Le film de la semaine: le rafraîchissant Prendre le large

BLOGUE/Il faudra remercier Gaël Morel. Il donne à Sandrine Bonnaire un rôle magnifique, qui démontre l’étendue de son talent. Prendre le large se distingue aussi par l’originalité de son sujet et sa portée sociale. Le drame suit le destin d’Édith, une femme qui décide de changer de vie en prenant une décision inusitée : suivre son usine délocalisée pour un moindre salaire, dans un pays musulman…

À 45 ans, tout le monde conseille à l’ouvrière interprétée par Bonnaire (Monsieur Hire) de prendre les indemnités. Elle décide plutôt de déménager au Maroc, passant d’une usine presque entièrement automatisée à un atelier où les femmes s’échinent sur des machines à coudre.

Le choc est brutal — les mœurs sont très différentes. Morel (Le clan, Après lui) illustre avec beaucoup d’aplomb les disparités économiques et l’exploitation des travailleuses (car ce sont souvent des femmes) dans des pays pauvres qui produisent pour les consommateurs des pays riches.

Malgré son approche documentaire, son film ne cherche pas pour autant à culpabiliser, plutôt susciter une réflexion, et évite le piège du didactisme ainsi que le naturalisme à la Zola.

C’est que Prendre le large décrit aussi une très belle rencontre, celle d’Édith avec Mina (Mouna Fettou), qui tient la modeste pension où l’ouvrière loge. À son contact, la femme solitaire et introvertie va peu à peu s’ouvrir. La présence d’Ali (Kamal El Amri), le fils de la propriétaire, va aussi amener Édith à réfléchir sur la relation qu’elle entretient avec le sien, gêné par cette mère modeste et provinciale.

Dans ce portait de migrante inversé, le film de Morel aborde donc autant les difficultés socioéconomiques d’une classe peu représentée au cinéma que l’aspect humain de sa protagoniste. Sa Édith est à la fois courageuse et fragile — grâce à l’incarnation très forte de son actrice. Mais c’est aussi une femme dont le travail est la raison de vivre…

Ce film sans concession, riche sur le plan thématique, manque toutefois un peu de souffle en fin de parcours, d’autant que Prendre le large s’engage dans des chemins plus prévisibles et fréquentés. La trame sonore, parfois trop appuyée, n’aide pas non plus.

Reste tout de même des pistes réflexions intéressantes et des personnages féminins entiers, et pas idéalisés (elles ont leurs défauts). Prendre le large bénéficie aussi de sa magnifique photo au Maroc, tout en évitant les images de carte postale. Tout comme il mise sur la bouleversante interprétation de Sandrine Bonnaire. Juste pour elle, ce beau petit film en vaut la peine. Mais également pour ce qu’il évoque sur la mondialisation.