dans notre désir de leur éviter des tracas, tant on les aaiiiiimmmmeeee, comme le dit Martin Larocque ? Il cite à cet effet l’auteure Julie Lythcott-Haims, qui croit que « trop de parents élèvent leurs enfants comme des bonsaïs. On les chouchoute pour qu’ils aient l’air — trop tôt — d’un résultat final et parfait. »

Le vrai sens du mot « difficile »

Vrai qu’on tente, de nos jours, de nous faire croire que tout est facile et sans effort. Maigrir sans effort, apprendre une langue sans effort, jardiner sans effort, cuisiner sans effort, devenir riche sans effort, réussir sans effort... élever ses enfants sans effort. 

Tout ça est utopique et il est de notre devoir de parents de l’apprendre à nos jeunes le plus tôt possible. Même si ça nous demande plus d’efforts. 

Dans cette ère du tout tout de suite, on semble avoir oublié le vrai sens du mot « difficile », fait remarquer Martin Larocque. 

« En abandonnant le plaisir de l’effort, nous avons diminué les exigences et, de surcroît, les efforts devant les obstacles qui se présentaient à nous. [...] “Difficile” voudrait dire que ce ne sera pas fluide, que je devrai chercher au-delà de ce que je sais présentement et qu’en bout de course, je n’aurai peut-être pas de médaille, de chèque ou de like ! [...] Nous avons collectivement baissé l’échelle de l’effort. Elle se calcule rapidement : Je ne connais pas = Je trouve ça difficile = Je ne fais pas », expose-t-il, alors qu’auparavant, « “difficile” annonçait qu’il fallait se remonter les manches et chercher la solution mariée à l’effort. “Difficile” était l’énergie qu’il fallait pour commencer la journée du bon pied. »

Imaginez seulement combien nos petits trouveront la vie difficile, une fois adultes, s’ils n’ont pas appris tôt à faire des efforts. Oui, ça demande des efforts aux parents de les coacher en ce sens. Mais qui a dit qu’être parent était facile ?

Chronique

J'engagerais Steve demain matin

CHRONIQUE / Avant, Steve Fortin ne disait pas qu’il était aveugle quand il envoyait un CV, les gens s’en rendaient compte à l’entrevue, ça crève les yeux. Les siens, c’est Manouche, son fidèle Labrador Mira. «Je me demande toujours si c’est mieux de le dire ou pas… Maintenant, je le mets dans la lettre de présentation, les gens le savent tout de suite.» Sauf que depuis qu’il le dit, les entrevues se font rares. Il ne compte plus le nombre de CV qu’il a envoyés, «des centaines et des centaines.»

En un an à peine.

Il pensait avoir mis toutes les chances de son côté en faisant un baccalauréat multidisciplinaire à l’Université Laval, la somme de certificats en relations industrielles, en entrepreneuriat et gestion, en formation des adultes en milieu de travail, plus un certificat en management et un autre en consommation. 

Tout ça et une technique administrative en comptabilité et en gestion. La seule chose qu’il a de la difficulté à faire, c’est compiler des factures disparates.

Il peut faire tout le reste.

Je l’ai vu pitonner à son ordi avec le logiciel qui décrit tout ce que fait sa souris, je n’y comprenais rien tellement ça parle vite. «Je pourrais le mettre encore plus vite…» Pour vous donner une idée, ça sonne comme l’extra-terrestre dans La soupe au chou de Louis de Funès.

Et avec ce logiciel, Steve peut tout faire. Il a la même chose sur son téléphone. Il m’a imprimé son CV, a trouvé le bon fil pour brancher la machine. «Ça doit faire 20 ans que j’ai cette imprimante-là. La prochaine, je vais la prendre en noir et blanc.»

Il va sauver sur les cartouches d’encre.

Avec sa fidèle Manouche, il va où il veut. Il prend l’autobus, très rarement le transport adapté, surtout pour aller s’entraîner au PEPS. Il y va au moins cinq fois par semaine. «C’est ma deuxième maison.»

Il pratique le lancer du poids depuis 2014, vise les paralympiques.

Il ne rate pas une occasion d’aller voir — c’est son expression —, les matchs du Rouge et Or, il connaît presque tous les joueurs. «Je suis sur le bord du terrain avec mon Walkman et j’écoute le match à la radio en direct. Je suis tellement dans le match que j’arrive à anticiper les jeux… L’an passé, le père [du quart-arrière] Hugo Richard était derrière moi, à un moment donné il m’a demandé : “Qu’est-ce qui s’est passé? ”»

Il va aussi voir les Remparts, «à côté du banc des Remparts».

Et il va voir des shows au Festival d’été.

Steve n’a pas toujours été aveugle. Atteints d’une «rétinite pigmentaire de naissance», ses yeux ont tenu bon jusqu’à 25 ans. «En troisième année, je lisais avec de gros caractères et ça allait, mais à 25 ans, j’en ai perdu beaucoup…» Il s’est retrouvé avec 10 % de vision, puis plus rien.

