Les légumes, le cancer et le faux équilibre

BLOGUE / J'ai toujours aimé, voire admiré Stéphan Bureau. Pour rendre compte de sujets souvent complexes et délicats de manière à la fois informative, intelligente et divertissante comme il l'a fait tant de fois dans sa carrière, il faut une longue liste de qualités que bien peu de gens possèdent. Mais il a aussi, comme tout le monde, les défauts de ses qualités, et comme ces dernières sont grandes, il arrive que ses écarts le soient aussi.

Hier matin, à l'émission Médium large de Radio-Canada qu'il anime en remplacement de Catherine Perrin, M. Bureau a consacré un long segment au documentaire The Food Cure, qui suit pendant cinq ans six patients qui ont décidé de traiter leur cancer avec la «méthode Gerson». Il s'agit d'un «traitement» complètement discrédité dans la communauté scientifique (j'y reviens), mais M. Bureau a tout de même invité la réalisatrice du docu, une des six personnes suivies dans le film et un seul véritable expert, Claude Perreault, chercheur à l'Institut de recherche en immunologie et en cancérologie de l'UdeM.

Et comme d'autres, je crois qu'on a ici un cas patent de «faux équilibre journalistique» : on cherche parfois tellement à paraître neutre que l'on met sur un même pied deux hypothèses qui, de toute évidence, ne se valent pourtant pas du tout. Et encore, la triple entrevue n'était pas particulièrement équilibrée puisque M. Bureau semble avoir été à ce point convaincu par le documentaire qu'il confrontait Dr Perreault au moins autant qu'il ne sollicitait son expertise, mais passons.

En journalisme politique où l'on croise souvent d'insolubles confrontations de points de vue moralement égaux — perspective québécoise sur un sujet vs perspective canadienne, droits individuels vs droits collectifs, etc. —, la recherche d'équilibre à tout prix, ou presque, est un réflexe très utile, sinon nécessaire. C'est ce qui a mené, je crois, M. Bureau à faire son segment sur la «thérapie» Gerson de la manière (malheureuse) qu'il l'a faite. En tout cas, c'est la seule façon que je vois pour expliquer comment un journaliste du talent et de l'expérience de M. Bureau peut s'être fait prendre si complètement dans le piège du faux équilibre : il devait logiquement s'agir d'un vieux réflexe de journalisme politique.

Car sur le fond, c'est un euphémisme de calibre homérique de dire que la méthode Gerson est «controversée». Voici quelques petits points à ce sujet (sans doute pas les seuls pertinents, on pourra en discuter) :

- Le «traitement» Gerson a été mis au point au milieu du XXe siècle. Il part du principe (faux) que le cancer est un signe que le corps est pris avec un surplus de toxines dont il ne parvient plus à se débarrasser. Si on l'aide et qu'il se purifie, alors le cancer partira (faux encore). La méthode de «détox», puisque c'est bien de ça dont il s'agit, consiste essentiellement à manger des doses massives de fruits et légumes, accompagnées de suppléments alimentaires et de lavements rectaux au café (oui oui). Le médecin allemand qui a formulé cette théorie, Max Gerson, pratiquait à New York et il était si fermement convaincu de son efficacité qu'il a fini par perdre son assurance pour faute professionnelle en 1953. Son permis de pratique a également été suspendu pour deux ans en 1958 — il est décédé l'année suivante. Pas un départ très convaincant, disons...

- Quelques petites études ont été réalisées par la suite. En 1983, 21 patients traités à la diète Gerson ont été suivis pendant 5 ans ; un seul a survécu pendant toute la durée de l'étude. En 1989, 27 patients de la clinique Gerson et dont l'état a pu être vérifié de manière indépendante ont été inclus dans une autre étude, mais seulement 3 s'en sont remis. Quelques autres travaux ont suivi, mais aucun n'était de bonne qualité, notons-le.

- Sur les six patients présentés dans The Food Cure, tous ont survécu cinq ans, le seuil généralement retenu afin d'être considéré comme un «survivant» du cancer — certains sont toutefois décédés par la suite, apparemment. C'est un point qui a semblé impressionner énormément M. Bureau, et il est vrai que cela peut ressembler à une preuve empirique quand on regarde un peu vite, mettons. Mais il y a deux choses à faire ressortir, ici. D'abord, six cas, c'est un échantillon infinitésimal, presque homéopathique, et les habitués de ce blogue savent que ce n'est pas un compliment quand ça vient de moi. Aucune conclusion n'est possible sur cette base.

