Science

Démusèlement des scientifiques fédéraux: l'éternel recommencement

BLOGUE / Ce n'était l'intention ni de Stephen Harper, ni de Justin Trudeau, mais les deux (ex-)chefs de gouvernement se sont livrés involontairement à une belle «expérience naturelle», comme on dit en science. Si on remplace un premier ministre qui musèle ses scientifiques par un autre qui les autorise publiquement à parler dès son arrivée au pouvoir, comment et à quelle vitesse est-ce que la machine gouvernementale va «digérer» la nouvelle directive ?

L'Institut professionnel de la fonction publique du Canada (IPFPC), le syndicat qui représente la plupart des scientifiques fédéraux, a publié ce matin un sondage sur leur liberté de parole et l'ingérence politique dans leur travail. Les mêmes questions leur avaient été posées en 2013, quand les politiques de musèlement du gouvernement Harper défrayaient les manchettes, ce qui permet la comparaison.

Grosso modo, les résultats montrent une nette progression, mais la question de savoir si c'est «mieux» ou «moins pire» reste entière. Par exemple, il y a encore 40 % des scientifiques fédéraux qui jugent que leur «capacité à élaborer des politiques, des lois et des programmes fondés sur des preuves scientifiques et des faits est compromise par l’ingérence politique». C'est bien moins qu'il y a cinq ans (71 %), mais 2 sur 5, cela reste beaucoup. Beaucoup...

On aura plus de détails dans mon article ou dans l'étude elle-même. J'aimerais soulever ici une couple petits points supplémentaires à ce propos :

- D'abord, comme je le signale dans mon texte, ces chiffres-là viennent avec un petit astérisque. Le questionnaire a été envoyé à 16 000 scientifiques fédéraux, seulement 3000 y ont répondu. C'est le genre de méthodologie et de taux de réponse qui peuvent introduire des biais. Mais bon, comme la métho est constante, elle permet quand même de mesurer les changements.

- Et parlant de changements, justement, est-ce qu'on doit vraiment se surprendre qu'ils soient relativement minces, deux ans et demi après le changement de régime et l'abolition des politiques de musèlement du gouvernement Harper ? C'est facile à dire a fortiori, mais il me semble que non. On voyait depuis longtemps des signes qu'il y avait des limites à la liberté de parole que les libéraux étaient prêts à accorder aux scientifiques fédéraux — en particulier, leur refus d'enchâsser ce droit dans les conventions collectives. Et puis, ce n'est pas comme si la volonté du PM était le seul facteur à l'œuvre. Dans toutes les hiérarchies, il y a une tendance générale des directions/patrons à vouloir exercer un contrôle sur leurs subalternes, c'est la nature même des choses. Dans tous les gouvernements, les fonctionnaires (scientifiques ou non) ont un devoir de loyauté envers le gouvernement, ce qui implique une réserve dans certains dossiers chauds — et c'est normal. Dans toutes les démocraties, les décisions reviennent aux élus, ce qui implique que des considérations de PR vont entrer en ligne de compte et qu'il y aura toujours une tentation d'ingérence.

Bref, il y a pas mal de forces en cause ici, il me semble, qui peuvent faire pencher des gouvernements vers l'opacité et l'ingérence politique dans le travail de leurs scientifiques. Ce n'est pas une fatalité, remarquez, et cela ne signifie pas davantage que c'est acceptable — d'un point de vue démocratique, ça ne l'est clairement pas. Mais ce que «l'expérience naturelle Harper-Trudeau» nous indique, il me semble, est ceci : la liberté de parole des scientifiques gouvernementaux est une pierre de Sisyphe. Le style et les idées du parti au pouvoir font une différence, mais il y a suffisamment de facteurs qui penchent vers l'opacité pour qu'on doivent mener ce combat de manière plus ou moins permanente.

Un peu comme pour la protection des sonneurs d'alerte en général, d'ailleurs.

Sciences

En attendant Marie-Monique...

BLOGUE / Va falloir s'y faire, le temps que ça passe : la journaliste/militante française Marie-Monique Robin a annoncé qu'elle débarquera bientôt au Québec pour y faire la promotion de son dernier livre, «Le Roundup face à ses juges». Ceux qui ont 2¢ de souci pour la rigueur et la véracité scientifique ont intérêt à attacher leurs tuques avec de la broche parce que, de ce point de vue, la madame décoiffe en ti-péché...

C'est déjà commencé, d'ailleurs, avec une première entrevue publiée en fin de semaine. (For the record : du petit peu que je connais d'elle, cette journaliste du Devoir me semble généralement faire du très bon travail, elle en a juste échappé une dans ce cas-ci.) Alors tant qu'à avoir déjà un peu les pieds dedans, j'aimerais soulever deux points qu'il importera de ne pas perdre de vue quand Mme Robin profitera de diverses tribunes, ce qui ne manquera pas d'arriver.

1) Le Centre international de recherche sur le cancer (CIRC, rattaché à l'OMS) est une organisation scientifique réputée et très crédible, et il est vrai qu'il a classé le glyphosate (l'ingrédient actif de l'herbicide Roundup, auquel plusieurs semences OGM sont conçues pour résister) comme «probablement cancérigène» en 2015. Des gens comme Mme Robin partent continuellement de là pour insinuer qu'ils ont la communauté scientifique derrière eux et que tout autre avis doit forcément être erroné, sinon carrément frauduleux.

Or comme je l'écrivais récemment, malgré tout le respect qu'on doit au CIRC, il est rapidement apparu qu'il est très isolé sur cette question. À la suite des travaux du CIRC, l'Agence européenne de sécurité des aliments a examiné les preuves disponibles et a conclu que le glyphosate n'est pas cancérigène. Le ministère américain de l'Environnement arrive à la même conclusion (avec des critiques très dures envers le travail du CIRC, d'ailleurs), même chose pour le bras agricole de l'ONU (bien qu'il ne s'est pas intéressé tout-à-fait aux mêmes questions que le CIRC), ainsi qu'à Santé Canada, à l'Agence européenne des produits chimiques et à l'ANSES (France). En outre, quatre panels d'experts indépendants ont refait l'exercice en 2016 et ont conclu à l'absence de carcinogénicité, sans compter bon nombre de chercheurs ici et sur le web.

