Science

Par souci de transparence...

BLOGUE / Le Conseil de presse du Québec a rendu publique une décision me concernant ce matin. Je crois qu'il est de mon devoir de journaliste d'en aviser mes lecteurs et lectrices. Parce qu'ils ont le droit de le savoir. Aussi parce que le Conseil de presse est la seule instance qui demande des comptes aux journalistes et que je crois qu'il faudrait justement plus de reddition de compte pour les médias — alors je ne vais toujours bien pas cacher une décision qui me concerne.

La décision est disponible ici. Elle concerne une chronique «Vérification faite» que j'ai écrite en 2017 au sujet de la fracturation hydraulique. Le ministre de l'Environnement de l'époque, David Heurtel, avait brandi un rapport du Centre Eau, Terre et Environnement de l'INRS qui, disait-il, prouvait que le Règlement sur le prélèvement des eaux et leur protection (RPEP) protégeait bien les eaux souterraines de la fracturation hydraulique. Des militants du Regroupement vigilance hydro-carbures (RVHQ) avaient ensuite cité le même rapport pour affirmer essentiellement le contraire. Alors j'ai voulu savoir de quoi il retournait.

Il m'est vite apparu que le RVHQ avait cité des passages du rapport hors contexte d'une manière qui en tordait clairement le sens — en fait, des passages juste avant et juste après contredisaient l'interprétation du RVHQ. C'est ce que j'ai écrit dans ma chronique.

Le groupe environnementaliste a par la suite logé une plainte au Conseil de presse, pour trois motifs : équilibre (présentation de tous les éléments nécessaires à la compréhension, selon le Guide de déontologie), équité (traitement juste des personnes ou groupes visés) et impartialité (absence de parti pris ou d'opinion).

Comme on le constatera dans la décision, le Conseil a rejeté les deux premiers, ce qui me donne raison sur le fond de la chronique. Essentiellement, ce n'est pas parce que deux personnes ou groupes se contredisent que les médias doivent mettre les deux thèses sur le même pied, indépendamment de leurs mérites. L'«équilibre», l'«équité», la «neutralité», appelez ça comme vous voulez, n'impliquent pas de faire comme si tout se valait. Et je n'ai fait que dire les choses comme elles sont, a jugé le Conseil : l'une des deux parties a déformé le sens du rapport de l'INRS.

Cependant, en toute fin de texte, j'ai qualifié le découpage auquel s'est livré le RVHQ de «franchement pas très honnête». Et en cela, le Conseil a vu une faute journalistique, estimant que j'avais par là montré un parti pris. Ça se défend. Je ne suis pas convaincu que, pour décrire un découpage aussi chirurgical et aussi déformant, l'expression «pas très honnête» manque vraiment d'impartialité — on pourrait même arguer que c'est à la limite de l'euphémisme. En fait, le Conseil lui même semble en convenir puisqu'il a jugé que ce passage «ne traite pas injustement les personnes et les groupes visés». Mais bon, je respecte la décision. Encore une fois, c'est la seule instance à laquelle les journalistes et les médias du Québec «doivent» rendre des comptes — et encore, seulement s'ils le veulent bien —, et je répète que cela m'apparaît insuffisant. Alors je prends acte de son évaluation de mon travail.

J'en retiens ceci, pour l'avenir. Une chronique comme «Vérification faite» est, à bien des égards, un numéro d'équilibriste. D'un côté, je tente d'y être aussi objectif que je le peux, même si la perfection n'est jamais atteignable. Mais de l'autre, la nature même de l'exercice me force à «m'en mêler», pour ainsi dire. Je ne fais pas que rapporter les dires des uns et des autres sans égard à leur véracité, comme dans un reportage «classique». Non, je teste cette véracité, ce qui implique qu'il y a des fois où je dois trancher.

Je pense qu'il est essentiel de le faire. C'est une chose importante que de rapporter la version des uns et des autres, de tel et tel parti politique ou lobby. Mais si ces acteurs disent des faussetés, les médias ne feront pas un bon travail d'information s'ils se contentent de les colporter intégralement — et ce, même s'ils rapportent lesdites faussetés à la virgule près. Alors le travail de vérification s'impose. Mais il amène souvent son auteur dans une sorte de zone grise, quelque part entre le journalisme factuel pur/théorique (un tel a dit ceci, l'autre a dit cela, point final) et le texte d'opinion.

D'où l'intérêt d'être doublement prudent dans mes choix de mots et de tournures de phrase lorsque j'écris cette chronique-là. Je l'avais peut-être un peu perdu de vue. Alors j'accepte le jugement du Conseil et j'ajoute qu'on ne m'y reprendra plus.

Science

Cannabis: les chercheurs sont «formels», M. Carmant?

BLOGUE / «Les chercheurs en neuroscience sont formels, un seul joint pourrait suffire pour endommager de façon permanente le cerveau d'un adolescent.»

C'est le ministre délégué à la Santé et aux Services sociaux, Lionel Carmant, qui s'est exprimé ainsi sur Twitter ce matin, en réaction à un article du quotidien britannique The Daily Mail qui résumait une étude sur la marijuana. L'étude en question est tout-à-fait réelle et a été publiée hier dans le Journal of Neuroscience. Mais l'interprétation qu'en fait M. Carmant, qui semble y voir le signe que la question est réglée dans la communauté scientifique, est un brin plus discutable, je pense.

