25 % moins de cancers pour ceux qui mangent bio ?

BLOGUE / Les titres sont gros comme ça, et ils ne laissent pas beaucoup de place au doute : comparé à ceux qui ne mangent pas ou peu de produits bio, ceux qui en consomment le plus ont 25 % moins de cancers, vient de montrer une étude. L'écart, prononcé, serait dû aux résidus de pesticides que l'on trouve en plus grandes quantités (même si ça reste infime) sur les fruits et légumes conventionnels. Alors, qu'est-ce qu'on fait avec ça ?

Lundi, une équipe menée par Julia Beaudry, de l'INSERM (institut français de recherche en santé), a publié dans le Journal of the American Medical Association (JAMA) une grande étude portant sur près de 69 000 personnes. Toutes avaient répondu à un questionnaire sur leurs habitudes alimentaires, notamment, comprenant une question sur leur consommation de produits bio («la plupart du temps», «à l'occasion» ou «jamais»). Les chercheurs se sont servi de ces informations pour diviser leur échantillon en quatre quartiles, selon l'importance des aliments bio dans la diète. Ils ont ensuite fait des suivis en moyenne 5 ans après l'entrée des participants dans l'échantillon, suivis étalés entre 2009 et 2016.

Résultat : dans le quartile qui mangeait le moins bio au départ, 2,19 % des gens ont développé un cancer pendant cette période, ce qui est nettement plus que le quartile qui consommait le plus de bio (1,59 % de cancers). L'écart de l'un à l'autre est de 27 %, ce qui est très important compte tenu de la grande fréquence de cette maladie.

L'échantillon de l'étude souffrait toutefois d'un gros biais, comme à peu près tous ceux qui tentent de documenter ce genre de question, d'ailleurs : la consommation bio vient avec une foule d'autres «facteurs confondants», comme disent les chercheurs. De manière générale, les gens qui sont prêts à payer leur nourriture plus cher pour manger bio sont aussi plus sensibilisés aux enjeux de santé. Dans l'étude française, le quartile 4 (champion du bio) fumait moins, buvait moins d'alcool, faisait plus d'exercice et moins d'embonpoint, avait étudié plus longtemps et touchait de meilleurs salaires en moyenne, en plus de compter nettement plus de «cadres et professions intellectuelles» dans ses rangs (29 % vs 18 %) et nettement moins de travailleurs manuels (15 % vs 24 %) que le quartile 1.

Ce sont là des écarts très importants qui peuvent collectivement biaiser beaucoup des statistiques sur le cancer (ce sont tous des facteurs protecteurs), et les auteurs de l'étude en étaient bien conscients. Ils ont donc apporté des ajustements à leurs données pour annuler autant que possible l'effet de ces variables, après quoi le quartile le plus bio ne montrait plus 27 % moins de cancers, mais plutôt 24 %. À l'œil, la correction semble faible, mais le modèle de l'équipe française tenait aussi compte de l'historique familial de cancer, qui était plus fréquent chez les amateurs de bio (39 % vs 34 %) ; avoir des membres de sa famille qui ont déjà eu le cancer augmente vos chances d'en développer un, alors j'imagine que cela peut avoir amoindri l'effet des facteurs protecteurs.

Les auteurs, disons-le, n'affirment pas avoir trouvé une relation de cause à effet (les produits de l'agriculture industrielle qui causeraient le cancer), mais ils proposent un mécanisme à titre d'hypothèse : les résidus de pesticides, dont plusieurs sont des cancérigènes connus, sont moins présents sur les aliments bio.

Maintenant, la question à 1000 $ est de savoir jusqu'à quel point on doit prêter foi à ces résultats — puisque ce n'est après tout qu'une seule étude. À l'œil, dans la presse française, les manchettes ont été très affirmatives, comme si l'affaire était définitivement entendue, alors que les médias anglo-saxons semblent avoir titré plutôt à l'interrogative. Et je crois que c'est cette seconde approche qui est la meilleure.

Entendons-nous, l'étude elle-même méritait la vaste couverture médiatique qu'elle a reçue. Ses auteurs sont des gens sérieux et réputés, le JAMA est une revue médicale prestigieuse dans laquelle il est difficile de publier (ce qui, sans être une garantie parfaite, est un gage de qualité), l'article repose sur un gros échantillon et des efforts considérables ont été faits pour corriger les principaux biais qui plombent ce genre d'étude. En outre, la question de départ est d'intérêt éminemment public : pour la plupart des gens, les résidus sur la nourriture sont la principale voie d'exposition aux pesticides. «Principale» même si, encore une fois, les quantités sont infimes.