Bref, on peut bien se coller le nez sur le rapport du CIRC si on veut, vient un moment où il faut se demander pourquoi on choisit de croire un avis manifestement très minoritaire plutôt que tous les autres — et en quoi ce choix diffère de ce que font continuellement les climatosceptiques quand ils brandissent les (très) rares expertises qui font leur affaire.

2) Marie-Monique Robin est un drôle de cas. Elle s'est fait connaître dans les années 90 avec, notamment, le documentaire Voleurs d'yeux, où elle prétendait mettre au jour un réseau de trafic d'organes humains entre l'Amérique latine et les États-Unis. Petit problème : la journaliste y présentait (entre autres) l'histoire de Jaison, Colombien de 13 ans qui se serait fait voler la cornée de ses yeux lorsqu'il était bébé, alors qu'une analyse médicale a ensuite conclu qu'il avait perdu la vue à la suite d'une virulente infection, en plus de soulever de graves doutes sur la vraisemblance de la thèse du vol de cornées.

On doit à la même Marie-Monique Robin le livre/documentaire Le Sixième Sens : science et paranormal, dans lequel on apprend notamment que l'existence de la télépathie est prouvée (!) et que les prêtres guérisseurs et les chamans «ouvrent d'immenses perspectives dans le domaine médical». Holy mama...

Mais je digresse, revenons à l'agriculture. Mme Robin n'en est pas à son premier «reportage» sur ce secteur puisqu'elle a signé Le monde selon Monsanto, en 2008. Elle y dresse un portrait horriblement sombre de la multinationale et des OGM en général mais, sur les aspects scientifiques de la chose, son propos a été complètement anéanti par ceux qui s'y connaissent, notamment Marcel Kuntz, biologiste au CNRS.

Je comprends que la critique des sources n'est pas une science exacte et que le seuil à partir duquel on cesse de considérer une source comme crédible peut varier d'une personne à l'autre, mais en ce qui me concerne, il y a longtemps que Mme Robin a passé ce point. S'ils veulent pouvoir prétendre informer, les médias ont la responsabilité de choisir des sources minimalement fiables, qui ne risquent pas trop de dire des faussetés que les médias se trouveront ensuite à répandre. Compte tenu de ce qui précède, je ne vois pas comment on peut encore donner une tribune à Mme Robin.

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Jean-François Cliche

L'image du jour : le caribou (oublié) de Québec

BLOGUE / C'est probablement un cas typique du «syndrome Yvon Deschamps» : on veut pas le sa'ouère, on veut le 'ouère. Mais l'effet reste le même, j'ai bien de la misère à me décrocher les yeux de cette photo d'époque.

À la suite d'une chronique sur le sort des caribous qui peuplaient autrefois sur la rive-sud du Saint-Laurent, un lecteur, Jean-Louis Plamondon, m'a envoyé ce cliché d'un groupe de chasseurs posant autour d'une carcasse de caribou. Or la photo a été prise autour de 1900 sur le lac Sept-Îles, situé à 40-50 minutes de Québec (selon l'endroit d'où on part). C'est d'abord un lieu de villégiature mais je ne serais pas étonné que des gens qui travaillent à Québec y vivent à l'année longue.

Je suis bien conscient que s'il y a déjà eu du caribou jusque dans le Maine, et même en abondance, alors il y en avait forcément y en avoir un peu partout dans le sud du Québec. Mais maintenant, je le «vois».

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Jean-François Cliche

Obésité: la faute du grand méchant capitalisme?

BLOGUE / J'avais tiqué, juste avant les Fêtes, sur une chronique parue dans Le Monde qui prétendait, tenez-vous bien, que les problèmes d'obésité de l'Occident étaient la faute du libre-échange. En tout cas, c'est ce qui serait arrivé au Canada et au Mexique, où l'ALÉNA aurait permis aux États-Unis d'imposer «leur» malbouffe, lisait-on... Mais bon, dans le tourbillon d'avant Noël, «tiquer» ne signifie pas «avoir le temps», alors j'avais laissé aller.

Mais j'ai retiqué pendant les vacances car le texte du Monde a eu des échos ici aussi. Et comme je suis revenu au bureau quelques jours avant tout le monde, j'ai eu le temps d'y regarder de plus près. Alors voyons voir.

L'auteur de l'auguste quotidien parisien n'y va pas avec le dos de la cuiller, c'est le moins qu'on puisse dire : «Du jour au lendemain [en 1994, à la suite de l'entrée en vigueur de l'ALÉNA et de l'Accord sur les tarifs douaniers de l'OMC, ndlr], écrit-il, Canadiens et Mexicains se sont retrouvés sous perfusion de fructose indus­triel américain. La consommation quotidienne de sucre des Canadiens a aug­menté de 41 kilocalories, entraînant un triplement du taux d’obésité et un doublement des cas de diabète.»

Dit comme ça, évidemment, cela semble catastrophique...

J'ai donc voulu savoir d'où venaient ces «41 kcal» supplémentaires de sucres que nos voisins du sud, apparemment, nous injectent dans les veines. Et j'ai trouvé : il s'agit manifestement de cette étude parue l'été dernier dans le Journal de l'Association médicale canadienne (CMAJ). Ses auteurs y soulignent que l'ALÉNA a aboli les tarifs douaniers qui prévalaient sur les «sirops de maïs à haute teneur en fructose» (HFCS, high fructose corn syrup), une forme de sucre très calorique utilisée notamment par l'industrie des boissons gazeuses. Ils notent également que les importations canadiennes de ces sirops ont littéralement explosé après l'ALÉNA, passant d'environ 20 kcal par personne et par jour en 1993 à 80-100 kcal/pers/jour au tournant des années 2000. Ils comparent ensuite cette hausse avec une sorte de modèle théorique incluant la consommation dans 16 autres pays occidentaux au cours de la même période (afin de comparer «avec» et «sans» libre-échange avec les États-Unis), et ils concluent que «les baisses de tarifs douaniers de l'ALÉNA ont coincidé avec une augmentation de 41,6 kcal [...] per capita de la consommation quotidienne d'édulcorants caloriques, incluant les HFCS».

