Eric Moreault

Le film de la semaine: l'attachant Ôtez-moi d'un doute

BLOGUE / Me voici de retour d'une pause après le Festival de Cannes. Par de la Croisette, Ôtez-moi d'un doute s'y est retrouvé l'an passé, à la Quinzaine des réalisateurs, notamment en raison de l'approche originale de son sujet. Les relations familiales sont un véritable champ de mines — il faut avancer avec précaution. Erwan (François Damiens) va l'apprendre à ses dépens en découvrant qu'il n'a pas le même ADN que son père... Sur cette prémisse un peu usée, Carine Tardieu réussit à proposer une comédie dramatique touchante avec des personnages attachants, qui maintient un bel équilibre entre l'humour et l'émotion. Un exploit dans le genre

Ôtez-moi d'un doute aurait facilement pu tomber dans la caricature. Or, la réalisatrice a choisi la nuance — dans la composition de ses personnages, mais pas toujours dans le récit. À commencer par ce Erwan, démineur de métier et mâle alpha de son état. En apparence.

On découvre rapidement un homme pudique, timide et maladroit dans ses relations interpersonnelles, en particulier avec sa fille, la fougueuse Juliette (Alice de Lencquesaing). C'est en l'accompagnant chez le médecin que le fier Breton découvre le pot aux roses à propos de ses origines.

Malgré la tendresse qu'il éprouve pour son paternel (Guy Marchand), Erwan va (discrètement) chercher et trouver son père biologique (André Wilms), un vieux militant original et sympathique. Pendant ses tribulations, notre homme va rencontrer Anna (Cécile de France), une médecin indépendante au caractère trempé d'acier.

Alors que les deux ressentent une forte attirance, Erwan soupçonne que sa nouvelle flamme est peut-être... sa demi-sœur ! Ce qui entraîne évidemment son lot de quiproquos et d'ambiguïté. On baigne dans le marivaudage, de bon aloi.

Le troisième long métrage de Carine Tardieu, après La tête de maman (2007) et Du vent dans mes mollets (2012), bénéficie grandement de ce point de vue féminin sur la paternité, à la fois tendre et amusé, mais aussi terriblement lucide. Ses personnages masculins semblent parfois dépassés et démunis, mais toujours pleins de bonnes intentions.

La cinéaste en profite aussi pour explorer les thèmes de la filiation, de l'identité, du mensonge et de l'amour, sous toutes ses formes. Rien de transcendant, mais avec beaucoup d'acuité. Un peu comme sa réalisation, somme toute très classique.

En fait, le charme d'Ôtez-moi d'un doute réside principalement dans la distribution impeccable. Damiens est parfait en gros nounours, tout comme Cécile de France en femme de tête. Le duo fait des étincelles, bien entouré par des seconds rôles bien dessinés et interprétés. La direction d'acteur est remarquable.

Le distributeur du film n'a pas choisi de lancer ce film la fin de semaine de la fête des Pères par hasard. Bon temps garanti (et, peut-être, des discussions amusées après le visionnement).

Eric Moreault

La malédiction de Don Quichotte vaincue à Cannes

Cannes — Quelques minutes avant la projection de «L'homme qui tua Don Quichotte» de Terry Gilliam, j'ai eu un doute : avec la malédiction qui poursuit ce long métrage, va-t-on enfin le voir? Oui! Même s'il n'est pas le chef-d'œuvre qu'on aurait aimé qu'il soit. Plutôt un film baroque rempli de fantaisie qui revisite avec beaucoup d'audace le classique de Cervantes.

C’était l’événement de cette dernière journée de la compétition, même si Quichotte n’en fait pas partie — il sera présenté samedi soir en clôture de cette 71e édition du Festival de Cannes. Ça se bousculait aux portes pour la représentation de presse, vendredi après-midi — la salle était beaucoup trop petite pour tous les journalistes qui voulaient y assister. 

Ce projet maudit, initié en 1989, a passé proche de ne jamais se concrétiser, il en était à sa sixième mouture, ou d’être projeté en salle (les tribunaux ont autorisé la sortie). Il est d’ailleurs dédié à la mémoire de Jean Rochefort et John Hurt, qui auraient pu jouer le rôle du vieux fou. «J’ai mis 25 ans à venir à bout de ce film. Les gens raisonnables me disaient d’arrêter et de passer à autre chose... Mais je n’aime pas les gens raisonnables», a déclaré le réalisateur de Brazil en arrivant sur la Croisette.

La version Gilliam n’est pas un drame historique. Il a imaginé un réalisateur égocentrique dont le film de fin d’études portait sur le sujet. Toby (Adam Driver) revient sur les lieux du crime 10 ans plus tard. Son projet a causé des ravages dans le village: le cordonnier (Jonathan Pryce) qui jouait le chevalier est persuadé d’être Don Quichotte. Et prend Toby pour Sancho Panza.

Ce qui va entraîner le duo dans des aventures rocambolesques dans la recherche de leur Dulcinée (Joana Ribeiro), où Gilliam s’amuse à brouiller les frontières entre rêve, réalité et fiction. Driver et Pryce s’en donnent à cœur joie.

Reste que Gilliam, en reprenant l’essentiel des aventures du duo, a tellement essayé de leur trouver un contexte contemporain qu’il en perd le charme naïf des péripéties. Et il a la métaphore un peu lourde. Qui trop embrasse, mal étreint. 

