Les chercheurs ont marqué les abeilles traitées (avec ou sans glyphosate) de différentes couleurs avant de les réintroduire dans la ruche.

Vivre de nectar et de... glyphosate?

BLOGUE / D'un point de vue médiatique, parler de glyphosate et d'abeilles dans un même article est l'équivalent de tremper un cube de TNT dans de la nitroglycérine : chacun est déjà très explosif séparément, alors une fois ensemble...

C'est en plein ce qu'ont fait trois chercheurs de l'Université du Texas pour voir si l'herbicide le plus utilisé du monde affectait la santé des butineuses, et il est arrivé ce qui devait arriver : une couverture médiatique mondiale. En «temps média», l'étude disponible ici date déjà un peu (fin de septembre), mais sa parution pendant la campagne électorale ne m'a pas laissé le temps d'en parler et, comme les articles de presse ont pratiquement tous laissé entendre que la cause était entendue, je pense qu'il vaut la peine d'y revenir parce que la réalité me semble un peu plus nuancée. On pourra en discuter.

Le glyphosate est l'ingrédient actif du Round-Up, une formulation mise au point par Monsanto (notons que ses brevets sont échus maintenant et que bien d'autres entreprises en fabriquent). Il tue les plantes en neutralisant un enzyme qui leur est absolument essentiel mais, comme cet enzyme n'existe pas chez les animaux, la règle générale (et bien des études le confirment) est que sa toxicité est plutôt faible pour les animaux. Ce qui est, bien sûr, un grand avantage.

Cependant, s'est dit le biologiste de UofT Erick Motta avec deux collègues, on sait que le glyphosate est néfaste pour diverses bactéries, et on sait que certaines d'entre elles sont naturellement présentes dans l'intestin des abeilles. Puisque les insectes ont autant besoin que nous de «bonnes bactéries», cela (re)posait la question de la toxicité (indirecte cette fois-ci) de cet herbicide pour nos faiseuses de miel. Le trio a donc prélevé plus de 1800 abeilles dans des ruches pour les soumettre à trois régimes différents pendant 5 jours : sirop de sucre sans glyphosate, du sirop avec 5 milligrammes par litre de glyphosate, et du sirop avec 10 mg/l. Puis, après les avoir marquées de différentes couleurs pour les reconnaître, ils les ont réintroduites dans leurs ruches. Enfin, au bout de 3 jours dans la ruche, ils ont récupérer les abeilles (autant que faire se pouvait, on y revient) et ont analysé leur microbiote.

Ils ont constaté que comparé au groupe-contrôle (aucun glyphosate), le groupe nourri avec du glyphosate à 5 mg/l montrait des changements substantiels dans son microbiote. Celui-ci était moins diversifié et contenait nettement moins de bactéries au total.

Cependant, et c'est un «reproche» que plusieurs ont fait à cette étude, les abeilles nourries à 10 mg/l n'ont pas, ou si peu, montré de signe que leur microbiote avait été dérangé par l'herbicide, même si elles en avaient consommé deux fois plus. M. Motta et ses collègues admettent dans l'article que c'est «inexpliqué», mais ils indiquent que moins de 20 % des plus de 1800 abeilles réintroduites dans les ruches après «traitement» ont pu être récupérées, les autres étant mortes ou ayant été rejetées par la ruche (ça arrive dans ce genre d'expérience). Il est donc possible que la mortalité ait été plus grande chez ce groupe : une partie des effets du glyphosate auraient alors échappé aux mesures puisque les abeilles seraient mortes loin de la ruche.

La question est donc : est-ce que plus d'abeilles du groupe contrôle ont été récupérées, comparé à celles qui ont eu du glyphosate ? Ce n'est pas clair dans l'article, mais la réponse est «non, sauf que...»

«Non», parce que M. Motta m'a précisé par courriel que seulement 20 % du groupe contrôle a été récupéré. Alors a priori le glyphosate ne semble pas avoir fait une différence de ce point de vue. «Sauf que», poursuit-il, la ligne directrice dans ce genre d'expérience est qu'il faut récupérer au moins 50 % du groupe contrôle pour évaluer le taux de récupération, si bien que lui et ses collègues ont considéré qu'il n'était pas possible d'estimer l'effet sur le taux de récupération.

C'est un gros point d'interrogation, il faut le dire. Si ce «taux de récu» n'est pas différent pour le groupe contrôle, alors cela veut dire que les abeilles qui ont reçu le plus de glyphosate (10 mg/l) n'ont subi aucun effet dans leur microbiote. Cela bousille complètement la relation dose-réponse : plus la dose est forte, plus l'effet observé doit être puissant, autrement on a de bonnes raisons de soupçonner que l'«effet» est dû à autre chose. Or tout ce qu'on peut dire à propos de cette récupération, c'est : «On ne sait pas.» Gros point d'interrogation...

