Le film de la semaine: l'impitoyable La mise à mort du cerf sacré

BLOGUE/Seriez-vous capable de mettre à mort un de vos enfants pour sauver les autres membres de votre famille? C’est le glacial dilemme cornélien que pose Yorgos Lanthimos dans son brillant et hypnotique La mise à mort du cerf sacré (The Killing of a Sacred Dear). Porté par les interprétations marquantes de Colin Farrell et Nicole Kidman, ce drame perturbant, un des meilleurs films de l’année, méritait mieux que le Prix ex æquo du scénario à Cannes, en mai.

Je m’attendais à ce que La mise à mort du cerf sacré gagne le Grand prix ou même, à la limite, le Prix du jury, comme Le homard en 2015. Mais, bon, ça ne diminue en rien ses qualités. Cette fois, le réalisateur grec a délaissé la satire de Canine (2009), mais il place encore une fois la famille sous sa lentille.

Celle de Steven (Farrell), un brillant chirurgien charismatique, et d’Anna (Kidman), une ophtalmologue respectée. Le duo vit heureux avec ses deux enfants, Kim (Raffey Cassidy), 14 ans, et Bob (Sunny Suljic), 12 ans. Tout semble parfait, mais la sexualité étrange du couple, montrée d’entrée de jeu, nous révèle que tout ne tourne pas nécessairement rond dans cette grande maison gothique.

Steven prend d’ailleurs sous son aile Martin (Barry Keoghan), un adolescent perturbé. Celui-ci s’incruste, en particulier auprès de la fille aînée. Ses intentions ne sont pas pures : son père est décédé sur la table d’opération de Steven.

Martin dévoile son plan macabre au médecin : il doit tuer un membre de sa famille, sinon chacun d’eux mourra à petit feu… L’homme est aux prises avec un choix intenable qui le confronte aux conséquences de ses actes et à son sentiment de culpabilité. Mais Steven est aussi dans le déni.

Le titre du film fait référence au mythe d’Iphigénie, mais Lanthimos propose surtout une perturbante tragédie grecque actuelle, doublée d’un suspense, servie avec un humour noir dérangeant. Assurément, l’audace de la proposition et son aspect provocateur dérange. On ne ressort pas intact d’un tel long métrage, qui agit tel un électrochoc.

Lanthimos fait sans cesse augmenter la pression, dans un mélange d’absurde et d’horreur qui glace le sang, créant un climat d’étrangeté accentué par une trame sonore dissonante et envahissante — on pense à Kubrick et à Lynch. Sans parler d’une finale qui donne froid dans le dos.

Oui, c’est tordu et le cinéaste en fait beaucoup. Sa réalisation, très maîtrisée, fait d’ailleurs une large place à d'impressionnants travellings qui traînent parfois en longueur. Mais il propose aussi de magnifiques plans.

Comme dans ses autres films, Lanthimos impose un jeu extrêmement minimaliste, avec des résultats convaincants. On peut même parler de non-jeu, ici. Farrell s’y était déjà exercé dans Le homard, mais il en allait autrement de Kidman. L’actrice australienne s’y est prêtée avec beaucoup de grâce et d’audace (il en faut pour accepter de se mettre à nu devant la caméra à 50 ans, au propre comme au figuré).

Barry Keoghan, qui joue un (court) rôle marquant dans le récent Dunkerque de Christopher Nolan, démontre qu’il a un énorme potentiel comme acteur. Son incarnation, mélange de bravade, de vulnérabilité et de sociopathie, est totalement convaincante.

La mise à mort du cerf sacré demande un certain investissement du spectateur, qui est poussé dans ses derniers retranchements. Mais le jeu en vaut la chandelle.