Le «scandale» du glyphosate, épisode 468

BLOGUE / Il paraît que c'est scandaleux : cette semaine, l'Union européenne a reconduit la licence d'utilisation du glyphosate pour cinq ans. Comme cela arrive systématiquement chaque fois qu'une décision plus ou moins favorable est rendue dans un dossier qui touche plus ou moins directement à Monsanto, bien des groupes écologistes (et combien de journalistes) ont déchiré leur chemise en criant au scandale. Mais excusez du peu, j'ai beau retourner l'affaire dans tous les sens, je n'y vois pas de raison de me promener torse nu au bureau...

Oui, je sais, il y a eu ces fameux «Monsanto Papers» publiés par Le Monde ces derniers mois et qui montreraient, dit-on, que la firme du Missouri aurait complètement biaisé la littérature scientifique au sujet de la toxicité du glyphosate — un produit-phare de Monsanto, qui vend des semences OGM conçues pour y résister. Alors voyons un peu ce qu'il y a dans ces papers du Monde, qui ont été rendus publics dans le cadre d'un recours collectif contre Monsanto aux États-Unis.

Il y a toute une job de moine derrière ces articles, disons-le, car les documents juridiques desquels ils sont tirés font des milliers de pages. Mais les principaux points qu'ils soulèvent sont les suivants, et ils ne sont guère impressionnants :

– Une lettre d'avocats mandatés par Monsanto. Elle est adressée aux auteurs de la Monographie 112 du Centre international de recherche sur le cancer (CIRC) qui, en 2015, avait déclaré le glyphosate «cancérigène probable». Ce fut le point de départ du recours collectif, d'ailleurs. La lettre demandait aux scientifiques du CIRC de conserver tous les documents, correspondance incluse, relatifs à leur travail sur cette monographie. Je comprends que cela peut sembler intimidant, mais le fait est que cela venait de la firme d'avocats Hollingsworth, justement retenue par Monsanto pour la représenter dans le recours collectif. Cette lettre, de même que les demandes de documents auprès des membres américains du CIRC, n'a donc rien de bien irrégulier : les avocats de Monsanto pouvaient raisonnablement penser qu'il y avait là des éléments utiles pour leur travail. Alors hormis le phrasage des lettres d'avocats, qui n'est pas toujours particulièrement diplomatique, on est ici dans l'interprétation subjective, sinon abusive des faits, pas dans les preuves d'intimidation.

– Quelques personnes affiliées à des firmes de consultants (à la réputation douteuse) se sont apparemment fait passer pour des journalistes, dans diverses conférences scientifiques, pour approcher des membres du CIRC et les questionner. Ce n'est certainement pas très chic, mais les liens allégués avec Monsanto sont franchement ténus. Et de toute manière, que ces «espions» aient existé ou non ne change absolument rien sur le fond de la question.

– Il y a eu une campagne publique du lobby de l'industrie chimique américaine et de la part de Monsanto sur les réseaux sociaux, entre autres, contre la Monographie 112 et certains de ses auteurs/participants — en particulier Christopher Portier, qui se trouvait en conflit d'intérêts parce qu'il était employé d'une ONG écolo. C'est vrai. Et alors ? C'est ce que font tous les lobbies, toutes les entreprises dans ce genre de situation, et ces gens-là ont le droit de se défendre sur la place publique. En outre, c'est aussi ce que font pratiquement tous les militants écolos quand sort une étude qui ne fait pas leur affaire : ils cherchent (et s'arrangent pour trouver) des «liens» quelconque avec une industrie afin de discréditer la source incommode. C'est une pratique que je déplore, tant de la part des ONG que des industriels, mais cela porte encore une fois uniquement sur la forme.

– Monsanto et le lobby américain de Big Ag ont fait pression sur le CIRC en lui envoyant... des lettres. Oui oui, des lettres. Où ils critiquaient, imaginez un peu, ce qu'ils estimaient être des faiblesses dans l'évaluation du CIRC. Big deal, hein ?

