L'âme des indécis

BLOGUE / Il y a une question, toujours la même, sur laquelle les sondeurs se cognent le nez depuis des décennies : qu'est-ce qu'on fait avec les indécis ? Comment on les répartit ? Doit-on seulement les répartir ? Les sondages Mainstreet que Le Soleil et les autres journaux de GCM publieront pendant la campagne utilisent une méthode de répartition un peu inhabituelle, du moins au Québec. Alors profitons-en pour examiner tout cela...

ERRATUM (23 août) : On me signale que la plupart des sondeurs procèdent grosso modo de la même manière que Mainstreet, contrairement à ce que ce texte laisse entendre, soit en demandant l'intention de vote et en demandant ensuite aux indécis s'ils ont quand même une certaine préférence pour un parti. Ce n'est qu'ensuite qu'ils répartissent les indécis restants de manière proportionnelle. La confusion, en ce qui me concerne, est venue du fait que la question de relance aux indécis n'est pas toujours explicitée dans les rapports de sondage, mais le résultat est le même : des passages importants de ce texte ne sont pas valides. Toutes mes excuses.


La manière classique de procéder est de carrément et simplement retirer les indécis du portrait. Par exemple, si vous avez 15 indécis sur un échantillon de 100 personnes, alors vous les écartez, vous ne retenez que les répondants qui ont exprimé une préférence et vous calculez vos pourcentages comme s'il n'y avait que 85 personnes dans l'échantillon. Ainsi, un parti qui aurait obtenu, disons, 30 appuis sur 100 AVANT répartition des indécis se retrouverait donc avec 30 ÷ 85 x 100 = 35,3 % des intentions de vote.

C'est une approche qui se défend très bien, soulignons-le. Dans une élection, il n'y a que les votes qui comptent, que l'opinion des électeurs décidés. Ceux qui n'ont pas pu se brancher à temps ne comptent pas, et c'est ce que la «répartition proportionnelle» (nom fréquemment employé pour désigner cette manière de «gérer» les indécis) reflète. Ce n'est pas pour rien que c'est l'approche la plus utilisée — même si ce n'est pas la seule, voir à ce sujet ce très beau survol que la spécialiste des sondages Claire Durand, de l'UdeM, a publié ce matin.

Mais en stats comme dans n'importe quoi d'autre, il n'y a jamais rien de parfait. Cette méthode présume que les indécis se répartissent exactement comme les autres, ce dont on ne sait rien, en réalité. Elle fait comme si les indécis n'iront pas voter, mais on sait qu'un certain nombre le feront — et à l'inverse qu'un certain nombre de «décidés» ne se rendront finalement pas aux urnes.

Bref, la répartition proportionnelle des indécis a de beaux avantages, mais ils viennent avec des inconvénients.

C'est précisément éviter ces inconvénients-là que certains sondeurs procèdent autrement. La firme Mainstreet commence par simplement demander l'intention de vote puis, quand la réponse est «ne sait pas», elle demande au répondant s'il a quand même un certain penchant pour un des partis en lice. Puis elle additionne les «enclins» et les «décidés» pour en arriver à un chiffre final plus complet. Il reste encore des indécis au terme de cet exercice, mais dramatiquement moins — autour de 2 % contre 13 % au départ, dans les chiffres les plus récents de Mainstreet.

C'est une approche qui, elle aussi, a ses plus et ses moins. Contrairement à la proportionnelle, elle ne présume pas de la répartition des indécis, mais les laisse plutôt se répartir eux-mêmes, pour ainsi dire. Bel avantage. D'un autre côté, cependant, alors que la proportionnelle ne se fonde que sur les décidés, la méthode Mainstreet introduit un élément un peu «mou», au sens où le vote des enclins est moins solide (et moins susceptible de se transformer en «vote sonnant et trébuchant») que celui des décidés. Mais ils sont pourtant regroupés ensemble.

Bref, pour les fins de la discussion, je proposerai ceci : ces choix-là me semblent être des trade-offs, comme on dit en français élégant. C'est-à-dire qu'en changeant d'approche, on se débarrasse des défauts de notre ancienne méthode, mais on abandonne aussi ses qualités.

Qu'en dites-vous ? Avez-vous une méthode favorite ? Et pour quelles raisons ?