Science

Glyphosate : on a les fantômes qu'on peut

BLOGUE / La science «manipulée» par l'industrie ? Des études «frauduleuses» et des «inconduites scientifiques» assez nombreuses pour «biaiser» l'ensemble de la littérature scientifique ? Suffisamment pour dire que Santé Canada «joue avec la santé» des gens en ne revenant pas sur sa décision de l'an dernier de ré-homologuer pour 15 ans un populaire herbicide ?

Équiterre et quelques autres organisations environnementales réunies sous la bannière «Écojustice» n'ont pas mâché leurs mots, la semaine dernière, en lançant une pétition pour demander à la ministre fédérale de la Santé, Ginette Petitpas Taylor, d'annuler l'autorisation du glyphosate. Celui-ci est l'herbicide le plus utilisé dans le monde, et il a toujours été dans le collimateur du mouvement environnemental, notamment parce qu'il est utilisé avec des OGM qui sont conçus spécialement pour y résister. Rappelons que le Centre international de recherche sur le cancer (CIRC, rattaché à l'OMS) l'avait déclaré «probablement cancérigène» en 2015, mais que sur ce point le CIRC semble très isolé dans la communauté scientifique (voir ici et ici, notamment)

C'est dans une lettre envoyée à la ministre que l'on retrouve l'explication la plus concrète de ce qui est reproché à la décision de Santé Canada. Essentiellement, Écojustice argue que des documents révélés dans le cadre d'une poursuite intentée en Californie contre Monsanto (l'inventeur du glyphosate et toujours un de ses principaux fabricants même si ses brevets sont échus) prouvent que la compagnie a manipulé la science. Des employés de Monsanto auraient relu et commenté des manuscrits avant publication, voire auraient carrément rédigé certaines études sans les signer. Ce sont d'autres scientifiques, pas aussi manifestement en conflit d'intérêt, qui auraient signé à leur place.

On aura reconnu ici la pratique connue sous le nom de ghostwriting, ou prête-plume. Il s'agit d'une faute en recherche, et d'une faute grave. Il est bien évident qu'une compagnie qui étudie ses propres produits est sujette à accoucher de données ou d'interprétations biaisées. Alors pour bien évaluer la valeur d'un article, l'identité de tous ses auteurs doit être connue et transparente, de même que les liens (le cas échéant) des auteurs avec l'entreprise. Si on «cache» la contribution d'un employé de Monsanto, par exemple, l'étude aura alors une crédibilité en partie factice. Bref, c'est une forme de tricherie.

La lettre d'Écojustice cite une dizaine d'articles scientifiques sur lesquels Santé Canada a appuyé sa décision de ré-autoriser le glyphosate et qui auraient été rédigés par des prête-plume de Monsanto — soulignons ici que le ministère a ouvert une enquête à ce propos, ce qui est la moindre des choses. Regardons-les un par un, et vous verrez rapidement pourquoi je doute fort que les «manipulations» alléguées aient vraiment tordu l'évaluation de Santé Canada (ou de quelque autre instance sanitaire à travers le monde).

  • Brusick et al. (2016) : Il est vrai qu'aucun employé de Monsanto ne figure parmi les auteurs et qu'aucun n'aurait relu le manuscrit avant publication, est-il spécifié dans l'article (pas obligé de les croire, remarquez). Mais le fait est que la «déclaration d'intérêt» à la fin mentionne des liens d'emplois passés (comme consultants) de plusieurs des auteurs avec Monsanto et un groupe industriel (le Glyphosate Task Force). Il est aussi précisé que c'est Monsanto qui a financé l'étude.
  • G.M. Williams et al. (2016) : même chose.
  • G.M. Williams et al. (2016) b : même chose.
  • Acquavella et al. (2016) : même chose.
  • Solomon (2016) : même chose. L'utilisation de certaines données fournies par Monsanto est explicitée.
  • Greim et al. (2015) : un employé de Monsanto est cité comme 2e auteur. Un employé d'Adama (un autre fabricant de pesticides), Christian Strupp, est l'auteur sénior. L'apport d'autres employés de Monsanto est explicité.
  • Kier et Kirkland (2013) : «sont des consultants qui ont été payés par le Glyphosate Task Force [consortium de 25 fabricants européens de glyphosate] pour la préparation de cet article», lit-on à la fin du papier.
  • A.L. Williams et al. (2012) : cet article-là n'est pas en libre accès, mais l'un de ses auteurs m'a envoyé un pdf. La saisie d'écran suivante montre qu'ils ont reconnu explicitement le financement de Monsanto.