– Un ancien lobbyiste de l'industrie chimique européenne, David Zaruk, a écrit des textes particulièrement durs à l'endroit de M. Portier. Il est vrai que le style de M. Zaruk est décapant — inutilement, d'ailleurs, et au point de nuire considérablement à sa propre crédibilité —, mais franchement qu'est-ce qu'on fout...

– Ces Monsanto Papers incluaient également des signes suggérant que deux études incluses dans d'autres évaluations du glyphosate, qui contredisaient celle du CIRC (j'y arrive), auraient été rédigées par des employés de Monsanto, mais signées par des universitaires. Bref, on aurait ici deux cas de ghostwriting et, disons-le, les éléments de preuve (correspondance de l'entreprise) sont assez troublants : il semble bien y avoir eu fraude, ou au bas mot l'intention d'en commettre une. Le recours à des auteurs-fantôme est une pratique inacceptable, s'il faut le rappeler. Quand on lit un article scientifique, il faut savoir qui l'a écrit (pour vrai) et d'où venait le financement, c'est une question de transparence élémentaire et incontournable pour que le lecteur puisse juger du poids qu'il faut accorder à l'article. Si ghostwriting il y eut, il devra y avoir rétractation des études concernées, il me semble. Cependant, comme l'indiquait l'Agence européenne de sécurité des aliments (EFSA), qui était visée par ce «scandale» parce qu'elle avait conclu que le glyphosate n'est pas cancérigène, cela ne reste toujours que deux études, et pas les plus déterminantes, sur les quelque 700 sur lesquelles elle a appuyé son rapport. Si l'on veut se servir de ça pour discréditer l'ensemble de l'exercice de l'EFSA, il faut vraiment se coller le nez sur l'arbre pour être bien sûr de ne pas voir la forêt. Encore une fois, il s'agit ici d'un point qui fait mal paraître le glyphosate/Monsanto, mais qui ne change rien sur le fond.

– Il y a eu aussi le «scandale» du copier-coller, où l'EFSA a été accusée d'avoir repiqué intégralement des passages de documents de Monsanto. Ça paraît mal, dit comme ça, mais le fait est que l'agence l'a fait pour montrer ce qui lui avait été soumis par l'entreprise (le résumé des études pertinentes une par une), ce qui n'a rien d'irrégulier. Dans certains cas, l'EFSA était d'accord et a laissé des passages tels quels, mais dans d'autres, l'agence a apporté des modifications substantielles.

– Ce qui nous mène, finalement, à la question de fond : qu'est-ce qu'on a, au juste, pour dire que le glyphosate est cancérigène ? Si l'EFSA avait été la seule (ou presque) agence sanitaire à conclure en faveur du glyphosate, les éléments de forme qui précèdent auraient paru particulièrement louches, bien qu'il ne soient pas, en eux mêmes, très concluants. Mais voilà, même si on l'oublie souvent dans ce débat, ce n'est pas l'agence européenne qui est isolée dans ce dossier. C'est le CIRC. Cela ne signifie pas forcément que ce dernier a tort — j'ai dit à plusieurs reprises et je maintiens qu'il est une source scientifique respectable et crédible, de manière générale —, mais le fait demeure qu'en plus du rapport de l'EFSA, le ministère américain de l'Environnement (EPA) a lui aussi conclu tout récemment que le célèbre herbicide n'induit pas de tumeurs, le bras agricole de l'ONU également (encore qu'il ne s'est pas intéressé exactement aux mêmes questions que le CIRC, j'y reviens), même chose pour Santé Canada, l'ANSES (France) ne semble pas très convaincue non plus, et nombre de chercheurs avaient émis des doutes dès 2015 sur les conclusions du CIRC.

