Jean-François Cliche

Qui a peur des terrains de soccer synthétiques ?

BLOGUE / Les terrains de soccer synthétiques sont-ils toxiques pour les joueurs ? Les granulats noirs dont on se sert pour leur donner leur «texture» provoquent-ils des cancers chez les enfants, les ados et les jeunes adultes ? Il semblerait que oui, si l'on en croit un reportage tout récent de Radio-Canada. Mais... mais il y a un très gros «mais» qu'il faut ajouter, ici. Et sans doute plusieurs petits aussi.

La question est parfaitement légitime, entendons-nous. On peut affirmer avec un très grand degré de certitude que les granulats noirs contiennent des substances cancérigènes, notamment des hydrocarbures aromatiques polycycliques (HAP) : on le sait puisque on les fabrique en déchiquetant de vieux pneus, qui eux en contiennent. Alors à première vue, l'hypothèse que ces terrains puissent causer des cancers n'est certainement pas frivole ou tirée par les cheveux.

Mais la question est : les doses auxquelles les joueurs sont exposés lors des matches sont-elles assez élevées pour justifier les inquiétudes ? Et à cet égard, ce reportage laisse beaucoup, beaucoup de choses de côté. Il fait reposer la thèse alarmiste essentiellement sur deux choses : une série de cas sans valeur scientifique colligée par une entraîneuse de soccer, Amy Griffin, de l'Université de l'État de Washington ; et un rapport publié l'an dernier par un groupe environnementaliste américain, Environment and Human Health Inc. (EHHI) qui critique certaines des études rassurantes mises de l'avant par l'industrie.

Or la santé publique de l'État de Washington s'est penchée sur la liste de cas de Mme Griffin et a conclu que «le nombre joueurs de soccer ayant un cancer rapporté par l'entraîneuse Griffin est inférieur [...] au taux de cancer chez les résidents de l'État de Washington». Cela aurait été pertinent à préciser, il me semble, mais cela n'apparaît nulle part dans le texte publié sur le site de Radio-Canada. Et le rapport d'EHHI n'amène pas de preuve qu'il y a un risque, il ne fait que critiquer les études passées — ce qui ne veut pas dire grand-chose puisque toutes les données ont leurs limites.

Comme le note le reportage de Rad-Can, une enquête de l'Environnement américain qui s'annonce la plus vaste jamais publiée à ce sujet doit paraître dans les prochains mois, et j'ai moi aussi bien hâte d'en prendre connaissance. Peut-être, je dis bien peut-être, qu'elle appuiera la thèse alarmiste, mais il est bien possible qu'elle la discrédite complètement. On verra.

Pour l'instant, les éléments dont on dispose ne me semblent pas justifier l'inquiétude qui se dégage du reportage de Radio-Canada :

- Le journaliste a eu la bonne idée d'interviewer la Santé publique de Montréal, qui s'est fait rassurante — ce qui démontre sa bonne foi, je pense. Mais la SPM n'est pas la seule instance du genre à avoir fait l'exercice. La santé publique du Connecticut, de même que celles de la Ville de New York, de l'État de New York, de la Californie, de la Norvège ainsi que l'EPA se sont tous penchés sur la question dans le passé et ont conclu à l'absence de danger. Même chose à Vancouver, d'ailleurs. Hormis Mme Griffin et EHHI, le reportage de Radio-Canada cite aussi deux chercheurs universitaires qui s'inquiètent, mais tout indique que leur position est minoritaire.

- Dans les études publiées jusqu'à maintenant, les degrés d'exposition sont toujours bien en-dessous des seuils inquiétants, que les mesures soient prises dans l'air ou dans l'urine (voir aussi ici). Je veux bien croire que ces études-là sont de petite envergure, comme l'EHHI le souligne, mais il demeure que les données dont on dispose sont celles-là (avec quelques autres quand même) et elles ont été publiées dans des revues savantes, que cela nous plaise ou non. Encore une fois, leurs défauts ne constituent pas une preuve de danger.

- Plus tôt cette année, une étude parue dans Cancer Epidemiology a comparé l'incidence de lymphomes malins (une des principales formes de cancer liées aux granulats de pneus) dans 58 counties de Californie, et n'a pas trouvé de lien avec la densité des terrains synthétiques dans ces endroits.

- Enfin, la nature même des cancers que l'on tente de lier aux terrains synthétiques (des cancers du sang : lymphomes et leucémies, principalement) rend l'hypothèse peu crédible, d'après cet article paru l'an dernier dans la revue médicale Sports Medicine. Ces cancers sont naturellement ceux qui surviennent le plus fréquemment chez les ados et les jeunes adultes, et ce depuis toujours ; en trouver chez eux n'est donc pas un signe que quelque chose «cloche». En outre, et c'est un point important, les données les plus récentes soulèvent des gros doutes sur la capacité des aromatiques polycycliques à provoquer ces types de cancers — ils en causent d'autres, mais pas eux. Et c'est sans compter le fait que les cancers causés par l'exposition à des polluants sont rares chez les enfants et les ados. C'est chez les adultes d'un certain âge que ces cancers-là se manifestent, ce qui est logique puisque les enfants n'ont par définition pas été exposés très longtemps.