Je n'ai rien contre l'idée qu'un environnement social puisse être «obésogène». Au contraire, cela me semble être une évidence, si bien qu'il est en principe envisageable qu'un accord de libre-échange puisse avoir des effets sur l'alimentation d'une société. Mais je n'arrive pas à me laisser convaincre par les données (par ailleurs bien intéressantes) présentées dans le CMAJ, pour trois raisons.

La première, c'est que tout savant et «robuste» que soit le modèle des 16 pays, cela ne reste jamais qu'une simple comparaison «avant-après», et ce genre d'exercice vient toujours avec de gros bémols quand on le fait à l'échelle de pays entiers. Il y a continuellement plein de choses qui se passent en même temps dans une société et qui peuvent influencer notre alimentation — changements culturels et sociaux (ex.: les deux parents travaillent et n'ont plus le temps de cuisiner), campagnes de sensiblisation, effets de mode, etc. Je suis persuadé que les auteurs de l'étude ont solidifié leur modèle autant qu'il est possible de le faire mais, il y a des limites à ce qu'on peut faire et, en cette matière, on les atteint généralement très vite. Il est absolument impossible de tout décortiquer, ni même de s'en approcher, si bien que les comparaisons comme celle-là ne sont jamais très probantes.

Ma seconde source de doute est qu'un des arguments-clefs de cette étude est que l'ALÉNA aurait mis fin à une baisse graduelle de la consommation de sucres totaux (soit le sucre de canne/betterave plus les édulcorants comme les HFCS) au Canada, tendance qui avait cours depuis les années 60. Et si on regarde les données présentées dans l'article (voir l'appendice 4), cela semble bel et bien être le cas : la consommation quotidienne de sucre diminue jusqu'au début des années 90 (d'environ 500 à 420 kcal/pers.), puis elle remonte pendant quelques années malgré le fait que la consommation de sucre «standard» (de canne et de betterave) continue de baisser. De là, la conclusion toute naturelle semble être que le libre-échange, en permettant aux HFCS d'investir le marché canadien, a accru notre consommation de sucre. Mais le problème, c'est que les chercheurs ont stoppé leur série en 2000. S'ils l'avaient prolongée jusqu'en 2013 (dernière année pour laquelle les données de la FAO qu'ils utilisent sont disponibles), ils auraient constaté qu'il s'agissait d'une fluctuation temporaire et que l'ALÉNA n'a pas changé la tendance à long terme :

Science

Le cancer, la pilule et les joies du «risque relatif»

BLOGUE / La cervelle de l'Homo sapiens a beau être une formidable machine dont la capacité de raisonner n'a pas d'égal sur Terre, il y a quelque chose dans les notions de risque et de probabilité qui refuse de lui entrer dans le crâne. À moins que ce soit le cerveau de l'Homo journalisticus qui ait de la misère avec les stats, vous me direz bien ce que vous en pensez...

Le dernier «cas» en date est cet article du Journal de Montréal au sujet d'une étude parue la semaine dernière dans le New England Journal of Medicine. L'étude citée a observé 1,8 million de femmes pendant 11 ans au Danemark, et a trouvé que celles qui prenaient la pilule contraceptive ont développé 20 % plus de cancers du sein que celles qui n'en ont jamais pris. Et le risque était 38 % plus élevé chez les femmes qui ont pris la pilule pendant 10 ans ou plus.

C'est grosso modo ce que le JdeM a écrit — exception faite de la mauvaise tournure «le risque atteindrait 38 %» au 4e paragraphe, ce qui est totalement faux bien sûr. Le hic, c'est qu'il n'a fait que cela : présenter le risque relatif, c'est-à-dire le «surplus de danger» exprimé en pourcentage du risque de base. À la décharge de mes collègues de Québecor, il faut dire que c'est là un réflexe/défaut très répandu dans les médias, comme le montre ce gros titre bien épeurant de Newsweek. Or s'il fait un excellent appât dans les pièges à clics, le risque relatif ne veut pas dire grand-chose en lui-même — ce que des professionnels de la santé n'ont pas manqué de souligner au JdeM. Car si le risque de base (celui des femmes qui n'ont jamais pris la pilule) est minime, on peut bien l'accroître de 20 ou même 38 %, cela ne fera pas une différence notable en pratique.

Si on prend la peine de lire l'article du NEJM, on constate que ce risque annuel de base est de 55 par 100 000 dans l'échantillon danois. Dit autrement, c'est un peu comme si les femmes participaient à une (sinistre) loterie qui recommencerait à chaque année. Pour chaque période d'un an, chacune de celles n'ayant jamais pris la pilule aurait 1 chance sur 1818 de tirer le mauvais numéro (un cancer du sein) alors que pour les femmes qui ont pris la pilule, on parlerait de... 1,2 chance sur 1818 (ou si vous préférez, 1 sur 1515).

Ça vous dégonfle une histoire en ti-péché, hein ? Le résumé de l'article était pourtant assez clair sur la faiblesse de l'effet en termes de risque absolu — «approximativement 1 cancer du sein supplémentaire pour 7690 femmes prenant la contraception hormonale» —, et la conclusion l'était encore plus : «Ce risque supplémentaire doit être comparé aux importants bénéfices de la contraception hormonale, comme une bonne efficacité contraceptive et des risques réduits de cancer des ovaires, de l'endomètre et possiblement colorectal (mon soulignement).» Parce que oui, la pilule contraceptive fait ça aussi.

Souvenons-nous aussi de ce qui s'est passé en 2015, quand le Centre international de recherche sur le cancer a déclaré qu'un consommation soutenue de charcuteries (50 g par jour) haussaient le risque de cancer colorectal de 18 %. Tout le monde, ou presque, n'avait retenu que ce chiffre (un risque relatif, encore), et cela avait fait des manchettes grosses comme ça, mais le risque absolu racontait une histoire pas mal moins effrayante : pour un homme de 50 ans, manger beaucoup de charcuterie implique d'avoir 0,80 % de chance de développer une tumeur colorectale au cours des 10 prochaines années, au lieu de... 0,68 % sans manger de charcuteries. Big deal.