L'étude en question a examiné par imagerie le cerveau de 46 adolescents de 14 ans qui avaient déclaré avoir déjà fumé du cannabis «une ou deux fois» dans le passé. Comparés à d'autres jeunes du même âge qui n'ont jamais consommé de mari, il s'est avéré que même après seulement un ou deux joints, leur cerveaux montraient des différences. En plusieurs zones particulières, la matière grise des jeunes qui avaient déjà «fumé» était plus développée que celle des «non consommateurs», même si l'exposition était très minime.

(Transparence totale : le propriétaire du Soleil, Martin Cauchon, est actif dans l'industrie du pot. Je le mentionne parce que je pense que c'est le genre de chose que le lecteur est en droit de savoir. Et pour ceux qui se poseraient la question : non, ce texte n'est pas une commande. Je l'ai écrit de ma propre initiative, je n'ai pas demandé de permission pour le faire et je ne le ferai jamais de toute manière.)

Il y a certainement, dans cette étude, de bonnes raisons pour pousser plus loin la recherche sur les effets de l'initiation au cannabis. De manière générale, les effets de la marijuana ont été étudiés jusqu'à maintenant surtout chez les usagers les plus «lourds» et les plus chroniques. Le fait d'examiner des ados qui viennent tout juste de commencer à en consommer fait en soi avancer les connaissances. Et il faut souligner que les zones du cerveau qui étaient plus développées chez les consommateurs sont justement connues pour contenir plus de récepteurs aux cannabinoïdes — les substances que l'on inhale avec la mari. Cela donne plus de poids à ces résultats.

Mais les neuroscientifiques sont-ils «formels» pour autant ? C'est loin d'être certain. Cette ronde de réactions recueillies par le Science Media Centre britannique suggère plutôt le contraire, en fait. Quatre chercheurs universitaires y disent, dans l'ensemble, que ces résultats sont très intéressants, mais qu'ils ne voient (pour l'instant du moins) guère une raison de s'inquiéter. L'échantillon est trop petit pour qu'on écarte la possibilité d'un simple hasard. Le fait que certaines zones du cerveau soient plus volumineuses n'indique pas forcément que les neurones ont été affectés, puisqu'il peut s'agir de liquides plus abondants. Et même si ce sont les neurones qui sont touchés, le volume plus grand n'implique pas forcément des dommages (bien que les chercheurs aient trouvé un lien faible avec le QI, de ce que je comprends).

En outre, ces résultats sont (en partie) supportés par d'autres études, mais contredits par d'autres. Et c'est sans compter le fait qu'une association statistique n'implique pas le sens de la causalité : peut-être que les jeunes consommateurs se sont mis à fumer de la mari parce que leur cerveau était différent au départ. Alors il me semble que les neurochercheurs ne sont «formels» que sur une seule chose, ici : on a besoin de plus de données sur les effets du cannabis aux premiers temps de la consommation.

On pourra dire que c'est déjà suffisant pour invoquer le principe de précaution et interdire le cannabis aux moins de 21 ans, comme le fait le gouvernement caquiste ? Ça peut se défendre. Il s'en trouvera pour répondre qu'il faut quand même un «motif raisonnable» de craindre un danger pour invoquer le principe de précaution, et que les données actuelles ne le fournissent pas. Ça se défend aussi. Le fait est qu'il n'existe pas de définition claire et magique de ce qui constitue un «motif raisonnable de craindre un danger». En dehors des extrêmes, on peut placer la barre plus ou moins haut et trouver toutes sortes de bonnes raisons pour le justifier. Mais c'est une autre question de toute manière.

Le point que je voulais amener, ici, est simplement que la communauté scientifique ne me semble pas avoir un avis aussi tranché que ce que M. Carmant affirme — en tout cas, pas sur les dommages de 1 ou 2 joints sur le cerveau. Peut-être est-ce le politicien, plus que le médecin, qui s'est exprimé ce matin...

Science

La marée d’algues jaunes

SCIENCE AU QUOTIDIEN / «Je reviens d’une croisière avec embarquement à Los Angeles et débarquement à Miami, en passant par le canal de Panama. Aussitôt en mer des Caraïbes, nous avons vu une grande abondance d’algues jaunes sur l’eau. On n’en avait pourtant pas vu du côté Pacifique. Alors pourquoi ces algues se trouvent-elles uniquement d’un coté plutôt que de l’autre? De plus, je m’attendais de voir plus de plastique flotter sur l’eau», demande Rose-Marie Champagne, de Saint-Georges-de-Beauce.

Selon toute vraisemblance, ces algues-là étaient des sargasses, une famille d’algues brunes dont certaines espèces sont dotées de petits «coussins» d’air, ressemblant à des baies, qui leur permettent de flotter. Bien que leur «vraie» couleur soit le brun, elles peuvent décolorer au soleil et virer au jaune, dit la biologiste marine de l’UQAR Fanny Noisette.

