Les fabricants d'armes, la patate chaude des détaillants plein air

ANALYSE / Pas de doute, les équipes de direction et de relations publiques de MEC travaillent très fort depuis que la coopérative est devenue une victime collatérale de la tuerie de Parkland.

Tandis que l’opinion publique semble (enfin!) vouloir changer et agir au sujet de l’accès trop faciles aux armes aux États-Unis, la réflexion est poussée plus loin par plusieurs consommateurs qui veulent dépenser leurs dollars sans enrichir de près ou de loin des fabricants d’armes et leur lobby. Et les effets ont débordé au nord de la frontière.

C’est ainsi que MEC se retrouve depuis vendredi passé sous les projecteurs, alors que les demandes de couper tous liens avec Vista Outdoor, qui regroupe notamment les marques Savage Arms — que MEC ne vend pas, mais qui fabrique des armes semi-automatiques de style AR-15 —, Bollé, Bushnell, CamelBak, Camp Chef, Jimmy Styks, se font insistantes de la part des membres.

Une pétition en ligne depuis vendredi intitulée «MEC must immediately stop selling products made by guns manufacturer Vista Outdoor!» regroupait plus de 50 000 signataires au moment d’écrire ses lignes.

Bref, toutes entreprises qui sont liées à la vente d’armes ne devraient plus se trouver sur les tablettes de la coopérative, demandaient les opposants qui ne veulent pas de produits «sales» en boutique. Une façon de couper par la bande le financement du puissant lobby des armes. 

Une demande à laquelle MEC a (partiellement) acquiescé jeudi matin. Dans une lettre ouverte aux membres du chef de la direction David Labistour a expliqué la décision.

«Des milliers de membres de MEC nous ont contactés pour exprimer leurs préoccupations et nous demander d’arrêter de vendre les produits fabriqués par ces marques. Nous avons aussi entendu des membres qui sont d’avis que de telles décisions d’achat devraient être laissées à la discrétion de chaque consommateur et que MEC ne devrait ne pas s’en mêler. Mais le fait est que nous avons été entraînés dans le débat et que, à titre d’organisation constituée de membres, nous devons réagir.»

C’est ainsi que MEC suspend ses commandes aux cinq fabricants, propriétés de Vista Outdoor. Les produits en magasin resteront sur le tablette jusqu’à épuisement des stocks.

Contrairement à ce que certains médias ont rapporté, MEC n’a cependant pas rompu ses liens avec les marques touchées.

«Nous allons maintenir nos liens avec ces marques et nos pairs dans l’industrie du plein air en Amérique du Nord de manières qui sont en adéquation avec notre mission et nos valeurs. Nous sommes ouverts à toute possibilité de coopération avec d’autres organisations dans le but de contribuer à établir un consensus quant au potentiel d’un impact social constructif lié à l’approvisionnement», écrit David Labistour.

Une décision qui devrait avoir peu d’impact sur les ventes de MEC et le choix des consommateurs. En effet, les marques en question demeurent sommes toutes facilement remplaçables et l’étendue de leur gamme au catalogue MEC est limitée. 

Une recherche sur le site Web de la coopérative donne une idée du nombre de produits touchés: CamelBak (30), Bollé (3), Bushnell (5), Camp Chef (32) et Jimmy Styks (5).

Chose certaine, la décision ne fera pas que des heureux. Le débat, intense et passionné, n’est certainement pas fini. Et le pdg de MEC le comprend bien.

«D’après ce que nous avons entendu, nous savons qu’aucune décision ne saura satisfaire tout le monde. Nous nous trouvons au beau milieu d’un débat complexe et très chargé émotivement dont les opinions sont aussi nombreuses que les personnes qui les expriment.»

D’un côté les opposants aux armes et au puissant lobby de la National Rifle Association (NRA), de l’autre ceux qui y voient une tempête dans un verre d’eau et qui rappellent que la chasse fait aussi partie des activités de plein air.

David Labistour a d’ailleurs tenu à souligner sa compréhension des deux réalités.