Bref, même s'il n'existe pas de données parfaites, il y a beaucoup d'éléments dont le reportage de Radio-Canada ne parle pas. Et c'est très dommage, car il me semble pourtant qu'ils auraient été très pertinents.

Jean-François Cliche

Les légumes, le cancer et le faux équilibre

BLOGUE / J'ai toujours aimé, voire admiré Stéphan Bureau. Pour rendre compte de sujets souvent complexes et délicats de manière à la fois informative, intelligente et divertissante comme il l'a fait tant de fois dans sa carrière, il faut une longue liste de qualités que bien peu de gens possèdent. Mais il a aussi, comme tout le monde, les défauts de ses qualités, et comme ces dernières sont grandes, il arrive que ses écarts le soient aussi.

Hier matin, à l'émission Médium large de Radio-Canada qu'il anime en remplacement de Catherine Perrin, M. Bureau a consacré un long segment au documentaire The Food Cure, qui suit pendant cinq ans six patients qui ont décidé de traiter leur cancer avec la «méthode Gerson». Il s'agit d'un «traitement» complètement discrédité dans la communauté scientifique (j'y reviens), mais M. Bureau a tout de même invité la réalisatrice du docu, une des six personnes suivies dans le film et un seul véritable expert, Claude Perreault, chercheur à l'Institut de recherche en immunologie et en cancérologie de l'UdeM.

Et comme d'autres, je crois qu'on a ici un cas patent de «faux équilibre journalistique» : on cherche parfois tellement à paraître neutre que l'on met sur un même pied deux hypothèses qui, de toute évidence, ne se valent pourtant pas du tout. Et encore, la triple entrevue n'était pas particulièrement équilibrée puisque M. Bureau semble avoir été à ce point convaincu par le documentaire qu'il confrontait Dr Perreault au moins autant qu'il ne sollicitait son expertise, mais passons.

En journalisme politique où l'on croise souvent d'insolubles confrontations de points de vue moralement égaux — perspective québécoise sur un sujet vs perspective canadienne, droits individuels vs droits collectifs, etc. —, la recherche d'équilibre à tout prix, ou presque, est un réflexe très utile, sinon nécessaire. C'est ce qui a mené, je crois, M. Bureau à faire son segment sur la «thérapie» Gerson de la manière (malheureuse) qu'il l'a faite. En tout cas, c'est la seule façon que je vois pour expliquer comment un journaliste du talent et de l'expérience de M. Bureau peut s'être fait prendre si complètement dans le piège du faux équilibre : il devait logiquement s'agir d'un vieux réflexe de journalisme politique.

Car sur le fond, c'est un euphémisme de calibre homérique de dire que la méthode Gerson est «controversée». Voici quelques petits points à ce sujet (sans doute pas les seuls pertinents, on pourra en discuter) :

- Le «traitement» Gerson a été mis au point au milieu du XXe siècle. Il part du principe (faux) que le cancer est un signe que le corps est pris avec un surplus de toxines dont il ne parvient plus à se débarrasser. Si on l'aide et qu'il se purifie, alors le cancer partira (faux encore). La méthode de «détox», puisque c'est bien de ça dont il s'agit, consiste essentiellement à manger des doses massives de fruits et légumes, accompagnées de suppléments alimentaires et de lavements rectaux au café (oui oui). Le médecin allemand qui a formulé cette théorie, Max Gerson, pratiquait à New York et il était si fermement convaincu de son efficacité qu'il a fini par perdre son assurance pour faute professionnelle en 1953. Son permis de pratique a également été suspendu pour deux ans en 1958 — il est décédé l'année suivante. Pas un départ très convaincant, disons...

- Quelques petites études ont été réalisées par la suite. En 1983, 21 patients traités à la diète Gerson ont été suivis pendant 5 ans ; un seul a survécu pendant toute la durée de l'étude. En 1989, 27 patients de la clinique Gerson et dont l'état a pu être vérifié de manière indépendante ont été inclus dans une autre étude, mais seulement 3 s'en sont remis. Quelques autres travaux ont suivi, mais aucun n'était de bonne qualité, notons-le.

- Sur les six patients présentés dans The Food Cure, tous ont survécu cinq ans, le seuil généralement retenu afin d'être considéré comme un «survivant» du cancer — certains sont toutefois décédés par la suite, apparemment. C'est un point qui a semblé impressionner énormément M. Bureau, et il est vrai que cela peut ressembler à une preuve empirique quand on regarde un peu vite, mettons. Mais il y a deux choses à faire ressortir, ici. D'abord, six cas, c'est un échantillon infinitésimal, presque homéopathique, et les habitués de ce blogue savent que ce n'est pas un compliment quand ça vient de moi. Aucune conclusion n'est possible sur cette base.

