Jean-François Cliche

Quand ça presse, mieux vaut être gaucher

BLOGUE / C'est bien connu : être gaucher dans un monde de droitiers est un inconvénient dans presque toutes les sphères de la vie sauf dans les sports, où cela devient un avantage. Quand vous jouez du «mauvais côté», cela peut décontenancer vos adversaires, qui n'y sont pas habitués. Et une étude vient d'ajouter une belle tournure à cette histoire...

Cet avantage compétitif est d'ailleurs une des principales hypothèses avancées pour expliquer pourquoi nous ne sommes pas tous droitiers, pourquoi les gènes qui inversent la latéralisation chez certaines personnes : à cause du petit plus que cela confère dans les combats.

Le chercheur allemand en sciences sportives Florian Loffing, de l'Université d'Oldenburg, s'est demandé pourquoi la proportion de joueurs gauchers d'élite n'était pas la même dans toutes les disciplines. Et il s'est dit que cela avait peut-être quelque chose à voir avec le temps de réaction : plus celui-ci est court, plus il devient difficile de s'ajuster au «mauvais côté», et plus l'avantage des gauchers est marqué.

Il a donc examiné le top 100 mondial entre 2009 et 2014 de quatre sports de raquette (badminton, squash, tennis et ping-pong) ainsi que l'équivalent chez les lanceurs de cricket et de baseball. Puis, dans un échantillon de plusieurs centaines de parties par discipline, il a mesuré le délai moyen entre deux coups de raquette, ou entre le lancer et l'élan du frappeur.

Résultats, publiés dans le dernier numéro des Biology Letters : les gauchers sont nettement plus nombreux dans les sports où le temps de réaction est court, mais pas dans les autres. Au tennis par exemple, où il s'écoule autour environ 1,2 seconde entre deux coups — ce qui est long —, les gauchers ne sont pas particulièrement nombreux, soit 8 % chez les femmes et 14 % chez les hommes, contre 10 à 12 % dans la population en général. Même chose au squash : 1,4 seconde de temps de réaction moyen, et entre 8 et 9 % de gauchers chez les deux sexes.

Mais au ping-pong, c'est une toute autre histoire. Il ne s'écoule que 0,6 seconde en moyenne entre deux coups de raquette, et les gauchers représentent près de 20 % des joueuses et 26 % des joueurs. Idem du baseball, avec un temps de réaction de 0,4 seconde et des lanceurs qui sont gauchers dans 30 % des cas.

Bref, le temps de réaction exacerbe manifestement l'avantage des gauchers.

Cela dit, cependant, il y a peut-être un ou deux petits astérisques à apporter, ici. Je ne veux certainement pas nier qu'il y a un intérêt à jouer «du mauvais bord» — j'ai pu le constater moi-même quand je jouais au soccer, où j'étais une des très rares «pattes gauches» même si j'écris de la main droite. Mais j'ai fait quelques petites recherches sur les gauchers dans les sports de combat, puisque s'il y a un endroit où l'avantage évolutif de la gaucherie doit se voir, c'est bien là. Et cette étude parue en 2013 me donne un petit doute. Elle compare les droitiers et les south paws dans les arts martiaux mixtes ; elle a trouvé qu'il y a plus de combattants qui se battent en gaucher (il peut y avoir un peu de faux gauchers là-dedans, cependant), soit environ 17 %, mais que leur pourcentage de victoire n'est pas meilleur que pour les autres.

Cela suggère que la proportion de gauchers dans un sport n'est qu'un indicateur pour mesurer leur avantage, mais que comme tous les indicateurs, il ne mesure pas toute la réalité d'un seul coup.

Enfin, puisque nous sommes au Québec, endroit où toute discussion sur les sports dérive invariablement vers le hockey, je me suis amusé à compter le nombre de droitiers (ce qui est la position minoritaire au hockey) parmi les 50 meilleurs compteurs de la LNH. En date d'hier, ils étaient 20, ou 40 % du lot, ce qui n'est pas tellement différent de la population en général, qui compte environ 35 % de hockeyeurs droitiers pour 65 % de gauchers, si l'on se fie aux ventes de bâtons. Notez que l'on parle ici du nombre total de points (buts + passes), mais que cela peut changer si on fait la ventilation — apparemment, les droitiers comptent plus de buts et les gauchers font plus de passes.

Ce qui se comprend aisément, remarquez, puisque tous les gauchers savent très bien que les droitiers sont généralement de fieffés mangeux de puck... ;-)

Sciences dessus dessous

Voiture électrique: la planète bientôt à court de lithium ?

