Cannes: von Trier et le mal incarné

BLOGUE / Le Festival de Cannes est le lieu des extrêmes. On peut y voir un navet comme une œuvre provocante, violente, perturbante, choquante, mais terriblement brillante. Bref, Lars von Trier à son meilleur.

L'atmosphère était fébrile mardi matin. On se doutait, pour utiliser l'expression consacrée, que The House That Jack Built allait diviser la Croisette. Dès sa première mondiale, tard lundi soir, une centaine de spectateurs ont quitté, scandalisés. Ceux qui sont restés lui ont réservé une ovation.

Avec raison. Même si le réalisateur danois (Palme d'or pour Dancer in the Dark en 2000) pousse loin la provocation avec ce récit livré par un tueur en séries. Jack (Matt Dilon) se confie, dès le début, à un certain Verge (Bruno Ganz). On n'entend que leur voix jusqu'à ce que le meurtrier dise vouloir donner cinq exemples «choisis au hasard» sur 12 années de frénésie meurtrière. Il est beaucoup question de la souffrance, tant physique que psychologique.

Son psychopathe est manipulateur et narcissique — il se surnomme M. Sophistication. Jack ne nous épargne aucun détail. Et tue femmes, enfants, hommes sans distinction. Les meurtres sont moins graphiques qu'on aurait pu le craindre (mais clairement pas pour les cœurs sensibles, notamment pour une scène de mutilation). Nous ne sommes pas dans la glorification à la Natural Born Killers (Stone, 1994) ou les giclées de sang à la Tarantino.

Son Jack est à la fois le mal incarné et l'artiste maudit — il tente de justifier sa compulsion par une série d'œuvres, notamment des natures mortes. Les citations de von Trier sont nombreuses, de Virgile à Dante, en passant par Brecht et Blake.

Il y a beaucoup à disséquer, sans mauvais jeu de mots, dans ce dernier opus. Et nous devrons nous débrouiller sans les explications de Lars von Trier, qui a choisi de ne pas donner de conférence de presse. On peut comprendre. Ses dérapes verbales après la projection du superbe Melancholia à Cannes en 2011 lui ont valu un bannissement à vie. Sept ans plus tard, il est de retour pour sa 10e présence en compétition.

Il est toutefois clair que Jack est l'alter ego du réalisateur, qu'il convie à une réflexion sur l'art, mais aussi sur les dérives toxiques commises en son nom. Von Trier propose d'ailleurs des extraits de ses propres longs métrages (Antichrist, Nymphomaniaque, Melancholia, entre autres). Acte de contrition ou de justification de la part du réalisateur?

La condition humaine est remplie de paradoxes. Tout comme l'art. C'est ce qui rend l'œuvre de von Trier, en général, et ce film, en particulier, si fascinants. Il est le propre de l’artiste de nous pousser dans nos derniers retranchements.