Science

L'éternelle question du sein et du biberon...

ANALYSE / C'est une chose qui m'avait bien étonné, il y a quelques mois. Au milieu du débat qui avait entouré l'opposition américaine à une position de l'OMS en faveur de l'allaitement naturel, certaines voix s'étaient élevées pour dire qu'au-delà de cette joute politique, les autorités de santé publique (pratiquement toutes très en faveur) en font trop. Qu'elles mettent trop de pression sur les mères pour qu'elles allaitent, et pour des raisons parfois douteuses. J'ai voulu en savoir plus...

Alors j'y ai consacré ma dernière chronique «Polémique» dans Québec Science. Pour la résumer très sommairement (je vous laisse la lire), je pense que tout le monde convient que l'allaitement doit être le premier choix, celui qui est d'abord encouragé par les médecins et infirmières. Mais il est aussi vrai qu'on peut (parfois) aller trop loin dans cette voie et que, comme le soulignait la blogueuse scientifique américaine Kavin Senapathy, les avantages pour le bébé ne sont pas tous prouvés aussi solidement qu'on le croirait.

J'aimerais juste ajouter à cette chronique quelques détails de la plus récente revue de littérature scientifique que l'OMS a publié à ce propos. Ses auteurs ont examiné et regroupé les données au sujet de cinq bienfaits allégués qu'aurait l'allaitement pour les enfants. Voici (très sommairement) les conclusions, point par point :

  • Cholestérol : aucun effet.
  • Pression sanguine : l'allaitement naturel semble avoir un effet, mais il est trop mince pour être cliniquement significatif.
  • Diabète : résultats contradictoires, il faut faire plus de recherche.
  • Obésité : effet protecteur possible, mais pas sûr. Les études de bonne qualité indiquent une réduction du risque de 12 %, mais cela peut être à cause de facteurs confondants. les mères qui allaitent sont en moyenne plus instruites, plus riches et plus soucieuses de la santé, et la réduction des taux d'obésité peut venir de là. Dans les pays moins développés, où les mères de toutes les classes sociales donnent le sein à peu près également, on n'observe pas d'effet sur l'obésité.
  • Facultés mentales : les preuves d'un effet positif sur le QI sont «solides», mais l'effet est d'une ampleur «modeste». Par rapport aux enfants qui ont reçu le biberon, les études de bonne qualité indiquent un écart de +2,2 points de QI chez les enfants allaités.

Bref, je le répète, l'allaitement naturel doit être le «mode par défaut», le premier choix, personne ne le conteste. Mais il ne faudrait pas non plus faire comme si c'était le seul choix valide — ses avantages sur la formule pour bébé ne sont pas énormes.

Science

Pas de toxicité, pas de pollution?

BLOGUE / Il s'est dit un paquet de choses au sujet du fameux tweet où le député Maxime Bernier a affirmé que le CO2 ne compte pas pour de la pollution — et il s'en dit encore, d'ailleurs. Permettez que j'ajoute un petit grain de sel (qui à ma connaissance possède encore un peu d'originalité) à cette salade...

La semaine dernière, M. Bernier a causé tout un émoi en affirmant que «le CO2 n’est PAS de la pollution. C’est ce qui sort de votre bouche quand vous respirez et ce qui nourrit les plantes». Tout un chacun en a conclu que M. Bernier est climatosceptique, mais c'était un peu à côté de la cible, je pense. Le député de Beauce reconnaît l'existence et l'origine humaine des changements climatiques (voir ici, 3e par.), même s'il y voit un degré de débat scientifique qui n'existe pas vraiment, notamment sur le rôle joué par le Soleil.

Je vais le laisser louvoyer là-dessus — tant pis pour lui. L'essentiel du point qu'il tentait de faire passer, de ce que je comprends, est que si une substance n'est pas toxique, alors par définition elle ne peut pas compter pour de la «pollution». C'est cohérent avec le contexte du tweet original, où il accusait les libéraux de «mentir» en présentant leur tarification sur le carbone comme un «tarif sur la pollution». C'est aussi cohérent avec un tweet subséquent où il rétorquait aux «trolls qui disent que je ne comprends pas la science», les accusant de ne pas savoir «ce qu’est la photosynthèse [et de confondre] le dioxyde avec le monoxyde de carbone des voitures». Et c'est également dans ce sens que le chroniqueur du National Post Rex Murphy semblait avoir compris le tweet de M. Bernier, en fin de semaine : «Le CO2 n'est pas un polluant — demandez aux plantes. Demandez aux arbres. Demandez aux humains pendant qu'ils exhalent. Les égouts sont des polluants. Ils causent des maladies. Mais le CO2 fait partie de ce que la nature produit, de ce qui donne la vie et de ce qui fait grandir la vie sur notre planète.»