BLOGUE / La question très à la mode depuis quelques années, et pour tout dire un peu inquiétante. Alors que la production de voitures électriques est en train de prendre son envol — et qu'elle doit absolument continuer à le faire, changements climatiques obligent —, la demande pour certains métaux essentiels pour fabriquer leurs batteries connaît elle aussi une explosion phénoménale. Au point où d'aucuns craignent que l'on finisse par manquer de certains de ces métaux...

Il est vrai qu'avec une croissance de 73 % entre 2010 et 2014, le marché de la pile lithium-ion (la principale pour les voitures) connaît une progression spectaculaire. On comprend aisément pourquoi ils sont nombreux à annoncer un «pic du lithium» dans un avenir plus ou moins rapproché, ou du moins à questionner sérieusement la capacité de l'industrie minière à augmenter suffisamment sa production de divers métaux (surtout le lithium, mais il y en a d'autres) pour répondre à la demande future.

Cependant un trio de chercheurs du MIT a publié récemment, dans la revue savante Joule, une analyse des possibles goulots d'étranglement qui pourraient menacer sérieusement la production de batterie. Et ils concluent que non, la matière première ne devrait pas être un problème sur un horizon d'une quinzaine d'années. Il reste (et restera sans doute toujours) quelques points d'interrogation, écrivent-ils, mais rien de bien effrayant.

Parmi les «ingrédients» qui entrent dans la production des batteries lithium-ion, plusieurs sont considérés comme très abondants, si bien que l'industrie des piles, même en tenant compte de sa croissance exponentielle, ne représentera jamais plus qu'une petite partie du marché. Pour ceux-là — le cuivre, l'aluminium et les polymères dont sont faits les membranes, par exemple —, personne n'envisage de pénurie. Alors Elsa Olivetti et trois de ses collègues du MIT se sont plutôt concentrés sur cinq autres matériaux plus rares, ou du moins dont la production est moins massive : le lithium, le cobalt, le nickel, le manganèse et le graphite.

Il est apparu rapidement que le nickel et le manganèse sont utilisés dans un vaste éventail d'industries et que ni leur quantité dans le sol, ni les capacités de minage ne posent problème. Dans le cas du graphite, plus de 60 % de la production mondiale est concentrée dans un seul pays, la Chine, ce qui laisse théoriquement ouverte la possibilité qu'une catastrophe (ou une décision politique de Pékin) vienne compromettre l'approvisionnement mondial. Mais comme le graphite est très abondant partout dans la croûte terrestre (ce n'est rien d'autre que du carbone, après tout), que son extraction est relativement facile et qu'il existe des possibilités d'accroître significativement la production en plusieurs endroits, notamment le Brésil et l'Afrique, ce n'est guère inquiétant, concluent les auteurs.

Le portrait est un brin plus nuancé en ce qui concerne le lithium. Les réserves dans le sol sont abondantes, la question n'est pas là : c'est la capacité mondiale d'en produire qui a soulevé des questions depuis quelques années. Or c'est moins préoccupant qu'il n'y paraît, estiment Mme Olivetti et ses collègues. S'il n'y avait que des mines «classiques» qui en extrayaient du sol, il y aurait peut-être là un goulot d'étranglement significatif, puisque il faut beaucoup de temps pour qu'un projet minier finisse par entrer en production. Mais il y a une autre avenue, qui compte déjà pour environ la moitié de la production totale et qui est beaucoup plus rapide à «faire lever», comme on dit : extraire le lithium de saumures, soit de l'eau extrêmement salée qui se trouve profondément dans le sol. C'est moins cher que le minage et on peut lancer les opérations en seulement 8 à 12 mois, notent les chercheurs du MIT.

Si des problèmes d'approvisionnement viennent perturber la production de voitures électriques, ce sera plus vraisemblablement à cause du cobalt. La moitié de la production mondiale vient de la République démocratique du Congo, une région qui a connu sa large part d'instabilité politique au cours des dernières décennies. En outre, environ la moitié de l'offre est rattachée à l'industrie du nickel, pour qui le cobalt est un sous-produit : il fournit des revenus d'appoint, chose que bien peu d'entreprises à but lucratif dédaignent, mais la valeur que ces minières tirent du Co est à peu près 10 fois moindre que celle du nickel. Alors si, pour une raison ou pour une autre, le cour du nickel s'écroulait au cours des prochaines années, la valeur du cobalt ne suffirait vraisemblablement pas à maintenir les opérations. Des mines fermeraient et la production de cobalt chuterait. De plus, le raffinage du cobalt est lui aussi très concentré (en Chine).

