Chronique

Des réponses brodées d'or

CHRONIQUE / Officier militaire britannique sous les ordres de Wolfe, James Murray fut un des premiers à atteindre le sommet de la falaise lors de la bataille des plaines d’Abraham.

L’année suivante, il pilotera les troupes anglaises à la bataille de Sainte-Foy. Devenu gouverneur de Québec, il pratiquera une politique répressive impitoyable pour empêcher tout soulèvement des Canadiens français.

Le même homme permettra cependant l’usage des lois et coutumes françaises devant les tribunaux. Et se mettra à dos les marchands anglais en favorisant les paysans francophones, ce qui finira par lui coûter son poste. 

J’étais à lire le résumé biographique et à reconnaître dans les contradictions du personnage une synthèse des Trudeau père et fils, lorsque Justin est entré.

Il est allé s’asseoir au centre, sous le grand tableau de Murray, la mine sévère et bedonnant dans sa tunique rouge brodée d’or. Je parle de Murray. 

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Chronique

Et si l’Ontario virait à gauche...

CHRONIQUE / Plus que deux semaines avant les élections en Ontario, et c’est le NPD d’Andrea Horwath qui constitue maintenant la seule menace à la formation d’un gouvernement conservateur sous la direction de Doug Ford. Ce virage impressionnant montre à quel point le dernier sprint d’une campagne électorale peut changer les choses et déjouer les prédictions.

Les forces en présence ne sont pas similaires à celles qui se feront la lutte au Québec le 1er octobre, mais la campagne ontarienne constitue un rappel important : il ne faut jamais tenir le résultat des sondages pour acquis. Jean-François Lisée a été le premier à s’en réjouir mardi. Il a déclaré qu’à l’exemple du NPD ontarien, la situation pourrait évoluer en faveur du PQ au Québec.

Le résultat des élections en Ontario sera suivi de très près dans les autres capitales au pays parce qu’il sera révélateur de l’humeur de l’électorat, et qu’il aura des conséquences pour tout le monde.

Pour le gouvernement Trudeau, le pire scénario serait la victoire de Doug Ford. Un tel événement serait annonciateur de litiges importants entre les deux paliers de gouvernement à 16 mois des élections fédérales, au moment même où les conservateurs fédéraux d’Andrew Scheer sont en remontée dans les sondages au pays et même au Québec. De plus, une victoire de M. Ford serait suivie d’une contestation en règle de la politique environnementale de Justin Trudeau contre les changements climatiques. Un échec du premier ministre sur cette question, associée à l’impasse qu’il semble incapable de dénouer entre l’Alberta et la Colombie-Britannique, pourrait lui coûter ses élections.

Pour le gouvernement du Québec, la situation est moins évidente. On peut penser qu’un gouvernement Couillard aurait de meilleures relations avec l’Ontario sous la gouverne de la néo-démocrate Andrea Horwath. Même chose pour Jean-François Lisée. Il est plus difficile de deviner quelle serait la préférence de François Legault. La Coalition avenir Québec (CAQ) est davantage associée à la droite. Mais comme son nom l’indique bien, il s’agit d’une coalition dont la diversité des intérêts se prêterait mal à un virage aussi radical que celui proposé aux Ontariens par Doug Ford.

Ce qu’il y a de plus fascinant dans la situation actuelle, c’est de constater à quel point le désir de changement dans les deux provinces risque de les mener dans des directions opposées. Au cours des 15 dernières années, les législatures du Québec et de l’Ontario ont été dirigées presque sans arrêt par des gouvernements libéraux. Mais en 2018, le changement souhaité par l’électorat pourrait être incarné par le NPD en Ontario, et la CAQ chez nous. À moins que Doug Ford ne maintienne l’avance des conservateurs…

Peu importe les résultats d’un côté et de l’autre de la rivière des Outaouais, l’influence du «Canada central», dont parlait Jean Charest en traitant de l’axe Québec-Ontario, devra être redéfinie. Sous Stephen Harper et à la faveur des prix élevés du pétrole, l’Alberta avait gagné en prestige et en influence à Ottawa et au sein du Conseil de la fédération. Mais la chute du prix de l’or noir sur les marchés a favorisé ensuite les entreprises manufacturières de l’Ontario et du Québec. La résistance à la construction de nouveaux pipelines pour exporter le pétrole des sables bitumineux a accentué les difficultés économiques de l’Alberta.

La fin du régime de Stephen Harper et la victoire de Justin Trudeau a également marqué un retour à Ottawa des politiciens du «Canada central». Mais les élections à Queen’s Park et à Québec laissent entrevoir des changements majeurs qui pourraient modifier l’équilibre des pouvoirs au sein de la fédération canadienne. 

Joël Martel

La naissance d'une fausse nouvelle

CHRONIQUE / Il y a quelques semaines de cela, mon amoureuse m’a annoncé une terrible nouvelle. Celle-ci concernait nos nouveaux voisins à qui nous n’avons pratiquement jamais parlé, et ce, malgré notre tentative à l’époque d’aller à leur rencontre peu après qu’ils aient déménagé.

Voilà donc que la rumeur racontait que la jeune fille de nos voisins était malade et que c’était pour cette raison que la maison semblait inhabitée depuis quelques semaines.