Différence

Passons par-dessus le fait qu'on escamote commodément, ici, la différence entre le CO2 qui fait déjà partie du cycle du carbone (pas un polluant, en effet) et celui qui en était sorti depuis des centaines de millions d'années et que l'on ajoute au cycle existant en le sortant de la terre (ce sont les combustibles fossiles) et en le faisant brûler. La question vraiment centrale que soulève M. Bernier, ici, est : en l'absence de toxicité, un produit peut-il «polluer» ?

Intuitivement, on serait porté à croire que non. Dans bien des cas, c'est justement cette toxicité que l'on reproche aux polluants — que l'on songe au débat sur les pesticides, par exemple. Ça se défend jusqu'à un certain point. Mais le hic, c'est qu'on atteint ce «certain point» assez vite, merci. Car si l'on part du principe que ce qui favorise la croissance des plantes ne peut pas, par définition, être un polluant, alors qu'est-ce qu'on fait avec les engrais qui provoquent l'eutrophisation des lacs et les éclosions de cyanobactéries, par exemple?

Phosphate

Dans les écosystèmes d'eau douce, le principal «facteur limitant» est généralement le phosphate — c'est-à-dire que de toutes les «briques» chimiques dont la vie a besoin pour croître, c'est le phosphate qui vient à manquer en premier. Alors quand, autour d'un lac, il y a trop de riverains qui épandent des engrais sur leurs pelouses ou dans leurs champs, il peut y avoir des excès de phosphate qui se retrouvent dans le lac. Les premiers organismes à en profiter sont les cyanobactéries, et leur prolifération vient avec des conséquences parfois dramatiques sur les écosystèmes : en assez grand nombre, elles bloquent la lumière du soleil, ce qui tue les algues, et quand elles meurent massivement, les microbes qui les décomposent consomment presque tout l'oxygène disponible, ce qui tue les animaux aquatiques. Et tout cela peut aussi dégrader la qualité de l'eau potable, s'il y a une prise dans ce lac.

Bref, le phosphate a beau être essentiel à la vie, il a beau «nourrir les plantes», pour reprendre les termes de M. Bernier, il n'en dégrade pas moins l'environnement dans certaines circonstances. Et c'est justement l'idée de «dégradation de l'environnement» (et non la toxicité) qui définit la pollution, du moins si l'on en croit le dictionnaire Larousse. Il peut donc être un polluant, et c'est la même chose pour le CO2 : le fait qu'il n'est pas toxique n'implique en rien qu'il n'est pas un polluant.

Science

25 % moins de cancers pour ceux qui mangent bio ?

BLOGUE / Les titres sont gros comme ça, et ils ne laissent pas beaucoup de place au doute : comparé à ceux qui ne mangent pas ou peu de produits bio, ceux qui en consomment le plus ont 25 % moins de cancers, vient de montrer une étude. L'écart, prononcé, serait dû aux résidus de pesticides que l'on trouve en plus grandes quantités (même si ça reste infime) sur les fruits et légumes conventionnels. Alors, qu'est-ce qu'on fait avec ça ?

Lundi, une équipe menée par Julia Beaudry, de l'INSERM (institut français de recherche en santé), a publié dans le Journal of the American Medical Association (JAMA) une grande étude portant sur près de 69 000 personnes. Toutes avaient répondu à un questionnaire sur leurs habitudes alimentaires, notamment, comprenant une question sur leur consommation de produits bio («la plupart du temps», «à l'occasion» ou «jamais»). Les chercheurs se sont servi de ces informations pour diviser leur échantillon en quatre quartiles, selon l'importance des aliments bio dans la diète. Ils ont ensuite fait des suivis en moyenne 5 ans après l'entrée des participants dans l'échantillon, suivis étalés entre 2009 et 2016.

