Mésangeai du Canada

Les oiseaux meurent en France. Et les nôtres ?

BLOGUE / C'est une très mauvaise nouvelle : les oiseaux se meurent dans les campagnes françaises. Massivement. Les populations ont chuté du tiers en seulement une quinzaine d'années, ce qui est littéralement catastrophique, avertissent les auteurs d'une étude du CNRS (France), qui blâment les pratiques agricoles modernes et les pesticides. Ce qui pose la question : est-ce que ça arrive chez nous aussi ?

Les résultats français viennent de deux suivis des populations d'oiseaux menés par le CNRS et le Muséum national d'histoire naturelle. On en trouvera un résumé ici, mais pas encore dans la littérature scientifique : les chercheurs ont décidé qu'il y avait une telle urgence qu'il fallait rendre leurs résultats publics aussitôt que possible. Et il est vrai que le fait de perdre le tiers des oiseaux — non pas d'une seule espèce, j'insiste là-dessus, mais de plusieurs qui occupent des niches écologiques différentes — a quelque chose de très inquiétant. La perdrix grise, une espèce européenne que l'on trouve aussi dans nos champs, a même perdu 90 % de ses effectifs dans certaines régions de l'Hexagone.

Alors qu'en est-il ici ? La Société Audubon, aux États-Unis, fait un inventaire annuel des oiseaux pendant le temps des Fêtes depuis une centaine d'années, grâce à la participation de milliers de volontaires de partout en Amérique du Nord. Et il s'adonne justement que les tendances entre 1966 et 2013 ont été analysées récemment dans la revue savante Ecosphere — en libre accès par-dessus le marché ! —, du moins pour les espèces qui hivernent dans aux États-Unis et dans le sud du Canada. 

Les résultats montrent que dans l'ensemble, sur les 228 espèces inventoriées (uniquement parmi celles qui passent l'hiver dans le sud du Canada et aux États-Unis), il n'y a pas de tendance à la baisse — la médiane indique plutôt un gain de 0,9 % par année. Cependant, les auteurs du papier ont ventilé leurs calculs selon la diète des oiseaux et selon leur type d'habitat, et il apparaît que la tendance globale ne vaut pas pour tout le monde. Les espèces vivant dans des milieux agricoles (grassland, dans le texte, ce qui peut être l'équivalent de «régions cultivées», mais aussi de «prairies sauvages», ce n'est pas clair dans le texte), elles, suivent le chemin inverse, perdant 0,5 % de leur population par année en moyenne.

En Angleterre, où le même genre d'inventaire des oiseaux a lieu depuis près d'un demi-siècle, on observe le même phénomène : des populations d'oiseaux à peu près stables dans l'ensemble, mais qui déclinent gravement en milieu rural.

En haut : les populations d'oiseaux de Grande-Bretagne (130 espèce), en pourcentage de la population qu'il y avait en 1970. En bas : la même chose, mais uniquement pour les espèces vivant en milieu agricole.

Grosso modo, c'est ce que les chercheurs français ont trouvé, eux aussi. «Il y a un déclin léger sur le reste du territoire, mais rien à voir en termes d'amplitude [avec le fort recul observé dans les campagnes]», a indiqué à l'AFP Grégoire Loïs de Vigie-Nature, un organisme en charge d'un des suivis de populations d'oiseaux.

Maintenant, quelles en sont les causes ? Il semble être acquis que les pesticides ont joué un rôle là-dedans. L'inventaire nord-américain les mentionnent explicitement comme une cause directe (empoisonnement) ou indirecte. Pour leur part, les biologistes français montrent notamment du doigt les néonicotinoïdes, qui attaquent le système nerveux des insectes, et rappellent qu'une étude tout récente a trouvé que les populations d'insectes ont diminué des trois quarts (!) depuis la fin des années 80 en Allemagne. Comme les hexapodes servent de nourriture à bon nombre d'oiseaux, en plus de polliniser les plantes qui nourrissent ensuite les fruvigores et les granivores ailés, c'est certainement là une cause non seulement possible ou probable, mais carrément évidente.

Mais il est tout aussi évident qu'il n'y a pas que cela, et je crois qu'il est important de le souligner. Comme les données anglaises le montrent, le déclin «dans l'île» est survenu principalement dans les années 80, soit avant que les néonicotinoïdes ne soient commercialisés. On peut raisonnablement présumer que d'autres insecticides faisaient le sale boulot auparavant, mais le fait est que la campagne anglaise s'est vidée de ses oiseaux sans que l'on y constate de déclin marqué des insectes. Le Rothamsted Insect Survey, en effet, a des pièges à succion qui attrapent des insectes en continu depuis des décennies et n'a pas trouvé de signe probant d'une baisse de leurs nombres entre 1973 et 2002.

En outre, les données nord-américaines ne montrent aucun recul des oiseaux qui se nourrissent d'invertébrés (+ 0,7 % par année), mais une baisse très claire chez les granivores (–0,6%/an).

Alors il y a d'autres choses à l'œuvre, manifestement. L'agriculture est plus intensive maintenant qu'avant, lit-on dans cette liste de facteurs, ce qui implique par exemple que les champs se sont étendus, laissant moins de place aux marges que l'on laissait autrefois en friches. Celles-ci pouvaient servir de garde-manger et d'habitats aux oiseaux et aux insectes. On garde maintenant le bétail dans des étables à l'année longue, et on a converti les enclos en culture, ce qui a le même effet. La monoculture s'est grandement répandue, ce qui réduit la diversité des habitats en campagne. Certaines des cultures qui ont connu une forte expansion depuis 30 ou 40 ans ne se prêtent pas aussi bien à la vie aviaire que celles qu'elles ont remplacées — le maïs, par exemple, forme apparement un couvert végétal trop dense pour les espèces qui nichent au sol. On nourrit davantage le bétail avec de l'ensilage (la partie verte et non comestible de certaines cultures, comme le maïs, que l'on fait préalablement fermenter) et moins avec du foin, dont les champs accueillait plus d'oiseaux. Et ainsi de suite.

Cette étude danoise ma foi très intéressante, qui a elle aussi constaté une baisse particulièrement marquée des populations d'oiseaux ruraux entre 1987 et 2014, surtout de ceux qui nichent au sol, fait porter une partie du blâme sur la fin des pratiques de jachère (remplacée par un plus grand usage d'engrais), à la fin des années 2000, de même que sur l'explosion de la production de maïs, notamment.

Bref, ce n'est pas un problème qu'il sera facile de régler. Il y a bien des gestes relativement faciles à poser (j'insiste sur le «relativement», parce que ces choses-là sont toujours plus faciles à dire qu'à faire), comme de laisser des marges fleuries un peu plus grandes autour des champs. Certains agriculteurs le font déjà pour donner un coup de pouce aux abeilles — dont une bonne partie des déboires tient aux mêmes facteurs que les oiseaux, d'ailleurs. On peut imaginer qu'il est très possible de réduire l'usage préventif et systématique des insecticides ; les néonicotinoïdes, en particulier, sont appliqués sur les semences et très souvent utilisés sans qu'il y ait de raisons de craindre une infestation.

Mais retourner aux méthodes d'élevage d'avant ? Couper drastiquement dans la production de maïs, surtout dans des endroits comme le Québec ? Demander à des fermiers de sacrifier une partie importante de leurs revenus pour mettre une partie de leurs terres en jachère ? Je ne dis pas qu'il ne faut pas essayer de tendre vers quelque chose comme ça, mais il faut réaliser que cela viendrait avec des conséquences et des coûts majeurs, tant pour les agriculteurs que pour les consommateurs. C'est à méditer, disons...

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