Fondu au noir, depuis 15 ans. «Je vois la lumière, vaguement.»

Mais Steve ne s’est pas laissé abattre par ça, il est déménagé à Québec pour apprendre le braille. «J’étais à Rivière-du-Loup, il n’y avait pas beaucoup de services en région.» Il a eu un premier chien Mira pendant huit ans. Je ne savais pas ça, mais il arrive que les chiens Mira, un moment donné, décident qu’ils en ont assez.

Il l’a donnée à un de ses oncles, il la voit souvent. «Elle est toujours contente de me voir, mais sans le harnais.»

Il a Manouche depuis quatre ans. «Elle est très, très calme, elle est du genre Roger Bontemps. Et elle a un côté gardien aussi. C’est un des chiens qui travaillent le plus, je vais partout avec!»

Steve aussi aimerait, comme elle, travailler. «Les employeurs ne croient pas que je suis capable de tout faire avec mon portable. Je peux lire des courriels, faire de la comptabilité, me servir de la suite Office, aller sur Facebook. Je fais tout ce que le monde peut faire à l’ordinateur!»

J’avais une question après notre entrevue, je la lui ai textée, il m’a répondu dans la minute. Et sans faute.

Il peut faire du service à la clientèle, être commis-réceptionniste, ou n’importe quel emploi qui se fait au téléphone. «Je peux faire plein de choses, je peux être technicien en administration, faire de la gestion de dossier de CSST, je peux gérer la facturation… les gens peuvent même avoir une subvention pour m’embaucher!»

Rien à faire. Les rares fois où le téléphone sonne, ce sont des gens qui ont visiblement lu trop vite sa lettre de présentation. «Quand on m’appelle, c’est pour des jobs de représentant sur la route…»

Manouche n’a pas son permis classe 5.

Il y a un an, il avait été embauché dans une entreprise de recouvrement, mais ça n’a pas duré. «Après la première journée, ils m’ont dit que je devais venir sans mon chien, il y avait une fille allergique.» Il a proposé des solutions, entre autres de laisser Manouche dans une pièce fermée, rien à faire. Il a porté plainte à la Commission des droits, mais ça ne lui redonne pas son emploi.

Ni un salaire.

Il en a assez de vivoter sur l’aide sociale. Il aimerait aller voir des spectacles de rock alternatif, il aimerait pouvoir se payer un billet pour Godsmack le 11 mai, et aller voir des matchs de football aux États-Unis. «Je ne peux même plus me payer des billets pour le Rouge et or. J’y vais grâce à mon ami Mario…»

Au nombre d’employeurs qui s’arrachent les cheveux et qui crient à la pénurie de main-d’œuvre, il est inouï de voir Steve se démener autant pour décrocher un boulot. Rarement ai-je vu quelqu’un aussi déterminé à travailler.

À la fin de l’entrevue, je lui ai posé la question que je pose à tout le monde avant de refermer mon calepin de notes :

- Est-ce qu’il y a quelque chose que tu aimerais dire?

- Donnez-moi juste une chance…

Le Mag

«Tu devrais courir, le gros»

CHRONIQUE / À la dernière minute, Mickaël Bergeron est désigné pour aller chercher les cochonneries au dépanneur. Il y a déjà assez d’alcool pour enivrer les fêtards au party de CHYZ, la radio universitaire de l’Université Laval, mais il manque les chips et la liqueur.

Mickaël ramasse donc quatre sacs de croustilles grand format, deux bouteilles de deux litres de Pepsi et d’orange Crush et il dépose tout ça sur le comptoir du dépanneur Chez Alphonse, au pavillon Maurice-Pollack. La caissière le dévisage — son malaise est aussi palpable que la machine Interac. «Dans sa face, on peut lire : «osti de gros porc, tu vas bouffer tout ça, tu peux bien être gros!», se souvient Mickaël dans son livre «La vie en gros», qui sort mardi en librairie.

«Pour le gros ou la grosse, c’est toujours là, écrit-il. Il ou elle se promène et ce que les gens lisent en voyant son ventre, ses grosses cuisses, sa graisse, c’est “mange mal”, “mange trop”, “paresse”, et/ou toutes les autres croyances entourant le poids. Que ce soit vrai ou non.»

Le Monde

Autrement dit

VRAI OU FAUX?

Le 18 décembre, l’explosion d’un météore de la grosseur d’un autobus, au dessus de la mer de Bering, a dégagé une quantité d’énergie trois fois supérieure à celle de la bombe atomique larguée sur Hiroshima, le 6 août 1945.

Source : Sciences et Avenir

Isabelle Légaré

Le don de Karelle

CHRONIQUE / Tout est une question d’interprétation. Karelle Massy en est un bel exemple.

«Je suis une personne sourde. La nature m’a donné un don.»