Mme Olivetti et ses collègues ont ensuite fait des projections des besoins en cobalt pour la fabrication de batteries Li-ion (que ce soit pour des autos ou pour d'autres usages) jusqu'en 2025. À l'heure actuelle, ces besoins sont d'environ 50 000 tonnes par année, ce qui représente déjà environ la moitié de la production mondiale de cobalt. Selon le scénario retenu (croissance pas trop forte vs très rapide de la demande pour ces batteries), cette demande pourrait se situer entre 136 et 330 kilotonnes en 2025. Dans ce dernier cas, l'approvisionnement en cobalt pourrait devenir problématique (la demande pour les piles dépasserait l'offre mondiale), mais c'est pour l'instant une possibilité assez extrême.

Mme Olivetti n'est pas particulièrement inquiète. Il y a beaucoup de projets miniers dans les cartons, il y en aura encore plus si les prix du cobalt augmentent, et il existe d'autres avenues à explorer, comme le recyclage du cobalt dans les déchets électroniques et la recherche de nouveaux matériaux pour le remplacer.

Jean-François Cliche

Vivement James Webb (2)

«Habitable» ? «Bonne candidate» pour héberger la vie ? Comme à chaque fois qu'une planète d'une taille comparable à celle de la Terre est découverte sur un orbite permettant d'envisager théoriquement la présence d'eau liquide, l'annonce d'hier au sujet de l'exoplanète Ross 128 b suscite l'espoir d'y trouver de la vie. Ce qui est bien normal, d'ailleurs. Mais la vérité, c'est qu'on n'a pour l'instant aucune manière de le savoir — et qu'on ne peut même pas dire avec un tant soit peu de certitude si c'est seulement «habitable».

On trouve ici et sur le web différentes manières de dire-sans-vraiment-le-dire qu'on a de bonnes raisons d'espérer trouver de la vie sur Ross 128b. Choisissez votre favorite. Mais voici ce qu'écrivent les auteurs même de la découverte dans leur article paru dans la revue savante Astronomy and Astrophysics : comme la planète est très proche de son étoile (à un 20e de la distance Terre-Soleil, elle en fait le tour en 9,9 jours) et que la frontière intérieure de la «zone habitable» (les orbites où il existe une possibilité théorique que l'eau existe sous forme liquide) est mal définie, «il est préférable, d'ici à ce que tout cela s'éclaircisse, de parler de Ross 128b comme d'une planète tempérée plutôt que comme d'une planète se trouvant à l'intérieur de la zone habitable».

Le communiqué de presse de l'Observatoire austral d'Europe (ESO) utilise ces termes, d'ailleurs.

En outre, les planètes qui orbitent très proche de leur étoile ne sont pas des candidates idéales pour abriter la vie. Cela n'est pas forcément impossible, mais cela fait des environnements très rudes parce que la rotation des planètes qui serrent à ce point leur étoile est presque toujours «verrouillée», comme ils disent : elles montrent toujours la même face à leur étoile, comme la Lune le fait avec la Terre. Alors imaginez : d'un côté de la planète, il peut faire 200°C en permanence et alors que du côté obscur, il fait toujours –200°C.

Si ladite planète possède une atmosphère, il peut y avoir une certaine forme de «brassage d'air» qui répartit la chaleur jusqu'à un certain point — pas assez pour la rendre une uniforme, mais suffisamment pour élargir un peu la bande de climat intermédiaire qui existe entre le côté chaud et le froid. On peut imaginer qu'avec des écarts de températures extrêmes viennent des écarts de pression atmosphériques extrêmes qui déplaceraient de l'air en hauteur vers le côté froid, air qui reviendrait ensuite en basse altitude vers le côté chaud. Mais cela fait selon toute vraisemblance un climat où des tempêtes terribles sévissent continuellement.

Bref, même avec une atmosphère, ce n'est pas l'idéal pour la vie, et certains sont même carrément pessimistes à l'égard de la possibilité que la vie puisse émerger sur une planète «verrouillée». Mais leurs arguments, disons-le, ne convainquent pas tous les astrophysiciens que c'est impossible.

Le même genre de débat a lieu au sujet de l'habitabilité des systèmes qui orbitent autour des naines rouges — soit des étoiles comme Ross 128, petites et faiblement lumineuses. Certains sont pessimistes, notamment à cause des émissions de rayons X qu'elles émettent mais de toute évidence leurs arguments ne sont pas suffisants pour rallier un consensus. Notons que Ross 128 est une naine rouge apparemment fort «calme», du point de vue des radiations, ce qui est une raison d'espérer — mais sur ce point-là non plus, il n'ya pas de consensus...