Résultat : dans le quartile qui mangeait le moins bio au départ, 2,19 % des gens ont développé un cancer pendant cette période, ce qui est nettement plus que le quartile qui consommait le plus de bio (1,59 % de cancers). L'écart de l'un à l'autre est de 27 %, ce qui est très important compte tenu de la grande fréquence de cette maladie.

L'échantillon de l'étude souffrait toutefois d'un gros biais, comme à peu près tous ceux qui tentent de documenter ce genre de question, d'ailleurs : la consommation bio vient avec une foule d'autres «facteurs confondants», comme disent les chercheurs. De manière générale, les gens qui sont prêts à payer leur nourriture plus cher pour manger bio sont aussi plus sensibilisés aux enjeux de santé. Dans l'étude française, le quartile 4 (champion du bio) fumait moins, buvait moins d'alcool, faisait plus d'exercice et moins d'embonpoint, avait étudié plus longtemps et touchait de meilleurs salaires en moyenne, en plus de compter nettement plus de «cadres et professions intellectuelles» dans ses rangs (29 % vs 18 %) et nettement moins de travailleurs manuels (15 % vs 24 %) que le quartile 1.

Ce sont là des écarts très importants qui peuvent collectivement biaiser beaucoup des statistiques sur le cancer (ce sont tous des facteurs protecteurs), et les auteurs de l'étude en étaient bien conscients. Ils ont donc apporté des ajustements à leurs données pour annuler autant que possible l'effet de ces variables, après quoi le quartile le plus bio ne montrait plus 27 % moins de cancers, mais plutôt 24 %. À l'œil, la correction semble faible, mais le modèle de l'équipe française tenait aussi compte de l'historique familial de cancer, qui était plus fréquent chez les amateurs de bio (39 % vs 34 %) ; avoir des membres de sa famille qui ont déjà eu le cancer augmente vos chances d'en développer un, alors j'imagine que cela peut avoir amoindri l'effet des facteurs protecteurs.

Les auteurs, disons-le, n'affirment pas avoir trouvé une relation de cause à effet (les produits de l'agriculture industrielle qui causeraient le cancer), mais ils proposent un mécanisme à titre d'hypothèse : les résidus de pesticides, dont plusieurs sont des cancérigènes connus, sont moins présents sur les aliments bio.

Maintenant, la question à 1000 $ est de savoir jusqu'à quel point on doit prêter foi à ces résultats — puisque ce n'est après tout qu'une seule étude. À l'œil, dans la presse française, les manchettes ont été très affirmatives, comme si l'affaire était définitivement entendue, alors que les médias anglo-saxons semblent avoir titré plutôt à l'interrogative. Et je crois que c'est cette seconde approche qui est la meilleure.

Entendons-nous, l'étude elle-même méritait la vaste couverture médiatique qu'elle a reçue. Ses auteurs sont des gens sérieux et réputés, le JAMA est une revue médicale prestigieuse dans laquelle il est difficile de publier (ce qui, sans être une garantie parfaite, est un gage de qualité), l'article repose sur un gros échantillon et des efforts considérables ont été faits pour corriger les principaux biais qui plombent ce genre d'étude. En outre, la question de départ est d'intérêt éminemment public : pour la plupart des gens, les résidus sur la nourriture sont la principale voie d'exposition aux pesticides. «Principale» même si, encore une fois, les quantités sont infimes.

Malgré toutes ses qualités, cependant, l'article a aussi ses limites — et pas que des mineures. Un thème récurrent qui revient dans les réactions d'experts (voir ici et ici, notamment) est qu'il est notoirement difficile de bien contrôler tous les facteurs confondants en nutrition. Si bien que malgré les corrections de Mme Beaudry et de ses collègues, les données sont presque certainement encore biaisés.

Mais il y a plus grave, lit-on dans ce commentaire qui a accompagné l'étude dans le JAMA. L'idée de base sur laquelle repose tout l'article, c'est que la consommation auto-déclarée d'aliments bio est un indicateur fiable d'exposition aux pesticides. C'est uniquement de cette manière que l'exposition a été mesurée — il n'y a pas eu de mesures directes, par des analyses d'urine par exemple. Or justement, il n'est pas bien établi que la consommation auto-déclarée d'aliments bio renseigne bien sur la quantité de pesticides ingérés. Cette étude a trouvé une bonne concordance entre les deux, mais celle-ci n'a rien vu de tel, soulignent les auteurs du «commentaire», trois chercheurs de Harvard. Cela ne signifie pas forcément que l'autodéclaration de consommation bio est un mauvais outil pour mesurer l'exposition aux pesticides, peut-être que des travaux futurs viendront en confirmer la valeur, mais cela signifie que pour l'instant, l'association bio-cancer est assise sur des fondations en apparence très fragiles.

