Eric Moreault

Le film de la semaine, le fascinant et perturbant Trois étrangers identiques

BLOGUE / «Quand je raconte mon histoire, personne n’y croit. Moi-même je n’y croirais pas. C’est pourtant vrai. Chaque mot.» Imaginez que vous vous découvriez un jumeau inconnu à 19 ans. C’est ce qui est arrivé à Bobby Shafran. À peine remis du choc, Eddy Galland et lui réalisent qu’ils sont en fait des triplets. Une histoire surréaliste qui fait l’objet d’un fascinant documentaire qui dépasse l’anecdotique pour révéler quelque chose de totalement inimaginable.

Après avoir vu Trois étrangers identiques (Three Identical Strangers), on comprend aisément que Tim Wardle soit reparti avec le prix spécial du jury pour le récit au récent festival de Sundance. Le cinéaste britannique raconte avec beaucoup d’aplomb et de rythme ce hasard qui a réuni les trois hommes séparés à la naissance puis placés en adoption.

À l’aide d’une reconstitution d’époque (trame sonore comprise), mais surtout les témoignages des principaux concernés, y compris amis et famille, le documentaire évoque leurs euphoriques retrouvailles en 1980. Des moments d’une drôlerie irrésistible.

Bobby, Eddy et David Kellman deviennent rapidement l’objet d’un cirque médiatique phénoménal, de la une des journaux aux émissions de variétés. On s’arrache les triplets de New York et on s’extasie sur le fait qu’ils fument les mêmes cigarettes, qu’ils ont les mêmes goûts vestimentaires et culinaires, préfèrent les femmes un peu plus vieilles…

Le trio devient inséparable et fait la fête (sexe, drogues et rock’ n’ roll). Mais, rapidement, le conte de fées s’enraye et le voile se lève sur la réalité : ce sont — malgré tout — trois étrangers élevés, respectivement, par une famille de col bleu, de la classe moyenne et riche. Et quand ils vont chercher à connaître les circonstances de leur séparation, le réel va faire place à la tragédie...

Inutile d’en révéler plus ici, ce serait gâcher le plaisir de la découverte de ce film remuant. Car au-delà du pittoresque, le propos évoque de grandes questions existentielles sur la nature humaine. Quelle est la part de l’inné et de l’acquis dans notre identité ? Quel rôle joue la fratrie et l’hérédité dans qui nous sommes ? Et, plus important encore, l’éducation ?

Dès le départ, Trois étrangers identiques se veut une véritable enquête sur les circonstances qui ont amené l’agence juive d’adoption Louise Wise à choisir des familles différentes — dans lesquelles chacun des frères a une sœur adoptée deux ans plus tôt. Et sur le fait que leurs nouveaux parents n’ont jamais su, à l’époque, qu’ils étaient des triplets. Ils ne sont pas les seuls dans ce cas. L’euphorie cède la place à la colère et à la recherche de la vérité…

Compte tenu du retentissement de l’affaire, le documentariste, qui a œuvré à la BBC, a eu accès à une tonne d’images d’archives visuelles qui lui permettent d’illustrer le propos, explosif. Mais ce sont les témoignages à la caméra de Bobby et David qui emportent le morceau. Dignes, poignants et terriblement humains, ils conduisent progressivement le spectateur à une plongée dans la noirceur qui évoque avec force d’importants enjeux éthiques.

Encore une fois, une histoire réelle qui dépasse la fiction… Pas surprenant qu’Hollywood veuille maintenant en faire un film. À votre place, j’irais voir l’original !

Eric Moreault

Le film de la semaine: le rigolo 1991

BLOGUE / Pourquoi changer une recette quand elle est au point ? Il est toujours possible de l’améliorer un peu en y ajoutant un ingrédient exotique. Ce que s’est évertué à faire Ricardo Trogi en tournant la suite de ses aventures autobiographiques en Italie, tout en conservant ce qui a fait le succès de 1981 et 1987 : humour bon enfant, personnages craquants, narration de Trogi et sens du détachement. Le réalisateur québécois signe une comédie divertissante qui ne montre aucun signe d’essoufflement.