La plupart des espèces de cette famille vivent accrochées au fond marin même si elles peuvent se décrocher à l’occasion et flotter, poursuit-elle. Mais il en existe aussi quelques unes qui passent toute leur vie et se reproduisent en plein océan — dans la «mer des Sargasses», une zone de l’Atlantique située au large des Caraïbes et de la Floride. Là-bas, ces algues forment de grands «radeaux» à la dérive qui servent de refuge à une foule d’autres organismes, notamment des tortues marines. C’est là-bas, d’ailleurs, que migrent les anguilles qui vivent dans nos cours d’eau pour se reproduire.

«Ces radeaux de sargasses ont toujours existé, dit Mme Noisette. Mais depuis 2011, ils deviennent vraiment massifs et ils viennent s’échouer sur les plages de la mer des Caraïbes. Il y en a sur toutes les îles maintenant.» Cela cause d’ailleurs bien des soucis dans ces endroits, qui dépendent du tourisme : en pourrissant, les sargasses échouées produisent du sulfure d’hydrogène (H2S), un gaz nauséabond et toxique qui accélère la corrosion des infrastructures situées à proximité.

Personne ne sait encore avec certitude pourquoi ces algues se sont soudainement mises à proliférer de la sorte et à s’écarter de leur milieu habituel. Dans l’Atlantique, en effet, les courants marins forment un gyre, soit sorte de grand tourbillon océanique entre le sud des États-Unis et le nord de l’Afrique ; les sargasses, qui ne peuvent que dériver, sont en général maintenues et concentrées à l’intérieur de ce gyre — d’où le nom de mer des Sargasses que lui a donné Christophe Colomb quand il est passé par là, en 1492. Il y en avait toujours un peu qui finissait sur les plages, bien sûr, mais jamais autant que depuis 2011.

Trois hypothèses ont été avancées jusqu’à maintenant, indique Mme Noisette. «Il est possible que les grands fleuves comme l’Amazone charrient plus de nutriments qu’avant, comme le nitrate et le phosphate. (...) Les nitrates et les phosphates sont des éléments de base pour les algues et il y en aurait plus à cause de l’agriculture qui utilise des engrais et de la déforestation qui empêche les sols de retenir les nutriments», dit-elle. On ignore cependant si le panache de l’Amazone se rend suffisamment loin dans l’Atlantique pour nourrir les sargasses.

Une autre possibilité est que la mer des Sargasses reçoive plus de fer en provenance d’Afrique. Les vents qui soufflent sur le Sahara peuvent en effet soulever d’immense nuage de sable, qui est relativement riche en fer. Or le fer est un élément essentiel pour les plantes, mais il est très rare en pleine mer, alors des apports exceptionnels vont forcément favoriser les sargasses.

«Et la troisième hypothèse, c’est que le réchauffement climatique crée des conditions plus favorables à leur croissance», dit Mme Noisette. Les sargasses, après tout, sont des algues tropicales qui «aiment» la chaleur. En outre, comme les changements climatiques ont une incidence sur les courants marins, on peut imaginer, a priori, que le gyre de l’Atlantique Nord s’est changé et laisse s’échapper plus d’algues flottantes. Mais il ne s’agit là, pour l’heure, que de d’hypothèses qui attendent des preuves, insiste la biologiste de l’UQAR.

Maintenant, sur la question de savoir pourquoi on ne trouve pas de sargasses dans le Pacifique, disons que le canal de Panama lui-même est déjà un gros obstacle. Ces algues sont des organismes marins alors que le «canal» est en grande partie un lac, donc de l’eau douce. Il est aussi possible que les conditions qui prévalent du côté Pacifique ne soient pas propices pour les sargasses — un œil aux cartes de température de surface des océans montre que les eaux du gyre du Pacifique Nord, où aboutiraient d’éventuelles sargasses qui auraient «sauté» Panama, semblent plus froides que celles de la mer des Sargasses.

Enfin, au sujet des plastiques que Mme Champagne s’attendait à voir flotter sur l’océan, il faut dire qu’il circule de grossières exagérations sur le sujet. Une étude parue l’an dernier dans Scientific Reports au sujet du mal nommé «continent de plastique» du Pacifique a trouvé dans les pires endroits autour de 100 kg de plastique par km². En présumant que les vagues mélangent ce plastique sur 1 mètre de profondeur, on parle ici de 0,1 gramme par m³ d’eau. Et encore, le plus clair de ce plastique est en morceaux minuscules.

Cela ne veut pas dire que la pollution au plastique n’est pas un problème (c’en est un), mais cela implique que les chances pour que les passagers d’une croisière en aperçoivent à la surface de l’eau sont extrêmement minces. Malheureusement, quand les médias abordent ce sujet, ils montrent souvent des images de véritables icebergs de plastique qui sont bien impressionnantes, mais qui n’ont rien à voir avec ces soi-disant «continents de plastique». En fait, la plupart de ces images ont été tournées proche des côtes, et dans certains cas juste après le tsunami de 2011 au Japon — bref, cela donne une image tordue et très exagérée de la réalité. 