- Ensuite, on comprend des propos de la réalisatrice, la journaliste Sarah Mabrouk, qu'elle a sollicité beaucoup plus que six patients pour son documentaire, mais qu'elle a essuyé de nombreux refus — ce qui se comprend très bien, comme elle le dit elle-même avec beaucoup d'humanité. Je n'ai aucune information sur ces gens qui n'ont pas voulu que leur maladie soit filmée et rendue publique, mais je sais ceci : nous avons ici un pattern absolument I-DÉ-AL pour induire un beau gros biais d'échantillonnage. Si, par exemple, on s'installait dans un centre d'achats pour faire un sondage sur les habitudes sexuelles des Québécois, il y a de fortes chances pour que les gens prudes refusent pour la plupart de répondre, puisque ces choses-là les rendent mal à l'aise, et pour que ceux qui sont les plus intéressés par le sexe acceptent de participer proportionnellement plus que les autres. En bout de ligne, notre sondage décrirait une société qui, disons-le comme ça, passe beaucoup de temps au lit et a beaaaauuuucoup de fun dans la vie, mais le portrait serait en réalité très déformé : c'est simplement la méthode d'échantillonnage qui aurait sélectionné préférentiellement les gens les plus portés sur la chose. De la même manière, on peut penser que les gens les plus mal en point, les plus mal barrés, ont été moins susceptibles d'accepter l'invitation de Mme Mabrouk, et qu'elle s'est donc retrouvée avec un «échantillon» artificiellement favorable. Encore une fois, je n'en ai aucune preuve, mais c'est clairement une possibilité.

- Le documentaire, disons-le, ne présente tout de même pas que des cas bénins. Ainsi la patiente interviewée par M. Bureau, Marie-Josée Campagna, avait un cancer du sein dit «triple négatif», appelé ainsi à cause de l'absence de trois récepteurs hormonaux (œstrogène, progestérone et un facteur de croissance) sur la membrane des cellules cancéreuses. Les triple-négatifs sont généralement plus agressifs que les autres types de cancer du sein et le prognostique est moins bon. Mais les taux de survie ne sont quand même pas catastrophiques non plus, comme l'a signalé Dr Perreault (vers 25:00 dans l'entrevue), même s'ils sont plus bas que les autres : 77 % vs 93 % après cinq ans chez les patientes qui prennent la chimiothérapie. Et l'on sait maintenant que les triples négatifs sont une «famille» de cancers passablement diversifiée. Si une bonne majorité sont agressifs et plus difficiles à traiter que la moyenne, il existe des sous-types très indolents qui ne tuent presque jamais. J'ignore si c'est bien ce qui explique la guérison de Mme Campagna, mais c'est certainement la grâce que je lui souhaite.

- Ajoutons enfin que les doses massives de fruits et légumes ont plusieurs fois été testées pour le traitement du cancer, et qu'elles ne donnent pas de résultat.

Bref, il y a une raison pour laquelle les «séries de cas» comme ceux que présente The Food Cure sont considérées comme le plus faible des niveaux de preuve en science médicale : c'est parce qu'elles ne sont pas fiables. La seule chose que l'on peut concéder au documentaire, c'est qu'il est vrai que l'efficacité de la méthode Gerson n'a jamais été évaluée dans une étude scientifique en bonne et due forme, avec un groupe placebo, la double-aveugle, la randomisation, etc. Les études sont rares et on n'y compte aucun véritable essai clinique (voir ici).

Cela peut se comprendre, remarquez : comme les études pilotes dont je parle plus haut n'ont rien trouvé d'intéressant, il n'est pas anormal que la communauté scientifique se dise qu'il ne vaut pas la peine d'aller plus loin. Mais d'un autre côté, si cette même communauté scientifique a publié des dizaines d'études pour démontrer l'inefficacité totale de l'homéopathie, il n'y a pas de raison (hormis le gaspillage appréhendé de fonds de recherche déjà trop rares) de ne pas faire pareil avec la diète Gerson.

Au final, cependant, le constat reste le même : Médium large a donné hier une tribune complaisante pour un «traitement» dont on n'a pas le début de l'ombre d'une preuve sérieuse d'efficacité. À cause du biais apparent de l'animateur, à cause du faux équilibre journalistique et à cause de la forte charge émotive qu'amenait le témoignage de Mme Campana, la méthode Gerson a été présentée sous un jour indument favorable. Indûment, et irresponsablement, ajouterais-je malgré tout le respect que je dois à mon illustre collègue, car il y a des conséquences à agiter des remèdes-miracles sur la place publique, donc au nez de patients désespérés.

Jean-François Cliche

Doit-on prêcher la prévention aux... autorités sanitaires?

BLOGUE / Il paraît qu'il est presque impossible de trop insister sur l'importance de la prévention en santé publique. Soit, à force de toujours taper sur le même clou, un message peut théoriquement devenir barbant au point d'engendrer une forme de ressac, mais force est d'admettre que cela ne nous guette pas.

Cet éditorial récent (et excellent) du New England Journal of Medicine le démontre très bien : tout se passe comme si même nos autorités sanitaires n'étaient pas convaincues des bienfaits de la prévention. Ses auteurs, les médecins et chercheurs de l'Université de Pennsylvanie Katherine Pryor et Kevin Volpp, l'illustrent par deux exemples fort éloquents.