Évidemment, quand on a nous-mêmes un ou des enfants, une telle nouvelle a l’effet d’un coup de poing dans la poitrine étant donné qu’on ne souhaiterait jamais une telle chose à qui que ce soit.

Pour être franc avec vous, même si je ne pourrais pas reconnaître mes nouveaux voisins si je les croisais à l’épicerie, chaque fois que je passais devant leur maison, j’avais une pensée pour eux en souhaitant que ceux-ci s’en sortent bien.

Puis, peu après qu’on ait appris la terrible nouvelle, ma conjointe s’était donné comme mission de faire installer des signalisations dans le quartier afin de rappeler aux automobilistes de rouler prudemment, étant donné le nombre croissant d’enfants dans le secteur.

Julie s’est donc informée auprès de la Ville afin de savoir les démarches à faire pour que son projet se concrétise et suite à cela, elle a fait le tour du quartier afin d’amasser des signatures pour ensuite déposer sa demande.

Maintenant, vous savez comment c’est lorsqu’on fait une tournée du genre dans le quartier. Les personnes qu’on connaît plus ou moins finissent par nous demander où on habite précisément et de fil en aiguille, on potine en demandant quelques infos qui piquaient notre curiosité jusqu’ici. 

D’ailleurs, il faut croire que l’absence prolongée de nos nouveaux voisins s’était fait remarquer par le voisinage, car bien des gens se demandaient où ils étaient passés. Julie a donc fait ce que tout le monde aurait fait dans une telle situation et elle a prudemment avancé qu’elle avait eu vent d’une rumeur racontant que leur petite fille était malade, sans pouvoir donner davantage de détails.

Après cela, on peut déjà imaginer qu’une bonne partie du quartier a commencé à ressentir la même chose que moi en passant devant leur maison. 

Alors ça a duré comme ça pendant quelques semaines, puis la semaine dernière, voilà que le projet des panneaux de signalisation de Julie s’est concrétisé. Toutefois, la vie étant une grande adepte de l’ironie, des signalisations sont apparues un peu partout dans le quartier, sauf à l’endroit précis où elle souhaitait qu’on en installe, c’est-à-dire devant la maison de nos nouveaux voisins, là où est situé l’arrêt d’autobus des enfants de notre secteur. Quelques jours après cela, nos amis Daniel et Mélanie étaient venus nous rendre visite afin de voir de leurs yeux notre nouveau chien Billy et pendant que nous discutions ensemble, on a entendu du bruit en provenance de la maison de nos nouveaux voisins.

Comme le père de Mélanie est aussi leur voisin, celle-ci a demandé à Julie si elle avait eu des nouvelles de nos nouveaux voisins, puis Julie a dit: « J’aurais presque envie d’en profiter pour leur demander si ça va. »

Mélanie a alors répliqué: « Oui, s’il te plaît. On veut savoir. T’as juste à leur dire qu’on s’inquiète pour eux et qu’on voulait savoir si tout est sous contrôle. » Alors hop, Julie est partie chercher les informations à la source et à son retour, elle semblait plutôt dépassée. Il s’agissait de membres de la famille de nos nouveaux voisins qui étaient venus chercher des trucs et quand Julie leur a demandé des nouvelles, ceux-ci lui ont répondu qu’en fait, ils étaient partis en voyage pour une durée de trois mois.

En apprenant cela, j’ai bondi de surprise: « Ben voyons, ça venait d’où cette nouvelle de merde là comme quoi leur fille était malade ».

Et puis c’est là que Mélanie m’a appris que ça venait de son père. En fait, il avait juste émis cette théorie après avoir constaté leur absence prolongée et ladite théorie s’était progressivement transformée en nouvelle.

Alors vous saurez maintenant comment ça peut prendre vie, une fausse nouvelle.

Chronique

Des selfies en attendant le G7

CHRONIQUE / Les citoyens de La Malbaie ne sont pas différents des autres contribuables. Ils pensent aussi que 600 millions $ pour trois jours de sommet, c’est cher payé.

Même si le premier ministre Justin Trudeau promet que le Groupe des 7 va se «dire les vraies affaires», ça reste cher.  

Mais puisque l’argent aurait été dépensé de toute façon, aussi bien que ce soit dans Charlevoix. 

Les locaux auraient pu râler contre les mesures de sécurité, les contraintes de circulation et contre un envahissement dont ils ne vont pas tous tirer profit. 

La plupart devront se contenter de regarder passer par la fenêtre la parade des Suburban noirs et des chars de police. 

Mais devenir pour quelques jours le centre du monde, on ne reverra pas ça, se disent-ils. Aussi bien en profiter.

Ils étaient quelques centaines mercredi soir à avoir répondu à l’invitation de Justin Trudeau pour un BBQ, des photos et des conversations personnelles.

Une atmosphère bon enfant où on pouvait sentir la fierté et la fébrilité des citoyens à approcher une des vedettes planétaires du moment, déguisé en un des leurs avec jean et chemise sans cravate.

M. Trudeau a été avec eux comme on a pris l’habitude de le voir dans les bains de foule, semblant y trouver un plaisir sincère, ou alors, c’est qu’il est un excellent acteur.

Il a été généreux de son temps, de ses poses et de ses échanges. 