Malgré tout cela, Le Monde et (malheureusement) nombre d'autres médias et/ou militants partent du principe que c'est le CIRC a raison, et de là interprètent les faits de manière très orientée. Toujours dans le but de protéger une trame narrative qui, selon le cas, donne des manchettes extra-crunchy, flatte l'idéologie dans le sens du poil, ou un glorieux mélange des deux. Or la prémisse est, dans le meilleur des cas, boîteuse : jusqu'à preuve du contraire, l'«anomalie» parmi les expertises, c'est le CIRC, pas la quasi totalité des autres.

À cet égard, j'ai bien de la misère à ne pas faire de lien entre cette méprise et l'extraordinaire importance qui est accordée à des points de forme (conflits d'intérêts allégués, etc.) dans ce dossier. Quand les arguments de fond sont à ce point fragiles, il devient manifestement urgent de regarder ailleurs. Le long, looong détour par la forme que ce billet a dû emprunter avant d'aborder enfin les «vraies affaires» en est un symptôme.

Alors revenons-en au fond, justement, histoire de soulever deux derniers points — puisque les lecteurs qui m'ont suivi jusqu'ici doivent trouver qu'il est temps d'aboutir...

D'abord, la couverture médiatique du lien glyphosate-cancer a malheureusement perdu de vue, mais alors là complètement, le fait que le CIRC s'est prononcé sur le potentiel cancérigène dans l'absolu, sans égard aux conditions d'exposition, aux doses réalistes, etc. Or fonder ses craintes là-dessus est l'équivalent logique d'éviter les jardins zoologiques sous prétexte qu'on y trouve des animaux dangereux comme des lions. Personne ne nie que les lions sont des prédateurs redoutables qui, dans la savane, ne font qu'une bouchée des Homo sapiens imprudents. Mais ce n'est pas une raison pour paniquer quand on passe devant leur cage, au zoo. Alors même si on présume que c'est le CIRC qui a raison (ce qui demeure possible), il reste qu'il ne s'est prononcé que sur «le lion dans la savane», si l'on veut, alors que pratiquement tout le monde n'en voit qu'au zoo. À ce propos, d'ailleurs, la plus vaste étude épidémiologique réalisée jusqu'à maintenant (sur le danger réel, pas seulement le potentiel théorique), parue ce mois-ci dans le Journal of the National Institute of Cancer, n'a trouvé aucune association significative entre l'herbicide de Monsanto et le cancer, malgré un gros échantillon (45 000 cas témoins et 9000 cas contrôle) et des expositions élevées (applicateurs de pesticides aux États-Unis).

Enfin, et c'est peut-être ce qu'il y a de plus dramatique, ici, personne parmi les environnementalistes et les journalistes ne semble se soucier de ce qui va remplacer le glyphosate si, un jour, on finit par le bannir. Le Round-Up a beau avoir une toxicité (c'est évident), il demeure qu'il est nettement moins toxique que la plupart des autres produits équivalents. À preuve : même si les «acides phosphoniques», soit principalement le glyphosate, sont de très loin le type d'herbicide le plus vendu au Québec (cinq fois plus, en poids, que le deuxième vendeur), le glyphosate ne représente que 3 à 6 % (tableau 1 ici) de la toxicité de ce qu'on épand dans les champs québécois. Autre manière de dire la même chose : alors que les ventes de glyphosate ont augmenté des deux tiers au Québec entre 2006 et 2015, les indicateurs de risque calculés par le ministère de l'Environnement pour les herbicides diminuaient, tant pour les écosystèmes que pour la santé humaine.

La baisse n'est pas spectaculaire, on s'entend, mais cela montre que le glyphosate a remplacé des herbicides plus toxiques, et cela va dans le même sens que cette étude récente, qui a conclu qu'il ne représentait qu'une très petite partie de la toxicité totale des pesticides.

Bref, même s'il est vrai qu'il faut réduire autant que possible l'usage de tous pesticides, j'ai vraiment l'impression qu'on est en train de perdre beaucoup de temps et d'énergie sur une mauvaise cible.

P.S. La section blogue de notre site est encore en construction. Pour discuter de ce billet, rendez-vous sur ma page Facebook professionnelle.