En 2002, cette étude a fait beaucoup de bruit dans le milieu du diabète. En suivant 3200 patients à risque pendant 3 ans, ses auteurs ont trouvé qu'ils pouvaient diminuer de 58 % les cas de diabète de type 2 en travaillant sur l'alimentation et les habitudes de vie, ce qui était presque deux fois mieux que la métaformine (médicament qui réduit le sucre dans le sang et la résistance à l'insuline), qui n'atteignait que 31 %. Malgré cela, le programme d'assurance publique Medicare n'a commencé à promouvoir ce genre d'intervention, et les assureurs privés (qui pourtant auraient des économies à faire de ce côté) n'ont commencé à les couvrir que tout récemment. Par comparaison, tout ce beau monde a commencé à rembourser la métaformine dès 1995, année de son arrivée sur le marché américain.

Dans le même ordre d'idée, poursuivent M. Volpp et Mme Pryor, cette méta-analyse de la Collaboration Cochrane montre que donner des incitatifs financiers aux fumeurs les aident beaucoup à abandonner le tabac à moyen et long terme. Dans le cas des femmes enceintes, cela peut même aller jusqu'à quadrupler le taux de réussite, mais on ne trouve pourtant aucun programme gouvernemental aux États-Unis (ni au Canada, à ma connaissance) qui en tire profit, alors que les économies à long terme seraient énormes, tant pour les soins de la mère que pour les risques encourus par l'enfant à naître.

Certes, ces exemples sont décrits dans le contexte américain, mais tout indique que le même constat s'applique (encore que pour des raisons en partie différentes, sans doute) ici aussi. «En 2015, seulement 3 % de l'argent dépensé en santé [aux États-Unis] est allé à la prévention», écrivent les éditorialistes du NEJM. Au Québec, il semble qu'on était sous les 2 % en 2016, d'après un rapport récent — j'attends toujours un retour du Ministère de la Santé pour savoir si un coup de barre a été donné depuis.

Et le texte de Pryor et Volpp met aussi le doigt sur des effets structurels qui prévalent ici aussi, il me semble (qu'on me corrige si je me trompe) :

«Les traitements que la Food and Drug Administration juge sécuritaires et efficaces sont habituellement couverts par les assureurs sans égard à leur coût, mais la barre est placée plus haut pour la prévention, qui est souvent évaluée sur son efficacité, mais aussi sur sa capacité à générer un retour sur l'investissement et sa profitabilité à court terme. Ce deux poids, deux mesures mène à une surutilisation des traitements et une sous-utilisation de la prévention. (...)

[De plus], ceux qui prodiguent les soins sont souvent peu familiers avec les interventions sur les comportements. Écrire une prescription est un geste de routine généralement facile à faire, et les médicaments, très publicisés, sont vus comme plus faciles à disséminer à grande échelle avec un taux d'efficacité prévisible. Mais cette présomption n'est pas toujours vraie. L'essai clinique sur la prévention du diabète, par exemple, a trouvé que l'effet de l'intervention comportementale était moins hétérogène que celui de la métaformine : la programme de prévention du diabète était associé à une réduction substantielle de l'incidence du diabète indépendamment du niveau de risque de chaque patient, alors que seuls les patients les plus à risque du groupe-métaformine ont connu une amélioration similaire.»

À méditer, donc...

Jean-François Cliche

Glyphosate : du labo à l'étang

BLOGUE / Petite devinette : si on teste une molécule sur des grenouilles en laboratoire et qu'elle s'avère toxique pour les batraciens, qu'arrivera-t-il si l'on contamine des étangs avec la même substance ?

À vue de nez, la réponse semble évidente : les grenouilles de cet étang vont mourir, ou du moins en souffrir, puisque c'est ce qui a été observé en laboratoire. Et pour tout dire, c'est LA chose la plus raisonnable à présumer dans un tel cas, et par une sacrée marge. Quand on observe une toxicité en labo, la règle générale est qu'on la verra aussi sur le terrain, point barre.

Mais le mot-clef, ici, est présumer, m'a expliqué le chercheur Vance Trudeau, de l'Université d'Ottawa, pour ma dernière chronique dans Québec Science. Plusieurs études ont par le passé prouvé très clairement que l'herbicide Roundup (que ce soit à cause de son ingrédient actif, le glyphosate, ou à cause d'un autre de ses ingrédients) était toxique pour, notamment, la grenouille des bois et ses têtards — voir ici et ici, entre autres. Mais ces travaux avaient tous été réalisés en laboratoire, si bien qu'ils montraient un «potentiel» de toxicité sur le terrain qu'il fallait ensuite aller vérifier.

M. Trudeau a donc fait le test dans cette installation fascinante qu'est la Long-term Experimental Wetland Area, soit une série d'étangs expérimentaux qui ont été aménagés en milieu naturel au Nouveau-Brunswick. Je vous laisse lire ma chronique pour le détail, mais disons simplement qu'il n'a trouvé à peu près aucun effet du Roundup sur les grenouilles en milieu naturel.