* * * * *

Vous vous posez des questions sur le monde qui vous entoure ? Qu’elles concernent la physique, la biologie ou toute autre discipline, notre journaliste se fera un plaisir d’y répondre. À nos yeux, il n’existe aucune «question idiote», aucune question «trop petite» pour être intéressante ! Alors écrivez-nous à : jfcliche@lesoleil.com

Science

Quelques idées sur le bonheur des femmes (et des hommes)

BLOGUE / Si je vous disais que sur 134 pays étudiés, les hommes ont la vie plus difficile que les femmes dans pas moins de 91 cas, qu'est-ce que vous diriez ? Que je me suis emmêlé dans ma phrase et qu'on aurait dû lire «plus facile que les femmes», ou quelque chose comme ça, n'est-ce pas ?

Eh bien non, je ne me suis pas trompé : cette étude publiée il y a quelques jours dans PLoS – ONE arrive exactement à cette conclusion, que les hommes sont désavantagés dans près des deux tiers des pays. Cela a manifestement donné quelques cheveux blancs à mon estimé collègue de Rad-Can Jeff Yates et apaisé l'urticaire de ceux (et celles) à qui le féminisme donne des boutons. Alors j'ai voulu savoir de quoi il retournait.

On compare souvent les écarts hommes-femmes dans les différents monde grâce à un indice nommé Global Gender Gap Index (GGGI). Depuis sa conception en 2006, cet indice sert pour ainsi dire d'étalon-or pour mesurer la condition des femmes. Or il est loin d'être parfait, soulignent les deux auteurs de l'étude de PLoS - ONE (deux psychologues des universités de l'Essex et du Missouri, Gijsbert Stoet et David C. Geary), qui lui reprochent d'être centré sur le progrès des femmes plutôt que sur l'idée d'égalité.

Cet indice est fondé grosso modo sur une douzaine de ratios, comme les ratios hommes-femmes dans les études primaires, secondaires et supérieures, le ratio H:F dans la participation au marché du travail, dans les salaires, dans certains emplois bien placés (gestionnaires, juristes, métiers techniques et scientifiques, etc), dans l'espérance de vie en santé, dans les sièges détenus au parlement, etc. Voir ici pour le détail. Cependant, notent MM. Stoet et Geary, il n'y a rien là-dedans qui tienne compte par exemple du fait que les hommes se suicident davantage, sont surreprésentés dans les prisons, occupent des métiers souvent plus dangereux, etc.

Et il est vrai, il faut le dire, que le GGGI ne compte «que dans un sens», celui du progrès des femmes, et pas dans l'autre, ce qui peut mener à des aberrations. Par exemple, comme le note ce politologue danois sur son blogue, le Rwanda s'est hissé au 4e rang des pays les plus égalitaires dans le rapport 2017 du GGGI, devant le Danemark. Comment est-ce possible ? Simplement parce que la vie est apparemment très rude pour les hommes au Rwanda, qui n'ont là-bas une espérance de vie en santé que de 52,3 ans, contre 60,8 ans pour les femmes, alors que l'écart est beaucoup plus serré au Danemark (72,3 vs 70 ans). À cause de la manière de calculer l'indice final et du poids accordé à chaque variable, cette différence d'espérance de vie a propulsé le Rwanda dans le top-5 — et ce, même si cet écart de 52,3 vs 60,8 peut très bien indiquer non pas un statut égalitaire des femmes, mais plutôt que les hommes sont particulièrement désavantagés là-bas — et a pénalisé le Danemark, une société pourtant très égalitaire.

Afin de corriger ce genre de problèmes, Stoet et Geary ont décidé de mettre au point un autre indicateur, le BIGI (Basic Index of Gender Inequality) centré sur l'égalité des sexes plutôt que sur le progrès des femmes, et pour ce faire ils ont fait des choix qui sont... un peu... well, vous me direz ce que vous en pensez. Ils ont d'abord choisi la simplicité, ce qui est toujours défendable, en ne retenant que trois critères :

– L'espérance de vie en santé, afin de couvrir les taux de suicide et les risques différents énoncés plus haut. Comme je l'ai mentionné, c'est une variable qui fait déjà partie du GGGI, mais comme l'espérance de vie des femmes est plus longue que celle les hommes pour des raisons en bonne partie biologiques, le GGGI considère comme «neutre» une différence de 6% en faveur des femmes. Le nouvel indice BIGI, lui, n'en tient pas compte : tout écart en faveur des femmes est considéré comme un avantage pour elles et/ou un désavantage pour les hommes. Je crois qu'il vaut la peine de souligner ici que, sans surprise compte tenu de la longévité naturelle des femmes (et même chez les femelles de la plupart des mammifères), cette partie de l'indice a penché du même bord dans tous les pays sauf deux ou trois...

– L'éducation. Ici, c'est un brin plus complexe, mais la différence principale avec le GGGI est que le BIGI écarte les études supérieures. L'idée, disent les auteurs, est qu'on peut faire une très bonne vie, très satisfaisante, sans accéder à l'université. Ça se défend, mais j'y reviens très bientôt...