Des jeunes étudiantes de l’école voisine qui préparent un voyage humanitaire au Rwanda lui ont glissé une lettre qui décrit leur projet. «Il a la main chaude», s’est émue l’une d’elle. Et il est un «beau garçon». 

Mais ceux qui croient que c’est surtout les jeunes femmes qui courent les photos avec Justin se trompent. Il y en avait de tout âge, hommes et femmes.

Il y avait là l’aumônier de l’hôpital, cette infirmière auxiliaire à la retraite forcée, ces quatre jeunes hommes assis à l’arrière. Je vous les présente.

Un grutier travaillant sur des bateaux qui desservent les communautés inuites du Grand Nord; un employé de supermarché qui se prépare aussi à partir sur les bateaux, un étudiant en gestion de commerce et un employé d’une usine de pièces d’autos. 

Ils étaient venus pour les hot-dog, mais ne faisaient pas semblant d’être indifférents au reste. Ils attendaient leur chance eux aussi pour un selfie, malgré leur malaise devant les coûts du G7.

Ils n’avaient rien de militants partisans, mais auraient été moins empressés si le premier ministre avait été un conservateur.

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Anne Jean s’occupe du marketing pour un motel de La Malbaie. Elle fait partie des commerçants pour qui le sommet est une manne en cette période où le tourisme tourne habituellement au ralenti. 

Elle était venue célébrer son plaisir à l’effervescence du G7. Et pour voir Justin Trudeau. Au moment opportun, elle s’est glissée en avant et a réussi à arracher le premier selfie du jour. 

Mme Jean sent que le courant d’inquiétude du printemps s’est dissipé et que depuis quelques semaines il souffle un vent de «positivisme» sur le sommet. Elle voit comme un honneur et une responsabilité que la région ait été choisie pour le sommet.

 «Il faut être à la hauteur. Nous devons absolument démonter notre enthousiasme et notre joie.» Charlevoix a une tradition de 200 ans d’accueil touristique à honorer, fait-elle valoir. 

Le vrai combat qui l’anime est cependant ailleurs que dans ces quelques jours à essayer de plaire aux grands. 

Il est dans la survie de l’Hôpital de La Malbaie qui a pris ombrage du nouvel hôpital de Baie-Saint-Paul et dont les fonctions s’effritent. 

Le genre de combat qui peut changer le quotidien d’une région plus que les pourboires d’un party de riches.

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«Vous n’êtes pas gêné de dépenser 600 millions $ dans une région frappée par le “trou noir”», ont demandé Giannina-Mercier Gouin et Lucie Bérubé? 

Elles ont fait ça poliment et dans le respect, mais il fallait une certaine audace pour interpeller ainsi le premier ministre dans une ambiance aussi festive. 

Le trou noir, c’est les règles de l’assurance emploi qui laissent des gens sans revenus pendant plusieurs semaines, voire jusqu’à deux mois entre la fin des prestations et le début de la période d’emploi au printemps.

«Êtes-vous prêt à faire quelque chose», ont-elles demandé à M. Trudeau? Il a pris le temps d’écouter, d’expliquer, d’écouter encore, sans s’impatienter. 

Ces dames qui se foutaient de prendre un selfie avec Justin Trudeau, ce sont elles qui ont eu droit à la plus longue conversation privée du jour.  

La réponse est restée vaseuse et décevante, mais elles avaient pu passer leur message.

Et quand on a cru que c’était terminé, Mme Bérubé en a remis encore un peu :    

Dans vos conversations de grands où vous vous dites les vraies affaires, remettez-vous parfois en cause les politiques néolibérales d’avoir moins de gouvernement?

Drôle de question, je trouve. On peut faire bien des reproches à M. Trudeau, mais pas celui de vouloir moins de gouvernement. Ni moins de dépenses.

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Pourquoi le sommet à La Malbaie? «Un coup de cœur», croit le maire Michel Couturier, qui fut dès le début partie aux discussions sur le G7.

Il rappelle que M. Trudeau père fréquentait le Manoir Richelieu et que Justin venait ici jeune et plus tard, quand il était député et même avant d’être élu. 

Le maire Couturier, a savouré chaque instant de ce BBQ événement. «Ça ne va pas toujours bien comme ça. Il y a des moments plus tough», se souvient-il.

Il a perçu lui aussi un moment d’inquiétude ce printemps lorsque l’énergie allait à la préparation des plans d’urgence et à faire des exercices au cas où le pire arriverait.

Chronique

Vers un G6?

CHRONIQUE / À lire et à entendre tout ce qui se dit sur le Sommet du G7 présentement, on pourrait presque croire que l’événement est un grand congrès de manifestants.

Et qu’on ne badine pas avec la sécurité.

Des centaines de chiens, des milliers de policiers en renfort, 1,4 kilomètre de clôture pour entourer la Zone de libre expression (!), 375 murets de béton recyclés du fiasco de la Formule E à Montréal où, voyez l’ironie, on aurait tout fait pour que le monde se bouscule au portillon. 

On attend, les 8 et 9 juin, 3000 dignitaires et 2500 journalistes. Un budget qui oscille autour de 600 millions $, plus que ce qu’a coûté le Centre Vidéotron

Et pourquoi, déjà, tout ce rififi?