Un jour, il faudra bien que les médias finissent par comprendre ces notions — ou, selon le cas, par accepter d'en tenir compte dans le traitement de l'information. Je veux bien croire qu'il importe d'aller chercher des clics, mais je ne crois pas qu'on puisse y parvenir à long terme si, en répandant des faussetés, on empire encore la méfiance envers les journalistes...

Jean-François Cliche

Une petite pilule qui marche (ou pas) avec ça?

Oui, c'est vrai : ça ne fait pas très 2017 de parler le jeudi de sa chronique du dimanche d'avant. En cette ère où toute nouvelle devient obsolète dans les 24h, les délais de quatre jours sentent fort le XIXe siècle, ce qui fait très mauvais genre. Mais voilà, même en 2017, la médecine moderne n'a pas encore éradiqué ce fléau sanitaire nommé «grippe d'homme», qui m'a tenu loin du bureau. Et vous manqueriez quelque chose si je gardais pour moi une des réactions que j'ai reçues...

Dimanche dernier, donc, je répondais à un dame qui se demandait quelles herbes médicinales étaient les meilleures pour traiter l'arthrite. Après avoir consulté des compilations scientifiques (voir ici et ici) sur plusieurs des herbes qu'elle mentionnait, la conclusion générale était que la plupart des «produits naturels» vendus comme des remèdes efficaces contre l'arthrite (ou du moins pour soulager les douleurs articulaires) n'avaient pas été testés très rigoureusement, que leurs prétentions ne reposaient pas sur des études solides. Mais ces produits peuvent malgré tout être vendus parce que Santé Canada (comme d'autres agences du même genre en Occident) ne demande pas à l'industrie de la santé «naturelle» de prouver l'efficacité de ses produits comme elle le fait pour les compagnies pharmaceutiques.

En réaction à ce texte, j'ai reçu une lettre très intéressante de Gilles Barbeau, professeur émérite de la Faculté de pharmacie de l'UL. Je n'ai pas l'impression qu'on se contredit (à part peut-être sur l'état à moitié vide ou à moitié plein du verre), mais je la reproduis ici, avec permission, parce qu'elle soulève plusieurs excellents points et qu'elle peut servir de base à une discussion. Bonne lecture !

«Je lis toujours avec beaucoup d’intérêt vos articles sur les sciences. Vous me permettrez de vous faire quelques commentaires sur celui paru aujourd’hui dans Le Soleil du 3 décembre 2017.

Vous faites des commentaires sur certaines plantes médicinales utilisées pour l’arthrose et l’arthrite en concluant qu’il y a peu de preuves scientifiques de leur efficacité, ce qui est exact. Mais est-ce une raison pour ne pas les utiliser ? Je ne crois pas; la preuve scientifique n'est pas une vérité pas plus qu’une panacée. Aujourd’hui, il est de bon ton, de parler de données probantes. Un examen attentif nous montre que hormis celles que l’on retrouve en cardiologie, il y a peu ou pas de données probantes en pédiatrie, en gériatrie, en infectiologie et encore moins en psychiatrie ou de très nombreuses études ne sont pas indépendantes notamment pour les antidépresseurs. Comment trouver des preuves scientifiques pour un vieillard bourré de dix ou douze médicaments ? A-t-on vu des études sur la consommation simultanée de plusieurs médicaments ?

La médecine comme la pharmacie d’ailleurs, ne sont pas des sciences exactes. On procède encore par empirisme comme à l’époque d’Hippocrate et ce n'est pas nécessairement mauvais. L'effet placebo reste un effet «pharmacologique» et cet effet se manifeste autant avec les médicaments modernes qu’avec les plantes médicinales. Il n’est pas nécessaire de prendre une pilule non plus pour avoir un effet physiologique. Il n’y a qu’à aller au cinéma pour constater que la vision de certains films peut déclencher une accélération du rythme cardiaque.

Pour ce qui est des plantes, si vous consultez la Commission E allemande, une référence importante en phytothérapie, leur «pharmacopée» a été faite sérieusement et mérite d’être considérée. Et je vous signale que lorsqu’on parle d’usage traditionnel, c'est la prise de plantes en tisane (décoction, infusion et macération) qui est à recommander et pas les gélules que l’on retrouve en pharmacie. Par exemple, on  trouve la salicine (15% de salicine qui serait l’équivalent de 2000 mg de salicine) dont vous parlez dans votre article, dans des comprimés avec du gingembre. Est-ce que la quantité de salicine est suffisante pour faire baisser la fièvre et procurer un effet analgésique notable ? Non, si on se fie à l’article du père de la rhumatologie Thomas J. Maclagan qui a popularisé la salicine (MacLagan TJ. The treatment of acute rheumatism by salicin. Lancet, 1876; 1: 342-383). La salicine se transforme en acide salicylique dans l’organisme comme l’aspirine. Le reste est une question de dosage, la salicine étant moins efficace dose pour dose que l'aspirine comme vous le mentionnez.

Si les compagnies pharmaceutiques pouvaient breveter les plantes médicinales, elles leur trouveraient une certaine efficacité. Alors, si un malade y trouve son compte avec une plante médicinale, pourquoi ne pas lui proposer, notamment pour l’arthrose pour laquelle il n’y a pas vraiment de remèdes. Je crois que l'on peut souvent soigner des inconforts mineurs sans avoir à recourir à la médecine moderne. Et pour recommander des plantes médicinales, il faut les connaître. Et nos jeunes médecins, au contraire des médecins européens, n’y sont pas exposés. Il faut toujours se rappeler qu’à l’exception des antibiotiques, les médicaments modernes peuvent soulager ou prévenir, mais ne guérissent rien.

Bon courage;  je continue à vous lire.

Gilles Barbeau
Professeur émérite
Faculté de pharmacie
Université Laval»

Jean-François Cliche

Le «scandale» du glyphosate, épisode 468

BLOGUE / Il paraît que c'est scandaleux : cette semaine, l'Union européenne a reconduit la licence d'utilisation du glyphosate pour cinq ans. Comme cela arrive systématiquement chaque fois qu'une décision plus ou moins favorable est rendue dans un dossier qui touche plus ou moins directement à Monsanto, bien des groupes écologistes (et combien de journalistes) ont déchiré leur chemise en criant au scandale. Mais excusez du peu, j'ai beau retourner l'affaire dans tous les sens, je n'y vois pas de raison de me promener torse nu au bureau...

