La science avant tout, qu'il dit...

BLOGUE / Tout ce qui suit part d'une chronique de Richard Martineau, mais ce n'est pas de sa faute. Ça fait longtemps que je vois passer cette idée-là, qui oppose science et religion comme si l'une contredisait forcément et systématiquement l'autre, et ça fait longtemps que je me dis qu'il faut que j'écrive un petit quelque chose là-dessus. Beau prétexte.

Chronique de Richard Martineau, donc, où il pourfend le cours d'Éthique et culture religieuse donné au primaire et au secondaire. Je passerai par-dessus le complot multiculturaliste que mon collègue voit là-dedans, ainsi que sur une couple d'autres énormités. À propos du cours ECR lui-même, de toute manière, je n'ai pas d'opinion forte : je suis un agnostique de stricte obédience qui trouve que la question de l'existence de Dieu est intégralement inutile (on sait qu'il est impossible d'avoir une réponse définitive, alors pourquoi la poser ?), mais je suis aussi capable de constater que la religion a joué un rôle historique immense, et pas seulement négatif, dans pratiquement toutes les sociétés humaines. Alors faites de ce cours ce que bon vous semblera.

Il y a un passage de la chronique intitulé «La science avant tout», où M. Martineau se dit fier de son fils qui a presque coulé son cours d'ECR. Ce sont des «théories scientifiques, et non des sornettes, des croyances et des superstitions» qu'il faut enseigner à l'école, écrit-il.

J'en suis, bien évidemment, mais on trouve dans ce passage cette vieille idée que la science et la religion sont deux éternelles ennemies. Qu'il faut choisir soit l'une, soit l'autre, et qu'à partir du moment où tu as fait ton choix, tu seras forcément contre l'autre. C'est une opposition que l'on voit circuler abondamment de nos jours. Mais elle m'apparaît en grande partie artificielle.

Bien sûr, il y a eu des moments de confrontation directe dans le passé. Le célèbre procès de Galilée, où l'illustre savant a dû s'humilier à renier ses propres travaux qui donnaient raison à Copernic (lequel disait que c'est la Terre qui tourne autour du Soleil et non l'inverse, comme l'Église le prétendait), en est un exemple ignoble. Plus près de nous, on trouve encore des hurluberlus qui dénigrent la théorie de l'évolution et qui croient dur comme fer que les fossiles ont été plantés dans le sol lors de la Création, il y a quelques milliers d'années à peine. Et il leur arrive même, malheureusement, de gagner des victoires locales, ici et là dans des écoles de l'Amérique profonde.

Mais conclure à partir de ça que la science et la religion sont toujours et à jamais en guerre, c'est juger d'un phénomène complexe à partir de cas extrêmes. Un peu comme si on partait du terrorisme felquiste des années 60 et 70 pour décréter que le nationalisme québécois est violent dans son entièreté. L'exercice est hasardeux, très réducteur et profondément déformant.

Pour des gens animés d'un fort sentiment anti-religion, dépeindre ainsi la foi sous un jour artificiellement sombre n'apparaît sans doute pas être un grand mal. Mais si on leur disait que cela indique aussi une grande méconnaissance de l'histoire des sciences, peut-être trouveraient-ils cela un peu plus gênant... Peut-être... En tout cas, voici quelques exemples célèbres montrant que la science et la foi peuvent très bien cohabiter.

- Conrad Kirouac. C'est le célèbre frère Marie-Victorin. On lui doit la Flore laurentienne, un ouvrage monumental de botanique. Il a marqué l'histoire des sciences au Québec, et pour le mieux, malgré le fait qu'il était «dans les ordres», comme on disait.

- Max Planck. A eu des contributions fondamentales dans plusieurs des branches de la physique, notamment en mécanique quantique, ce qui lui valut le Nobel de physique 1918. C'était aussi un croyant convaincu.

- Georges Lemaître. On lui doit (avec d'autres) l'idée que l'Univers est en expansion, ainsi que la première estimation de la vitesse à laquelle l'expansion survient — ce qui deviendra la «constante de Hubble» lorsque Edwin Hubble corrigera le calcul par la suite. Il enseignait à l'Université Catholique de Louvain et était lui-même prêtre.

- Werner Heisenberg. Célèbre physicien allemand, père du «principe d'incertitude» — une des parties les plus étranges de la mécanique quantique, ce qui n'est pas peu dire. Il était un luthérien évangélique.

- Gregor Mendel. Botaniste qui a jeté les fondements de la génétique moderne, il était aussi un prêtre catholique. C'est par ailleurs en partie pour cette raison que l'URSS, qui fut sans doute le régime politique le plus athée de l'histoire, avait rejeté ses travaux, lui préférant les thèses (loufoques) de Trofim Lysenko, qui avait la qualité d'être un bon communiste...

On pourrait continuer longtemps comme ça, mais cela deviendrait vite lassant. Il y a évidemment eu de fort nombreux cas de savants brillants qui étaient athées ou qui, du moins, n'avaient aucun penchant ni intérêt pour la religion : Wolfgang Pauli, par exemple, qui a quitté l'Église catholique en 1929, ou plus près de nous dans le temps, le cosmologiste Stephen Hawkin qui est décédé tout récemment, ou encore le prolifique biologiste Richard Dawkins, qui n'est pas encore retraité, que je sache. Et il est tout aussi évident que ce sont deux démarches totalement différentes, l'une relevant de la croyance plus ou moins aveugle et/ou fondée sur l'autorité, l'autre favorisant la vérification empirique. Je ne dis pas que la science et la religion sont deux bonnes copines qui trinquent ensemble le vendredi soir.

Le point est : elles ont cohabité généralement sans problème pendant trop longtemps, tant à l'échelle sociétale qu'au sein d'individus, pour que l'animosité qu'on leur prête de nos jours — «je suis pour la science et les faits, donc contre la religion !» — n'apparaisse pas considérablement surfaite. Il n'y a pas de dialogue possible entre les deux, mais cela n'implique pas une opposition de tous les instants. Ça veut juste dire que ce sont deux sphères de l'expérience humaine qui n'ont rien à se dire, pour citer le sociologue des sciences Yves Gingras. Et qu'enseigner la religion en tant que phénomène socio-historique n'empêche en rien d'enseigner les sciences.

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