– La satisfaction à l'égard de la vie (life satisfaction). Pour l'essentiel, il s'agit de demander aux gens si leur vie leur plaît, sur une échelle de 1 à 10. Le choix d'inclure la satisfaction dans l'équation est très apparenté à celui d'exclure les études supérieures, et la justification est à peu près la même, bien que les auteurs la poussent un brin plus loin. Ce qu'ils disent, c'est que l'on peut mener une vie heureuse tout en choisissant un rôle sexuel traditionnel — pour une femme, rester à la maison et s'occuper des enfants et du ménage. «Nous comprenons bien, soulignent Stoet et Geary, que certains s'inquiètent sérieusement du fait que plus d'hommes que de femmes soient sur le marché du travail, et que plus de femmes que d'hommes se rendent à l'université. Et nous sommes conscients que certaines croyances culturelles ou religieuses mènent à une division rigide des tâches. Mais en même temps, nous estimons que ces inquiétudes sont le produit de nos propres biais sociaux, culturels et politiques.»

Passons par-dessus ce petit excès de post-modernisme et restons sur le fond : est-ce une bonne manière de mesurer les inégalités hommes-femmes ? Il me semble que non, pour deux raisons. D'abord parce que la satisfaction de vie déclarée est une chose très subjective, au point de ne pas vouloir dire grand-chose en elle-même. En général, les femmes se disent plus heureuses que les hommes dans les sondages. Mais quand les mêmes sondeurs leur demandent «Avez-vous vécu X ou Y hier», elles sont plus nombreuses à se dire stressées, peinées, fâchées, fatiguées, etc., et moins nombreuses à rapporter des expériences positives (avoir appris quelque chose hier, s'être sentie respectée, avoir ri ou souri). Alors que veut dire leur satisfaction générale plus élevée, dans ces circonstances ? Difficile à dire.

Ensuite, il y a ici un serpent qui se mord statistiquement la queue, je crois. Je comprends que l'on puisse vivre épanoui dans à peu près n'importe quel choix que l'on fait, pourvu qu'on l'exerce librement. L'ennui, c'est que le GGGI n'a jamais été fait pour mesurer le bonheur — ce sont les inégalités entre les sexes qu'il exprime, même s'il le fait imparfaitement. Or quand les choix individuels se font à l'intérieur d'une hiérarchie sociale (qu'elle soit sexuelle, raciale ou autre), ils sont conditionnés par ladite hiérarchie. Une femme d'un pays très traditionnel qui choisit de rester au foyer peut avoir l'impression de le faire de manière parfaitement libre puisque ça correspond à ses valeurs. Mais le point est justement que ses valeurs sont «teintées» par la hiérarchie sociale dans laquelle elle a grandi. Et une éducation sexiste va mener (en moyenne, s'entend) à des choix sexistes.

Le BIGI écarte complètement cet aspect, ce qui revient essentiellement à dire ceci : si, dans un pays donné, une majorité de femmes font librement des choix qui leur donnent des positions subordonnées dans une hiérarchie, alors ça compte pour de l'«égalité» puisque cela ne lui a pas été imposé. C'est une drôle de conception de l'égalité — ou plutôt, j'ai l'impression que l'on confond «imposition» et «inégalité», ici.

D'où l'intérêt d'indicateurs comme ceux du GGGI, qui mesurent le résultat des choix plutôt que la satisfaction à leur égard : les femmes se rendent-elles comme les hommes jusqu'aux plus hauts échelons de l'éducation, du marché du travail, du pouvoir politique ? Pour y parvenir, elles doivent non seulement avoir la possibilité de le faire, mais il leur faut en faire le choix. Le résultat final, le GGGI, est loin d'être parfait, et plusieurs des critiques de l'article de PLoS - ONE sont fondées — notamment qu'en choisissant certains indicateurs plutôt que d'autres, nos propres biais risquent de déteindre jusqu'à un certain point sur le résultat final.

Mais cela évite au moins de confondre la reproduction sociale d'une hiérarchie avec de l'égalité. Et de deux maux il faut choisir le moindre, à ce qu'on dit...

Science

Du plastique dans l'engrenage

BLOGUE / Les médias du monde entier ont beaucoup parlé du projet Ocean Cleanup, et on comprend aisément pourquoi. C'est une «belle histoire» de conviction et de lutte contre la pollution dans laquelle un jeune homme, le Néerlandais Boyan Slat (18 ans quand il s'est lancé dans l'aventure) parvient à lever 30 millions $ pour construire un dispositif qui nettoiera les océans. Une authentique «feel good story», comme on dit dans le métier. Mais voilà, il semble maintenant qu'il y ait pas mal de plastique dans l'engrenage, et depuis pas mal de temps...

C'est en tout cas ce qui se dégage de cet article de l'océanographe Craig McClain, paru hier sur son blogue Deep Sea News. Le projet Ocean Cleanup a consisté essentiellement à mettre au point une structure flottante passive d'environ 600 mètres de long en forme de U, conçue de manière à «écumer» les morceaux de plastique sur les 3 premiers mètres de la colonne d'eau. L'engin a été lancé dans le Pacifique Nord l'automne dernier afin d'y nettoyer petit à petit le mal-nommé «continent de plastique», et il doit en principe revenir périodiquement à quai afin de se décharger du plastique récupéré. Mais il a subi des avaries majeures il y a une semaine le contraignant à cesser temporairement ses activités — et il est apparu de toute manière que le système ne parvenait pas à retenir le plastique recueilli.