Et c'est d'autant plus vrai que les résultats publiés dans le JAMA jurent un brin avec les autres études (trop rares) disponibles sur le sujet. En 2014, le British Journal of Cancer a publié le même genre d'exercice, mais portant celui-là sur plus de 600 000 femmes. Aucune d'association entre le fait de manger bio et le nombre de cancers en général (j'y reviens) n'a été observée. Ces travaux-là reposaient eux aussi sur l'autodéclaration de la consommation.

L'an dernier, l'Institut national de santé publique (INSPQ) a publié un rapport sur une question très étroitement liée : à partir de ce que l'on sait du potentiel cancérigène de chaque pesticide, et de ce que l'on sait sur les quantités de résidus présents sur les fruits et légumes, combien de cancers ces résidus peuvent-ils causer au Québec ? D'après les calculs de l'INSPQ, on parlerait ici d'environ 39 cas de cancers par année, sur un total québécois de 50 000 à 55 000 — et mentionnons que les effets anti-cancérigènes de ces même fruits et légumes préviennent 88 fois plus de tumeurs que n'en causent les résidus de pesticides qui sont dessus.

Je veux bien croire que la méthodologie de l'INSPQ est très différente de celle de l'étude du JAMA, reste qu'on n'est pas du tout dans les mêmes ordres de grandeur, ici, et j'ai de la misère à concevoir que ce soit uniquement une question de «métho». Que l'on m'éclaire si je m'égare sur ce point.

Soulignons enfin, et brièvement parce que ce billet va bientôt porter atteinte à ma réputation d'esprit de synthèse (si j'en ai déjà eu une), que l'étude du JAMA n'a mesuré la consommation d'aliments bio qu'en tout début de parcours. Il faut donc présumer qu'elle a été stable par la suite — et même avant puisque les cancers se développent lentement et que le suivi n'a été que de quelques années —, ce qui constitue une assez grosse présomption.

Bref, comme le mentionnent les trois chercheurs de Harvard dans leur «commentaire», cette étude-là n'est pas une raison de s'alarmer outre mesure, mais elle est tout de même une raison de creuser la question davantage. Ses forces obligent à y porter attention, elles nous disent qu'il y a peut-être quelque chose là. Et il importe de le vérifier parce que les résidus de pesticides sont présents dans une grande partie de notre nourriture. Je remarquerai à cet égard, pour ce que ça vaut, que l'étude du JAMA a noté une augmentation particulière de certains types de cancer, dont les lymphomes non-hodgkiniens (LNH, un cancer du système immunitaire). Ceux-ci peuvent avoir des causes varieés, mais certains herbicides sont connus pour les provoquer. Or la grande étude britannique a elle aussi remarqué un accroissement des LNH (même s'il n'y avait pas de hausse dans les cancers totaux).

Alors oui, il y a peut-être «quelque chose» là. D'un point de vue médiatique, il valait mieux en parler d'une manière pas trop affirmative, mais quand même : sans paniquer tout de suite, il va falloir y regarder de plus près.

Science

Psychologie: toutes les couleurs d'un carton rouge

BLOGUE / La question de départ était pourtant fort simple : est-ce que les joueurs de soccer «de couleur» sont plus susceptibles de recevoir des cartons rouges que les joueurs «blancs» ou à la peau plus pâle ? Cette question, de même qu'un seul et même ensemble de données, ont été envoyés à une trentaine d'équipes de recherche différentes en psychologie et... disons que les choses ont arrêté d'être simples pas mal tout de suite après le point d'interrogation.

Et c'était d'ailleurs là l'objectif avoué de l'exercice : pas de déterminer s'il y a bel et bien discrimination à l'égard des joueurs de couleur, mais de voir comment différentes équipes allaient aborder la question et les données. Quels choix méthodologiques chacune ferait et, surtout, quelle incidence cela aurait-il sur leur réponse finale. Le fascinant article qui en a été tiré est paru récemment dans Advances in Methods and Practices in Psychological Sciences et est disponible ici, en libre accès (yé !).

