Glyphosate : on a les fantômes qu'on peut

BLOGUE / La science «manipulée» par l'industrie ? Des études «frauduleuses» et des «inconduites scientifiques» assez nombreuses pour «biaiser» l'ensemble de la littérature scientifique ? Suffisamment pour dire que Santé Canada «joue avec la santé» des gens en ne revenant pas sur sa décision de l'an dernier de ré-homologuer pour 15 ans un populaire herbicide ?

Équiterre n'a pas mâché leurs mots, la semaine dernière, en lançant une pétition pour demander à la ministre fédérale de la Santé, Ginette Petitpas Taylor, d'annuler l'autorisation du glyphosate. Celui-ci est l'herbicide le plus utilisé dans le monde, et il a toujours été dans le collimateur du mouvement environnemental, notamment parce qu'il est utilisé avec des OGM qui sont conçus spécialement pour y résister. Rappelons que le Centre international de recherche sur le cancer (CIRC, rattaché à l'OMS) l'avait déclaré «probablement cancérigène» en 2015, mais que sur ce point le CIRC semble très isolé dans la communauté scientifique (voir ici et ici, notamment)

C'est dans une lettre envoyée à la ministre à la fin octobre par Équiterre, Écojustice (une organisation qui se spécialise dans les poursuites à caractère environnemental) et d'autres organisations que l'on retrouve l'explication la plus concrète de ce qui est reproché à la décision de Santé Canada. Essentiellement, ses auteurs arguent que des documents révélés dans le cadre d'une poursuite intentée en Californie contre Monsanto (l'inventeur du glyphosate et toujours un de ses principaux fabricants même si ses brevets sont échus) prouvent que la compagnie a manipulé la science. Des employés de Monsanto auraient relu et commenté des manuscrits avant publication, voire auraient carrément rédigé certaines études sans les signer. Ce sont d'autres scientifiques, pas aussi manifestement en conflit d'intérêt, qui auraient signé à leur place.

On aura reconnu ici la pratique connue sous le nom de ghostwriting, ou prête-plume. Il s'agit d'une faute en recherche, et d'une faute grave. Il est bien évident qu'une compagnie qui étudie ses propres produits est sujette à accoucher de données ou d'interprétations biaisées. Alors pour bien évaluer la valeur d'un article, l'identité de tous ses auteurs doit être connue et transparente, de même que les liens (le cas échéant) des auteurs avec l'entreprise. Si on «cache» la contribution d'un employé de Monsanto, par exemple, l'étude aura alors une crédibilité en partie factice. Bref, c'est une forme de tricherie.

La lettre d'Écojustice cite une dizaine d'articles scientifiques sur lesquels Santé Canada a appuyé sa décision de ré-autoriser le glyphosate et qui auraient été rédigés par des prête-plume de Monsanto — soulignons ici que le ministère a ouvert une enquête à ce propos, ce qui est la moindre des choses. Regardons-les un par un, et vous verrez rapidement pourquoi je doute fort que les «manipulations» alléguées aient vraiment tordu l'évaluation de Santé Canada (ou de quelque autre instance sanitaire à travers le monde).

  • Brusick et al. (2016) : Il est vrai qu'aucun employé de Monsanto ne figure parmi les auteurs et qu'aucun n'aurait relu le manuscrit avant publication, est-il spécifié dans l'article (pas obligé de les croire, remarquez). Mais le fait est que la «déclaration d'intérêt» à la fin mentionne des liens d'emplois passés (comme consultants) de plusieurs des auteurs avec Monsanto et un groupe industriel (le Glyphosate Task Force). Il est aussi précisé que c'est Monsanto qui a financé l'étude.
  • G.M. Williams et al. (2016) : même chose.
  • G.M. Williams et al. (2016) b : même chose.
  • Acquavella et al. (2016) : même chose.
  • Solomon (2016) : même chose. L'utilisation de certaines données fournies par Monsanto est explicitée.
  • Greim et al. (2015) : un employé de Monsanto est cité comme 2e auteur. Un employé d'Adama (un autre fabricant de pesticides), Christian Strupp, est l'auteur sénior. L'apport d'autres employés de Monsanto est explicité.
  • Kier et Kirkland (2013) : «sont des consultants qui ont été payés par le Glyphosate Task Force [consortium de 25 fabricants européens de glyphosate] pour la préparation de cet article», lit-on à la fin du papier.
  • A.L. Williams et al. (2012) : cet article-là n'est pas en libre accès, mais l'un de ses auteurs m'a envoyé un pdf. La saisie d'écran suivante montre qu'ils ont reconnu explicitement le financement de Monsanto.
  • G.M. Williams et al., (2000) : c'est un des cas de ghostwriting les plus clairs, ou du moins un des plus probables. Même si une enquête rapide n'a rien trouvé, des courriels internes de Monsanto indiquent que «c'est de cette manière [prête-plume] qu'on a procédé pour Williams Kroes & Munro 2000». Cependant, il est clair dans la section «aknowledgments» (p. 44 sur 49 du pdf) que les auteurs ont fait grand usage de données fournies par Monsanto et que des scientifiques à l'emploi de la compagnie ont été consultés.