Cela ne signifie évidemment pas que les études de labo étaient erronées (elles étaient justes), ni que le glyphosate n'a aucune toxicité (il en a une), ni qu'on n'utilise pas trop de pesticides en agriculture (ce qui est une autre question). C'est juste un un très bel exemple pour rappeler un fait fondamental en recherche : les laboratoires sont, certes, des instruments fabuleux et absolument incontournables car ils offrent des conditions extrêmement contrôlées qui permettent de mesurer l'impact de différentes variables, une à une. Mais le problème, c'est que ces conditions extrêmement contrôlées n'existent tout simplement pas en dehors des labos. Dame Nature est une brouillonne notoirement compulsive qui s'est toujours montrée incapable de passer à côté d'un ensemble de variables sans en faire un inextricable spaghetti. Alors quand on mesure quelque chose dans des éprouvettes, cela soulève toujours la question : est-ce que c'est pertinent pour comprendre ce qui se passe dans la «vraie vie», est-ce qu'on va voir la même chose sur le terrain ?

Dans le cas de l'effet du Roundup sur les têtards, la réponse était non — ou du moins, avertit M. Trudeau, c'est non pour l'instant et aux concentrations actuellement réalistes, mais si les ventes de cet herbicides continuent d'augmenter, on se magasine peut-être des problèmes pour l'avenir. À voir...

Sciences

Les tunnels d'Elon Musk: pas demain la veille

BLOGUE / Elon Musk a présenté un (autre) projet aux ambitions technologiques frôlant la folie, récemment, avec comme objectif de régler les problèmes de congestion de Los Angeles. Juste ça... Venant de n'importe qui d'autre, le projet ne serait rien de plus qu'un joli rêve éveillé, mais comme on avait dit ça à propos des fusées-réutilisables-qui-atterrissent-en-tandem-après-un-vol-spatial, on se contentera de dire : on verra. Mais dans l'intervalle, le magazine «Wired» vient de pondre une petite liste de questions fort éclairante pour quiconque veut se faire une idée des défis qui attendent M. Musk.

Essentiellement, M. Musk propose de creuser un réseau touffu de tunnels sous Los Angeles et d'y faire circuler des voitures pouvant accomoder 16 personnes — en plus de filer à 150 km/h — au coût absurdement modique de 1 $ le trajet. Mais il y a un petit hic : pour y parvenir, l'entreprise lancée par M. Musk, la bien nommée Boring Company, devra améliorer suffisamment les technologies actuelles de creusage pour, tenez-vous bien, couper par 10 les coûts de 1 km de tunnel et multiplier par 15 la vitesse de construction.

Sans dire que j'y crois (ni que j'ai envie de parier contre Musk), voici quelques-uns des points soulevés par Wired :

  • La Boring Company veut garder le diamètre de ses tunnels relativement petit. Cela peut aider beaucoup, selon les experts cités par Wired.
  • Musk veut automatiser la construction, un peu comme une chaîne de montage. Et sur ce point, les experts ne s'entendent pas sur les avantages à en tirer...
  • Une autre façon par laquelle la BC veut réduire les coûts est de transformer les rebuts de creusage et en faire des briques, que l'on pourrait ensuite vendre. Mais il s'agirait alors de briques dont la qualité ne serait pas aussi bien contrôlée que celles que l'on fabrique de nos jours, et donc pas particulièrement intéressante pour l'industrie de la construction, prévient Gary Brierley, un ingénieur civil qui a passé toute sa carrière dans la construction de tunnels.
  • Dernier point que je soulèverai ici, mais non le moindre : c'est une chose de bâtir des tunnels et d'y faire circuler des navettes à grande vitesse. C'en est une autre de le faire de manière suffisamment efficace pour transporter, potentiellement, des millions de personnes par jour. Faire monter et descendre les navettes dans les tunnels prendra du temps, et à seulement 16 personnes par voyage, les experts cités par Wired ont un peu de mal à saisir comment ce genre de système peut être intéressant à très grande échelle. De ce que je comprends, ou bien le système transformerait les embouteillages en longues files d'attente pour prendre la capsule (et on ne serait pas bien avancé), ou bien il faudrait construire un très, très grand nombre de points d'accès distribués partout sur le territoire afin d'éviter qu'un trop grand nombre de gens s'agglutinent en un même point, mais alors cela impliquerait un très grand nombre d'arrêts. À chaque fois, la navette devrait remonter jusqu'à la surface, puis redescendre dans les tunnels, ce qui ralentirait énormément le système, peut-être au point de lui faire perdre tout intérêt.

Bref, tant mieux si Musk remporte ce pari-là. Mais il semble qu'on est encore bien loin du compte...

Jean-François Cliche

L'acupuncture pour tomber enceinte?

BLOGUE / «Pour moi, c'est l'acupuncture qui a marché.» Combien de fois ai-je entendu cette phrase au cours des dernières années, de la part de femmes de mon entourage qui cherchaient à tomber enceinte et qui avaient l'impression que des séances d'acupuncture les avaient aidées ?