Vingt-neuf équipes de chercheurs se sont prêté au jeu et ont donc toutes reçu exactement les mêmes données, soit des informations sur tous les footballeurs ayant joué la campagne 2012-2013 dans les ligues française, anglaise, allemande et espagnols. Pour chaque joueur, une foule de variables étaient fournies (en plus du nombre de cartons rouges), comme la taille, le nombre de matches disputés, le teint de peau sur une échelle de 1 (très pâle) à 5 (très foncé), le nombre de cartons rouges/jaunes reçus en carrière (comme indicateur de sa réputation, ce qui peut influencer les arbitres), etc.

Et les résultats ? Si c'est la discrimination qui vous intéresse, sachez que les 29 équipes participantes ont en moyenne établi que les joueurs de couleur recevaient environ 30 % (ou 1,3 fois) plus de cartons rouges que les autres. Si c'est la métho qui vous intéresse : d'une équipe de recherche à l'autre, le rapport de cote (odds ratio) a varié de 0,89 (les joueurs de couleurs recevaient 11 % moins de cartons que les autres, mais l'écart n'était pas statistiquement significatif) à 2,93 (presque 3 fois plus de cartons pour les joueurs de couleur). Vingt équipes ont trouvé des indices statistiquement significatifs de discrimination, et neuf n'ont pas trouvé de différence significative.

Et tout ça, répétons-le, à partir des mêmes chiffres, des mêmes données de départ. Comment est-ce possible ? C'est que, exposent les auteurs de l'article, les équipes étaient libres de procéder comme elle l'entendait, et que même pour une question presque brutalement directe comme celle-là, il y a une foule de choix méthodologiques à faire. Certaines options sont meilleures que d'autres, mais ce n'est pas toujours facile à discerner — et parfois tout simplement impossible parce que chaque choix vient avec des avantages et des inconvénients.

Par exemple, les teints de peau ont été «cotés» de 1 à 5, mais dans bien des pays, les métisses sont culturellement considérés comme «noirs» — bref, vous êtes «blanc pur» ou «de couleur», mais il n'y a pas vraiment de degrés entre les deux. Alors qu'est-ce que vous faites avec les teints de peau de 1 à 5 ? Vous laissez la gradation telle quelle, au risque de gauchir le résultat final, ou vous décrétez (arbitrairement) que les cotes 1 et 2 sont «blancs» et les 3-5 sont «de couleur» ?

«Comment vous approchez le fait que certains arbitres donnent plus de cartons que d'autres, demandent les auteurs de l'article ? Tenteriez-vous de contrôler pour l'expérience de chaque arbitre ? (...) Est-ce que vous voudriez voir si les cartons rouges sont plus fréquents dans certaines ligues, et si la proportion de joueurs de couleur est la même dans toutes les ligues et à toutes les positions ?»

Ce sont toutes des décisions qui peuvent avoir des effets plus ou moins gros sur le résultat final et dont l'effet cumulatif peut être considérable — et on ne parle pas ici des choix d'«outils» statistiques. Ce que le papier d'Empirical Article fait ressortir, il me semble, c'est à quel point toute (ou presque toute) statistique sociale est le résultat d'une foule de facteurs toujours difficiles à contrôler, et que cela implique forcément une longue de liste de choix méthodologiques. Ce papier-là le fait d'une manière remarquablement rigoureuse et scientifique, et pourrait sans doute, d'ailleurs, étendre ses conclusions à nombre d'autres disciplines que la psychologie, qui ont elle aussi des problèmes de reproductibilité des résultats.

Cela souligne aussi au passage l'importance de la transparence et du partage des données en science. Pas pour rien que l'article a été décrit comme «un des plus importants de ce siècle» et que nombre de chercheurs, sur les réseaux sociaux, ont invité tous les profs de stats à le présenter dans leurs cours.

Science

Vivre de nectar et de... glyphosate?

BLOGUE / D'un point de vue médiatique, parler de glyphosate et d'abeilles dans un même article est l'équivalent de tremper un cube de TNT dans de la nitroglycérine : chacun est déjà très explosif séparément, alors une fois ensemble...

C'est en plein ce qu'ont fait trois chercheurs de l'Université du Texas pour voir si l'herbicide le plus utilisé du monde affectait la santé des butineuses, et il est arrivé ce qui devait arriver : une couverture médiatique mondiale. En «temps média», l'étude disponible ici date déjà un peu (fin de septembre), mais sa parution pendant la campagne électorale ne m'a pas laissé le temps d'en parler et, comme les articles de presse ont pratiquement tous laissé entendre que la cause était entendue, je pense qu'il vaut la peine d'y revenir parce que la réalité me semble un peu plus nuancée. On pourra en discuter.