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Eric Moreault

CANNES: L'hommage au cinéma

BLOGUE / Chaque année il y a, dans la sélection du Festival de Cannes, un long métrage qui rend un hommage explicite au cinéma. Cette 71e édition ne fait pas exception, il s'agit du très attendu et un peu décevant Under the Silver Lake de David Robert Mitchell. Le réalisateur d'It Follows a ponctué son film néo-noir de nombreux hommages et références au 7e art, mais aussi à cette culture populaire qui nous submerge sans que nous y portions assez attention.

Dans la chambre de Sam (Andrew Garfield), il y a un poster de Kurt Cobain et un Playboy; dans son salon, des BD (dont Spiderman, rôle que Garfield a endossé deux fois) et des affiches de classiques du cinéma. Il y a, sous la surface de cette culture pop dans laquelle nous baignons, des choses et des enjeux qui nous échappent. D'où le titre du film.

Sam est d'ailleurs complètement largué. À 33 ans, il est passé à côté de son rêve. Il est devenu un perdant magnifique à qui la vie échappe (sans emploi, sa voiture saisie et sous une menace d'expulsion). Jusqu'à ce qu'apparaît Sarah (la sexy Riley Keough), une nouvelle et séduisante voisine. Qui disparaît aussitôt, en pleine nuit. Sous le voile de ce mystère en sont cachés plein d'autres...

Intrigué, notre jeune désœuvré va enquêter dans un Los Angeles décalé où «les personnages secondaires sont un peu comme des fantômes», révèle David Robert Mitchell. Il n'en dira pas plus — il se refuse à toutes interprétations, même les plus évidentes. Même chose pour les films cités. «Ça vient de mon amour profond du cinéma. Je ne pourrais pas tous les nommer, mais quand j'écris, ils me viennent en tête.»

On va l'aider un peu. Under the Silver Lake a une grosse dette envers Hitchcock, en général, Mulholland Drive de David Lynch et Chinatown de Polanski, en particulier. Il cite aussi La fureur de vivre et les comédies romantiques hollywoodiennes de l'après-guerre, notamment dans sa façon d'éclairer Sarah. Sans parler de ses longs métrages — il s'amuse avec les techniques du film d'horreur.

Ce récit halluciné et à moitié éveillé — Sam pourrait aussi bien avoir rêvé à tout ça, après tout on épouse son point de vue — propulse le spectateur dans un ailleurs inquiétant mais, en même temps, familier.

On aurait juste aimé que Mitchell se disperse moins (trop d'histoires parallèles) et se ramasse un peu. À 2h15, le réalisateur a eu trop d'indulgence pour son propre bien envers son troisième effort.

Eric Moreault

Cannes: von Trier et le mal incarné

BLOGUE / Le Festival de Cannes est le lieu des extrêmes. On peut y voir un navet comme une œuvre provocante, violente, perturbante, choquante, mais terriblement brillante. Bref, Lars von Trier à son meilleur.

L'atmosphère était fébrile mardi matin. On se doutait, pour utiliser l'expression consacrée, que The House That Jack Built allait diviser la Croisette. Dès sa première mondiale, tard lundi soir, une centaine de spectateurs ont quitté, scandalisés. Ceux qui sont restés lui ont réservé une ovation.

Avec raison. Même si le réalisateur danois (Palme d'or pour Dancer in the Dark en 2000) pousse loin la provocation avec ce récit livré par un tueur en séries. Jack (Matt Dilon) se confie, dès le début, à un certain Verge (Bruno Ganz). On n'entend que leur voix jusqu'à ce que le meurtrier dise vouloir donner cinq exemples «choisis au hasard» sur 12 années de frénésie meurtrière. Il est beaucoup question de la souffrance, tant physique que psychologique.

Son psychopathe est manipulateur et narcissique — il se surnomme M. Sophistication. Jack ne nous épargne aucun détail. Et tue femmes, enfants, hommes sans distinction. Les meurtres sont moins graphiques qu'on aurait pu le craindre (mais clairement pas pour les cœurs sensibles, notamment pour une scène de mutilation). Nous ne sommes pas dans la glorification à la Natural Born Killers (Stone, 1994) ou les giclées de sang à la Tarantino.

Son Jack est à la fois le mal incarné et l'artiste maudit — il tente de justifier sa compulsion par une série d'œuvres, notamment des natures mortes. Les citations de von Trier sont nombreuses, de Virgile à Dante, en passant par Brecht et Blake.

Il y a beaucoup à disséquer, sans mauvais jeu de mots, dans ce dernier opus. Et nous devrons nous débrouiller sans les explications de Lars von Trier, qui a choisi de ne pas donner de conférence de presse. On peut comprendre. Ses dérapes verbales après la projection du superbe Melancholia à Cannes en 2011 lui ont valu un bannissement à vie. Sept ans plus tard, il est de retour pour sa 10e présence en compétition.

Il est toutefois clair que Jack est l'alter ego du réalisateur, qu'il convie à une réflexion sur l'art, mais aussi sur les dérives toxiques commises en son nom. Von Trier propose d'ailleurs des extraits de ses propres longs métrages (Antichrist, Nymphomaniaque, Melancholia, entre autres). Acte de contrition ou de justification de la part du réalisateur?

La condition humaine est remplie de paradoxes. Tout comme l'art. C'est ce qui rend l'œuvre de von Trier, en général, et ce film, en particulier, si fascinants. Il est le propre de l’artiste de nous pousser dans nos derniers retranchements.