Le cinéaste originaire de Québec évite de tomber dans la facilité, la routine ou même dans l’excès pour ce troisième film qui le met en scène, cette fois à 21 ans. Dans des péripéties qui jouent très fort sur le sentiment d’identification, celles du premier voyage à l’étranger sans ses parents (ou un encadrement).

Voyage initiatique, donc, où l’entrée dans l’âge adulte s’accompagne autant du vertigineux sentiment de liberté que de la perte de certaines illusions qui viennent avec le poids des responsabilités (surtout dans les relations avec les autres comme Ricardo va l’apprendre).

Notre naïf héros n’est pas seul : l’étudiant en cinéma part rejoindre «la femme de sa vie», Marie-Ève Bernard (Juliette Gosselin). Évidemment, ça ne passe pas comme prévu. 

Dès l’arrivée en Europe lorsque Ricardo perd son passeport, son argent, sa confirmation d’inscription à l’université d’été… Un bon moteur burlesque, dont se sert habilement Trogi, qui n’a pas peur de se représenter comme une bonne pâte gaffeuse sur les bords — pour le plus grand bonheur du spectateur.

Tournant à l’étranger un film d’époque, donc avec beaucoup de contraintes, Trogi a dû adopter une réalisation moins débridée et audacieuse qu’à l’habitude. 

Mais le réalisateur a le sens du flash — comme ces courtes vignettes noir et blanc dans le style néoréaliste italien qui représentent le fantasme amoureux de Ricardo. Ou bien les séquences de Marie-Ève qui fait du lipsynch sur des chansons d’époque (Move This de Techtotronic ou 99 Luftballons de Nena). Comme d’habitude, le cinéaste a apporté un soin particulier à la trame sonore qui contient aussi Like a Rolling Stone de Dylan, un choix judicieux dans le contexte.

Jean-Carl Boucher, qui devient l’alter ego du réalisateur pour une troisième fois, adopte un jeu minimaliste qui sied bien à son rôle. Ce sont les situations et les dialogues qui sont drôles, nul besoin de trop en faire. Juliette Gosselin éprouve parfois des difficultés dans ce registre, mais dans l’ensemble, son naturel répond parfaitement à celui de son partenaire.

Autant Claudette, la mère de Ricardo, marquait les deux premiers chapitres grâce à l’interprétation suave de Sandrine Brisson, cette fois, c’est Alexandre Nachi qui se distingue par son magnétisme. L’acteur interprète un jeune bohème séducteur que Ricardo rencontre à quelques reprises par hasard. Il rêve, plus ou moins sérieusement, de «changer le monde». Mais Arturo a ses failles…

Il y a une légèreté de ton assumé dans la série des «autofictions» du réalisateur. Son précédent poussait quand même une coche plus loin la réflexion. Pas cette fois. Dommage. Nul doute que 1991 va remporter un grand succès. Mais Ricardo Trogi aurait le talent et l’intelligence pour élever son propos une coche au-dessus.

La prochaine fois ?


Eric Moreault

Le film de la semaine: Le justicier 2

BLOGUE / Les films de revanche sont une catégorie en soi, au même titre que les films de peur. Et ils obéissent à la même logique : quand ça fonctionne, une suite est inévitable. La preuve, même Denzel Washington et Antoine Fuqua ont acquiescé pour la première fois de leur prolifique carrière. «Le justicier 2» («The Equalizer 2») s’avère un suspense efficace qui souffre toutefois d’un rythme déficient et de sa violence en gros plan.

Ce nouveau chapitre n’est pas une suite en soi. Il y a bien quelques clins d’œil au premier chapitre (2014), mais il peut se voir indépendamment de celui-ci. Fuqua et son scénariste Richard Wenk prennent d’ailleurs tout leur temps pour la mise en place du personnage principal et des deux intrigues secondaires. La trame principale débute à la moitié du long métrage!

On y retrouve donc Robert McCall (Washington), un ex-agent des services secrets américains qui a simulé sa mort pour faire la paix avec son passé, qui le hante néanmoins et refera d’ailleurs surface. Sous sa couverture de chauffeur bienveillant, de voisin serviable et de grand lecteur (Proust, rien de moins), il défend la veuve et l’orphelin. Croit-il! En fait, le vengeur applique sa propre justice. 