Le glyphosate est l'ingrédient actif du Round-Up, une formulation mise au point par Monsanto (notons que ses brevets sont échus maintenant et que bien d'autres entreprises en fabriquent). Il tue les plantes en neutralisant un enzyme qui leur est absolument essentiel mais, comme cet enzyme n'existe pas chez les animaux, la règle générale (et bien des études le confirment) est que sa toxicité est plutôt faible pour les animaux. Ce qui est, bien sûr, un grand avantage.

Cependant, s'est dit le biologiste de UofT Erick Motta avec deux collègues, on sait que le glyphosate est néfaste pour diverses bactéries, et on sait que certaines d'entre elles sont naturellement présentes dans l'intestin des abeilles. Puisque les insectes ont autant besoin que nous de «bonnes bactéries», cela (re)posait la question de la toxicité (indirecte cette fois-ci) de cet herbicide pour nos faiseuses de miel. Le trio a donc prélevé plus de 1800 abeilles dans des ruches pour les soumettre à trois régimes différents pendant 5 jours : sirop de sucre sans glyphosate, du sirop avec 5 milligrammes par litre de glyphosate, et du sirop avec 10 mg/l. Puis, après les avoir marquées de différentes couleurs pour les reconnaître, ils les ont réintroduites dans leurs ruches. Enfin, au bout de 3 jours dans la ruche, ils ont récupérer les abeilles (autant que faire se pouvait, on y revient) et ont analysé leur microbiote.

Ils ont constaté que comparé au groupe-contrôle (aucun glyphosate), le groupe nourri avec du glyphosate à 5 mg/l montrait des changements substantiels dans son microbiote. Celui-ci était moins diversifié et contenait nettement moins de bactéries au total.

Cependant, et c'est un «reproche» que plusieurs ont fait à cette étude, les abeilles nourries à 10 mg/l n'ont pas, ou si peu, montré de signe que leur microbiote avait été dérangé par l'herbicide, même si elles en avaient consommé deux fois plus. M. Motta et ses collègues admettent dans l'article que c'est «inexpliqué», mais ils indiquent que moins de 20 % des plus de 1800 abeilles réintroduites dans les ruches après «traitement» ont pu être récupérées, les autres étant mortes ou ayant été rejetées par la ruche (ça arrive dans ce genre d'expérience). Il est donc possible que la mortalité ait été plus grande chez ce groupe : une partie des effets du glyphosate auraient alors échappé aux mesures puisque les abeilles seraient mortes loin de la ruche.

La question est donc : est-ce que plus d'abeilles du groupe contrôle ont été récupérées, comparé à celles qui ont eu du glyphosate ? Ce n'est pas clair dans l'article, mais la réponse est «non, sauf que...»

Science

La citation de la semaine

BLOGUE / La citation de la semaine, en ce qui me concerne (je sais qu'on est seulement mardi, mais ça va être dur à battre) : «Ce rapport [ndlr : celui du GIEC, sorti hier] met en lumière l'urgence de remplacer les combustibles fossiles par des sources d'énergie renouvelable à bas coût qui sont déjà largement disponibles. Le rapport souligne également l'urgence de protéger les forêts et les tourbières : on trouve plus de carbone emmagasiné dans ces milieux naturels que dans toutes les réserves de combustibles fossiles, et ils retirent aussi environ le tiers de nos émissions actuelles de dioxyde de carbone hors de l'atmosphère.»

On doit la citation à Jo House, de l'Université Bristol. L'intégrale (et d'autres réactions au rapport du GIEC sont disponibles sur le site du Science Media Centre britannique.

Science

Moins de 10 % des candidats ont une formation scientifique

BLOGUE / C’est devenu ma petite tradition électorale personnelle : éplucher la biographie de tous les candidats des quatre principaux partis afin de compter ceux qui ont des formations scientifiques. Et les résultats ne sont pas moins déprimants cette année que d'habitude...