Je suis bien content pour elles si elles sont devenues maman : avoir des enfants et les élever est à mon sens la chose la plus merveilleuse qui puisse possiblement arriver à quelqu'un. (À quatre enfants, j'ai perdu le droit de dire le contraire il y a longtemps, n'est-ce pas ?) Et je peux comprendre qu'elles soient persuadées que c'est grâce à l'acupuncture qu'elles ont fini par réaliser que la vie est une longue brassée de lavage que t'as jamais vraiment fini de plier ce rêve fabuleux.

Après tout, un couple qui peine à concevoir essaiera typiquement une série de solutions jusqu'à ce que ça «colle», comme on dit. Dans pareilles circonstances, il apparaît logique que ce qui a fonctionné est la dernière chose tentée avant de tomber enceinte, même s'il demeure entièrement possible que ce soit un hasard. Et peut-être même que l'acupuncture les a véritablement aidées, ne serait-ce que par l'effet placebo. Encore une fois, tant mieux pour elles si c'est le cas.

Mais plus la recherche s'accumule, plus il semble qu'il n'y a justement rien d'autre qu'un effet placebo (au maximum) dans toute cette histoire, et une étude parue ce matin dans le Journal of the American Medical Association vient en rajouter une couche. Il s'agit d'un essai clinique randomisé, soit le type le plus rigoureux d'études médicales, menée sur près de 850 femmes qui entamaient un cycle de fécondation in vitro — ce qui est un échantillon de bonne taille. La moitié a reçu des traitements d'acupuncture et l'autre moitié a reçu un placebo, soit de la fausse acupuncture, qui consiste à insérer des aiguilles moins profondément et hors des points jugés «efficaces» par l'acupuncture.

Résultat : 18,3 % des participantes qui ont reçu de vrais traitements d'acupuncture sont tombées enceintes, ce qui n'est pas vraiment mieux que la fausse acupuncture (17,8 %). Même en présumant que les participantes du groupe «vraie acupuncture» qui ont abandonné en cours de route (et dont les chercheurs n'ont plus eu de nouvelles) ont toutes donné naissance à des enfants, la différence avec le placebo n'est pas statistiquement significative. C'est tout dire...

Notons que cette étude va dans le même sens que le reste de la littérature scientifique : non, l'acupuncture n'est pas meilleure qu'un placebo pour avoir des enfants. Oh, certes, il y a bien eu cette méta-analyse parue en 2007 dans le British Medical Journal, qui concluait que «les données préliminaires suggèrent que l'acupuncture [...] améliore le taux de grossesse», mais une mise à jour parue en 2013, avec plus d'études et un échantillon beaucoup plus gros, a complètement déssoufflé la balloune : «Nous n'avons trouvé à l'acupuncture aucun bénéfice pour la FIV.»

Jean-François Cliche

Pendant ce temps, à Trois-Rivières...

BLOGUE / «Le premier volet qui souffre quand alourdit la tâche des professeurs, c’est toujours la recherche. Parce que autrement, il faudrait couper dans ce qu’on fait pour les étudiants, dans le fonctionnement de l’université, etc. Alors on sacrifie d’abord la recherche.»

On en entend peu parler hors de la région de Trois-Rivières, mais les professeurs de l’UQTR sont en lock-out depuis le 2 mai. Et le chercheur en génétique des populations à l’UQTR Emmanuel Milot a pris son bâton de pèlerin, cette semaine, pour aller plaider leur cause au congrès de l’ACFAS, afin que tout le monde réalise bien une chose : les conséquences de ce lock-out débordent largement de l’UQTR et pourraient «déferler» dans bien d’autres universités si les profs cèdent aux demandes patronales.

Parmi ces demandes, en effet, se trouve celle-ci : que les profs de l’UQTR donnent cinq cours par année (sauf exemptions) au lieu des quatre qui sont la norme. D’où les craintes de M. Milot au sujet de la recherche, notamment. «Si ça passe, avertit-il, on peut imaginer que ça va déferler ailleurs dans le réseau de l’UQ, peut-être dans d’autres universités. C’est le modèle universitaire qui est remis en question [ndlr : des professeurs qui allient enseignement et recherche], il faut que les gens le réalisent. […] Il y a des profs qui sont performants en recherche et qui vont l’être moins, parce qu'ils auront moins de temps. Ça prend aussi des profs qui prennent des tâches administrative pour diriger les programmes, les départements, pour répondre aux questions des étudiants, voir à la grille de cours, etc. Gérer tout ça, c’est déjà une tâche très lourde, tellement d’ailleurs que ceux qui la font sont dégagés d’un de leurs quatre cours par année. Mais si on en ajoute un cinquième, c’est comme s’ils ne sont plus dégagés de rien. Et ce cinquième cours-là change complètement ce qu’il est possible de faire en recherche.»

M. Milot souligne d’ailleurs qu’il n’y a pas que les profs qui «payent» pour ce lock-out, dont les conséquences régionales ne sont absolument pas confinées au campus. «La date limite pour remettre nos notes est le 18 mai et c’est seulement ensuite que le processus de diplomation s’enclenche. Mais on est en lock-out depuis le 2, alors il y aura des retards pour les finissants.»