Mais il faut ajouter deux choses, ici. La première, comme le dit M. Motta dans son courriel, c'est que c'est là un «dommage collatéral» du réalisme. Si on avait enfermé les abeilles dans de petits cages en labo pour les observer une par une, on aurait pu contrôler plus de variables, mais le résultat aurait été dénoncé (avec raison) comme trop différent des conditions réelles d'une ruche pour être vraiment utile. Dans une expérience comme la sienne, l'environnement est beaucoup plus réaliste, mais il est alors impossible de contrôler autant de variables. La concentration de glyphosate dans le sirop avait beau être précisément mesurée, il reste que «certaines abeilles ont pu en consommer davantage et d'autres presque pas. (...) Dans le cas des doses élevées, les abeilles qui ont consommé le sirop de sucre ont pu mourir alors que celles qui n'en ont pas mangé ont survécu», m'a écrit M. Motta.

La seconde chose qu'il faut souligner, c'est que le trio de l'Université du Texas a également mené une seconde expérience, sur des «jeunes ouvrières» — soit des larves qui viennent de compléter leur métamorphose en adulte. Plusieurs tests ont été réalisés, ici : microbiote normal ou intestin stérile, avec ou sans glyphosate, avec ou sans infection à une bactérie pathogène (Serratia marcescens), et toutes les combinaisons possibles de ces variables. L'idée était que cette bactérie est particulièrement virulente lorsque le microbiote et/ou le système immunitaire de l'insecte sont compromis.

Au bout de 8 jours, autour de 75 à 80 % des nouvelles ouvrières non infectées étaient toujours en vie. Chez les groupes infectés, celles qui avaient un microbiote robuste et qui n'avaient pas reçu de glyphosate montraient un taux de survie d'à peu près 50 %. Et celles qui avaient un microbiote normal mais qui avaient reçu du glyphosate ne se sont pas bien tiré d'affaire du tout (10 %). Testé de cette manière, donc, il semble que le glyphosate pourrait rendre les abeilles plus vulnérables au moins à certaines infections.

Attention, il s'est trouvé des gens, et des sérieux, pour juger même ces résultats un brin douteux. D'abord parce que le régime de sirop de sucre n'est pas particulièrement réaliste et est très pauvre en acides aminés, ce qui peut multiplier artificiellement d'éventuels effets du glyphosate. D'ailleurs, dans d'autres études sur des animaux (mais des rats, pas des abeilles), de fortes doses de glyphosate n'ont presque pas eu d'effet sur la flore intestinale.

Et ensuite parce que les doses administrées aux abeilles dans l'étude de M. Motta (5 et 10 mg/l) sont considérées comme très élevées. L'article en question les décrit comme «réalistes», mais cela signifie seulement qu'on a déjà observé ce genre de concentration «sur le terrain» au moins une fois dans le passé. Or il semble qu'on soit vraiment un «scénario du pire», ici : même dans des étangs agricoles, les concentrations se mesurent généralement en microgrammes par litre (µg/l), donc 1000 fois moins que les mg/l. D'après cette étude (voir le 2e par. sous le point 2.2, Occurrence in water), le «record» serait de 5 mg/l dans les eaux de ruissellement d'un champ, mais il a été mesuré immédiatement après un épandage anormalement élevé de glyphosate. Donc tout indique que des expositions à 5 et 10 mg/l testées dans l'article de M. Motta peuvent survenir «dans la vraie vie», mais qu'elles sont exceptionnelles.

Alors qu'est-ce qu'il reste, en bout de ligne ? Je vous soumets ce qui suit pour fin de discussion puisque (s'il est besoin de le répéter) je ne suis absolument pas un expert dans ces questions, mais il me semble qu'il nous reste quand même un élément important : un mécanisme d'action potentielle du glyphosate sur la santé de l'abeille. Les résultats de la 2e partie de l'article de M. Motta, en particulier, ne sont sans doute pas une preuve en bonne et due forme, mais on ne peut pas non plus les écarter du revers de la main. Malgré tous les défauts qu'on peut leur trouver, ils semblent bien indiquer l'existence d'un mécanisme par lequel, au moins théoriquement, au moins dans certaines circonstances, le glyphosate peut nuire sensiblement aux abeilles. C'est en tout cas le point principal que je retiens de cette ronde de réactions de chercheurs.

Resterait maintenant à voir si, dans d'autres conditions et à des doses peut-être plus réalistes, ce mécanisme a encore des effets observables, mais il faudra se donner la peine de faire l'exercice — comme M. Motta se propose de le faire, d'ailleurs. Car le glyphosate est l'herbicide le plus utilisé du monde, et de loin : on s'en sert abondamment dans une grande variété de cultures. S'il s'avérait que ce mécanisme d'action indirecte a vraiment des effets «dans la vraie vie», alors le glyphosate pourrait s'avérer une pièce beaucoup plus importante que prévue dans ce puzzle qu'est la santé des abeilles.

Juste pour ça, il vaut la peine d'aller y voir de plus près. Et le plus tôt sera le mieux.

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