Et de toute manière, on ne sait même pas si Ross 128b a une atmosphère ou non, et on n'aura pas de moyen de le savoir avant quelques années, quand le teléscope spatial James-Webb et le Teléscope géant européen entreront en fonction et permettront d'étudier l'atmosphère des exoplanètes. Alors comme je l'ai déjà écrit ici plus tôt : vivement James-Webb et l'ELT, histoire qu'on arrête de devoir se contenter de «peut-être» et de possibilités théoriques.

Jean-François Cliche

Encore faut-il se servir de sa tête...

BLOGUE / Pierre-Jean-Jacques croit que les vaccins sont dangereux pour la santé ? C'est sûrement parce qu'il n'a jamais été très vif entre les deux oreilles. Joe Bleau est persuadé que les traînées de condensation derrière les avions sont une opération de contrôle chimique des esprits ? Eh bien, on se doutait déjà, pour paraphraser une députée montréalaise, qu'il n'était pas l'aile de poulet la plus piquante du paquet, non ?

Quand on se bute à une théorie de la conspiration, surtout celles qui ont été plusieurs fois réfutées en sciences, on a à peu près toujours le même réflexe : on déduit (trop) souvent que notre interlocuteur doit être un peu lent. Pas de sa faute, il est né au fond de la boîte de pogos, le pauvre, là où ça dégèle le moins vite. Et jusqu'à un certain point, c'est un raisonnement qui peut se défendre puisque, après tout, si 294 éléments de preuve indubitables ne suffisent pas à convaincre notre interlocuteur que l'alunissage d'Apollo 11 n'a pas été filmé à Hollywood, il n'est a priori pas déraisonnable de se demander si l'on a vraiment affaire à la chip la plus vinaigrée dans le sac.

Pour tout dire, il y a même des études qui ont trouvé que les gens les moins doués pour la pensée analytique sont plus susceptibles d'adhérer à ces théories loufoques, à croire au paranormal, etc. Et ils se laissent emberlificoter plus facilement quand ils lisent des phrases sans queue ni tête tournées de manière à avoir l'air philosophique. Alors, l'affaire est pinotte ?

En fait, non, l'affaire n'est pas pinotte, même pas des natures-pas-salées. Une nouvelle étude vient d'ajouter une nouvelle dimension très intéressante à cette histoire, parue en ligne cette semaine — version papier en février dans la revue savante Personality and Individual Differences. Contrairement aux autres études du même genre, ses auteurs (Tomas Stahl, de l'Université de l'Illinois, et Jan-Willem van Prooijen, de l'Université libre d'Amsterdam) n'ont pas seulement mesuré les aptitudes cognitives de leurs sujets (300 en tout), mais également la valeur que les sujets attachaient à la pensée rationnelle — par exemple, jusqu'à quel point ils jugeaient important d'appuyer ses opinions sur des faits et des données, etc.

Dans l'ensemble, ils ont trouvé que, ceux qui avaient les meilleures capacités analytiques — mesurées par quelques questions du genre : si 5 machines mettent 5 minutes à produire 5 bobines de fil, combien de temps mettront 100 machines à produire 100 bobines ? — adhéraient moins à des croyances infondées/farfelues, mais la différence s'effaçait chez ceux qui accordaient peu d'importance à la rationalité. Dans ce dernier groupe, ceux qui performaient le moins bien aux tests de cognition ont eu des scores moyens d'environ 4 pour le conspirationnisme, sur une échelle de 1 (incroyant) à 7 (adhérant pur et dur), alors que les «doués» ont obtenu une moyenne très proche, à 3,8. La différence entre les deux n'était pas statistiquement significative.

Il n'y a que chez ceux qui accordaient de l'importance à la rationalité que les capacités cognitives faisaient une différence sur l'adhésion aux théories du complot — environ 4,2 chez les pogos les moins dégelés, contre 3 chez les plus «chauds». Et notons que MM. Stahl et van Prooijen ont répété cette expérience avec des tests de cognition plus difficiles afin de voir si c'est l'inclinaison à penser analytiquement ou la capacité à le faire qui fait une différence, et ils ont obtenu des résultats similaires.

Bref, comme on dit dans les corridors de l'Assemblée nationale, il ne suffit d'avoir la palette la plus «tapée» de l'équipe, encore faut-il s'en servir...

Science

Bye bye bibittes?

BLOGUE / Est-ce que les trois quarts des insectes ont disparu ? Est-il seulement possible que cela soit arrivé sans qu'on s'en rende vraiment compte ? C'est en tout cas ce que suggère une étude parue récemment dans la revue savante PLoS-ONE. Et ça fait deux semaines que ça me travaille...