Oui, je sais, il y a eu ces fameux «Monsanto Papers» publiés par Le Monde ces derniers mois et qui montreraient, dit-on, que la firme du Missouri aurait complètement biaisé la littérature scientifique au sujet de la toxicité du glyphosate — un produit-phare de Monsanto, qui vend des semences OGM conçues pour y résister. Alors voyons un peu ce qu'il y a dans ces papers du Monde, qui ont été rendus publics dans le cadre d'un recours collectif contre Monsanto aux États-Unis.

Il y a toute une job de moine derrière ces articles, disons-le, car les documents juridiques desquels ils sont tirés font des milliers de pages. Mais les principaux points qu'ils soulèvent sont les suivants, et ils ne sont guère impressionnants :

– Une lettre d'avocats mandatés par Monsanto. Elle est adressée aux auteurs de la Monographie 112 du Centre international de recherche sur le cancer (CIRC) qui, en 2015, avait déclaré le glyphosate «cancérigène probable». Ce fut le point de départ du recours collectif, d'ailleurs. La lettre demandait aux scientifiques du CIRC de conserver tous les documents, correspondance incluse, relatifs à leur travail sur cette monographie. Je comprends que cela peut sembler intimidant, mais le fait est que cela venait de la firme d'avocats Hollingsworth, justement retenue par Monsanto pour la représenter dans le recours collectif. Cette lettre, de même que les demandes de documents auprès des membres américains du CIRC, n'a donc rien de bien irrégulier : les avocats de Monsanto pouvaient raisonnablement penser qu'il y avait là des éléments utiles pour leur travail. Alors hormis le phrasage des lettres d'avocats, qui n'est pas toujours particulièrement diplomatique, on est ici dans l'interprétation subjective, sinon abusive des faits, pas dans les preuves d'intimidation.

– Quelques personnes affiliées à des firmes de consultants (à la réputation douteuse) se sont apparemment fait passer pour des journalistes, dans diverses conférences scientifiques, pour approcher des membres du CIRC et les questionner. Ce n'est certainement pas très chic, mais les liens allégués avec Monsanto sont franchement ténus. Et de toute manière, que ces «espions» aient existé ou non ne change absolument rien sur le fond de la question.

– Il y a eu une campagne publique du lobby de l'industrie chimique américaine et de la part de Monsanto sur les réseaux sociaux, entre autres, contre la Monographie 112 et certains de ses auteurs/participants — en particulier Christopher Portier, qui se trouvait en conflit d'intérêts parce qu'il était employé d'une ONG écolo. C'est vrai. Et alors ? C'est ce que font tous les lobbies, toutes les entreprises dans ce genre de situation, et ces gens-là ont le droit de se défendre sur la place publique. En outre, c'est aussi ce que font pratiquement tous les militants écolos quand sort une étude qui ne fait pas leur affaire : ils cherchent (et s'arrangent pour trouver) des «liens» quelconque avec une industrie afin de discréditer la source incommode. C'est une pratique que je déplore, tant de la part des ONG que des industriels, mais cela porte encore une fois uniquement sur la forme.

– Monsanto et le lobby américain de Big Ag ont fait pression sur le CIRC en lui envoyant... des lettres. Oui oui, des lettres. Où ils critiquaient, imaginez un peu, ce qu'ils estimaient être des faiblesses dans l'évaluation du CIRC. Big deal, hein ?

– Un ancien lobbyiste de l'industrie chimique européenne, David Zaruk, a écrit des textes particulièrement durs à l'endroit de M. Portier. Il est vrai que le style de M. Zaruk est décapant — inutilement, d'ailleurs, et au point de nuire considérablement à sa propre crédibilité —, mais franchement qu'est-ce qu'on fout...

– Ces Monsanto Papers incluaient également des signes suggérant que deux études incluses dans d'autres évaluations du glyphosate, qui contredisaient celle du CIRC (j'y arrive), auraient été rédigées par des employés de Monsanto, mais signées par des universitaires. Bref, on aurait ici deux cas de ghostwriting et, disons-le, les éléments de preuve (correspondance de l'entreprise) sont assez troublants : il semble bien y avoir eu fraude, ou au bas mot l'intention d'en commettre une. Le recours à des auteurs-fantôme est une pratique inacceptable, s'il faut le rappeler. Quand on lit un article scientifique, il faut savoir qui l'a écrit (pour vrai) et d'où venait le financement, c'est une question de transparence élémentaire et incontournable pour que le lecteur puisse juger du poids qu'il faut accorder à l'article. Si ghostwriting il y eut, il devra y avoir rétractation des études concernées, il me semble. Cependant, comme l'indiquait l'Agence européenne de sécurité des aliments (EFSA), qui était visée par ce «scandale» parce qu'elle avait conclu que le glyphosate n'est pas cancérigène, cela ne reste toujours que deux études, et pas les plus déterminantes, sur les quelque 700 sur lesquelles elle a appuyé son rapport. Si l'on veut se servir de ça pour discréditer l'ensemble de l'exercice de l'EFSA, il faut vraiment se coller le nez sur l'arbre pour être bien sûr de ne pas voir la forêt. Encore une fois, il s'agit ici d'un point qui fait mal paraître le glyphosate/Monsanto, mais qui ne change rien sur le fond.

– Il y a eu aussi le «scandale» du copier-coller, où l'EFSA a été accusée d'avoir repiqué intégralement des passages de documents de Monsanto. Ça paraît mal, dit comme ça, mais le fait est que l'agence l'a fait pour montrer ce qui lui avait été soumis par l'entreprise (le résumé des études pertinentes une par une), ce qui n'a rien d'irrégulier. Dans certains cas, l'EFSA était d'accord et a laissé des passages tels quels, mais dans d'autres, l'agence a apporté des modifications substantielles.