Une position moralement indéfendable qu’on tente évidemment de nous faire avaler en l’opposant à pire que lui. Et en rendant ça personnel. McCall va mener une patiente enquête, tout en prenant sous son aile Miles (Ashton Sanders, vu dans Moonlight), un jeune voisin qui risque de mal tourner.

Le justicier 2 colle parfaitement au dicton du calme avant la tempête, au sens propre et figuré. Fuqua fait reposer son lent crescendo sur l’imminence d’un ouragan annoncé — le tonnerre sert de leitmotiv. De la même façon, la colère intérieure de McCall va croissante.

Félin... et intense

Avec une telle trame, Denzel Washington, oscarisé pour Jour de formation (2001) du même Fuqua, s’en donne à cœur joie. Félin dans les moments calmes et intense dans l’action. De toute évidence, il fait confiance à son réalisateur.

Si on passe outre l’insistance de celui-ci à glorifier la violence, on ne peut d’ailleurs pas reprocher grand-chose à Fuqua. Avec sa caméra mobile, ses plans audacieux et son sens du cadre, il parvient à maintenir notre intérêt pour une histoire qui en arrache parfois en raison de ses lenteurs et s’avère trop prévisible.

Le scénario tente par ailleurs de justifier ses positions en soulignant que nous vivons dans un monde dépourvu de vertu et de morale, et que nous sommes tous dans le même panier… C’est un peu court.

Le justicier 2 réussit néanmoins à boucler sa boucle, avec un dénouement plaqué et sans conséquence : le calme après la tempête...

          

    

Eric Moreault

Le film de la semaine: l'exotique Ciao Ciao

BLOGUE / Le cinéma chinois se rend rarement à nos écrans, à l’exception des œuvres de Zhang Yimou et de Jia Zhangke. Notre vision de l’Empire du Milieu y gagnerait en compréhension. Ciao Ciao de Song Chuan s’avère donc autant une curiosité qu’une perspective intéressante même si l’opposition entre les modes de vie rural et urbain est un thème maintes fois rabâché, de même que l’obsession de l’argent et la corruption qui vient avec. Mais pour ce qui est de l’exotisme, on est servi à souhait.

Pour son deuxième long métrage, Song Chuan est retourné dans son village natal. Sa mise en scène épurée repose sur Ciao Ciao (Xueqin Liang), venue aider ses parents vieillissants après avoir connu l’ivresse de la grande ville. La jeune femme ne rêve d’ailleurs que de retourner vivre à Canton afin de monter une affaire avec une amie. Désœuvrée, la superbe mais froide célibataire est l’objet de bien des convoitises, notamment celle de la brute Li Wei (Yu Zhang), petit glandeur sans ambition fils du trafiquant d’alcool local, Monsieur Li (Hong Chang).

Le drame dépeint la perte de repères dans un village où tous sont obsédés par le matérialisme. Notamment Monsieur Li, qui offre des pots-de-vin au maire et aux policiers pour qu’ils ferment les yeux sur son trafic. Tout comme les parents de Ciao Ciao, trop contents d’offrir leur fille en mariage en échange d’une dot pour leurs vieux jours.

Le portrait sans fard de  Song Chuan y est également très cru. On y voit des scènes sexuelles explicites qui contrastent avec la retenue habituelle des films chinois. Mais elles sont le reflet de la déshumanisation et de l’aliénation des personnages, obsédés par leur éventuel confort matériel. Ciao Ciao et Li Wei forment un couple dépareillé, deux êtres seuls et incapables de réellement s’unir pour s’affranchir des stéréotypes que leur impose la tradition pourvivre leur vie.

Le scénario bancal et convenu de Song Chuan, aux dialogues minimalistes, empêche toutefois le film de réellement prendre son envol. Même chose pour le choix des plans longs, cadrés large, dans un souci d’hyperréalisme, qui finit par devenir répétitif. Ce qui offre un fort contraste avec la trame sonore techno de Sun Dawei et les images aux couleurs presque saturées, notamment celles des superbes paysages des champs entourés de montagnes.

Le ton incisif de Song Chuan et sa critique de la Chine actuelle sont néanmoins la marque d’un réalisateur à la forte personnalité, capable de dépeindre avec ironie les travers de son pays. La somme des qualités de son film surpasse celle de ses défauts.