Oiseaux : la devinette du jour

BLOGUE / Petite question piège : à votre avis, est-ce que les populations d'oiseaux forestiers sont en déclin ou en croissance au Québec ? À vue de nez, comme on parle de perte des habitats un peu partout, elles doivent bien être en déclin, vous dites-vous d'un côté. Mais d'autre part, il s'agit d'une «question piège», alors...

De manière, générale, les populations d'oiseaux forestiers sont en croissance au Québec. Cela peut paraître étonnant, à première vue, mais c'est bien la tendance qui se dégage de cette étude, parue plus cet automne dans Ecological Applications (et dont je cherche le temps pour parler ici depuis que j'ai lu ceci).

Essentiellement les auteurs, dirigés par Pierre Drapeau de l'UQAM, ont examiné les changements dans l'usage du territoire sur la moitié sud du Québec (pas moins de 483 000 km2) depuis la fin des années 80, puis ils ont regardé l'abondance des oiseaux nicheurs (pas seulement les individus de passage, mais ceux qui étaient là pour se reproduire) de 128 espèces différentes, qui a été mesurée deux fois (1984-89 et 2010-14) en plusieurs milliers de points sur ce vaste territoire. Leur but était d'abord de tester les connaissances actuelles afin de voir si elles nous permettent de prévoir comment la population d'une espèce donnée réagira à un changement dans son habitat. Dans l'ensemble, nos modèles ont «passé le test», comme on dit.

Si je vous en parle maintenant, c'est pour faire ressortir deux choses. La première, autant vous le dire tout de suite, est une grosse plogue sale : si l'idée de mesurer la présence d'oiseaux nicheurs en plusieurs milliers de points sur un territoire d'un demi-million de km2 (et plusieurs fois sur chaque point) vous semble être une tâche titanesque, c'est que vous avez lu le paragraphe précédent avec attention. Bravo. Ce n'est pas pour rien que les deux périodes de mesure sont séparées par 30 ans. Il y a littéralement des centaines de milliers d'heures de bénévoles là-dedans (et des bénévoles très ferrés en ornitho, par-dessus le marché). Le résultat de tout ce travail sera d'ailleurs publié le printemps prochain sous la forme du Deuxième atlas des oiseaux nicheurs du Québec méridional. En ornithologie, c'est un événement presque aussi rare que le passage d'une comète, alors ça vaut bien un petite plogue, je crois.

La deuxième chose que je veux faire ressortir, ici, c'est que cette augmentation des populations d'oiseaux forestiers est (pas complètement mais en partie, quand même) l'image miroir de l'écrasement des espèces champêtres. Parmi les nombreux facteurs qui font disparaître des oiseaux des campagnes comme le goglu des prés (pesticides, abandon des bandes laissées en friche, cultures annuelles qui laissent la terre à nu au printemps quand les oiseaux arrivent, pâturages récoltés plus tôt, etc.), on trouve en effet l'abandon pur et simple de nombre de terres agricoles. Celles-ci ne retournent alors pas seulement à l'état de friche, mais redeviennent carrément des forêts. La perte des uns devient alors le gain des autres.

Comme on s'en doute, les différentes espèces de ces grands groupes (forestier et champêtre) ne connaissent pas toutes exactement le même sort. Chez les oiseaux des campagnes, par exemple, les «insectivores aériens» (qui se nourrissent d'insectes volants, comme les hirondelles) déclinent plus rapidement que les autres, lit-on dans l'étude d'Ecological Applications. Dans leurs cas, il semble que les pesticides pourraient être plus qu'un simple «facteur parmi d'autres», en éliminant leurs proies.

Et chez les espèces des forêts, M. Drapeau et ses collègues ont noté que celles qui nichent dans des trous d'arbres (et en général, toutes celles qui se spécialisent dans les forêts matures) régressent, même si la tendance générale des oiseaux forestiers est à la hausse. Cela pourrait s'expliquer par le fait que les forêts qui ont poussé sur les terres agricoles abandonnées n'ont pas encore eu le temps d'atteindre un stade «mature», de même que par les activités de l'industrie forestière qui ne laisse peut-être pas assez de forêts regagner ce stade.