Le militant écologiste David Suzuki

Persona non grata chez les honoris causa

BLOGUE / Une université peut-elle accorder un doctorat honoris causa à une personnalité controversée? Ou est-ce que cette distinction ne devrait pas plutôt être réservée aux gens dont le parcours rallie tout le monde? Bienvenue dans l'«affaire Suzuki»...

Depuis que l'Université de l'Alberta a annoncé qu'elle décernerait plus tard cette année un diplôme honorifique au célèbre militant écologiste David Suzuki, toute la province se déchaîne. Même les doyens des facultés de gestion et de génie se sont rebellés, contredisant publiquement la décision de leur établissement — et du même coup, celle de leurs supérieurs dans la hiérarchie administrative. Au point où le vice-recteur David Turpin a senti le besoin de prendre la plume cette semaine, afin de calmer le jeu.

C'était à prévoir, d'une certaine manière: si l'on cherchait un cas qui coupe précisément en deux moitiés égales les droits et devoirs moraux d'une université, on aurait bien du mal à en trouver un meilleur que celui de M. Suzuki. D'un côté, il est vrai que la recherche ne doit jamais reculer devant la polémique, puisque c'est souvent le débat qui fait avancer les connaissances, comme le note avec justesse M. Turpin. Mais de l'autre, il n'est pas moins vrai qu'une université et ses connaissances doivent servir la communauté qui les accueille (et qui les finance par ses impôts), comme le rappelle le doyen de la faculté de génie, Fraser Forbes.

L'affaire Suzuki tombe pile poil entre les deux. Il n'y a pas vraiment de compromis possible, ici: on lui donne son doctorat ou on ne le fait pas. Et comme toute pièce de monnaie que l'on place en équilibre sur sa tranche, celle-là devra forcément tomber d'un côté ou de l'autre, tôt ou tard. Or il me semble préférable qu'elle tombe du côté de M. Suzuki.

On peut être d'accord ou non avec la cause qu'il défend (elle me semble juste, de manière générale), on peut lui reprocher des exagérations et des distortions dans la défense de sa cause (j'en suis), il reste que c'est l'ensemble de son œuvre, et pas tel ou tel détail, que l'on veut célébrer, ici. Et de ce point de vue, la carrière de M. Suzuki me semble amplement méritoire: il anime l'émission scientifique et/ou écologiste The Nature of Things depuis aussi loin que 1979. Il a, à ce titre, durablement marqué le paysage médiatique et politique du Canada anglais, en devenant un véritable pionnier du mouvement environnementaliste. Quoi qu'on en pense sur le fond, quand on regarde l'importance qu'a pris ce mouvement social depuis, force est d'admettre que les réalisations de M. Suzuki ont très manifestement le calibre pour recevoir un doctorat honorifique. C'est indubitable.

Maintenant, il y a la question de la controverse, qui n'est pas banale. On peut aisément comprendre la colère de M. Forbes: voilà des années, sinon des décennies, que David Suzuki s'oppose farouchement à l'industrie des sables bitumineux. Des décennies qu'il fait de la politique (même sans être élu) sur le dos de cette industrie. Dans le contexte actuel, où l'Alberta a toutes les misères du monde à faire passer ses pipelines, le sentiment de trahison est normal. Et je dois concéder tout de suite ce point: pour le timing, c'est une catastrophe qui dénote effectivement une certaine déconnexion entre le sénat de l'UofA (qui décide des honoris causa) et la communauté qu'il est sensé servir.

Cependant, la controverse n'est pas une bonne raison de ne pas décerner un doctorat honorifique, et M. Suzuki ne serait pas la première personnalité plus ou moins sulfureuse à en recevoir un. Dans certains cas, on attend que la polémique se tasse — Henry Morgentaler n'a reçu son premier honoris causa qu'en 2005, ce qui semble formidablement tard, vu de 2018 —, mais pas toujours: Pierre Elliott Trudeau a reçu cet honneur de l'Université de Montréal en 1987. Entre les deux référendums, imaginez...

En outre, et c'est un point fondamental, il y a lieu de se demander qui est déconnecté de quoi, ici. Est-ce la direction de l'UofA qui est trop détachée de sa province, ou est-ce qu'elle est au contraire bien branchée sur le science et que ce sont les Albertains qui sont collectivement un peu déconnectés de la réalité des changements climatiques ? Moins de la moitié d'entre eux (47%) pensent que la planète se réchauffe «au moins en partie en raison de l'activité humaine», contre un bon 60 % ailleurs au Canada. Dans le nord de l'Alberta, où se trouvent les gisements de pétrole, c'est à peine le tiers qui acceptent ce fait scientifiquement démontré.

Si M. Suzuki déplaît à tant d'Albertains, c'est en grande partie à cause de cela. Mais sur le fond, il a raison: il faudra bien un jour cesser d'exploiter les sables bitumineux, et le plus tôt sera le mieux. Que cela fasse ou non l'affaire de cette province n'y change rien.

Or s'il est important qu'une université ne se défile pas devant la controverse, il me semble que c'est justement pour ça: parce que dans la recherche de connaissance, c'est la vérité qui doit passer avant tout. Même les vérités qui dérangent. Car à quoi bon détenir des connaissances si, au moindre signe de controverse, on refuse de s'en servir pour guider la «communauté»? C'est pour cela, je crois, que l'UofA doit persister à honorer M. Suzuki.

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