– Ce qui nous mène, finalement, à la question de fond : qu'est-ce qu'on a, au juste, pour dire que le glyphosate est cancérigène ? Si l'EFSA avait été la seule (ou presque) agence sanitaire à conclure en faveur du glyphosate, les éléments de forme qui précèdent auraient paru particulièrement louches, bien qu'il ne soient pas, en eux mêmes, très concluants. Mais voilà, même si on l'oublie souvent dans ce débat, ce n'est pas l'agence européenne qui est isolée dans ce dossier. C'est le CIRC. Cela ne signifie pas forcément que ce dernier a tort — j'ai dit à plusieurs reprises et je maintiens qu'il est une source scientifique respectable et crédible, de manière générale —, mais le fait demeure qu'en plus du rapport de l'EFSA, le ministère américain de l'Environnement (EPA) a lui aussi conclu tout récemment que le célèbre herbicide n'induit pas de tumeurs, le bras agricole de l'ONU également (encore qu'il ne s'est pas intéressé exactement aux mêmes questions que le CIRC, j'y reviens), même chose pour Santé Canada, l'ANSES (France) ne semble pas très convaincue non plus, et nombre de chercheurs avaient émis des doutes dès 2015 sur les conclusions du CIRC.

Malgré tout cela, Le Monde et (malheureusement) nombre d'autres médias et/ou militants partent du principe que c'est le CIRC a raison, et de là interprètent les faits de manière très orientée. Toujours dans le but de protéger une trame narrative qui, selon le cas, donne des manchettes extra-crunchy, flatte l'idéologie dans le sens du poil, ou un glorieux mélange des deux. Or la prémisse est, dans le meilleur des cas, boîteuse : jusqu'à preuve du contraire, l'«anomalie» parmi les expertises, c'est le CIRC, pas la quasi totalité des autres.

À cet égard, j'ai bien de la misère à ne pas faire de lien entre cette méprise et l'extraordinaire importance qui est accordée à des points de forme (conflits d'intérêts allégués, etc.) dans ce dossier. Quand les arguments de fond sont à ce point fragiles, il devient manifestement urgent de regarder ailleurs. Le long, looong détour par la forme que ce billet a dû emprunter avant d'aborder enfin les «vraies affaires» en est un symptôme.

Alors revenons-en au fond, justement, histoire de soulever deux derniers points — puisque les lecteurs qui m'ont suivi jusqu'ici doivent trouver qu'il est temps d'aboutir...

D'abord, la couverture médiatique du lien glyphosate-cancer a malheureusement perdu de vue, mais alors là complètement, le fait que le CIRC s'est prononcé sur le potentiel cancérigène dans l'absolu, sans égard aux conditions d'exposition, aux doses réalistes, etc. Or fonder ses craintes là-dessus est l'équivalent logique d'éviter les jardins zoologiques sous prétexte qu'on y trouve des animaux dangereux comme des lions. Personne ne nie que les lions sont des prédateurs redoutables qui, dans la savane, ne font qu'une bouchée des Homo sapiens imprudents. Mais ce n'est pas une raison pour paniquer quand on passe devant leur cage, au zoo. Alors même si on présume que c'est le CIRC qui a raison (ce qui demeure possible), il reste qu'il ne s'est prononcé que sur «le lion dans la savane», si l'on veut, alors que pratiquement tout le monde n'en voit qu'au zoo. À ce propos, d'ailleurs, la plus vaste étude épidémiologique réalisée jusqu'à maintenant (sur le danger réel, pas seulement le potentiel théorique), parue ce mois-ci dans le Journal of the National Institute of Cancer, n'a trouvé aucune association significative entre l'herbicide de Monsanto et le cancer, malgré un gros échantillon (45 000 cas témoins et 9000 cas contrôle) et des expositions élevées (applicateurs de pesticides aux États-Unis).

Enfin, et c'est peut-être ce qu'il y a de plus dramatique, ici, personne parmi les environnementalistes et les journalistes ne semble se soucier de ce qui va remplacer le glyphosate si, un jour, on finit par le bannir. Le Round-Up a beau avoir une toxicité (c'est évident), il demeure qu'il est nettement moins toxique que la plupart des autres produits équivalents. À preuve : même si les «acides phosphoniques», soit principalement le glyphosate, sont de très loin le type d'herbicide le plus vendu au Québec (cinq fois plus, en poids, que le deuxième vendeur), le glyphosate ne représente que 3 à 6 % (tableau 1 ici) de la toxicité de ce qu'on épand dans les champs québécois. Autre manière de dire la même chose : alors que les ventes de glyphosate ont augmenté des deux tiers au Québec entre 2006 et 2015, les indicateurs de risque calculés par le ministère de l'Environnement pour les herbicides diminuaient, tant pour les écosystèmes que pour la santé humaine.

Chronique

L'abeille qui mangeait trop de brocoli

CHRONIQUE / C'est cette phrase qui m'a mis la puce à l'oreille : «Ceci est la première étude complète à documenter l'impact des transports de ruche [souvent sur de grandes distances] sur la santé des abeilles et leur stress oxydatif.» Je me suis tout de suite dit : Hein ? La première, est-ce bien possible ?

C'est que dans le dossier des abeilles, le débat public est entièrement centré sur les néonicotinoïdes, ce qui se comprend aisément puisque il est vrai que ces insecticides font partie du problème. Et on ajoute souvent qu'il y a aussi «d'autres problèmes», dont le voyageage fréquent des ruches sur des distances parfois impressionnantes — un apiculteur de la rive sud de Québec me disait l'an dernier qu'il s'était rendu jusqu'à Mingan pour polliniser une bleuetière — mais on passe rapidement par-dessus, sans donner de détails.

J'ai voulu en savoir plus sur ces «autres facteurs», mais j'ai eu un peu de mal à trouver des études là-dessus. Et s'il est vrai que celle que je cite plus haut, qui date de seulement 2016, était la première d'envergure à documenter cette question, alors tout s'explique. Mais est-ce bien possible que même en dehors des médias, la communauté scientifique ait réalisé tant de travaux sur les néonicotinoïdes tout en laissant plus ou moins de côté la question des transports et de la pollinisation ?

