Le film de la semaine: le puissant Tu n'as jamais vraiment été là

BLOGUE/Il aura fallu six longues années avant que Lynne Ramsay ne revienne au long métrage après son dérangeant Il faut qu’on parle de Kevin. Retenue pour Tu n'as jamais vraiment été là (You Were Never Really Here) lors du dernier Festival de Cannes, la réalisatrice écossaise a hérité du pire scénario : clore la compétition. Tous les festivaliers ont les yeux usés. Et pourtant, son puissant suspense, (sur)prenant et audacieux, lui a valu un très mérité Prix du scénario et un Prix d’interprétation pour la performance magistrale de Joaquin Phoenix.

Phoenix, dans un rôle très physique, se glisse dans la peau de Joe, un vétéran qui souffre d’un trauma lié à son enfance, illustré par de brèves visions, et d’un stress post-traumatique — un dangereux cocktail d'autant qu’il s’enfile des pilules à la poignée. On ne sait d’ailleurs trop s’il hallucine ou si sa réalité est distordue…

Il est néanmoins chargé par un sénateur américain, en période électorale, de retrouver sa jeune fille enlevée et retenue par un réseau de prostitution, Nina (Ekaterina Samsonov). Mais tout part en vrille et Joe se retrouve entraîné bien malgré lui dans une spirale de violence...

Rien de bien original, mais tout est dans l'approche très sensorielle adoptée par Ramsay, toujours beaucoup plus dans l’allusion que dans l’action directe. Les voix que Joe entend sont bien réelles, mais diffuses. La violence dans ce mélange de drame de mœurs psychologique et de suspense se retrouve dans le hors champ ou montrée de loin, sauf exception (et ça fesse solide dans ces rares cas).

On pourrait continuer longtemps sur l’originalité de l'approche de la réalisatrice, notamment ses gros plans inusités, sa caméra subjective pour Joe et ses sublimes images sous l’eau. Mais je retiens surtout que la touche féminine, ici, sert à démontrer qu’on peut faire les choses différemment, autrement (malgré les allusions à Hitchcock, notamment celles, très drôles, à Psychose).

You Were Never Really Here bénéficie évidemment grandement de l’incarnation de Phoenix, troublant en vétéran suicidaire sur le point d’exploser à tout moment. Toujours aussi intense, il crève l’écran. L’acteur montre aussi une sensibilité à fleur de peau dans ses interactions avec la petite Nina.

Mais une telle performance ne fait pas un film. Outre le fait que Ramsay m’a rivé à mon siège, le plus impressionnant demeure qu’avec un rythme plus lent que la moyenne pour le genre, You Where Never Really Here passe comme l'éclair. Un signe qui ne trompe pas.

Lynne Ramsay a une voix originale et fait la preuve, encore une fois, que le cinéma contemporain bénéficierait grandement d’une présence féminine plus marquée à la réalisation.