Ah oui, c’est vrai, on pourrait l’oublier tellement on parle de sécurité, il y aura pendant deux jours, dans le confort feutré du Manoir Richelieu, loin de l’écho des manifestants, les dirigeants des sept pays les plus industrialisés qui feront le point sur les grands enjeux du monde.

Rien à voir avec les réserves mondiales de gaz lacrymogènes.

Jusqu’en 2014, le G7 était le G8, la Russie de Vladimir Poutine ayant été suspendue pour avoir annexé de force la Crimée. Restent, en ordre d’importance de l’économie, les États-Unis avec Trump, le Japon, avec Shinzo Abe, l’Allemagne avec Angela Merkel, la France avec Emmanuel Macron, la Grande-Bretagne avec Theresa May, l’Italie avec Paolo Gentiloni et le Canada avec Trudeau. 

Une hydre à sept têtes.

Chacun a ses problèmes à la maison. Pendant que l’étau se resserre sur Trump, May est empêtrée dans le Brexit, Macron est engagé dans un bras de fer contre les cheminots, la cote de popularité de Merkel n’a jamais été aussi basse. Gentiloni est un canard boiteux, il a démissionné en mars et demeure en poste le temps qu’une coalition se forme, ce qui, en Italie, est un sport national.

Abe, lui, est empêtré dans une série de scandales, entre autres d’avoir voulu dissimuler des rapports militaires sur la participation du pays à une mission en Irak. Il aimerait bien convaincre Donald Trump de revenir sur sa décision de larguer l’Accord de partenariat transpacifique.

Cela pendant que Justin Trudeau essaye de souffler sur les braises de l’ALENA.

Mais c’est du sort du monde dont il sera question en juin. Et, par les temps qui courent, les dirigeants du G7 ont l’embarras du choix: le bourbier syrien, l’Iran, la Corée du Nord, la flambée de violence meurtrière dans le conflit israélo-palestinien, gracieuseté de Trump qui a décidé de déménager l’ambassade américaine de Tel-Aviv à Jérusalem. 

L’art de mettre de l’huile sur le feu, littéralement.

En tant qu’hôte du G7, le Canada a identifié cinq thèmes aux fins de discussion : la croissance économique, le climat, les emplois de l’avenir, l’égalité des sexes et, le dernier et non le moindre, «construire un monde pacifique et plus sûr».

Gros programme.

À peu près le même, remarquez, que le dernier Sommet du G7 l’année passée à Taormine en Italie qui avait frôlé l’éclatement. Et qui s’était terminé par une déclaration tout en circonlocutions, Donald Trump s’étant inscrit en faux sur à peu près tous les enjeux, surtout l’environnement.

On a parlé du G6+1.

Ça risque de ressembler encore à ça, peut-être même à un G6 tout court, avec comme trame de fond le retrait récent des États-Unis de l’accord sur le nucléaire iranien, qui vient fragiliser encore davantage l’équilibre géopolitique. Justin Trudeau et les autres dirigeants des pays ont déjà annoncé que le sujet sera à l’ordre du jour.

La Corée du Nord sera bien évidemment sur toutes les lèvres, alors que tous les yeux sont tournés vers Donald Trump qui, cette fois, semble être parvenu à créer une certaine ouverture au dialogue. Le premier ministre du Japon, en colère contre l’imposition de droits par Washington, pourrait être tenté de mettre de l’eau dans son vin.

Les dirigeants européens n’auront pas ces réserves.

En tant qu’hôte du Sommet, Trudeau aura fort à faire pour sauver les apparences. En entrevue à l’AFP, il s’est dit confiant que lui et ses homologues du G7 sauront «se rassembler sur les questions de sécurité et [...] de croissance économique» avec «des discussions vraies et solides sur la façon d’avancer ensemble».

Rien n’est moins sûr.

En fait, c’est à se demander si les dirigeants seront même capables, comme le veut la formule consacrée, d’arriver à s’entendre sur le fait de ne pas s’entendre.

Télé et radio

«La fureur», pour un soir seulement

CHRONIQUE / À la simple idée de ramener «La fureur», ne serait-ce qu’un soir, on réentend le thème, «chantez, dansez», on revoit la chorégraphie de l’ouverture, on se replonge dans l’ambiance survoltée du studio 42. Vingt ans après la première et plus de 10 ans après la fin d’une émission qui a marqué notre télévision, Véronique Cloutier et son équipe reprendront du service pour un soir seulement, le samedi 5 janvier prochain sur ICI Radio-­Canada Télé.

C’est en reprenant le concept pour Mariloup Wolfe à 1res fois cet hiver que l’idée est venue de faire revivre La fureur. «Sur le plateau, c’est comme si on était revenu 20 ans en arrière», confie Véronique Cloutier. Ce soir-là, les réseaux sociaux se sont emballés, réclamant le retour de l’émission. Le diffuseur a saisi l’occasion pour exaucer les fans.

Cette spéciale de 90 minutes sera présentée en direct du même studio, comme à l’époque. Quatre équipes se disputeront la victoire, deux composées de vétérans, et les deux autres, de recrues, trop jeunes à l’époque. Pour l’instant, on sait que deux joueurs étoiles de La fureur, Sébastien Benoit et Élyse Marquis, agiront respectivement comme capitaines des équipes des gars et des filles. Quant aux recrues, on peut s’imaginer que des Phil Roy, Jay Du Temple et Mariana Mazza auraient un plaisir fou à vouloir répondre aux questions.