Ces ratés, écrit M. McCain, étaient entièrement prévisibles. Le bris survenu à la fin décembre est en effet dû à la «fatigue du matériel», une chose qui survient immanquablement pour tout équipement déployé en plein océan (du point de vue de l'usure, les vagues sont impitoyables) et dont on doit tenir compte lors de la conception, avant de lancer le projet «pour vrai». En outre, un prototype plus petit (100 m) déployé en 2016 avait lui-même connu le même genre de problème après deux mois d'usage dans la Manche, dans des conditions plus clémentes qu'au beau milieu du Pacifique...

Et l'incapacité du système à garder le plastique récupéré aurait également pu être réglée si Boyan Slat avait consacré plus de temps à la conception et aux simulations, poursuit M. McClain. Le système flottant n'est mu par aucun moteur mais se déplace au gré des vents et des courants — et c'est de cette manière qu'il «récolte» le plastique. Cependant, il ne parvient pas à le garder parce que sa vitesse est trop faible, ce qui aurait pu être prédit à partir de ce qu'on connaît bien les régimes de vent et de courant de ce secteur.

«Bref, Ocean Cleanup n'est capable ni de ramasser le plastique, ni de résister au Pacifique», déplore M. McClain, qui qualifie l'entreprise de «gâchis» (boondoggle).

Science

Anti-vaccins : encore pire que ce que je pensais

BLOGUE / L'argumentaire des anti-vaccins est déjà désespérant quand on présume de leur bonne foi — ce qu'on devrait toujours faire a priori. Alors imaginez quand on tombe sur une anti-vaccin qui est parfaitement consciente de dire des faussetés...

J'ai consacré ma chronique de dimanche dernier aux adjuvants à base d'aluminium — soit des substances contenant de l'alu que l'on ajoute en quantités infimes aux vaccins parce qu'elles stimulent le système immunitaire, ce qui augmente la protection conférée par le vaccin. Un lecteur m'avait référé à une vidéo qui prétendait démontrer les grands dangers de ces adjuvants, et ce même s'ils sont utilisés et étudiés depuis des décennies (voir ici, ici, ici et ici, notamment, pour constater que les vrais experts les jugent sans danger).

Le premier point qu'avance cette vidéo, c'est, et je cite : «Une seule étude garantit l’innocuité des adjuvants d’aluminium. Et. C’est. Tout. Il n’y en a qu’une.» Comme je l'ai écrit dans mon texte, c'est une fausseté énorme. En 2004, le chercheur Tom Jefferson de la Collaboration Cochrane en a recensé une quarantaine, et c'est sans compter celles qui ont été publiées depuis (et sans compter les systèmes de surveillance des effets secondaires des vaccins qu'ont pratiquement tous les pays développés) :

Science

Oiseaux : la devinette du jour

BLOGUE / Petite question piège : à votre avis, est-ce que les populations d'oiseaux forestiers sont en déclin ou en croissance au Québec ? À vue de nez, comme on parle de perte des habitats un peu partout, elles doivent bien être en déclin, vous dites-vous d'un côté. Mais d'autre part, il s'agit d'une «question piège», alors...

De manière, générale, les populations d'oiseaux forestiers sont en croissance au Québec. Cela peut paraître étonnant, à première vue, mais c'est bien la tendance qui se dégage de cette étude, parue plus cet automne dans Ecological Applications (et dont je cherche le temps pour parler ici depuis que j'ai lu ceci).

Essentiellement les auteurs, dirigés par Pierre Drapeau de l'UQAM, ont examiné les changements dans l'usage du territoire sur la moitié sud du Québec (pas moins de 483 000 km2) depuis la fin des années 80, puis ils ont regardé l'abondance des oiseaux nicheurs (pas seulement les individus de passage, mais ceux qui étaient là pour se reproduire) de 128 espèces différentes, qui a été mesurée deux fois (1984-89 et 2010-14) en plusieurs milliers de points sur ce vaste territoire. Leur but était d'abord de tester les connaissances actuelles afin de voir si elles nous permettent de prévoir comment la population d'une espèce donnée réagira à un changement dans son habitat. Dans l'ensemble, nos modèles ont «passé le test», comme on dit.

Si je vous en parle maintenant, c'est pour faire ressortir deux choses. La première, autant vous le dire tout de suite, est une grosse plogue sale : si l'idée de mesurer la présence d'oiseaux nicheurs en plusieurs milliers de points sur un territoire d'un demi-million de km2 (et plusieurs fois sur chaque point) vous semble être une tâche titanesque, c'est que vous avez lu le paragraphe précédent avec attention. Bravo. Ce n'est pas pour rien que les deux périodes de mesure sont séparées par 30 ans. Il y a littéralement des centaines de milliers d'heures de bénévoles là-dedans (et des bénévoles très ferrés en ornitho, par-dessus le marché). Le résultat de tout ce travail sera d'ailleurs publié le printemps prochain sous la forme du Deuxième atlas des oiseaux nicheurs du Québec méridional. En ornithologie, c'est un événement presque aussi rare que le passage d'une comète, alors ça vaut bien un petite plogue, je crois.

