Qui a peur des terrains de soccer synthétiques ?

BLOGUE / Les terrains de soccer synthétiques sont-ils toxiques pour les joueurs ? Les granulats noirs dont on se sert pour leur donner leur «texture» provoquent-ils des cancers chez les enfants, les ados et les jeunes adultes ? Il semblerait que oui, si l'on en croit un reportage tout récent de Radio-Canada. Mais... mais il y a un très gros «mais» qu'il faut ajouter, ici. Et sans doute plusieurs petits aussi.

La question est parfaitement légitime, entendons-nous. On peut affirmer avec un très grand degré de certitude que les granulats noirs contiennent des substances cancérigènes, notamment des hydrocarbures aromatiques polycycliques (HAP) : on le sait puisque on les fabrique en déchiquetant de vieux pneus, qui eux en contiennent. Alors à première vue, l'hypothèse que ces terrains puissent causer des cancers n'est certainement pas frivole ou tirée par les cheveux.

Mais la question est : les doses auxquelles les joueurs sont exposés lors des matches sont-elles assez élevées pour justifier les inquiétudes ? Et à cet égard, ce reportage laisse beaucoup, beaucoup de choses de côté. Il fait reposer la thèse alarmiste essentiellement sur deux choses : une série de cas sans valeur scientifique colligée par une entraîneuse de soccer, Amy Griffin, de l'Université de l'État de Washington ; et un rapport publié l'an dernier par un groupe environnementaliste américain, Environment and Human Health Inc. (EHHI) qui critique certaines des études rassurantes mises de l'avant par l'industrie.

Or la santé publique de l'État de Washington s'est penchée sur la liste de cas de Mme Griffin et a conclu que «le nombre joueurs de soccer ayant un cancer rapporté par l'entraîneuse Griffin est inférieur [...] au taux de cancer chez les résidents de l'État de Washington». Cela aurait été pertinent à préciser, il me semble, mais cela n'apparaît nulle part dans le texte publié sur le site de Radio-Canada. Et le rapport d'EHHI n'amène pas de preuve qu'il y a un risque, il ne fait que critiquer les études passées — ce qui ne veut pas dire grand-chose puisque toutes les données ont leurs limites.

Comme le note le reportage de Rad-Can, une enquête de l'Environnement américain qui s'annonce la plus vaste jamais publiée à ce sujet doit paraître dans les prochains mois, et j'ai moi aussi bien hâte d'en prendre connaissance. Peut-être, je dis bien peut-être, qu'elle appuiera la thèse alarmiste, mais il est bien possible qu'elle la discrédite complètement. On verra.

Pour l'instant, les éléments dont on dispose ne me semblent pas justifier l'inquiétude qui se dégage du reportage de Radio-Canada :

- Le journaliste a eu la bonne idée d'interviewer la Santé publique de Montréal, qui s'est fait rassurante — ce qui démontre sa bonne foi, je pense. Mais la SPM n'est pas la seule instance du genre à avoir fait l'exercice. La santé publique du Connecticut, de même que celles de la Ville de New York, de l'État de New York, de la Californie, de la Norvège ainsi que l'EPA se sont tous penchés sur la question dans le passé et ont conclu à l'absence de danger. Même chose à Vancouver, d'ailleurs. Hormis Mme Griffin et EHHI, le reportage de Radio-Canada cite aussi deux chercheurs universitaires qui s'inquiètent, mais tout indique que leur position est minoritaire.

- Dans les études publiées jusqu'à maintenant, les degrés d'exposition sont toujours bien en-dessous des seuils inquiétants, que les mesures soient prises dans l'air ou dans l'urine (voir aussi ici). Je veux bien croire que ces études-là sont de petite envergure, comme l'EHHI le souligne, mais il demeure que les données dont on dispose sont celles-là (avec quelques autres quand même) et elles ont été publiées dans des revues savantes, que cela nous plaise ou non. Encore une fois, leurs défauts ne constituent pas une preuve de danger.

- Plus tôt cette année, une étude parue dans Cancer Epidemiology a comparé l'incidence de lymphomes malins (une des principales formes de cancer liées aux granulats de pneus) dans 58 counties de Californie, et n'a pas trouvé de lien avec la densité des terrains synthétiques dans ces endroits.

- Enfin, la nature même des cancers que l'on tente de lier aux terrains synthétiques (des cancers du sang : lymphomes et leucémies, principalement) rend l'hypothèse peu crédible, d'après cet article paru l'an dernier dans la revue médicale Sports Medicine. Ces cancers sont naturellement ceux qui surviennent le plus fréquemment chez les ados et les jeunes adultes, et ce depuis toujours ; en trouver chez eux n'est donc pas un signe que quelque chose «cloche». En outre, et c'est un point important, les données les plus récentes soulèvent des gros doutes sur la capacité des aromatiques polycycliques à provoquer ces types de cancers — ils en causent d'autres, mais pas eux. Et c'est sans compter le fait que les cancers causés par l'exposition à des polluants sont rares chez les enfants et les ados. C'est chez les adultes d'un certain âge que ces cancers-là se manifestent, ce qui est logique puisque les enfants n'ont par définition pas été exposés très longtemps.

Bref, même s'il n'existe pas de données parfaites, il y a beaucoup d'éléments dont le reportage de Radio-Canada ne parle pas. Et c'est très dommage, car il me semble pourtant qu'ils auraient été très pertinents.

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