Née à l’été 1998, La fureur était une adaptation d’un concept français. La version québécoise est celle qui a duré le plus longtemps parmi toutes les adaptations du concept dans le monde. Véronique Cloutier avait animé les cinq premières saisons, avant de céder son siège à Sébastien Benoit. Au moment de l’enregistrement de l’émission-pilote, les concepteurs français étaient convaincus qu’il était impossible de présenter l’émission en direct. Au bout de 274 émissions, on peut dire que l’équipe québécoise les a fait mentir.

Le 5 janvier 2019, les fans retrouveront avec plaisir les chants de ralliement, les danseurs et danseuses, et les jeux qui ont fait la renommée de l’émission, dont la chanson arrêtée, la «fausse» aux chansons, Carmen et la chanson à étages, peut-être aussi «Va t’asseoir» et «Je l’ai eu, tu joues pus», créés pour neutraliser Sébastien Benoit, devenu trop fort.

Véronique Cloutier, qui a visionné de vieilles émissions de La fureur, affirme que le concept a bien vieilli. «À part les looks!» blague l’animatrice, qui ajoute qu’aucune autre émission du genre à laquelle elle a participé n’est arrivée à la cheville de l’ambiance de La fureur. «C’était comme 700 bouteilles de 7 Up qui s’ouvrent en même temps», affirme Ève Déziel, qui était là dès le début, et qui revient comme productrice au contenu, tout comme le réalisateur Alain Chicoine. KOTV a racheté les droits, qui appartiennent maintenant à Endemol. Je garde pour ma part un souvenir impérissable de La MégaFureur au Colisée en 2002, que j’ai couvert de la passerelle, et qui avait attiré près de 12 000 spectateurs. C’était phénoménal.

L’an dernier, ICI Radio-Canada Télé avait fait renaître SNL Québec, le premier samedi de janvier. «Ça avait été un gros succès et ça nous a conforté d’utiliser cette case pour profiter de la disponibilité du public quelques jours après les Fêtes», affirme la directrice générale de la Télévision de Radio-Canada, Dominique Chaloult. Un second retour de SNL n’est cependant pas prévu.

Ceux qui rêvent d’un retour hebdomadaire de La fureur devront se faire à l’idée : 1res fois va trop bien pour que Véronique Cloutier pense à laisser tomber cette formule, de retour l’hiver prochain pour une deuxième saison.

LE CHIFFRIER DU DIMANCHE

La première du Beau dimanche a attiré l’attention de 453 000 téléspectateurs dimanche soir sur ICI Radio-Canada Télé, une baisse par rapport à la première de l’an dernier, qui en avait retenu 542 000. Pas convaincu de la place occupée maintenant par Rebecca Makonnen, à droite de l’animateur plutôt que du côté des invités, où on la sentait plus impliquée, moins en retrait. On verra à l’usage. Plus tôt sur le même réseau, la première du talk-show animalier Les poilus a été vue par 482 000 curieux, et celle de Viens-tu faire un tour?, par 531 000. Mais c’est Conversation secrète avec Mike Ward qui a obtenu le plus gros score de la soirée, avec 694 000 téléspectateurs à TVA. Avec des chiffres pareils, ça paraît que l’été s’en vient.

Sciences

Les tunnels d'Elon Musk: pas demain la veille

BLOGUE / Elon Musk a présenté un (autre) projet aux ambitions technologiques frôlant la folie, récemment, avec comme objectif de régler les problèmes de congestion de Los Angeles. Juste ça... Venant de n'importe qui d'autre, le projet ne serait rien de plus qu'un joli rêve éveillé, mais comme on avait dit ça à propos des fusées-réutilisables-qui-atterrissent-en-tandem-après-un-vol-spatial, on se contentera de dire : on verra. Mais dans l'intervalle, le magazine «Wired» vient de pondre une petite liste de questions fort éclairante pour quiconque veut se faire une idée des défis qui attendent M. Musk.

Essentiellement, M. Musk propose de creuser un réseau touffu de tunnels sous Los Angeles et d'y faire circuler des voitures pouvant accomoder 16 personnes — en plus de filer à 150 km/h — au coût absurdement modique de 1 $ le trajet. Mais il y a un petit hic : pour y parvenir, l'entreprise lancée par M. Musk, la bien nommée Boring Company, devra améliorer suffisamment les technologies actuelles de creusage pour, tenez-vous bien, couper par 10 les coûts de 1 km de tunnel et multiplier par 15 la vitesse de construction.