Imaginez, d’ailleurs, la situation de ceux qui doivent adhérer à un ordre professionnel pour commencer leur carrière : tous les autres finissants du Québec dans le même domaine pourront enclencher le processus et bientôt commencer à travailler mais, si le lock-out s’éternise, ceux de l’UQTR devront regarder les postes se combler de leur salon…

Sans compter les étudiants étrangers qui n’ont pas tous les moyens financiers d’attendre, les stagiaires et doctorants qui ne peuvent plus être payés (ce sont les profs qui administrent les fonds de recherche), les présentations annulées à divers congrès, etc.

Bref, ce qui se passe à Las Vegas reste peut-être à Las Vegas, mais ce qui se passe présentement à l’UQTR ne reste(ra) pas à l’UQTR. Je pense, comme M. Milot, qu’il est bon de le rappeler…

Jean-François Cliche

Dieu ne joue pas aux dés (et d'autres choses qu'Einstein n'a pas vraiment dites)

BLOGUE / Voilà un petit article fort intéressant pour ceux qui aiment citer Albert Einstein. Et comme c'est-là une des manières les plus populaires et faciles de briller en société, il y a un sacré paquet de gens qui aiment déclamer du Einstein dans les cocktails dinatoires. Mais est-ce que le célèbre physicien a-t-il vraiment dit toutes les citations qu'on lui attribue ?

La réponse courte est «non, on lui attribue tout simplement trop de citations pour qu'il les ait toutes dites», lit-on en substance dans ce compte-rendu de Nature, qui prend prétexte de la publication récente du 15e volume des Collected Papers of Albert Einstein (un site d'archives en ligne absolument massif des écrits du savant, et j'en profite pour souligner que ça vaut vraiment le détour, voir ici) pour aborder la question.

Certaines sont des inventions pures et simples — on ne s'étonnera pas, par exemple, qu'une «citation» dans laquelle Einstein prête foi à l'astrologie est intégralement fausse.

Mais d'autres ont plutôt été «retouchées» pour les rendre plus punchées, comme on dit parfois dans les cocktails dinatoires les plus chics. Il en va ainsi d'un de ses plus célèbres citations : «Dieux ne joue pas aux dés». En fait, il s'agit d'un passage traduit et raccourci d'une lettre qu'il avait envoyée au physicien allemand Max Born : «La mécanique quantique (...) produit bien des résultats intéressants, mais ne nous rapproche pas vraiment des secrets de l'Ancien. Je suis, en tout cas, convaincu qu'Il ne joue pas aux dés».

Ici, l'«Ancien» fait référence à «Dieu» ou du moins à une certaine conception d'un Être suprême. Et convenons dans tous les cas que la citation complète ne viendrait probablement pas très naturellement après quelques verres...

Science

Persona non grata chez les honoris causa

BLOGUE / Une université peut-elle accorder un doctorat honoris causa à une personnalité controversée? Ou est-ce que cette distinction ne devrait pas plutôt être réservée aux gens dont le parcours rallie tout le monde? Bienvenue dans l'«affaire Suzuki»...

Depuis que l'Université de l'Alberta a annoncé qu'elle décernerait plus tard cette année un diplôme honorifique au célèbre militant écologiste David Suzuki, toute la province se déchaîne. Même les doyens des facultés de gestion et de génie se sont rebellés, contredisant publiquement la décision de leur établissement — et du même coup, celle de leurs supérieurs dans la hiérarchie administrative. Au point où le vice-recteur David Turpin a senti le besoin de prendre la plume cette semaine, afin de calmer le jeu.

C'était à prévoir, d'une certaine manière: si l'on cherchait un cas qui coupe précisément en deux moitiés égales les droits et devoirs moraux d'une université, on aurait bien du mal à en trouver un meilleur que celui de M. Suzuki. D'un côté, il est vrai que la recherche ne doit jamais reculer devant la polémique, puisque c'est souvent le débat qui fait avancer les connaissances, comme le note avec justesse M. Turpin. Mais de l'autre, il n'est pas moins vrai qu'une université et ses connaissances doivent servir la communauté qui les accueille (et qui les finance par ses impôts), comme le rappelle le doyen de la faculté de génie, Fraser Forbes.

L'affaire Suzuki tombe pile poil entre les deux. Il n'y a pas vraiment de compromis possible, ici: on lui donne son doctorat ou on ne le fait pas. Et comme toute pièce de monnaie que l'on place en équilibre sur sa tranche, celle-là devra forcément tomber d'un côté ou de l'autre, tôt ou tard. Or il me semble préférable qu'elle tombe du côté de M. Suzuki.

On peut être d'accord ou non avec la cause qu'il défend (elle me semble juste, de manière générale), on peut lui reprocher des exagérations et des distortions dans la défense de sa cause (j'en suis), il reste que c'est l'ensemble de son œuvre, et pas tel ou tel détail, que l'on veut célébrer, ici. Et de ce point de vue, la carrière de M. Suzuki me semble amplement méritoire: il anime l'émission scientifique et/ou écologiste The Nature of Things depuis aussi loin que 1979. Il a, à ce titre, durablement marqué le paysage médiatique et politique du Canada anglais, en devenant un véritable pionnier du mouvement environnementaliste. Quoi qu'on en pense sur le fond, quand on regarde l'importance qu'a pris ce mouvement social depuis, force est d'admettre que les réalisations de M. Suzuki ont très manifestement le calibre pour recevoir un doctorat honorifique. C'est indubitable.