Disons-le tout de suite : si c'est vraiment ce qui est en train de se passer, alors ça va mal. Très mal. Les insectes sont un des principaux socles sur lesquels reposent les écosystèmes terrestres. Ils servent de nourriture à une grande partie de tous les autres animaux plus gros qu'eux ; et parmi ceux qui ne les mangent pas, les herbivores en dépendent quand même parce que les «bibittes» fécondent les plantes, et les carnivores dépendent des herbivores.

Bref, il en va des partie d'un écosystème comme des pièces d'auto : une voiture peut continuer de fonctionner sans problème si on lui enlève son antenne radio, mais comme les insectes sont l'équivalent d'une roue — et même deux —, leur déclin ne peut qu'entraîner tout le reste vers le bas.

Ce qu'une équipe de chercheurs européens a fait dans le dernier numéro de la Public Library of Science – One (PLoS-ONE), c'est d'analyser les données d'un projet de science citoyenne à long terme. Pendant plus d'un quart de siècle, des entomologistes amateurs ont installé des pièges Malaise (des sortes de «tentes» en filet conçues pour capturer des insectes volants) dans 63 aires protégées d'Allemagne, et ont systématiquement identifié et pesé leurs captures. Résultat : en 1989, ces pièges attrapaient en moyenne autour de 8 grammes d'insectes par jour, alors qu'il n'en restait plus que 2 g/j en 2016, un déclin de quelque 75 %. Les auteurs attribuent cette tendance à l'usage de pesticide, notamment.

Encore une fois : si le phénomène est réel, ça va pas bien. Alors là, pas bien du tout. Mais une étude, ce n'est jamais qu'une étude. Il faut donc chercher ailleurs d'autres «points de données» pour voir si d'autres chercheurs, dans d'autres labos et avec d'autres méthodes, discernent la même tendance.

Mais malheureusement, il n'y a pas grand-chose sur le possible déclin à long terme de la biomasse des insectes — d'où le délai entre la parution de l'étude et celle de ce billet. Ce que j'ai trouvé peut se résumer en trois points :

– Il existe quelques travaux qui indiquent une baisse marquée des populations d'insectes. Cet article paru dans Science en 2014, par exemple, suggère qu'à l'échelle planétaire, environ les deux tiers des espèces d'invertébrés (donc pas seulement les insectes ici, notons-le) ont vu leur population reculer au cours des dernières décennies, par une (impressionnante) moyenne de 45 %. Le hic, c'est qu'il existe 1,4 millions d'espèces d'invertébrés dans le monde et qu'on n'a fait des inventaires que pour une infime poignée d'entre elles — moins de 1 %. Ces inventaires peuvent avoir été faits préférentiellement pour des espèces dont on craignait déjà le déclin, ou qui sont plus facilement accessibles que les autres (proximité des humains qui les rendraient plus vulnérables). Et comme on n'en a qu'un petit nombre, cela peut noircir artificiellement le portrait général.

– Ce que j'ai trouvé qui s'approche le plus de l'exercice publié dans PLoS-ONE, c'est ceci : le Rothamsted Insect Survey, en Angleterre. Contrairement à l'étude allemande, celle-ci a été faite avec des pièges à succion qui aspirent continuellement l'air (et les insectes en même temps, bien sûr) à une hauteur de 12,2 mètres, installés en quatre endroits de la campagne anglaise. Cette méthode a d'ailleurs le mérite de ne pas être trop dépendante des erreurs de manipulation/observation qui viennent avec la «science citoyenne» — même si celle-ci, ainsi que l'étude allemande, ont leurs mérites. Or sur 30 ans (1973-2002), les chercheurs de l'institut de recherche agricole Rothamsted n'ont trouvé aucune tendance à la baisse dans la biomasse d'insectes volants dans trois de leurs quatre pièges.

Cependant, dans le dernier cas — à Hereford, dans le sud-ouest de l'Angleterre —, ils ont observé une baisse à peu près aussi brutale que celle décrite dans l'étude allemande. Il est possible, écrivent les chercheurs anglais, que les grands changements qui ont transformé l'agriculture après la Seconde Guerre mondiale soient en cause. Ces changements sont survenus plus tard dans l'ouest de l'Angleterre que dans l'est, et la biomasse mesurée à Hereford était justement beaucoup plus élevée qu'ailleurs au début de l'étude. Alors peut-être que c'est l'agriculture moderne qui doit être blâmée, ici, mais que la chute drastique était déjà arrivée (sauf à Hereford) quand le Rothamsted a installé ses pièges à succion, au début des années 70. C'est possible... mais cette étude-là comptait également une autre station d'échantillonnage dans l'ouest anglais, à Starcross, qui n'a enregistré aucune baisse. Allez savoir...