«Sur une notre très personnelle, nombre d’entre nous provenons de parties du monde où nous avons été exposés directement à l’utilisation et aux répercussions des armes à feu, et je m’inclus dans cette communauté. J’ai servi fièrement dans l’armée et grandi en milieu rural où la chasse était courante. Je peux facilement m’identifier aux membres dans chaque camp du débat. En même temps, mon expérience personnelle m’a fait comprendre le pouvoir de l’engagement qui est, et j’en suis persuadé, la voie vers le changement, aussi difficile soit-il.»

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Un copain bien au fait de l’industrie du plein air et des manufacturiers d’armes me faisait justement remarquer plus tôt cette semaine les liens fréquents entre les deux.

Les exemples de divisions «gouvernementales» — voir ici des produits destinés à un usage policier ou militaire — sont nombreux, autant chez des fabricants de lampes de poche, de couteaux, de bottes, que d’équipement d’escalade ou de vêtements.

Sur les médias sociaux, les internautes étaient nombreux à faire la remarque à cet égard.

Faudrait-il bannir un fabriquant de canifs qui fait aussi des couteaux pour les soldats et qui pourraient tuer quelqu'un? Ou encore se retenir d'acheter certains produits électroniques parce que des terroristes s'en servent pour faire des carnages?  

Et c’est là tout le délicat de la situation. Où faut-il trancher et mettre la limite pour qu’une entreprise soit désormais jugées du «bon côté»?

Par communiqué en soirée jeudi, CamelBak s’est d’ailleurs défendue. «Notre marque tombe à l’intérieur du segment des Produits plein air de la compagnie, qui est séparée du segment Sports de tir de Vista Outdoor.» Pour le réputé fabricant de produits d’hydratation (bouteilles et gourdes souples notamment), il est incorrect de croire que l’achat de ses produits soutiennent les sports de tir. «Ce n’est pas le cas», écrit la compagnie acquise par Vista Outdoor en 2015.

Il y a fort à parier que de nombreux fabricants sont sur les dents et revoient leurs liens (fournisseurs, partenaires, etc) pour être sûr de ne pas être montré du doigt dans le détour...

Et que dire de tous les autres détaillants qui historiquement vendent des armes de chasse, tout à fait en règle au pays, en plus de produits destinés au plein air et à l’aventure? Ils ont des liens directs avec l’industrie des armes. Faut-il là aussi s’en offusquer? 

Bref, la réflexion se poursuit. Aux États-Unis, les entreprises prennent de plus en plus position. 

Mercredi, le géant Dick’s Sporting Goods a annoncé la fin des ventes d’armes d’assaut de style AR-15 dans ses quelques 700 magasins. Idem pour les chargeurs à grande capacité.

Aussi, l’âge pour l’achat d’armes y est haussé à 21 ans. Une restriction aussi mise en place par Walmart, malgré les réticences de la puissante NRA.

Comme MEC, la coopérative américaine REI est également sous pression de la part de ses membres au sujet de Vista Outdoor et serait en réflexion sur la question.

Et c’est ce qui est le plus positif dans tout ce débat actuellement. La prise de conscience de notre rôle comme consommateur. 

Car que l’on soit anti-armes ou pro-armes, il reste que trop d’innocents tombent sous les balles aux États-Unis. Et si une partie de la solution se trouvent dans nos choix en magasin, dans notre portefeuille, il faut à tout le moins en prendre conscience pour pouvoir agir de manière éclairée.

Un travail que David Labistour souhaite faire chez MEC.   

«Nous allons approfondir la question de notre responsabilité sociale d’entreprise en nous penchant sur les structures de propriété, plus seulement sur notre empreinte environnementale et l’approvisionnement responsable», résume-t-il dans sa lettre aux membres.

À une certaine époque, le travail des enfants et les pratiques corporatives polluantes étaient de nouvelles réalités sur notre radar de consommateurs. Aujourd’hui, nous avons une sensibilité pour ces enjeux. Des solutions ont été mises de l'avant.

La place des armes au Canada est heureusement bien différente de celle accordée chez nos voisins du Sud. Il faut en tenir compte et s’en souvenir dans ce débat souvent émotif. Mais si nous avons, comme Canadiens, un rôle à jouer, il faut y voir pour agir de la manière la plus efficace. 

Une réflexion sur cette question ne sera jamais inutile.

Parlez-en aux parents de la tuerie de Parkland qui pleurent leurs enfants.

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