La deuxième chose que je veux faire ressortir, ici, c'est que cette augmentation des populations d'oiseaux forestiers est (pas complètement mais en partie, quand même) l'image miroir de l'écrasement des espèces champêtres. Parmi les nombreux facteurs qui font disparaître des oiseaux des campagnes comme le goglu des prés (pesticides, abandon des bandes laissées en friche, cultures annuelles qui laissent la terre à nu au printemps quand les oiseaux arrivent, pâturages récoltés plus tôt, etc.), on trouve en effet l'abandon pur et simple de nombre de terres agricoles. Celles-ci ne retournent alors pas seulement à l'état de friche, mais redeviennent carrément des forêts. La perte des uns devient alors le gain des autres.

Comme on s'en doute, les différentes espèces de ces grands groupes (forestier et champêtre) ne connaissent pas toutes exactement le même sort. Chez les oiseaux des campagnes, par exemple, les «insectivores aériens» (qui se nourrissent d'insectes volants, comme les hirondelles) déclinent plus rapidement que les autres, lit-on dans l'étude d'Ecological Applications. Dans leurs cas, il semble que les pesticides pourraient être plus qu'un simple «facteur parmi d'autres», en éliminant leurs proies.

Et chez les espèces des forêts, M. Drapeau et ses collègues ont noté que celles qui nichent dans des trous d'arbres (et en général, toutes celles qui se spécialisent dans les forêts matures) régressent, même si la tendance générale des oiseaux forestiers est à la hausse. Cela pourrait s'expliquer par le fait que les forêts qui ont poussé sur les terres agricoles abandonnées n'ont pas encore eu le temps d'atteindre un stade «mature», de même que par les activités de l'industrie forestière qui ne laisse peut-être pas assez de forêts regagner ce stade.

Science

«Fait frette» : l'image du jour

BLOGUE / Le hasard ne faisant pas toujours bien les choses, il s'est adonné que le fameux «Pacte» promu par nos vedettes a été lancé en pleine période de froid intense. Dans les recoins climatosceptiques des réseaux sociaux et de certains médias, le «synchronisme» n'a pas manqué de faire jaser, comme on s'en doute.

Mais il y a deux images que j'aimerais partager ici, histoire de montrer pourquoi on ne juge pas d'une tendance globale et à long terme (le climat) à partir d'un événement ou d'une «phase» ponctuelle survenant dans un endroit particulier (la météo). La carte ci-dessous montre l'«anomalie de température» (soit l'écart par rapport à la moyenne) dans les prévisions sur 3 jours. Elle est tirée du site Climate Reanalyser de l'Université du Maine.

Science

Glyphosate : on a les fantômes qu'on peut

Dans la foulée de la décision de Santé Canada de maintenir l’autorisation du glyphosate, nous republions ici un billet de notre journaliste scientifique paru le 20 novembre dernier, parce qu’il redevient aujourd'hui pertinent.

À LIRE AUSSI: Santé Canada maintient son approbation des herbicides à base de glyphosate

BLOGUE / La science «manipulée» par l'industrie ? Des études «frauduleuses» et des «inconduites scientifiques» assez nombreuses pour «biaiser» l'ensemble de la littérature scientifique ? Suffisamment pour dire que Santé Canada «joue avec la santé» des gens en ne revenant pas sur sa décision de l'an dernier de ré-homologuer pour 15 ans un populaire herbicide ?

Équiterre n'a pas mâché leurs mots, la semaine dernière, en lançant une pétition pour demander à la ministre fédérale de la Santé, Ginette Petitpas Taylor, d'annuler l'autorisation du glyphosate. Celui-ci est l'herbicide le plus utilisé dans le monde, et il a toujours été dans le collimateur du mouvement environnemental, notamment parce qu'il est utilisé avec des OGM qui sont conçus spécialement pour y résister. Rappelons que le Centre international de recherche sur le cancer (CIRC, rattaché à l'OMS) l'avait déclaré «probablement cancérigène» en 2015, mais que sur ce point le CIRC semble très isolé dans la communauté scientifique (voir ici et ici, notamment)

C'est dans une lettre envoyée à la ministre à la fin octobre par Équiterre, Écojustice (une organisation qui se spécialise dans les poursuites à caractère environnemental) et d'autres organisations que l'on retrouve l'explication la plus concrète de ce qui est reproché à la décision de Santé Canada. Essentiellement, ses auteurs arguent que des documents révélés dans le cadre d'une poursuite intentée en Californie contre Monsanto (l'inventeur du glyphosate et toujours un de ses principaux fabricants même si ses brevets sont échus) prouvent que la compagnie a manipulé la science. Des employés de Monsanto auraient relu et commenté des manuscrits avant publication, voire auraient carrément rédigé certaines études sans les signer. Ce sont d'autres scientifiques, pas aussi manifestement en conflit d'intérêt, qui auraient signé à leur place.