Bref, il y a certainement quelque chose d'inquiétant dans tout ça, mais il existe peu de données et celles dont on dispose sont un peu équivoque. Et personnellement, c'est ce qui me fait le plus peur : que sur une question aussi fondamentale que celle-là — la base de nos écosystèmes ! —, on soit à ce point dans le noir...

Jean-François Cliche

Hippocrate dans le club des mal cités

«Que tes aliments soient tes médicaments et tes médicaments, tes aliments.» De toutes les citations d'Hippocrate, le «père de la médecine» qui a vécu dans la Grèce antique, celle-là est probablement la plus célèbre. Et il apparaît maintenant qu'elle est aussi la plus fausse...

La chercheuse en nutrition Diane Cardenas en a fait la démonstration récemment dans la revue Clinical Nutrition ESPEN : après avoir cherché dans la soixantaine de textes historiques dont on dispose et qui sont attribués à Hippocrate, écrivait-elle en 2013, «la phrase : Que tes aliments soient tes médicaments» (...) n'apparaît nulle part dans le corpus». Cela contredirait d'ailleurs la philosophie hippocratique, précise-t-elle, qui distinguait très clairement la nourriture et les médicaments — même si elle accordait beaucoup d'importance à la première.

Or un nutritionniste anglais, Matthew Dalby, vient d'ajouter une tournure bien intéressante à ce «fake news avant la lettre» : il s'est servi de l'outil nGram de Google, qui permet de chercher des mots ou des expressions parmi des millions de livres publiés depuis 1800, pour retracer les premières occurences de cette fausse citation.

Et le résultat, disons-le tout de suite, tombe dans la catégorie ah-ouais-eux-autres-j'aurais-dû-m'en-douter : selon la formulation exacte employée, les premières apparitions remontent aux années 20 à 50, mais elles ont toutes un point en commun, soit d'émaner des premiers gourous de la santé, de naturopathes et d'autres «pionniers» des médecines alternatives. Ce n'est pas un hasard non plus, j'imagine, si c'est à partir des années 60 et 70 que la popularité de l'expression a fini par exploser. C'est aussi à cette époque que le mouvement de la «santé naturelle» s'est mis à gonfler.

Jean-François Cliche

Sucre : sommes-nous bien informés ?

Autant vous le dire tout de suite : ce billet est une grosse «plogue» qui s'assume. Mais ça ne veut pas dire qu'il ne peut pas démarrer une discussion intéressante. Alors voilà : je participerai ce soir, à partir de 17h30, à une table ronde sur le thème du sucre et de la question de savoir si nous sommes bien informés à son sujet.

Comme la réponse a déjà été cruellement éventée par un esprit malfaisant de Montréal, je peux tout de suite vous dire que non, je ne pense pas que M. et Mme Tout-le-Monde sont particulièrement bien informés sur le sucre. Et ce n'est pas tout-à-fait de leur faute. (Voir ici pour les détails de l'événement et comment s'y rendre.)

Je vais me concentrer ce soir sur le petit bout que je connais raisonnablement bien, soit la couverture médiatique de ce dossier. Il y aura d'autres intervenants autrement plus ferrés que moi sur le côté scientifique de l'affaire, dont le chercheur de l'Université Laval André Marette, qui a lui seul vaut le déplacement.

Les habitués de ce blogue savent qu'un des clous sur lesquels je tape le plus souvent ici est une forme de biais médiatique. Un journaliste, c'est quelqu'un qui est payé pour trouver des histoires à raconter. Et quand on place des gens dans ce genre de situation, ils portent spontanément (et souvent inconsciemment) beaucoup d'attention aux raisons qui justifient qu'on parle de quelque chose, et deviennent enclins à ignorer les faits/données/expertises qui «tuent l'histoire» ou en diminuent la portée. Le résultat est que quand des journalistes tombent sur une trame narrative «croustillante», ils font collectivement tout ce qu'ils peuvent pour la protéger — ce qui peut aller jusqu'à faire un tri très déformant dans les études et les expertises qu'ils présentent.

Tenez, j'ai fait une petite recherche rapide dans le site d'archives médiatiques eureka.cc, avec les mots-clefs «sucre», «étude» et «cancer». Le lien allégué entre l'apparition ou la croissance rapide des tumeurs et la consommation de sucre a été largement démonté en science — voir ici et ici, notamment —, du moins en tant que lien direct. Si on veut vraiment voir un lien entre les deux, alors il faut dire que ce n'est pas le sucre lui-même qui est en cause, mais que c'est l'excès de sucre qui mène à l'obésité et au diabète, qui eux sont des facteurs de cancer.

