Encore faut-il se servir de sa tête...

BLOGUE / Pierre-Jean-Jacques croit que les vaccins sont dangereux pour la santé ? C'est sûrement parce qu'il n'a jamais été très vif entre les deux oreilles. Joe Bleau est persuadé que les traînées de condensation derrière les avions sont une opération de contrôle chimique des esprits ? Eh bien, on se doutait déjà, pour paraphraser une députée montréalaise, qu'il n'était pas l'aile de poulet la plus piquante du paquet, non ?

Quand on se bute à une théorie de la conspiration, surtout celles qui ont été plusieurs fois réfutées en sciences, on a à peu près toujours le même réflexe : on déduit (trop) souvent que notre interlocuteur doit être un peu lent. Pas de sa faute, il est né au fond de la boîte de pogos, le pauvre, là où ça dégèle le moins vite. Et jusqu'à un certain point, c'est un raisonnement qui peut se défendre puisque, après tout, si 294 éléments de preuve indubitables ne suffisent pas à convaincre notre interlocuteur que l'alunissage d'Apollo 11 n'a pas été filmé à Hollywood, il n'est a priori pas déraisonnable de se demander si l'on a vraiment affaire à la chip la plus vinaigrée dans le sac.

Pour tout dire, il y a même des études qui ont trouvé que les gens les moins doués pour la pensée analytique sont plus susceptibles d'adhérer à ces théories loufoques, à croire au paranormal, etc. Et ils se laissent emberlificoter plus facilement quand ils lisent des phrases sans queue ni tête tournées de manière à avoir l'air philosophique. Alors, l'affaire est pinotte ?

En fait, non, l'affaire n'est pas pinotte, même pas des natures-pas-salées. Une nouvelle étude vient d'ajouter une nouvelle dimension très intéressante à cette histoire, parue en ligne cette semaine — version papier en février dans la revue savante Personality and Individual Differences. Contrairement aux autres études du même genre, ses auteurs (Tomas Stahl, de l'Université de l'Illinois, et Jan-Willem van Prooijen, de l'Université libre d'Amsterdam) n'ont pas seulement mesuré les aptitudes cognitives de leurs sujets (300 en tout), mais également la valeur que les sujets attachaient à la pensée rationnelle — par exemple, jusqu'à quel point ils jugeaient important d'appuyer ses opinions sur des faits et des données, etc.

Dans l'ensemble, ils ont trouvé que, ceux qui avaient les meilleures capacités analytiques — mesurées par quelques questions du genre : si 5 machines mettent 5 minutes à produire 5 bobines de fil, combien de temps mettront 100 machines à produire 100 bobines ? — adhéraient moins à des croyances infondées/farfelues, mais la différence s'effaçait chez ceux qui accordaient peu d'importance à la rationalité. Dans ce dernier groupe, ceux qui performaient le moins bien aux tests de cognition ont eu des scores moyens d'environ 4 pour le conspirationnisme, sur une échelle de 1 (incroyant) à 7 (adhérant pur et dur), alors que les «doués» ont obtenu une moyenne très proche, à 3,8. La différence entre les deux n'était pas statistiquement significative.

Il n'y a que chez ceux qui accordaient de l'importance à la rationalité que les capacités cognitives faisaient une différence sur l'adhésion aux théories du complot — environ 4,2 chez les pogos les moins dégelés, contre 3 chez les plus «chauds». Et notons que MM. Stahl et van Prooijen ont répété cette expérience avec des tests de cognition plus difficiles afin de voir si c'est l'inclinaison à penser analytiquement ou la capacité à le faire qui fait une différence, et ils ont obtenu des résultats similaires.

Bref, comme on dit dans les corridors de l'Assemblée nationale, il ne suffit d'avoir la palette la plus «tapée» de l'équipe, encore faut-il s'en servir...

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