Le film de la semaine, le fascinant et perturbant Trois étrangers identiques

BLOGUE / «Quand je raconte mon histoire, personne n’y croit. Moi-même je n’y croirais pas. C’est pourtant vrai. Chaque mot.» Imaginez que vous vous découvriez un jumeau inconnu à 19 ans. C’est ce qui est arrivé à Bobby Shafran. À peine remis du choc, Eddy Galland et lui réalisent qu’ils sont en fait des triplets. Une histoire surréaliste qui fait l’objet d’un fascinant documentaire qui dépasse l’anecdotique pour révéler quelque chose de totalement inimaginable.

Après avoir vu Trois étrangers identiques (Three Identical Strangers), on comprend aisément que Tim Wardle soit reparti avec le prix spécial du jury pour le récit au récent festival de Sundance. Le cinéaste britannique raconte avec beaucoup d’aplomb et de rythme ce hasard qui a réuni les trois hommes séparés à la naissance puis placés en adoption.

À l’aide d’une reconstitution d’époque (trame sonore comprise), mais surtout les témoignages des principaux concernés, y compris amis et famille, le documentaire évoque leurs euphoriques retrouvailles en 1980. Des moments d’une drôlerie irrésistible.

Bobby, Eddy et David Kellman deviennent rapidement l’objet d’un cirque médiatique phénoménal, de la une des journaux aux émissions de variétés. On s’arrache les triplets de New York et on s’extasie sur le fait qu’ils fument les mêmes cigarettes, qu’ils ont les mêmes goûts vestimentaires et culinaires, préfèrent les femmes un peu plus vieilles…

Le trio devient inséparable et fait la fête (sexe, drogues et rock’ n’ roll). Mais, rapidement, le conte de fées s’enraye et le voile se lève sur la réalité : ce sont — malgré tout — trois étrangers élevés, respectivement, par une famille de col bleu, de la classe moyenne et riche. Et quand ils vont chercher à connaître les circonstances de leur séparation, le réel va faire place à la tragédie...

Inutile d’en révéler plus ici, ce serait gâcher le plaisir de la découverte de ce film remuant. Car au-delà du pittoresque, le propos évoque de grandes questions existentielles sur la nature humaine. Quelle est la part de l’inné et de l’acquis dans notre identité ? Quel rôle joue la fratrie et l’hérédité dans qui nous sommes ? Et, plus important encore, l’éducation ?

Dès le départ, Trois étrangers identiques se veut une véritable enquête sur les circonstances qui ont amené l’agence juive d’adoption Louise Wise à choisir des familles différentes — dans lesquelles chacun des frères a une sœur adoptée deux ans plus tôt. Et sur le fait que leurs nouveaux parents n’ont jamais su, à l’époque, qu’ils étaient des triplets. Ils ne sont pas les seuls dans ce cas. L’euphorie cède la place à la colère et à la recherche de la vérité…

Compte tenu du retentissement de l’affaire, le documentariste, qui a œuvré à la BBC, a eu accès à une tonne d’images d’archives visuelles qui lui permettent d’illustrer le propos, explosif. Mais ce sont les témoignages à la caméra de Bobby et David qui emportent le morceau. Dignes, poignants et terriblement humains, ils conduisent progressivement le spectateur à une plongée dans la noirceur qui évoque avec force d’importants enjeux éthiques.

Encore une fois, une histoire réelle qui dépasse la fiction… Pas surprenant qu’Hollywood veuille maintenant en faire un film. À votre place, j’irais voir l’original !