Grandeur et (surtout) misère des réseaux sociaux

BLOGUE / Je crois qu'on ne le répètera jamais assez : les médias sociaux carburent à l'outrage, à la colère, à la peur — bref, aux émotions négatives. Si vous voulez qu'un texte soit le plus largement partagé possible, arrangez-vous pour qu'il dépeigne un monde en noir et blanc, avec des méchants bien identifiés et des gentils de l'autre côté. Si vous faites l'«erreur» de pondre un texte nuancé, qui fait la part des choses, qui s'adresse à la raison plutôt qu'à l'émotion, il n'a aucune chance de devenir «viral».

Et dans le débat qui a (toujours) entouré la vaccination contre le VPH, nous avons assisté au Québec à une petite «expérience naturelle», comme je l'ai écrit dans ma chronique parue dans le dernier numéro de Québec Science. Le 5 octobre 2015, trois chercheuses de Concordia et de McGill signaient dans Le Devoir une lettre ouverte extrêmement (et très exagérément) alarmiste qui demandait un moratoire de toute urgence sur le vaccin anti-VPH. Il s'est avéré qu'elles présentaient une image lourdement tronquée et tordue de la littérature scientifique, comme d'autres chercheurs ont dénoncé trois jours plus tard (sans compter une quarantaine d'autres le mois suivant) mais le mal était fait. Et à cause de la nature des réseaux sociaux, il n'allait pas être facile de le réparer.

D'après ce rapport de la Santé publique, la première lettre ouverte (erronément alarmiste) a été partagée 24 564 fois sur Facebook — ce qui est un très gros «succès» à l'échelle du Québec. La seconde lettre, apaisante et qui remettait les pendules à l'heure, n'a quant à elle été partagée que 1697 fois. Quinze fois moins, imaginez.

Il est assez parlant (et désespérant) qu'en 10 ans de vaccination contre le VPH au Québec, le taux de couverture vaccinale ait reculé alors même que les études attestant de l'efficacité et de la sécurité du vaccin se multipliaient. Sur les réseaux sociaux, les données et la science ne font pas le poids face aux émotions.