- Ensuite, on comprend des propos de la réalisatrice, la journaliste Sarah Mabrouk, qu'elle a sollicité beaucoup plus que six patients pour son documentaire, mais qu'elle a essuyé de nombreux refus — ce qui se comprend très bien, comme elle le dit elle-même avec beaucoup d'humanité. Je n'ai aucune information sur ces gens qui n'ont pas voulu que leur maladie soit filmée et rendue publique, mais je sais ceci : nous avons ici un pattern absolument I-DÉ-AL pour induire un beau gros biais d'échantillonnage. Si, par exemple, on s'installait dans un centre d'achats pour faire un sondage sur les habitudes sexuelles des Québécois, il y a de fortes chances pour que les gens prudes refusent pour la plupart de répondre, puisque ces choses-là les rendent mal à l'aise, et pour que ceux qui sont les plus intéressés par le sexe acceptent de participer proportionnellement plus que les autres. En bout de ligne, notre sondage décrirait une société qui, disons-le comme ça, passe beaucoup de temps au lit et a beaaaauuuucoup de fun dans la vie, mais le portrait serait en réalité très déformé : c'est simplement la méthode d'échantillonnage qui aurait sélectionné préférentiellement les gens les plus portés sur la chose. De la même manière, on peut penser que les gens les plus mal en point, les plus mal barrés, ont été moins susceptibles d'accepter l'invitation de Mme Mabrouk, et qu'elle s'est donc retrouvée avec un «échantillon» artificiellement favorable. Encore une fois, je n'en ai aucune preuve, mais c'est clairement une possibilité.

- Le documentaire, disons-le, ne présente tout de même pas que des cas bénins. Ainsi la patiente interviewée par M. Bureau, Marie-Josée Campagna, avait un cancer du sein dit «triple négatif», appelé ainsi à cause de l'absence de trois récepteurs hormonaux (œstrogène, progestérone et un facteur de croissance) sur la membrane des cellules cancéreuses. Les triple-négatifs sont généralement plus agressifs que les autres types de cancer du sein et le prognostique est moins bon. Mais les taux de survie ne sont quand même pas catastrophiques non plus, comme l'a signalé Dr Perreault (vers 25:00 dans l'entrevue), même s'ils sont plus bas que les autres : 77 % vs 93 % après cinq ans chez les patientes qui prennent la chimiothérapie. Et l'on sait maintenant que les triples négatifs sont une «famille» de cancers passablement diversifiée. Si une bonne majorité sont agressifs et plus difficiles à traiter que la moyenne, il existe des sous-types très indolents qui ne tuent presque jamais. J'ignore si c'est bien ce qui explique la guérison de Mme Campagna, mais c'est certainement la grâce que je lui souhaite.

- Ajoutons enfin que les doses massives de fruits et légumes ont plusieurs fois été testées pour le traitement du cancer, et qu'elles ne donnent pas de résultat.

Bref, il y a une raison pour laquelle les «séries de cas» comme ceux que présente The Food Cure sont considérées comme le plus faible des niveaux de preuve en science médicale : c'est parce qu'elles ne sont pas fiables. La seule chose que l'on peut concéder au documentaire, c'est qu'il est vrai que l'efficacité de la méthode Gerson n'a jamais été évaluée dans une étude scientifique en bonne et due forme, avec un groupe placebo, la double-aveugle, la randomisation, etc. Les études sont rares et on n'y compte aucun véritable essai clinique (voir ici).

Cela peut se comprendre, remarquez : comme les études pilotes dont je parle plus haut n'ont rien trouvé d'intéressant, il n'est pas anormal que la communauté scientifique se dise qu'il ne vaut pas la peine d'aller plus loin. Mais d'un autre côté, si cette même communauté scientifique a publié des dizaines d'études pour démontrer l'inefficacité totale de l'homéopathie, il n'y a pas de raison (hormis le gaspillage appréhendé de fonds de recherche déjà trop rares) de ne pas faire pareil avec la diète Gerson.

Au final, cependant, le constat reste le même : Médium large a donné hier une tribune complaisante pour un «traitement» dont on n'a pas le début de l'ombre d'une preuve sérieuse d'efficacité. À cause du biais apparent de l'animateur, à cause du faux équilibre journalistique et à cause de la forte charge émotive qu'amenait le témoignage de Mme Campana, la méthode Gerson a été présentée sous un jour indument favorable. Indûment, et irresponsablement, ajouterais-je malgré tout le respect que je dois à mon illustre collègue, car il y a des conséquences à agiter des remèdes-miracles sur la place publique, donc au nez de patients désespérés.

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