Quel parti fait la plus grande place à la science ? Il y a essentiellement deux manières de le déterminer. On peut regarder le contenu, que ce soit en analysant les programmes ou en questionnant les partis, comme l'ont très bien fait Olivier Bernard, alias Le Pharmachien, et le chercheur de l'UL Serge-Étienne Parent dans leur projet 10 questions de sciences, qui n'a malheureusement pas suscité l'intérêt qu'il méritait dans cette campagne.

Ou on peut dénombrer les candidats qui ont étudié et/ou qui ont fait carrière en sciences. C'est ce que j'ai fait de nouveau au cours des 10 derniers jours, et je vous donne tout de suite les résultats :

Science

Les tornades migrent-elles vers le nord ?

BLOGUE / À la suite de ma «Vérification faite» sur le lien (ténu, sinon absent) entre la fréquence des tornades et les changements climatiques, plusieurs lecteurs m'ont écrit pour me dire qu'ils doutent que les statistiques américaines que je citais soient pertinentes pour le Québec. On peut imaginer, me disent-ils en substance, que la tendance soit neutre aux É-U mais à la hausse ici, surtout si le réchauffement climatique déplace les tornades de plus en plus vers le nord.
C'est un argument totalement légitime, il faut le dire, mais j'y répondrais tout de même deux choses — ne serait-ce que pour le plaisir d'en discuter puisque, en ma qualité de journaliste, je ne suis un expert en rien. (Mon «VF» est ici, pour ceux qui voudraient le (re)lire.)
1) Le réchauffement déplace effectivement plusieurs phénomènes météos vers le nord mais, dans le cas des tornades, c'est en bonne partie les rencontres de masses d'air chaud et d'air froid qui sont déterminantes, et non la chaleur elle-même. Or le réchauffement, et c'est amplement documenté, est *beaucoup* plus fort en Arctique qu'ailleurs. Alors si le gradient de température entre le pôle nord et l'équateur diminue, il me semble (j'insiste : il me semble) que cela ne peut pas conduire à une fréquence accrue des tornades, où qu'on se trouve.
2) La figure ci-bas est tirée de cette étude (figure 1c). On y voit la fréquence plus (bleu foncé) ou moins (pâle) forte des tornades pour chaque État américain de 1950 (haut du graph) à 2013 (bas). La région du nord-est est à droite complètement, et on n'y voit aucune augmentation apparente, à part peut-être en Pennsylvanie et au Maryland, mais ça commence à faire loin pas mal.

Jean-François Cliche

Grandeur et (surtout) misère des réseaux sociaux

BLOGUE / Je crois qu'on ne le répètera jamais assez : les médias sociaux carburent à l'outrage, à la colère, à la peur — bref, aux émotions négatives. Si vous voulez qu'un texte soit le plus largement partagé possible, arrangez-vous pour qu'il dépeigne un monde en noir et blanc, avec des méchants bien identifiés et des gentils de l'autre côté. Si vous faites l'«erreur» de pondre un texte nuancé, qui fait la part des choses, qui s'adresse à la raison plutôt qu'à l'émotion, il n'a aucune chance de devenir «viral».

Et dans le débat qui a (toujours) entouré la vaccination contre le VPH, nous avons assisté au Québec à une petite «expérience naturelle», comme je l'ai écrit dans ma chronique parue dans le dernier numéro de Québec Science. Le 5 octobre 2015, trois chercheuses de Concordia et de McGill signaient dans Le Devoir une lettre ouverte extrêmement (et très exagérément) alarmiste qui demandait un moratoire de toute urgence sur le vaccin anti-VPH. Il s'est avéré qu'elles présentaient une image lourdement tronquée et tordue de la littérature scientifique, comme d'autres chercheurs ont dénoncé trois jours plus tard (sans compter une quarantaine d'autres le mois suivant) mais le mal était fait. Et à cause de la nature des réseaux sociaux, il n'allait pas être facile de le réparer.

D'après ce rapport de la Santé publique, la première lettre ouverte (erronément alarmiste) a été partagée 24 564 fois sur Facebook — ce qui est un très gros «succès» à l'échelle du Québec. La seconde lettre, apaisante et qui remettait les pendules à l'heure, n'a quant à elle été partagée que 1697 fois. Quinze fois moins, imaginez.

Il est assez parlant (et désespérant) qu'en 10 ans de vaccination contre le VPH au Québec, le taux de couverture vaccinale ait reculé alors même que les études attestant de l'efficacité et de la sécurité du vaccin se multipliaient. Sur les réseaux sociaux, les données et la science ne font pas le poids face aux émotions.