Le film de la semaine, le magnifique Si Beale Street pouvait parler

BLOGUE / Barry Jenkins est devenu en 2016 le deuxième noir à remporter l’Oscar du meilleur film, ainsi que celui du meilleur scénario adapté avec Moonlight. Le cinéaste pourrait — devrait, en fait — répéter l’exploit avec Si Beale Street pouvait parler (If Beale Street Could Talk). Il s’agit d’un magnifique drame qui réussit à évoquer ce qu’il y a de plus beau en ce monde (l’amour) et de plus laid (le racisme systémique) dans un même récit, porté par une grâce de tous les instants.

Pour ce quatrième long métrage, Jenkins a adapté le roman du même nom de James Baldwin (1974), qui se déroule au début des années 70 à Harlem. 

Il débute alors que Tish (KiKi Layne), 19 ans, visite Fonny (Stephen James), 22 ans, en prison pour lui confier qu’elle attend son enfant. Ils sont de toute évidence éperdument amoureux. La jeune femme, terrifiée, annonce ensuite la nouvelle à sa mère (Regina King), son père (Colman Domingo) et sa sœur (Teyonah Parris). La famille très soudée accueille l’heureux événement avec joie, ce qui est plutôt l’inverse pour les proches du jeune homme.

Jenkins alterne ensuite entre les scènes de la naissance de la passion du couple — le plan séquence où ils font l’amour pour la première fois est magistral — et le terrible drame à la source de l’emprisonnement.

Fonny est faussement accusé du viol d’une jeune porto-américaine et en attente de procès, s’attachant à l’espoir de sortir à temps pour l’arrivée de son enfant. La police, elle, tente d’effacer toute trace de son cafouillage…

Jenkins nous révèle patiemment, et implacablement, toutes les difficultés que rencontrent les Afro-Américains. Sans démagogie. À la violence de la discrimination et la terreur qu’elle engendre, il oppose l’entraide et l’amour. L’amitié et la fraternité aussi.

Il le fait en tournant des images qui sont parfois sublimes. Les mouvements de caméras discrets, le choix de cadrage toujours judicieux… Pourtant, ce sont surtout ses gros plans de visage qui s’avèrent absolument fascinants. Comme dans Moonlight, ils irradient d’une lumière qui magnifie la beauté intérieure des interprètes et révèlent la puissance des sentiments sans qu’un mot ne soit prononcé.

Parlant des acteurs, KiKi Layne s’avère une belle révélation, d’autant que le récit tourner autour de Tish. Mais Regina King marque les esprits avec son interprétation nuancée d’une mère courage prête à tout pour aider sa fille (et son beau-fils, du coup).

Avec ce film, Barry Jenkins peaufine son art cinématographique de main de maître. Mais il porte aussi son regard, et nous montre la réalité, du point de vue afro-américain, à la Spike Lee, en plus harmonieux.

Si Beale Street… est un film d’époque, très bien reconstitué, par ailleurs. Mais la démonstration de Jenkins est aussi claire qu’elle est éloquente. En 50 ans, rien n’a vraiment changé. Le racisme systémique est seulement un peu plus insidieux. Mais dès qu’on gratte un peu, la bête refait surface, toujours aussi affreuse.