Maintenant, il y a la question de la controverse, qui n'est pas banale. On peut aisément comprendre la colère de M. Forbes: voilà des années, sinon des décennies, que David Suzuki s'oppose farouchement à l'industrie des sables bitumineux. Des décennies qu'il fait de la politique (même sans être élu) sur le dos de cette industrie. Dans le contexte actuel, où l'Alberta a toutes les misères du monde à faire passer ses pipelines, le sentiment de trahison est normal. Et je dois concéder tout de suite ce point: pour le timing, c'est une catastrophe qui dénote effectivement une certaine déconnexion entre le sénat de l'UofA (qui décide des honoris causa) et la communauté qu'il est sensé servir.

Cependant, la controverse n'est pas une bonne raison de ne pas décerner un doctorat honorifique, et M. Suzuki ne serait pas la première personnalité plus ou moins sulfureuse à en recevoir un. Dans certains cas, on attend que la polémique se tasse — Henry Morgentaler n'a reçu son premier honoris causa qu'en 2005, ce qui semble formidablement tard, vu de 2018 —, mais pas toujours: Pierre Elliott Trudeau a reçu cet honneur de l'Université de Montréal en 1987. Entre les deux référendums, imaginez...

En outre, et c'est un point fondamental, il y a lieu de se demander qui est déconnecté de quoi, ici. Est-ce la direction de l'UofA qui est trop détachée de sa province, ou est-ce qu'elle est au contraire bien branchée sur le science et que ce sont les Albertains qui sont collectivement un peu déconnectés de la réalité des changements climatiques ? Moins de la moitié d'entre eux (47%) pensent que la planète se réchauffe «au moins en partie en raison de l'activité humaine», contre un bon 60 % ailleurs au Canada. Dans le nord de l'Alberta, où se trouvent les gisements de pétrole, c'est à peine le tiers qui acceptent ce fait scientifiquement démontré.

Si M. Suzuki déplaît à tant d'Albertains, c'est en grande partie à cause de cela. Mais sur le fond, il a raison: il faudra bien un jour cesser d'exploiter les sables bitumineux, et le plus tôt sera le mieux. Que cela fasse ou non l'affaire de cette province n'y change rien.

Or s'il est important qu'une université ne se défile pas devant la controverse, il me semble que c'est justement pour ça: parce que dans la recherche de connaissance, c'est la vérité qui doit passer avant tout. Même les vérités qui dérangent. Car à quoi bon détenir des connaissances si, au moindre signe de controverse, on refuse de s'en servir pour guider la «communauté»? C'est pour cela, je crois, que l'UofA doit persister à honorer M. Suzuki.

Jean-François Cliche

Pour en finir avec les «12 salopards»

BLOGUE / Chaque printemps ramène toujours avec lui les trois mêmes certitudes : la neige fond, les oies blanches reviennent et l'Environmental Working Group publie sa «dirty dozen», soit une liste des fruits et légumes les plus contaminés par les pesticides. Année après année, les médias y accordent toujours une grande place même si, pour tout dire, l'exercice n'est pas beaucoup plus utile que d'écrire un article qui annoncerait que la neige est en train de partir...

On trouvera le communiqué de presse ici, et on notera deux choses à son sujet : EWG joue clairement la carte de la peur, parlant de fertilité réduite et de «dommages au cerveau des enfants» ; mais on ne trouve nulle part là-dedans la plus petite trace d'un chiffre qui donnerait une idée des concentrations mesurées sur les fruits et légumes. Zéro, niet, nada...

Alors je suis allé fouiller un peu dans les données sur lesquelles EWG appuie son palmarès — le groupe ne prend pas lui-même des mesures mais se sert plutôt du Programme de données sur les pesticides du USDA, dont les résultats sont publics et disponibles ici. J'ai fait une couple de petits calculs pour la chronique «Polémiques» que je tiens dans Québec Science, en me concentrant sur les deux «pires» cas parmi les «12 salopards», soit les fraises et les épinards.

Sur 530 échantillons de fraises, des traces d'au moins un pesticides ont été trouvés dans «plus de 98 % des cas», et «plus du tiers contenaient des traces de 10 pesticides ou plus», lit-on dans le communiqué. Cela peut paraître bien impressionnant, mais il y a une raison pour laquelle il n'est question de concentration nulle part dans le texte : les chiffres complets n'ont pas grand-chose d'effrayant. Les normes américaines n'ont été dépassées que dans trois cas, et jamais par des marges énormes (entre 1,04 et 1,48 fois le seuil de tolérance). En moyenne, quand un pesticides était détecté sur des fraises, les concentrations équivalaient à seulement 4 % du maximum acceptable aux États-Unis — donc 25 fois en dessous.