Vous remarquez une tendance ? Je ne fais pas cette énumération pour dire qu'aucune inconduite scientifique n'a été commise. Mentionner les sources de financements ou des liens passés avec une entreprises n'excuse en rien le ghostwriting. La transparence la plus élémentaire commande de tout mentionner : l'identité de tous les auteurs et tous leurs liens pertinents avec l'industrie. Omettre de dévoiler une partie de tout cela est une forme de fraude scientifique, et il semble qu'il y en a effectivement eu dans cette histoire, malheureusement.

Mais au-delà des blâmes à distribuer, le fond de la question est : Santé Canada et les autres organisations sanitaires qui ont ré-autorisé le glyphosate récemment peuvent-elles avoir été bernées par ces études ?

En principe, on peut imaginer que les scientifiques de la fonction publique leur auraient accordé une crédibilité exagérée, surestimant l'indépendance de leurs auteurs par rapport à l'industrie. Cependant, la liste ci-haut montre que c'est extrêmement improbable. Tous ces articles indiquent clairement qu'ils ont été financés par l'industrie et que leurs auteurs sont ou ont été significativement liés à l'industrie. Alors le petit «drapeau rouge» était déjà levé. Le surplus de doute qui vient toujours avec une possibilité de biais commercial était déjà présent.

Selon toute vraisemblance, le fait d'ajouter des noms d'auteurs ne devrait pas changer grand-chose. À moins, bien sûr, que l'enquête de Santé Canada ne dévoile d'autres entorses — c'est toujours possible, on verra.

En outre, les articles mentionnés ne sont pas des expériences ayant produit des données originales, mais plutôt des «revues de littérature». De ce que j'en sais, la plupart des autorités sanitaires remontent aux études originales pour faire leur propre revue de littérature ou méta-analyses. Cela ne veut pas dire qu'elles ne tiennent pas compte des «revues», mais il serait étonnant que celles dont il est question ici aient eu beaucoup de poids.

L'an dernier, d'ailleurs, l'Agence européenne de sécurité alimentaire (EFSA) avait mené le même genre de révision que Santé Canada, essentiellement pour les mêmes raisons. Elle avait précisé ne même pas avoir tenu compte de Greim (2015) et ne s'être servi de Kier&Kirkland (2013) et de G.M. Williams (2000) que pour «résumer et étoffer la position de l'industrie».

C'est déjà, en soi, un signe assez clair de l'importance très, très relative que les autorités sanitaires accordent à ce type d'article, et c'est sans compter le fait que l'EFSA a inclus environ 700 études dans son analyse. On peut penser que Santé Canada a fait un exercice de la même envergure. Alors affirmer qu'une petite poignée de revues de litté peut gauchir le portrait d'ensemble m'apparaît un peu (beaucoup) fort de café.

Enfin, il y a un dernier aspect de cette histoire que je ne peux passer sous silence, même si ce billet est déjà bien long. Il y a de la part d'Équiterre et compagnie quelque chose de dramatiquement malavisé, dans le meilleur des cas, dans le fait de se servir des défauts d'une petite partie de la littérature scientifique pour en discréditer l'ensemble — et ce, pour la seule raison que les données ne se conforment pas aux besoins d'un agenda politique.

Pendant longtemps, à ma connaissance, ce genre de tactique été l'apanage des franges les plus anti-science du mouvement environnemental, en particulier les groupes anti-OGM. On comprend aisément pourquoi : ces gens-là ont décrété, littéralement, que les OGM étaient toxiques et la seule manière qu'ils ont de gérer les montagnes de données qui prouvent le contraire, c'est d'inventer des complots et d'accuser presque tous les scientifiques qui ont travaillé sur ces questions d'être à la solde de l'industrie. Leur seule autre option est de changer leur opinion pour la rendre conforme aux faits, mais ils s'y refusent, de toute évidence. Alors quand ils tombent sur une des rares études qui font leur affaire, ils concluent que tout le reste est le fruit de manigances. Et quand ils parviennent à trouver des liens quelconques (et pas forcément répréhensibles) entre un chercheur et une entreprise, ils présentent la chose comme une preuve que toute la science est corrompue.

Tant que ce type de salissage est confiné à la marge, ça peut s'endurer. Mais il est particulièrement décevant des groupes plus mainstream comme Équiterre et la Fondation David-Suzuki se lancer dans ce manège parce qu'en bout de ligne, personne n'en sortira gagnant. Ces groupes-là ont besoin de la science pour assoir leurs revendications ; s'ils l'éclaboussent et en réduisent la crédibilité, ils se magasinent des problèmes pour l'avenir.

Mais ça les regarde. Plus largement, la fraude scientifique, de même que les pressions de l'industrie sur la science et sur les politiques publiques, sont des questions sérieuses. Il est important d'agir et d'alerter l'opinion publique quand on trouve de vrais cascelui-ci, par exemple. Cependant quand on exagère aussi grossièrement la portée de cas mineurs et sans conséquence, on se trouve à crier au loup pour rien. À long terme, cela ne mène à rien de bon.

Précision (20 nov.) : une version antérieure de ce texte a été modifiée afin de mieux caractériser la nature de l'organisme Ecojustice (auparavant décrit comme une sorte de regroupement d'ONGs, ce qui n'est pas exact) et de faire la distinction entre la pétition lancée par Équiterre (et uniquement par cette organisation) et la lettre envoyée à la ministre fédérale de la Santé (par plusieurs groupes).