Sans dire que j'y crois (ni que j'ai envie de parier contre Musk), voici quelques-uns des points soulevés par Wired :

  • La Boring Company veut garder le diamètre de ses tunnels relativement petit. Cela peut aider beaucoup, selon les experts cités par Wired.
  • Musk veut automatiser la construction, un peu comme une chaîne de montage. Et sur ce point, les experts ne s'entendent pas sur les avantages à en tirer...
  • Une autre façon par laquelle la BC veut réduire les coûts est de transformer les rebuts de creusage et en faire des briques, que l'on pourrait ensuite vendre. Mais il s'agirait alors de briques dont la qualité ne serait pas aussi bien contrôlée que celles que l'on fabrique de nos jours, et donc pas particulièrement intéressante pour l'industrie de la construction, prévient Gary Brierley, un ingénieur civil qui a passé toute sa carrière dans la construction de tunnels.
  • Dernier point que je soulèverai ici, mais non le moindre : c'est une chose de bâtir des tunnels et d'y faire circuler des navettes à grande vitesse. C'en est une autre de le faire de manière suffisamment efficace pour transporter, potentiellement, des millions de personnes par jour. Faire monter et descendre les navettes dans les tunnels prendra du temps, et à seulement 16 personnes par voyage, les experts cités par Wired ont un peu de mal à saisir comment ce genre de système peut être intéressant à très grande échelle. De ce que je comprends, ou bien le système transformerait les embouteillages en longues files d'attente pour prendre la capsule (et on ne serait pas bien avancé), ou bien il faudrait construire un très, très grand nombre de points d'accès distribués partout sur le territoire afin d'éviter qu'un trop grand nombre de gens s'agglutinent en un même point, mais alors cela impliquerait un très grand nombre d'arrêts. À chaque fois, la navette devrait remonter jusqu'à la surface, puis redescendre dans les tunnels, ce qui ralentirait énormément le système, peut-être au point de lui faire perdre tout intérêt.

Bref, tant mieux si Musk remporte ce pari-là. Mais il semble qu'on est encore bien loin du compte...

Gilbert Lavoie

Mes clins d’œil de la semaine

Tartuffe au Salon bleu

Amir Khadir est un homme de grande culture. Jeudi, il a tenu un discours inhabituel pour ridiculiser une réponse de Gaétan Barrette:  «Pour paraphraser Molière, je dirais que par de pareilles réponses, l’intelligence est blessée et cela pourrait faire venir de coupables pensées».

Ce n’est pas de santé mais de sexe dont traitait Molière à l’époque, dans cet échange entre Tartuffe et Dorine :

-Tartuffe :  «Couvrez ce sein que je ne saurais voir : par de pareils objets les âmes sont blessées, et cela fait venir de coupables pensées».

-Dorine :  «Vous êtes donc bien tendre à la tentation, et la chair sur vos sens fait grande impression! Certes je ne sais pas quelle chaleur vous monte: mais à convoiter, moi, je ne suis pas si prompte, et je vous verrais nu du haut jusques en bas, que toute votre peau ne me tenterait pas».

Gaétan Barrette avait là une belle occasion de faire un peu de théâtre, mai il s’en est abstenu. Dommage.

Remède contre l’insomnie

La ministre de l’Environnement Isabelle Melançon aurait-elle un œil sur la santé ? Jeudi, elle a fait la recommandation suivante au Vice-Président de l’Assemblée nationale, François Gendron. «Si vous faites de l’insomnie et que vous cherchez à lire la plateforme en environnement de la CAQ, vous allez continuer à faire de l’insomnie, parce qu’ils n’en ont pas».

Question? Est-ce à dire que si vous lisez la plateforme libérale, ça va vous endormir?

Si c’était à refaire, Mme Melançon aurait du conseiller la lecture de la plateforme de la CAQ pour combattre l’insomnie en expliquant que c’est aussi ennuyant que de compter les moutons.

Histoire de casinos

La proposition de la Coalition avenir Québec d’évaluer la possibilité d’installer un casino à Québec pour aller chercher l’argent des croisiéristes fait réagir. À titre d’exemple, voici deux commentaires de lecteurs : 

-«Juste un petit mot en passant ....est-ce qu’on oublie que tous les bateaux de croisières ont des casinos ?»

-«Concernant le déménagement du Casino, il m’apparaît inopportun, car les croisiéristes ne sont présents que quelques heures dans le Vieux-Québec, arrivant vers 07:00 hres et quittant souvent vers 17:00 hres. Ce qui laisse peu de temps pour le casino. De plus, ces mastodontes marins possèdent tous des casinos à bord».

Gaspillage

Les députés et ministres, comme tout le monde, sont très occupés. Du moins, la majorité… Alors pourquoi faut-il consacrer une partie de leur précieux temps à écouter les déclarations des élus avant la période de questions? Des déclarations qui n’intéressent personne ou presque.

Voici la liste des sujets qui ont fait l’objet de déclarations de mardi. À vous de juger si ça vaut la peine de prendre le temps de nos élus pour écouter les petits discours sur ces thèmes.

-Féliciter les lauréats du Défi OSEEntreprendre de la Côte-du-Sud. 

-Souligner le 25e anniversaire du Groupe Action Nouvelle Vie .

-Féliciter des élèves des écoles primaires de Laval-des-Rapides pour leur engagement bénévole. 

-Souligner le 100e anniversaire du Cercle de fermières Saint-Janvier, Mirabel. 

-Souligner le 15e anniversaire du Symposium de peinture de Boischatel. 

Souligner la Journée internationale contre l’homophobie et la transphobie 

-Souligner l’élection de la première personne transgenre au Canada. 

-Souligner le succès de la coupe provinciale de gymnastique Dessins Drummond .

