Les scènes où apparaissait Kevin Spacey étaient déjà tournées. Ridley Scott a choisi de remplacer l'acteur et de les refaire pour la sortie du film Tout l'argent du monde, le 22 décembre.

Les œuvres radioactives

BLOGUE/Ridley Scott a pris une décision radicale pour Tout l’agent du monde : retourner toutes les scènes où apparaissait Kevin Spacey. Chose impossible pour le brillant Suspects de convenance (Bryan Singer, 1995). Que faire des œuvres, soudainement devenues radioactives, de tous ces hommes qui tombent de leur piédestal depuis moins de deux mois?

On n’ira pas jusqu’à les bruler (les autodafés, avec leur connotation d’inquisition puis nazie, sont beaucoup trop sinistres). Les ignorer complètement? Le débat est éternel. Il ressurgit périodiquement lorsque des agresseurs sont démasqués. On a rapidement renommé la rue Claude-Jutra à Québec après les accusations de pédophilie, l’an passé, mais faut-il mettre un voile sur Mon oncle Antoine (1971) et Kamouraska (1973) pour autant?

Le sujet est ultra-sensible et l’intérêt qu’on porte à l’art ne doit, en aucun cas, porter préjudice aux victimes, même si notre réaction initiale est de balayer sous notre tapis cérébral les agissements de ces prédateurs pour pouvoir continuer à apprécier leurs créations. Il a beaucoup été question, encore récemment, de Bertrand Cantat, dont les coups ont tué sa compagne Marie Trintignant. L’écoute de Noir Désir n’est plus la même. Sauf que la musique existe pour toujours.

On peut reculer un peu plus loin. Céline est un antisémite notoire. Polanski a abusé d’une fille de 13 ans. Hitchcock maltraitait les actrices qui tournaient pour lui, jusque dans la trame narrative elle-même. Pourtant leurs œuvres traversent le temps.

J’ai toujours crû, comme le soulignait récemment l’universitaire féministe Camille Paglia dans le New York Times, qu’une personne doit être responsable de ses actes dans l’univers social, mais que l’art existe dans une réalité abstraite qui dépasse la fatalité sociale.

Il ne s’agit pas de faire abstraction des actes posés, bien sûr. Mais il faut surtout relativiser. Les sévices à répétition d’Harvey Weinstein sont une évidence. Pour les autres, il faudra juger au cas par cas, avec circonspection. À chacun son libre arbitre pour les œuvres qui, de toute façon, ont une vie autonome dès qu’elles viennent au monde.

Soyons surtout heureux que les dénonciations récentes, ici comme ailleurs, vont changer, souhaitons-le, le rapport de force et permettre aux femmes de travailler et de créer sur un pied d’égalité avec les hommes. À l’abri des gestes dégueulasses commis par une minorité d’entre eux.