Mais malgré cela, j'ai trouvé 102 articles dans eureka.cc avec ces mots-clefs (publiés dans la presse écrite depuis deux ans dans le «Canada français»). Les deux tiers ne sont pas vraiment pertinents, mais il y en a tout de même 35 qui évoquent des études récentes au sujet du sucre et du cancer ou de la santé en général. Du nombre, 30 le font de manière négative, soit en liant directement sucre et cancer — même si c'est faux —, soit en en parlant comme d'un «poison» pour lequel il n'y a pas vraiment de dose sécuritaire, soit en évoquant un complot du lobby du sucre pour en masquer la toxicité. Et seulement 5 de ces articles évitent d'embarquer dans cette trame narrative — la plupart sont d'ailleurs des mises au point publiques d'experts.

Trente contre cinq... Si la science était très tranchée sur la nocivité du sucre, comme elle l'est sur le climat par exemple, ce genre de ratio serait tout-à-fait normal. Mais dans un cas comme celui du sucre, qui n'a pas de toxicité intrinsèque et où c'est l'excès qui cause des problèmes (et très indirectement le cancer), ça me semble plutôt être un cas de biais journalistique.

Qu'est-ce que vous en dites ? On en jase ce soir ?

Jean-François Cliche

Gossipologie 101

Si quelqu'un m'avait dit que couvrir l'actualité scientifique m'amènerait un jour à écrire un papier qui mentionne Julia Roberts et qui est illustré par un frontispice du magazine People montrant Dwayne «The Rock» Johnson, je lui aurais éclaté au nez d'un grand rire irrespectueux en lui demandant sur un ton ultra-confiant combien il est prêt à gager. Et j'aurais perdu pas mal d'argent, je crois...

Car c'est en plein ce que j'ai fait dans mon papier paru ce matin. Non, je n'y relate pas les derniers potins de stars, mais plutôt la teneur d'une étude parue dans le dernier numéro du Journal of the American Medical Association – Dermatology. Et non, le JAMA-D n'est pas devenu une revue de «gossip» non plus. Mais le fait est qu'une (petite) partie de la dermatologie touche aux canons de beauté — comment garder une peau «jeune», par exemple —, ce qui a amené une équipe de dermatologues de Boston à se demander si nos critères pour juger de ce qui est beau avaient changé au cours de 30 dernières années.

Pour le savoir, ils ont examiné la liste des «Most Beautiful People» que le magazine américain People publie chaque année. Et en comparant les caractéristiques des listes de 1990 et de 2017, les auteurs ont constaté que celle de cette année contenait des teints de peau beaucoup plus diversifiés et que sa moyenne d'âge était nettement plus élevée.

Pour la diversité «raciale», ils pourraient bien tenir un point réel. Mais en ce qui concerne l'âge, leur méthode laisse une question en plan : est-ce que les gens jugés les plus beaux sont plus vieux maintenant parce que nos critères de beauté ont vraiment changé, ou est-ce que ce sont simplement les techniques de chirurgie et de soins esthétiques qui se sont améliorées ?

Je vous laisse lire mon article...

Jean-François Cliche

Vous avez dit «instinct maternel»?

BLOGUE / C'est drôle comme le cerveau humain est connecté d'une manière bien précise, qui nous donne des réflexes souvent très prévisibles. Et je ne parle pas de cette étude parue cette semaine au sujet de la manière pratiquement universelle qu'ont les mères d'un peu partout dans le monde de s'occuper d'un bébé qui pleure...

Ou du moins, ce n'est pas directement de cette étude-là dont je parle. Parue lundi dans les PNAS, elle a consisté à observer près de 700 nouvelles mamans dans 11 pays (Belgique, France, Cameroun, Kenya, États-Unis, Argentine, Brésil, Italie, Japon, Corée du Sud et Israël) afin de voir comment elles répondent aux pleurs de leur bébé, généralement âgé d'environ 4 à 6 mois. Dans l'ensemble, elles n'ont pas réagi en augmentant leur niveau normal d'affection (bisou, caresse, lui dire «Je t'aime», etc), de soin (le nourrir, le changer de couche, etc) ou de distraction (en agitant un objet, par exemple). Mais d'une culture à l'autre, elles ont presque systématiquement pris le bébé dans leurs bras en lui parlant.

Afin de voir si ce comportement avait une assise biologique, les auteurs, menés par Paola Venuti, de l'Université de Trente, ont examiné des imageries par résonance magnétique (IRM) d'une quarantaine de nouvelles mamans américaines qui entendaient les pleurs de leur propre enfant, d'une cinquantaine de mère expérimentées de Chine, et d'une douzaine de mères et de non-mères italiennes. Et il s'est avéré, ô surprise, qu'entendre des pleurs de bébés activaient dans leurs cerveaux dans des zones associées à la parole et à la préhension d'objets (ou de bébés, bien sûr).