C'est en tentant d'éclairer ce point que je suis tombé sur les résultats encore préliminaires, mais combien fascinants, d'une étudiante du biologiste PIerre Giovenazzo, de l'Université Laval. Essentiellement, ses données suggèrent (pour l'instant) que les transports eux-mêmes ne sont pas un problème, mais que lorsque les ruches doivent butiner des monocultures et qu'il n'y a pas ou peu d'autres sources de pollen dans les environs, alors les abeilles s'en ressentent beaucoup. Dans l'expérience qu'a faite l'étudiante Claude Dufour, les abeilles qui passaient quelques semaines à polliniser des cannebergières étaient particulièrement touchées parce que ces cultures sont en milieu agricole, où la diversité florale a beaucoup diminué depuis quelques décennies. Ces abeilles-là ont produit entre 25 et 30 kg de miel de moins par ruche, ce qui est énorme. Bref, il semble que pour une abeille qui vit ne moyenne 45 jours, passer quelques semaines à polliniser des canneberges soit l'équivalent humain de se nourrir uniquement de brocoli pendant 20 ou 30 ans : c'est bon pour la santé, le brocoli, mais il y a quand même des limites... Notons qu'il est aussi possible que la pollinisation expose les abeilles à plus d'insecticides et que la concentration des ruches dans les mêmes régions au même moment favorise la propagation des parasites. Plus de détails dans mon papier paru ce matin.

Ce que je veux faire ressortir, ici, c'est pourquoi il y a eu relativement peu de recherche consacrée à cet aspect des choses, alors que tout le monde reconnait son importance. Le fait que le phénomène soit assez récent y est pour quelque chose, selon M. Giovenazzo : «Les mouvements des colonies se sont accentués durant les 10 dernières années environ. Au Québec, au Nouveau-Brunswick et en Nouvelle-Écosse, cela s’est fait avec l'augmentation de surfaces de culture du bleuet  (+ la canneberge au Québec). Aux USA, c’est la surface des cultures d’amandes qui a explosé», m'a-t-il écrit lors d'un échange de courriels.

Mais il se peut aussi qu'une partie de l'explication soit plus, disons, politique — ce qui ne serait pas très étonnant compte tenu de la place qu'a prise l'idéologie dans ce dossier au cours des dernières années. «Je ne dirais pas un «angle mort» de la recherche, mais [cela montre] plutôt l’importance que les intervenants / décideurs ont mis sur l’impact des pesticides sur les abeilles. Beaucoup d’argent de recherche est allé vers cette thématique», indique M. Giovenazzo.

Jean-François Cliche

Quand ça presse, mieux vaut être gaucher

BLOGUE / C'est bien connu : être gaucher dans un monde de droitiers est un inconvénient dans presque toutes les sphères de la vie sauf dans les sports, où cela devient un avantage. Quand vous jouez du «mauvais côté», cela peut décontenancer vos adversaires, qui n'y sont pas habitués. Et une étude vient d'ajouter une belle tournure à cette histoire...

Cet avantage compétitif est d'ailleurs une des principales hypothèses avancées pour expliquer pourquoi nous ne sommes pas tous droitiers, pourquoi les gènes qui inversent la latéralisation chez certaines personnes : à cause du petit plus que cela confère dans les combats.

Le chercheur allemand en sciences sportives Florian Loffing, de l'Université d'Oldenburg, s'est demandé pourquoi la proportion de joueurs gauchers d'élite n'était pas la même dans toutes les disciplines. Et il s'est dit que cela avait peut-être quelque chose à voir avec le temps de réaction : plus celui-ci est court, plus il devient difficile de s'ajuster au «mauvais côté», et plus l'avantage des gauchers est marqué.

Il a donc examiné le top 100 mondial entre 2009 et 2014 de quatre sports de raquette (badminton, squash, tennis et ping-pong) ainsi que l'équivalent chez les lanceurs de cricket et de baseball. Puis, dans un échantillon de plusieurs centaines de parties par discipline, il a mesuré le délai moyen entre deux coups de raquette, ou entre le lancer et l'élan du frappeur.

Résultats, publiés dans le dernier numéro des Biology Letters : les gauchers sont nettement plus nombreux dans les sports où le temps de réaction est court, mais pas dans les autres. Au tennis par exemple, où il s'écoule autour environ 1,2 seconde entre deux coups — ce qui est long —, les gauchers ne sont pas particulièrement nombreux, soit 8 % chez les femmes et 14 % chez les hommes, contre 10 à 12 % dans la population en général. Même chose au squash : 1,4 seconde de temps de réaction moyen, et entre 8 et 9 % de gauchers chez les deux sexes.

Mais au ping-pong, c'est une toute autre histoire. Il ne s'écoule que 0,6 seconde en moyenne entre deux coups de raquette, et les gauchers représentent près de 20 % des joueuses et 26 % des joueurs. Idem du baseball, avec un temps de réaction de 0,4 seconde et des lanceurs qui sont gauchers dans 30 % des cas.

Bref, le temps de réaction exacerbe manifestement l'avantage des gauchers.

Cela dit, cependant, il y a peut-être un ou deux petits astérisques à apporter, ici. Je ne veux certainement pas nier qu'il y a un intérêt à jouer «du mauvais bord» — j'ai pu le constater moi-même quand je jouais au soccer, où j'étais une des très rares «pattes gauches» même si j'écris de la main droite. Mais j'ai fait quelques petites recherches sur les gauchers dans les sports de combat, puisque s'il y a un endroit où l'avantage évolutif de la gaucherie doit se voir, c'est bien là. Et cette étude parue en 2013 me donne un petit doute. Elle compare les droitiers et les south paws dans les arts martiaux mixtes ; elle a trouvé qu'il y a plus de combattants qui se battent en gaucher (il peut y avoir un peu de faux gauchers là-dedans, cependant), soit environ 17 %, mais que leur pourcentage de victoire n'est pas meilleur que pour les autres.

Cela suggère que la proportion de gauchers dans un sport n'est qu'un indicateur pour mesurer leur avantage, mais que comme tous les indicateurs, il ne mesure pas toute la réalité d'un seul coup.

Enfin, puisque nous sommes au Québec, endroit où toute discussion sur les sports dérive invariablement vers le hockey, je me suis amusé à compter le nombre de droitiers (ce qui est la position minoritaire au hockey) parmi les 50 meilleurs compteurs de la LNH. En date d'hier, ils étaient 20, ou 40 % du lot, ce qui n'est pas tellement différent de la population en général, qui compte environ 35 % de hockeyeurs droitiers pour 65 % de gauchers, si l'on se fie aux ventes de bâtons. Notez que l'on parle ici du nombre total de points (buts + passes), mais que cela peut changer si on fait la ventilation — apparemment, les droitiers comptent plus de buts et les gauchers font plus de passes.

