La marée d’algues jaunes

SCIENCE AU QUOTIDIEN / «Je reviens d’une croisière avec embarquement à Los Angeles et débarquement à Miami, en passant par le canal de Panama. Aussitôt en mer des Caraïbes, nous avons vu une grande abondance d’algues jaunes sur l’eau. On n’en avait pourtant pas vu du côté Pacifique. Alors pourquoi ces algues se trouvent-elles uniquement d’un coté plutôt que de l’autre? De plus, je m’attendais de voir plus de plastique flotter sur l’eau», demande Rose-Marie Champagne, de Saint-Georges-de-Beauce.

Selon toute vraisemblance, ces algues-là étaient des sargasses, une famille d’algues brunes dont certaines espèces sont dotées de petits «coussins» d’air, ressemblant à des baies, qui leur permettent de flotter. Bien que leur «vraie» couleur soit le brun, elles peuvent décolorer au soleil et virer au jaune, dit la biologiste marine de l’UQAR Fanny Noisette.

La plupart des espèces de cette famille vivent accrochées au fond marin même si elles peuvent se décrocher à l’occasion et flotter, poursuit-elle. Mais il en existe aussi quelques unes qui passent toute leur vie et se reproduisent en plein océan — dans la «mer des Sargasses», une zone de l’Atlantique située au large des Caraïbes et de la Floride. Là-bas, ces algues forment de grands «radeaux» à la dérive qui servent de refuge à une foule d’autres organismes, notamment des tortues marines. C’est là-bas, d’ailleurs, que migrent les anguilles qui vivent dans nos cours d’eau pour se reproduire.

«Ces radeaux de sargasses ont toujours existé, dit Mme Noisette. Mais depuis 2011, ils deviennent vraiment massifs et ils viennent s’échouer sur les plages de la mer des Caraïbes. Il y en a sur toutes les îles maintenant.» Cela cause d’ailleurs bien des soucis dans ces endroits, qui dépendent du tourisme : en pourrissant, les sargasses échouées produisent du sulfure d’hydrogène (H2S), un gaz nauséabond et toxique qui accélère la corrosion des infrastructures situées à proximité.

Personne ne sait encore avec certitude pourquoi ces algues se sont soudainement mises à proliférer de la sorte et à s’écarter de leur milieu habituel. Dans l’Atlantique, en effet, les courants marins forment un gyre, soit sorte de grand tourbillon océanique entre le sud des États-Unis et le nord de l’Afrique ; les sargasses, qui ne peuvent que dériver, sont en général maintenues et concentrées à l’intérieur de ce gyre — d’où le nom de mer des Sargasses que lui a donné Christophe Colomb quand il est passé par là, en 1492. Il y en avait toujours un peu qui finissait sur les plages, bien sûr, mais jamais autant que depuis 2011.

Trois hypothèses ont été avancées jusqu’à maintenant, indique Mme Noisette. «Il est possible que les grands fleuves comme l’Amazone charrient plus de nutriments qu’avant, comme le nitrate et le phosphate. (...) Les nitrates et les phosphates sont des éléments de base pour les algues et il y en aurait plus à cause de l’agriculture qui utilise des engrais et de la déforestation qui empêche les sols de retenir les nutriments», dit-elle. On ignore cependant si le panache de l’Amazone se rend suffisamment loin dans l’Atlantique pour nourrir les sargasses.

Une autre possibilité est que la mer des Sargasses reçoive plus de fer en provenance d’Afrique. Les vents qui soufflent sur le Sahara peuvent en effet soulever d’immense nuage de sable, qui est relativement riche en fer. Or le fer est un élément essentiel pour les plantes, mais il est très rare en pleine mer, alors des apports exceptionnels vont forcément favoriser les sargasses.

«Et la troisième hypothèse, c’est que le réchauffement climatique crée des conditions plus favorables à leur croissance», dit Mme Noisette. Les sargasses, après tout, sont des algues tropicales qui «aiment» la chaleur. En outre, comme les changements climatiques ont une incidence sur les courants marins, on peut imaginer, a priori, que le gyre de l’Atlantique Nord s’est changé et laisse s’échapper plus d’algues flottantes. Mais il ne s’agit là, pour l’heure, que de d’hypothèses qui attendent des preuves, insiste la biologiste de l’UQAR.

Maintenant, sur la question de savoir pourquoi on ne trouve pas de sargasses dans le Pacifique, disons que le canal de Panama lui-même est déjà un gros obstacle. Ces algues sont des organismes marins alors que le «canal» est en grande partie un lac, donc de l’eau douce. Il est aussi possible que les conditions qui prévalent du côté Pacifique ne soient pas propices pour les sargasses — un œil aux cartes de température de surface des océans montre que les eaux du gyre du Pacifique Nord, où aboutiraient d’éventuelles sargasses qui auraient «sauté» Panama, semblent plus froides que celles de la mer des Sargasses.

Enfin, au sujet des plastiques que Mme Champagne s’attendait à voir flotter sur l’océan, il faut dire qu’il circule de grossières exagérations sur le sujet. Une étude parue l’an dernier dans Scientific Reports au sujet du mal nommé «continent de plastique» du Pacifique a trouvé dans les pires endroits autour de 100 kg de plastique par km². En présumant que les vagues mélangent ce plastique sur 1 mètre de profondeur, on parle ici de 0,1 gramme par m³ d’eau. Et encore, le plus clair de ce plastique est en morceaux minuscules.

Cela ne veut pas dire que la pollution au plastique n’est pas un problème (c’en est un), mais cela implique que les chances pour que les passagers d’une croisière en aperçoivent à la surface de l’eau sont extrêmement minces. Malheureusement, quand les médias abordent ce sujet, ils montrent souvent des images de véritables icebergs de plastique qui sont bien impressionnantes, mais qui n’ont rien à voir avec ces soi-disant «continents de plastique». En fait, la plupart de ces images ont été tournées proche des côtes, et dans certains cas juste après le tsunami de 2011 au Japon — bref, cela donne une image tordue et très exagérée de la réalité. 

* * * * *

Vous vous posez des questions sur le monde qui vous entoure ? Qu’elles concernent la physique, la biologie ou toute autre discipline, notre journaliste se fera un plaisir d’y répondre. À nos yeux, il n’existe aucune «question idiote», aucune question «trop petite» pour être intéressante ! Alors écrivez-nous à : jfcliche@lesoleil.com