-Souligner le 10e anniversaire de l’organisme Fusion Jeunesse. 

-Féliciter les lauréats des prix Reconnaissance de l’Alliance des cadres de l’État. 

Science

Auto vs avion: qui pollue le plus?

SCIENCE AU QUOTIDIEN / «On veut augmenter le nombre de vols d’avion et diminuer la circulation automobile. Serait-ce que l’avion est moins polluant que l’automobile? J’en doute, mais le fait est qu’on parle beaucoup plus souvent de la pollution des automobiles que de celle des avions. Pourquoi?» demande Sylvie Jacques.

J’ignore si quelqu’un veut vraiment augmenter le trafic aérien, mais le fait est qu’il augmente rapidement. Alors voyons voir.

Imaginons que votre humble serviteur veuille se rendre à New York faire du tourisme. Normalement, il s’y rendrait en voiture pour économiser, mais supposons qu’il ait gagné à la loterie et qu’il n’ait plus, désormais, qu’à se soucier de son empreinte carbone. Lequel, de l’avion ou de la voiture, émettrait le moins de CO2?

Il existe plusieurs sites web qui estiment les émissions de CO2 pour un vol d’avion. Entre Québec et New York, les résultats varient d’un site à l’autre mais restent généralement dans la fourchette des 130 à 200 kg de CO2 pour un passager seul en classe économique.

Pour la voiture, le calcul est facile à faire. Le véhicule de votre chroniqueur favori consomme environ 8 à 9 l/100 km sur l’autoroute. (Oui, c’est beaucoup, c’est vrai, mais votre humble a connu une période où lui et sa conjointe se reproduisaient de manière, euh, un brin compulsive, alors il leur faut maintenant une grosse auto pour transporter toute la marmaille.) L’itinéraire le plus court entre la Vieille Capitale et la Grosse Pomme est de 836 km d’après Google Map, ce qui implique de brûler 75 litres d’essence. Et comme chaque litre d’essence émet 2,3 kg de CO2, d’après le site de Ressources naturelles Canada, on parle d’environ 170 kg de CO2.

C’est donc à peu près équivalent aux émissions du voyage en avion, mais il existe des véhicules beaucoup moins gourmands qu’une grosse Caravan. En outre, il faut noter que les émissions ne s’équivalent que si l’on présume que votre humble serviteur est parvenu à convaincre sa conjointe de rester à Québec avec les enfants pendant qu’il fait du tourisme seul à New York — ce qui, disons-le, est une perspective assez farfelue, merci. S’il s’agit de faire le voyage en famille, alors il faut compter 6 passagers, ce qui augmente d’autant la part du carburant de l’avion qu’il faut compter. Le voyage par les airs émettrait alors l’ordre de 900 kg de CO2 alors que prendre la route ne rejetterait toujours que 170 kg.

À l’échelle des choix individuels, donc, on peut dire que la voiture est généralement moins polluante que l’avion pour un trajet donné. Le hic, cependant, c’est que si l’on ne s’en tient qu’à cela, on a un portrait très incomplet de la situation. Nous prenons en effet la voiture beaucoup, beaucoup plus souvent que l’avion, et il y a beaucoup, beaucoup plus d’autos et de camions que d’avions en circulation. Alors en bout de ligne, à l’échelle sociétale, le transport routier reste plus polluant que l’aviation, et par une forte marge. En 2016, au Canada, les voitures et les camions légers (les VUS, essentiellement) ont rejeté dans l’atmosphère l’équivalent de 86,1 millions de tonnes de CO2. Le dernier bilan fédéral des gaz à effet de serre regroupe le transport de passagers en avion avec l’autobus et le train sans possibilité de les distinguer, mais de toute manière, même combinés, ces moyens de transport ne représentent pas 10 % des émissions du secteur automobile (7,5 Mt CO2).

Cela ne veut pas dire que l’aviation ne contribue pas au réchauffement climatique : dans l’ensemble, ce secteur a émis 630 millions de tonnes de CO2 à l’échelle mondiale en 2006. Par comparaison, notons que les émissions totales du Canada tournent autour de 700 millions Mt CO2. C’est donc dire que l’aviation est un gros émetteur — autant, et même plus que bien des pays entiers. Cela fait clairement partie du problème, d’autant plus que le nombre de gens qui prennent l’avion un peu partout dans le monde est en constante et rapide augmentation.

Mais quand on compare la pollution de ce secteur à celle de nos voitures et VUS, il est évident que le transport aérien n’est pas le problème principal, loin s’en faut.

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«Il y a quelques temps, j’écoutais à l’émission de Catherine Perrin un reportage sur la découverte d’une constellation située à 3 milliards et demi d’années-lumière. Sachant la vitesse de la lumière, comment peut-on s’imaginer la distance représentée. Est-ce possible de voir aussi loin?» demande André Boies, de La Malbaie.

L’année-lumière est la distance que parcourt la lumière en une année. Comme la lumière voyage à 299 792,5 kilomètres par seconde et qu’il y a 31,5 millions de secondes dans une année, l’année-lumière mesure donc près de 9500 milliards de km.

Et si un objet est situé à 3,5 milliards d’années-lumière de nous, cela nous autour de 3300 milliards de milliards de km.

