Le film de la semaine, l'envoutant Joueurs

BLOGUE / Rien ne sert courir ; il faut partir à point, dit le proverbe. Marie Monge a parfaitement retenu la leçon. Elle a pris son temps pour compléter son premier long métrage, après une nomination aux Césars en 2012 pour le meilleur court. Mais elle a aussi appliqué l’enseignement au récit de Joueurs. Après une mise en place patiente, la cinéaste entraîne le spectateur dans une montée dramatique implacable dans les cercles de jeu clandestins à Paris.

Avec une caméra de proximité nerveuse, Monge nous présente d’abord Ella (Stacey Martin), copropriétaire avec son père d’un restaurant modeste. La routine, la solitude et, apparemment, pas vraiment le goût de jouer à la restauratrice. 

Débarque rapidement Abel (Tahar Rahim). Il a une belle gueule et du bagout. Enjôleur, il convainc Ella de lui accorder un essai. D’abord réticente, la belle cède à son charme. À la fermeture, il en profite pour partir avec la caisse. La patronne le poursuit dans le métro, sans savoir qu’elle vient d’emprunter une destination sans retour…

Il faut un peu de crédulité pour accepter que la jeune femme aille le suivre jusque dans un tripot clandestin. Prise au jeu et voyant ses gains exploser grâce à la chance de la débutante, Elle va rapidement devenir accro à la décharge d’adrénaline. Évidemment, ça ne durera pas.

Le joueur pathologique et l’arnaqueur (et l’arnacœur), c’est lui. Elle développe plutôt une dépendance à la passion qu’il a allumé dans sa vie terne en lui vendant du rêve. Mais à quel prix... Dans cette relation toxique qui lui pompe tout — y compris son énergie —, Ella perd pied, prise dans une spirale vicieuse qui l’entraîne sans cesse vers le bas même quand elle lutte pour remonter à la surface.

C’est ce portrait juste et sans fard qu’esquisse Marie Monge. D’abord à grands traits, en plaçant sa caméra dans ses cercles de jeu nocturne, avec une approche documentaire qui nous montre sa faune et ses comportements, ses rituels. Puis de façon de plus en plus précise avec Ella. Les impacts sont dévastateurs. Leur histoire d’amour est comme une partie de jeu de hasard.

On vous le disait plus haut, Joueurs démarre lentement, sur le mode film noir. Il devient de plus en plus glauque en s’enfonçant dans la nuit et la tragédie. Le dernier tiers relève plutôt du suspense alors que la violence y fait irruption — on est presque dans le film de gangsters. Avec une fin ouverte néanmoins conséquente. Pas originale, mais bien fait.

La réalisatrice use avec beaucoup de discernement des ellipses et des non-dits. Le spectateur doit travailler un peu pour relier les points. Son film a aussi le grand mérite de nous entraîner dans un Paris marginal, cosmopolite, loin des bourgeois habituels.

Il est aussi porté par deux acteurs au naturel confondant. Tahar Rahim (Le passé, Réparer les vivants...) a un charisme fou et un sourire ensorcelant. Si on croit au pouvoir d’attraction d’Abel, c’est grâce à lui. Stacey Martin (Nymphoniaque, Le Redoutable...) ne lui cède en rien. Son registre, très entendu, sa façon d’exprimer beaucoup avec peu rappelle la grâce du jeu de la regrettée Marie Trintignant.

Le pari de Marie Monge a payé tôt : la première mondiale s’est déroulée à Cannes, dans la prestigieuse section parallèle de la Quinzaine des réalisateurs. Le film est imparfait, notamment dans sa dernière partie plus convenue, mais il a le mérite de nous décrire l’univers du jeu pour ce qu’il est vraiment, en évitant l’habituel clinquant des casinos au cinéma. C’est déjà beaucoup.