Pour en finir avec les «12 salopards»

BLOGUE / Chaque printemps ramène toujours avec lui les trois mêmes certitudes : la neige fond, les oies blanches reviennent et l'Environmental Working Group publie sa «dirty dozen», soit une liste des fruits et légumes les plus contaminés par les pesticides. Année après année, les médias y accordent toujours une grande place même si, pour tout dire, l'exercice n'est pas beaucoup plus utile que d'écrire un article qui annoncerait que la neige est en train de partir...

On trouvera le communiqué de presse ici, et on notera deux choses à son sujet : EWG joue clairement la carte de la peur, parlant de fertilité réduite et de «dommages au cerveau des enfants» ; mais on ne trouve nulle part là-dedans la plus petite trace d'un chiffre qui donnerait une idée des concentrations mesurées sur les fruits et légumes. Zéro, niet, nada...

Alors je suis allé fouiller un peu dans les données sur lesquelles EWG appuie son palmarès — le groupe ne prend pas lui-même des mesures mais se sert plutôt du Programme de données sur les pesticides du USDA, dont les résultats sont publics et disponibles ici. J'ai fait une couple de petits calculs pour la chronique «Polémiques» que je tiens dans Québec Science, en me concentrant sur les deux «pires» cas parmi les «12 salopards», soit les fraises et les épinards.

Sur 530 échantillons de fraises, des traces d'au moins un pesticides ont été trouvés dans «plus de 98 % des cas», et «plus du tiers contenaient des traces de 10 pesticides ou plus», lit-on dans le communiqué. Cela peut paraître bien impressionnant, mais il y a une raison pour laquelle il n'est question de concentration nulle part dans le texte : les chiffres complets n'ont pas grand-chose d'effrayant. Les normes américaines n'ont été dépassées que dans trois cas, et jamais par des marges énormes (entre 1,04 et 1,48 fois le seuil de tolérance). En moyenne, quand un pesticides était détecté sur des fraises, les concentrations équivalaient à seulement 4 % du maximum acceptable aux États-Unis — donc 25 fois en dessous.

Même genre de portrait pour les épinards : en moyenne, quand un pesticide est détecté, il est 20 fois en-dessous des normes — encore qu'il faut dire ici qu'il y a eu plus de dépassements pour les épinards (une vingtaine) et par des marges plus grandes (souvent plusieurs fois au-dessus) que pour les fraises, mais ces seuils sont établis pour avoir une bonne «marge de sécurité» au départ.

Enfin, comme l'EWG a mis l'accent sur la perméthrine dans ses communications, en prenant bien soin de souligner que c'est un «neurotoxique» (voir l'image ci-haut), j'ai refait le même exercice juste pour cet insecticide : en moyenne, les concentrations mesurées équivalent à 4,11 % du maximum permis. Quand on exclut les producteurs bio et qu'on ne retient que les épinards «conventionnels», cela monte à... 4,16 %. Et aucun dépassement du seuil tolérable n'est survenu, la plus forte concentration de perméthrine mesurée équivalant à 30 % de la norme.

Bref, on peut être contre les pesticides, on peut déplorer leurs inconvénients (j'en suis), on peut souhaiter que leur utilisation diminue autant que possible (j'en suis encore), mais il m'apparaît évident cette liste-là ne sert pas à informer. Elle sert à faire peur et à rien d'autre. C'est du pur marketing, et pas de la sorte la plus honnête, d'ailleurs : on ne présente qu'une partie de l'information, on la formatte soigneusement pour «la cause», et on cache sciemment de larges pans de données qui ne font pas notre affaire, même si elles sont très manifestement pertinentes. Je veux bien croire que ce genre d'épouvantail amène des clics, mais si les médias veulent continuer de prétendre faire de l'information, il serait grand-temps qu'ils cessent de s'intéresser à cette soi-disant dirty dozen — et je ne suis pas le seul à le penser.

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