À partir de là, à peu près toutes les coupures de presse que j'ai vues là-dessus ont présenté les résultats comme s'ils étaient la «confirmation» que l'«instinct maternel» existe et qu'il a des assises biologiques. À croire qu'un «instinct» guidait mes collègues... Cela s'explique sans doute en partie par le fait qu'elles partent toutes d'un même texte d'agence — mais c'est simplement le signe qu'il fallait aller un peu plus loin.

Car j'ai beau lire l'étude à l'endroit et à l'envers, il y a deux choses que je ne parviens pas à y voir. D'abord, l'idée d'un «instinct maternel» implique qu'il n'est pas présent chez les hommes, ou en tout cas beaucoup plus effacé. Mais il n'y a aucune comparaison hommes-femmes dans l'article des PNAS. Zéro divisé par 50. Alors pour parler d'instinct «maternel», ça prendrait quelque chose de plus — d'ailleurs, le mot «instinct» ne revient qu'une seule fois dans le texte original, et il est appliqué aux «parents».

Ensuite, je n'ai pas trouvé la moindre donnée là-dedans qui permette de départager l'acquis de l'inné. Le fait qu'un comportement soit largement partagé dans la plupart des cultures du monde est, certes, un prérequis pour parler d'un «instinct», mais ce n'est qu'une partie de la preuve parmi d'autres — par exemple, la plupart des peuples du monde ont des religions, cela ne signifie pas que nous soyons biologiquement programmés pour être dévots. Et le fait que les «non-mères» n'ont pas les mêmes MRI que les jeunes mamans n'est pas tellement plus concluant : peut-être que la grossesse éveille un «instinct», oui, mais peut-être aussi est-ce simplement une sorte de réflexe de Pavlov — les mères deviennent conditionnées à réagir aux pleurs de leur bébé.

Pour être sûr de bien me faire comprendre : je ne suis pas en train de dire que l'«instinct maternel» n'existe pas. Il n'est certainement pas absurde de penser que des comportements importants pour la transmission des gènes aient été biologiquement sélectionnés, et qu'on en sent les effets même chez l'espèce humaine. Certaines études suggèrent une réponse différente aux pleurs d'enfant chez les pères et chez les mères, mais il est toujours spectaculairement ardu de séparer l'inné de l'acquis — et d'autres contredisent l'idée d'un instinct maternel.

Bref, ce n'est pas pour rien que la notion est controversée. Et il me semble qu'avant de déclarer «confirmée» ou «renforcée» une thèse aussi débattue, il faut des bases plus solides que celles exposées cette semaine dans les PNAS. Vous ne trouvez pas ?

Jean-François Cliche

Les Scientifines ont 30 ans !

BLOGUE / Je ne souligne pas souvent les anniversaires sur ce blogue, et il ne faut pas m'en vouloir : il m'arrive souvent d'oublier le mien, si vous voulez le savoir, alors imaginez ce que ceux des autres me donnent comme misère...

Mais je m'en serais voulu pas mal de passer à côté de celui-ci pour des raisons qui, j'en suis sûr, vous paraîtront aussi bonnes et évidentes qu'à moi : l'OSBL Les Scientifines fête ses 30 ans cette semaine !

Au rayon des belles causes, la leur est dure à battre. Lancées en 1987, les Scientifines font de l'aide au devoir auprès des jeunes filles du sud-ouest de Montréal, un secteur très défavorisé de la métropole. Des animatrices vont les chercher à la sortie de l'école, les amènent dans leurs locaux et font leurs devoirs avec elles — en plus, comme leur nom l'indique, de donner beaucoup d'«extras» sous la forme d'activités d'éveil aux sciences. L'organisme fait ainsi d'une pierre, deux coups : on amène des jeunes filles vers les sciences et technologie en plus d'aider des jeunes de milieux «difficiles» à rester à l'école.

D'après une étude d'impact récente, il semble que cela marche : sur 101 jeunes filles qui ont fréquenté les Scientifines entre 2001 et 2006 et qui ont été sondées en 2016, 95 % avaient décroché leur diplôme d'études secondaires et 79 % étaient encore aux études. Bon, il y a une question de sens de la causalité, ici (il demeure possible que celles qui ont participé étaient au départ mieux prédisposées pour rester à l'école), mais cela reste un bon signe. Et en soi, continuer ses activités pendant 30 ans, pour ce genre d'organisme, n'est pas un mince exploit.

Bref, la seule question qu'il reste en ce qui me concerne, est celle-ci : quand est-ce que vous venez à Québec, les filles ? J'ai une couple de quartiers en tête où vous pourriez être pas mal utiles, je pense...