Malgré toutes ses qualités, cependant, l'article a aussi ses limites — et pas que des mineures. Un thème récurrent qui revient dans les réactions d'experts (voir ici et ici, notamment) est qu'il est notoirement difficile de bien contrôler tous les facteurs confondants en nutrition. Si bien que malgré les corrections de Mme Beaudry et de ses collègues, les données sont presque certainement encore biaisés.

Mais il y a plus grave, lit-on dans ce commentaire qui a accompagné l'étude dans le JAMA. L'idée de base sur laquelle repose tout l'article, c'est que la consommation auto-déclarée d'aliments bio est un indicateur fiable d'exposition aux pesticides. C'est uniquement de cette manière que l'exposition a été mesurée — il n'y a pas eu de mesures directes, par des analyses d'urine par exemple. Or justement, il n'est pas bien établi que la consommation auto-déclarée d'aliments bio renseigne bien sur la quantité de pesticides ingérés. Cette étude a trouvé une bonne concordance entre les deux, mais celle-ci n'a rien vu de tel, soulignent les auteurs du «commentaire», trois chercheurs de Harvard. Cela ne signifie pas forcément que l'autodéclaration de consommation bio est un mauvais outil pour mesurer l'exposition aux pesticides, peut-être que des travaux futurs viendront en confirmer la valeur, mais cela signifie que pour l'instant, l'association bio-cancer est assise sur des fondations en apparence très fragiles.

Et c'est d'autant plus vrai que les résultats publiés dans le JAMA jurent un brin avec les autres études (trop rares) disponibles sur le sujet. En 2014, le British Journal of Cancer a publié le même genre d'exercice, mais portant celui-là sur plus de 600 000 femmes. Aucune d'association entre le fait de manger bio et le nombre de cancers en général (j'y reviens) n'a été observée. Ces travaux-là reposaient eux aussi sur l'autodéclaration de la consommation.

L'an dernier, l'Institut national de santé publique (INSPQ) a publié un rapport sur une question très étroitement liée : à partir de ce que l'on sait du potentiel cancérigène de chaque pesticide, et de ce que l'on sait sur les quantités de résidus présents sur les fruits et légumes, combien de cancers ces résidus peuvent-ils causer au Québec ? D'après les calculs de l'INSPQ, on parlerait ici d'environ 39 cas de cancers par année, sur un total québécois de 50 000 à 55 000 — et mentionnons que les effets anti-cancérigènes de ces même fruits et légumes préviennent 88 fois plus de tumeurs que n'en causent les résidus de pesticides qui sont dessus.

Je veux bien croire que la méthodologie de l'INSPQ est très différente de celle de l'étude du JAMA, reste qu'on n'est pas du tout dans les mêmes ordres de grandeur, ici, et j'ai de la misère à concevoir que ce soit uniquement une question de «métho». Que l'on m'éclaire si je m'égare sur ce point.

Soulignons enfin, et brièvement parce que ce billet va bientôt porter atteinte à ma réputation d'esprit de synthèse (si j'en ai déjà eu une), que l'étude du JAMA n'a mesuré la consommation d'aliments bio qu'en tout début de parcours. Il faut donc présumer qu'elle a été stable par la suite — et même avant puisque les cancers se développent lentement et que le suivi n'a été que de quelques années —, ce qui constitue une assez grosse présomption.

Bref, comme le mentionnent les trois chercheurs de Harvard dans leur «commentaire», cette étude-là n'est pas une raison de s'alarmer outre mesure, mais elle est tout de même une raison de creuser la question davantage. Ses forces obligent à y porter attention, elles nous disent qu'il y a peut-être quelque chose là. Et il importe de le vérifier parce que les résidus de pesticides sont présents dans une grande partie de notre nourriture. Je remarquerai à cet égard, pour ce que ça vaut, que l'étude du JAMA a noté une augmentation particulière de certains types de cancer, dont les lymphomes non-hodgkiniens (LNH, un cancer du système immunitaire). Ceux-ci peuvent avoir des causes varieés, mais certains herbicides sont connus pour les provoquer. Or la grande étude britannique a elle aussi remarqué un accroissement des LNH (même s'il n'y avait pas de hausse dans les cancers totaux).

Alors oui, il y a peut-être «quelque chose» là. D'un point de vue médiatique, il valait mieux en parler d'une manière pas trop affirmative, mais quand même : sans paniquer tout de suite, il va falloir y regarder de plus près.

P.S. Pour participer à une discussion au sujet de ce billet, rendez-vous sur ma page Facebook professionnelle.