Ce qui se comprend aisément, remarquez, puisque tous les gauchers savent très bien que les droitiers sont généralement de fieffés mangeux de puck... ;-)

Sciences dessus dessous

Voiture électrique: la planète bientôt à court de lithium ?

BLOGUE / La question très à la mode depuis quelques années, et pour tout dire un peu inquiétante. Alors que la production de voitures électriques est en train de prendre son envol — et qu'elle doit absolument continuer à le faire, changements climatiques obligent —, la demande pour certains métaux essentiels pour fabriquer leurs batteries connaît elle aussi une explosion phénoménale. Au point où d'aucuns craignent que l'on finisse par manquer de certains de ces métaux...

Il est vrai qu'avec une croissance de 73 % entre 2010 et 2014, le marché de la pile lithium-ion (la principale pour les voitures) connaît une progression spectaculaire. On comprend aisément pourquoi ils sont nombreux à annoncer un «pic du lithium» dans un avenir plus ou moins rapproché, ou du moins à questionner sérieusement la capacité de l'industrie minière à augmenter suffisamment sa production de divers métaux (surtout le lithium, mais il y en a d'autres) pour répondre à la demande future.

Cependant un trio de chercheurs du MIT a publié récemment, dans la revue savante Joule, une analyse des possibles goulots d'étranglement qui pourraient menacer sérieusement la production de batterie. Et ils concluent que non, la matière première ne devrait pas être un problème sur un horizon d'une quinzaine d'années. Il reste (et restera sans doute toujours) quelques points d'interrogation, écrivent-ils, mais rien de bien effrayant.

Parmi les «ingrédients» qui entrent dans la production des batteries lithium-ion, plusieurs sont considérés comme très abondants, si bien que l'industrie des piles, même en tenant compte de sa croissance exponentielle, ne représentera jamais plus qu'une petite partie du marché. Pour ceux-là — le cuivre, l'aluminium et les polymères dont sont faits les membranes, par exemple —, personne n'envisage de pénurie. Alors Elsa Olivetti et trois de ses collègues du MIT se sont plutôt concentrés sur cinq autres matériaux plus rares, ou du moins dont la production est moins massive : le lithium, le cobalt, le nickel, le manganèse et le graphite.

Il est apparu rapidement que le nickel et le manganèse sont utilisés dans un vaste éventail d'industries et que ni leur quantité dans le sol, ni les capacités de minage ne posent problème. Dans le cas du graphite, plus de 60 % de la production mondiale est concentrée dans un seul pays, la Chine, ce qui laisse théoriquement ouverte la possibilité qu'une catastrophe (ou une décision politique de Pékin) vienne compromettre l'approvisionnement mondial. Mais comme le graphite est très abondant partout dans la croûte terrestre (ce n'est rien d'autre que du carbone, après tout), que son extraction est relativement facile et qu'il existe des possibilités d'accroître significativement la production en plusieurs endroits, notamment le Brésil et l'Afrique, ce n'est guère inquiétant, concluent les auteurs.

Le portrait est un brin plus nuancé en ce qui concerne le lithium. Les réserves dans le sol sont abondantes, la question n'est pas là : c'est la capacité mondiale d'en produire qui a soulevé des questions depuis quelques années. Or c'est moins préoccupant qu'il n'y paraît, estiment Mme Olivetti et ses collègues. S'il n'y avait que des mines «classiques» qui en extrayaient du sol, il y aurait peut-être là un goulot d'étranglement significatif, puisque il faut beaucoup de temps pour qu'un projet minier finisse par entrer en production. Mais il y a une autre avenue, qui compte déjà pour environ la moitié de la production totale et qui est beaucoup plus rapide à «faire lever», comme on dit : extraire le lithium de saumures, soit de l'eau extrêmement salée qui se trouve profondément dans le sol. C'est moins cher que le minage et on peut lancer les opérations en seulement 8 à 12 mois, notent les chercheurs du MIT.

Si des problèmes d'approvisionnement viennent perturber la production de voitures électriques, ce sera plus vraisemblablement à cause du cobalt. La moitié de la production mondiale vient de la République démocratique du Congo, une région qui a connu sa large part d'instabilité politique au cours des dernières décennies. En outre, environ la moitié de l'offre est rattachée à l'industrie du nickel, pour qui le cobalt est un sous-produit : il fournit des revenus d'appoint, chose que bien peu d'entreprises à but lucratif dédaignent, mais la valeur que ces minières tirent du Co est à peu près 10 fois moindre que celle du nickel. Alors si, pour une raison ou pour une autre, le cour du nickel s'écroulait au cours des prochaines années, la valeur du cobalt ne suffirait vraisemblablement pas à maintenir les opérations. Des mines fermeraient et la production de cobalt chuterait. De plus, le raffinage du cobalt est lui aussi très concentré (en Chine).

Mme Olivetti et ses collègues ont ensuite fait des projections des besoins en cobalt pour la fabrication de batteries Li-ion (que ce soit pour des autos ou pour d'autres usages) jusqu'en 2025. À l'heure actuelle, ces besoins sont d'environ 50 000 tonnes par année, ce qui représente déjà environ la moitié de la production mondiale de cobalt. Selon le scénario retenu (croissance pas trop forte vs très rapide de la demande pour ces batteries), cette demande pourrait se situer entre 136 et 330 kilotonnes en 2025. Dans ce dernier cas, l'approvisionnement en cobalt pourrait devenir problématique (la demande pour les piles dépasserait l'offre mondiale), mais c'est pour l'instant une possibilité assez extrême.

Mme Olivetti n'est pas particulièrement inquiète. Il y a beaucoup de projets miniers dans les cartons, il y en aura encore plus si les prix du cobalt augmentent, et il existe d'autres avenues à explorer, comme le recyclage du cobalt dans les déchets électroniques et la recherche de nouveaux matériaux pour le remplacer.