Maintenant, est-il «possible» de voir quelque chose à cette distance? À l’œil nu, c’est absolument hors de question : l’objet le plus distant que nous voyons dans le ciel est la galaxie d’Andromède, située à 2,5 millions d’années-lumière d’ici, donc de l’ordre de 1000 fois plus proche que ce dont il était question à l’émission de Mme Perrin — et encore, il faut vraiment la lumière combinée de ses milliards d’étoiles pour qu’Andromène soit observable à l’œil nu.

Mais avec les télescopes modernes, oui, il est tout à fait possible de «voir» à 3,5 milliards d’années. Pas plus tard que la semaine dernière, la revue Nature rapportait l’analyse de la lumière d’une galaxie située à 13,28 milliards d’années-lumière. Il a fallu non seulement un puissant radio-télescope, mais qu’en plus la lumière de cette galaxie soit magnifiée par un effet d’optique spécial (la gravité d’un amas de galaxies situé entre nous et l’objet lointain a déformé l’espace-temps de telle sorte que cela a un effet grossissant), mais on y est parvenu quand même.

Chroniqueur du samedi

La piège de la file d'attente

CHRONIQUE / C’était un de ces midis où je m’étais rendu compte à la dernière minute qu’il manquait des trucs afin de préparer le dîner. Alors hop, je m’étais dépêché pour aller chercher ce qu’il nous manquait à l’épicerie, et, pour mon plus grand bonheur, la file devant la caisse rapide ne comprenait que deux personnes.

Or, voilà qu’au moment de me placer dans la file, je me rends compte que pendant tout le temps où j’avais parcouru à la vitesse de l’éclair les rangées de l’épicerie, la file de la caisse rapide n’avait même pas avancé d’une miette. 

En fait, en plus ne pas avoir avancé, la file s’était considérablement allongée, faisant en sorte que nous étions sept ou huit personnes à attendre patiemment.

La dame qui semblait avoir pris le monopole de la caisse s’est alors retournée et, après avoir confronté nos regards, elle a décidé de demander à la caissière de lui expliquer en détail le programme de récompense aux clients.

Je me suis alors contenté de fermer doucement les yeux en me disant intérieurement : « Bordel, c’est pas vrai ».

Mais quelques instants plus tard, voilà qu’une caissière arrive à la rescousse, et, après avoir bondi derrière une caisse, elle nous annonce que nous pouvons passer la voir.

La dame juste derrière moi saisit donc immédiatement l’occasion, et, tout en nous adressant un regard du genre « Bien joué pour vous bande d’idiots », voilà qu’elle quitte notre file qui était jusqu’ici solidaire pour aller voir l’autre caissière.

De toute évidence, tout le monde dans la file est en train de se poser les mêmes questions : « Est-ce que je reste dans cette file ou est-ce que je tente ma chance ? Et si c’était un piège ? »

Au même instant, juste pour ajouter un brin de confusion à nos questionnements, voilà que la dame qui se faisait expliquer le programme de récompense aux clients depuis une éternité ramasse ses sacs et quitte enfin la caisse.

La file est enfin en train d’avancer, mais au même moment, un homme arrive et se présente à l’espèce de comptoir où on se fait rembourser les bouteilles vides et tout le tralala. 

Nous, les gens de la file éternelle, on est tous là à le dévisager, et, si nous pouvions parler des yeux, notre regard dirait : « Toi mon pote, tu vas devoir prendre ton mal en patience, parce qu’on est tous ici dans cette file depuis la nuit des temps ».

Or, on a tout faux, parce que la caissière se dirige aussitôt vers lui, et c’est alors qu’il sort de son veston une enveloppe de Loto-Québec. Intérieurement, je me demande : « Bordel, le président des États-Unis se serait pointé à cette caisse, et on ne lui aurait même pas répondu avec autant d’empressement. »

On est donc tous là à regarder cet homme sortir ses milliers de billets et de formulaires, et décidément, avec un peu de chance, on sortira de cette épicerie avant la tombée de la nuit.

À notre gauche, la nouvelle file qui s’était créée quelques minutes auparavant avance à un rythme infernal. Quant à notre petite dame qui avait osé quitter la file éternelle, elle doit être chez elle depuis un bon moment, déjà à s’empiffrer des biscuits au chocolat qu’elle avait achetés.

La file éternelle est plus fragile que jamais, car on sent que l’homme derrière moi va bientôt flancher pour tenter sa chance auprès de la nouvelle file. Puis, après quelques hésitations, le voilà qui fait le grand saut.

Pour ma part, je tente de faire comme si de rien n’était, mais je ne peux pas m’empêcher de suivre sa progression dans la nouvelle file du coin de l’oeil. Et puis, juste pour ajouter à la mauvaise humeur qui a commencé à m’habiter, la nouvelle file avance toujours à un rythme infernal. 

C’est alors que tout va soudainement très vite. Le gars des billets de loto s’en va, puis le type juste devant moi paie ses oranges en moins de deux, et hop, c’est maintenant à mon tour. 

Comme je suis un gentleman, je pique un brin de jasette à la caissière pour lui démontrer que je sais très bien que cette file éternelle, ce n’est pas de sa faute. 

Et puis hop, c’est là que je me rends compte... que j’ai laissé mon porte-monnaie sur mon bureau à la maison.