Bye bye bibittes?

BLOGUE / Est-ce que les trois quarts des insectes ont disparu ? Est-il seulement possible que cela soit arrivé sans qu'on s'en rende vraiment compte ? C'est en tout cas ce que suggère une étude parue récemment dans la revue savante PLoS-ONE. Et ça fait deux semaines que ça me travaille...

Disons-le tout de suite : si c'est vraiment ce qui est en train de se passer, alors ça va mal. Très mal. Les insectes sont un des principaux socles sur lesquels reposent les écosystèmes terrestres. Ils servent de nourriture à une grande partie de tous les autres animaux plus gros qu'eux ; et parmi ceux qui ne les mangent pas, les herbivores en dépendent quand même parce que les «bibittes» fécondent les plantes, et les carnivores dépendent des herbivores.

Bref, il en va des partie d'un écosystème comme des pièces d'auto : une voiture peut continuer de fonctionner sans problème si on lui enlève son antenne radio, mais comme les insectes sont l'équivalent d'une roue — et même deux —, leur déclin ne peut qu'entraîner tout le reste vers le bas.

Ce qu'une équipe de chercheurs européens a fait dans le dernier numéro de la Public Library of Science – One (PLoS-ONE), c'est d'analyser les données d'un projet de science citoyenne à long terme. Pendant plus d'un quart de siècle, des entomologistes amateurs ont installé des pièges Malaise (des sortes de «tentes» en filet conçues pour capturer des insectes volants) dans 63 aires protégées d'Allemagne, et ont systématiquement identifié et pesé leurs captures. Résultat : en 1989, ces pièges attrapaient en moyenne autour de 8 grammes d'insectes par jour, alors qu'il n'en restait plus que 2 g/j en 2016, un déclin de quelque 75 %. Les auteurs attribuent cette tendance à l'usage de pesticide, notamment.

Encore une fois : si le phénomène est réel, ça va pas bien. Alors là, pas bien du tout. Mais une étude, ce n'est jamais qu'une étude. Il faut donc chercher ailleurs d'autres «points de données» pour voir si d'autres chercheurs, dans d'autres labos et avec d'autres méthodes, discernent la même tendance.

Mais malheureusement, il n'y a pas grand-chose sur le possible déclin à long terme de la biomasse des insectes — d'où le délai entre la parution de l'étude et celle de ce billet. Ce que j'ai trouvé peut se résumer en trois points :

– Il existe quelques travaux qui indiquent une baisse marquée des populations d'insectes. Cet article paru dans Science en 2014, par exemple, suggère qu'à l'échelle planétaire, environ les deux tiers des espèces d'invertébrés (donc pas seulement les insectes ici, notons-le) ont vu leur population reculer au cours des dernières décennies, par une (impressionnante) moyenne de 45 %. Le hic, c'est qu'il existe 1,4 millions d'espèces d'invertébrés dans le monde et qu'on n'a fait des inventaires que pour une infime poignée d'entre elles — moins de 1 %. Ces inventaires peuvent avoir été faits préférentiellement pour des espèces dont on craignait déjà le déclin, ou qui sont plus facilement accessibles que les autres (proximité des humains qui les rendraient plus vulnérables). Et comme on n'en a qu'un petit nombre, cela peut noircir artificiellement le portrait général.

– Ce que j'ai trouvé qui s'approche le plus de l'exercice publié dans PLoS-ONE, c'est ceci : le Rothamsted Insect Survey, en Angleterre. Contrairement à l'étude allemande, celle-ci a été faite avec des pièges à succion qui aspirent continuellement l'air (et les insectes en même temps, bien sûr) à une hauteur de 12,2 mètres, installés en quatre endroits de la campagne anglaise. Cette méthode a d'ailleurs le mérite de ne pas être trop dépendante des erreurs de manipulation/observation qui viennent avec la «science citoyenne» — même si celle-ci, ainsi que l'étude allemande, ont leurs mérites. Or sur 30 ans (1973-2002), les chercheurs de l'institut de recherche agricole Rothamsted n'ont trouvé aucune tendance à la baisse dans la biomasse d'insectes volants dans trois de leurs quatre pièges.

Cependant, dans le dernier cas — à Hereford, dans le sud-ouest de l'Angleterre —, ils ont observé une baisse à peu près aussi brutale que celle décrite dans l'étude allemande. Il est possible, écrivent les chercheurs anglais, que les grands changements qui ont transformé l'agriculture après la Seconde Guerre mondiale soient en cause. Ces changements sont survenus plus tard dans l'ouest de l'Angleterre que dans l'est, et la biomasse mesurée à Hereford était justement beaucoup plus élevée qu'ailleurs au début de l'étude. Alors peut-être que c'est l'agriculture moderne qui doit être blâmée, ici, mais que la chute drastique était déjà arrivée (sauf à Hereford) quand le Rothamsted a installé ses pièges à succion, au début des années 70. C'est possible... mais cette étude-là comptait également une autre station d'échantillonnage dans l'ouest anglais, à Starcross, qui n'a enregistré aucune baisse. Allez savoir...

Bref, il y a certainement quelque chose d'inquiétant dans tout ça, mais il existe peu de données et celles dont on dispose sont un peu équivoque. Et personnellement, c'est ce qui me fait le plus peur : que sur une question aussi fondamentale que celle-là — la base de nos écosystèmes ! —, on soit à ce point dans le noir...

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