On aura reconnu ici la pratique connue sous le nom de ghostwriting, ou prête-plume. Il s'agit d'une faute en recherche, et d'une faute grave. Il est bien évident qu'une compagnie qui étudie ses propres produits est sujette à accoucher de données ou d'interprétations biaisées. Alors pour bien évaluer la valeur d'un article, l'identité de tous ses auteurs doit être connue et transparente, de même que les liens (le cas échéant) des auteurs avec l'entreprise. Si on «cache» la contribution d'un employé de Monsanto, par exemple, l'étude aura alors une crédibilité en partie factice. Bref, c'est une forme de tricherie.

La lettre d'Écojustice cite une dizaine d'articles scientifiques sur lesquels Santé Canada a appuyé sa décision de ré-autoriser le glyphosate et qui auraient été rédigés par des prête-plume de Monsanto — soulignons ici que le ministère a ouvert une enquête à ce propos, ce qui est la moindre des choses. Regardons-les un par un, et vous verrez rapidement pourquoi je doute fort que les «manipulations» alléguées aient vraiment tordu l'évaluation de Santé Canada (ou de quelque autre instance sanitaire à travers le monde).

  • Brusick et al. (2016) : Il est vrai qu'aucun employé de Monsanto ne figure parmi les auteurs et qu'aucun n'aurait relu le manuscrit avant publication, est-il spécifié dans l'article (pas obligé de les croire, remarquez). Mais le fait est que la «déclaration d'intérêt» à la fin mentionne des liens d'emplois passés (comme consultants) de plusieurs des auteurs avec Monsanto et un groupe industriel (le Glyphosate Task Force). Il est aussi précisé que c'est Monsanto qui a financé l'étude.
  • G.M. Williams et al. (2016) : même chose.
  • G.M. Williams et al. (2016) b : même chose.
  • Acquavella et al. (2016) : même chose.
  • Solomon (2016) : même chose. L'utilisation de certaines données fournies par Monsanto est explicitée.
  • Greim et al. (2015) : un employé de Monsanto est cité comme 2e auteur. Un employé d'Adama (un autre fabricant de pesticides), Christian Strupp, est l'auteur sénior. L'apport d'autres employés de Monsanto est explicité.
  • Kier et Kirkland (2013) : «sont des consultants qui ont été payés par le Glyphosate Task Force [consortium de 25 fabricants européens de glyphosate] pour la préparation de cet article», lit-on à la fin du papier.
  • A.L. Williams et al. (2012) : cet article-là n'est pas en libre accès, mais l'un de ses auteurs m'a envoyé un pdf. La saisie d'écran suivante montre qu'ils ont reconnu explicitement le financement de Monsanto.

Science

L'éternelle question du sein et du biberon...

ANALYSE / C'est une chose qui m'avait bien étonné, il y a quelques mois. Au milieu du débat qui avait entouré l'opposition américaine à une position de l'OMS en faveur de l'allaitement naturel, certaines voix s'étaient élevées pour dire qu'au-delà de cette joute politique, les autorités de santé publique (pratiquement toutes très en faveur) en font trop. Qu'elles mettent trop de pression sur les mères pour qu'elles allaitent, et pour des raisons parfois douteuses. J'ai voulu en savoir plus...

Alors j'y ai consacré ma dernière chronique «Polémique» dans Québec Science. Pour la résumer très sommairement (je vous laisse la lire), je pense que tout le monde convient que l'allaitement doit être le premier choix, celui qui est d'abord encouragé par les médecins et infirmières. Mais il est aussi vrai qu'on peut (parfois) aller trop loin dans cette voie et que, comme le soulignait la blogueuse scientifique américaine Kavin Senapathy, les avantages pour le bébé ne sont pas tous prouvés aussi solidement qu'on le croirait.

J'aimerais juste ajouter à cette chronique quelques détails de la plus récente revue de littérature scientifique que l'OMS a publié à ce propos. Ses auteurs ont examiné et regroupé les données au sujet de cinq bienfaits allégués qu'aurait l'allaitement pour les enfants. Voici (très sommairement) les conclusions, point par point :

  • Cholestérol : aucun effet.
  • Pression sanguine : l'allaitement naturel semble avoir un effet, mais il est trop mince pour être cliniquement significatif.
  • Diabète : résultats contradictoires, il faut faire plus de recherche.
  • Obésité : effet protecteur possible, mais pas sûr. Les études de bonne qualité indiquent une réduction du risque de 12 %, mais cela peut être à cause de facteurs confondants. les mères qui allaitent sont en moyenne plus instruites, plus riches et plus soucieuses de la santé, et la réduction des taux d'obésité peut venir de là. Dans les pays moins développés, où les mères de toutes les classes sociales donnent le sein à peu près également, on n'observe pas d'effet sur l'obésité.
  • Facultés mentales : les preuves d'un effet positif sur le QI sont «solides», mais l'effet est d'une ampleur «modeste». Par rapport aux enfants qui ont reçu le biberon, les études de bonne qualité indiquent un écart de +2,2 points de QI chez les enfants allaités.

Bref, je le répète, l'allaitement naturel doit être le «mode par défaut», le premier choix, personne ne le conteste. Mais il ne faudrait pas non plus faire comme si c'était le seul choix valide — ses avantages sur la formule pour bébé ne sont pas énormes.