Eric Moreault

Le film de la semaine: le politique La panthère noire

BLOGUE/Pour plusieurs, dont moi, La panthère noire (Black Panther) était attendu avec encore plus d’impatience que la très grande majorité des superproductions, Star Wars compris, en raison de sa distribution presque exclusivement noire et de son metteur en scène. Ryan Coogler a relevé le défi avec panache. Son drame fantastique, bien réalisé et avec une trame riche sur le plan thématique, transcende le simple divertissement tout en procurant l’adrénaline d’un film d’action.

Avant même sa sortie, La panthère noire est devenu, aux États-Unis du moins, un véritable phénomène sociopolitique (et populaire : il a vendu plus de billets à l’avance que tout autre film du genre dans les dernières années). Qui s’insert, signe des temps, dans la montée du mouvement Black Lives Matter et de la présidence Trump. Et pas besoin d’avoir vu d’autres films de superhéros pour en apprécier toutes les qualités.

C’est, de loin, le film le plus politique de Marvel, un symbole du passé et un modèle d’espoir. Le titre fait directement référence au mouvement révolutionnaire Black Panther Party. Et les deux protagonistes principaux représentent, de toute évidence, le militantisme de Malcom X et le pacifisme de Martin Luther King.

Mais ses racines remontent à bien plus loin. Le film s’ouvre sur la tradition orale d’une légende africaine (un rappel du creuset de l’humanité tout autant que de l’esclavage). Elle évoque la création du Wakanda, qui devient un pays riche en culture et en technologie grâce au vibranium, métal indestructible et riche en énergie.

Le nouveau roi humaniste T’Challa (Chadwick Boseman), dans la peau de la panthère noire, doit le protéger des convoitises, tout en affrontant les factions rebelles qui veulent s’emparer du pouvoir. Sans compter un ennemi puissant (Michael B. Jordan) qui est lié au passé trouble de son père récemment décédé.

À sa cour matriarcale, il est entouré d’un corps de garde du corps d’élite féminin mené par une féroce générale (Danai Gurira), d’une belle espionne et ancienne flamme (Lupita Nyong'o), et de sa jeune sœur Shuri (Letitia Wright), mélange espiègle de Tony Stark et de Q, l’armurier de 007.

La panthère noire emprunte d’ailleurs autant à l’action effrénée et à l’humour en clin d’œil des James Bond qu’aux combats haletants des films d’arts martiaux (à la Kill Bill). Ryan Coogler s’est d’ailleurs fait la main dans les combats corps à corps avec son très solide Creed (2015).

À son troisième long métrage, il montre beaucoup d’aplomb avec une grosse machine futuriste — un peu comme l’a fait Denis Villeneuve avec Blade Runner 2049, la dimension onirique en plus. Malheureusement trop prévisible et avec une fin banale, La panthère noire souffre aussi d’un excès qui confine presque au kitsch.

Mais on remarque surtout la richesse thématique de son scénario, coécrit avec Joe Robert Cole : la famille, la transmission, le deuil, la résilience, la vengeance, la soif de pouvoir, la loyauté, le double, la radicalisation, l’isolationnisme, la dictature…

Cette riche trame narrative explore les fondements mêmes de la question raciale, de la discrimination et de la représentativité des Noirs à l’écran (et par la bande des minorités). Même s’il demeure un film hollywoodien à propos d’un pays fictif, il marque un jalon important dans le cinéma populaire. Tout en démontrant qu’il est possible de tourner une superproduction à succès public et critique, elle le sera, avec une très grande majorité d’acteurs noirs — d’ailleurs tous très bons et crédibles pour le genre.

La panthère noire, dans son existence et dans sa réussite, est un morceau de résistance et de bravoure qui s’oppose à la montée de l’extrême droite. Tout en procurant la satisfaction d’un bon film qui nous tient en haleine.

Comme disait mon fils de 10 ans, «trop cool». Je seconde.

Éric Moreault

Le film de la semaine: le rafraîchissant Prendre le large

BLOGUE/Il faudra remercier Gaël Morel. Il donne à Sandrine Bonnaire un rôle magnifique, qui démontre l’étendue de son talent. Prendre le large se distingue aussi par l’originalité de son sujet et sa portée sociale. Le drame suit le destin d’Édith, une femme qui décide de changer de vie en prenant une décision inusitée : suivre son usine délocalisée pour un moindre salaire, dans un pays musulman…

À 45 ans, tout le monde conseille à l’ouvrière interprétée par Bonnaire (Monsieur Hire) de prendre les indemnités. Elle décide plutôt de déménager au Maroc, passant d’une usine presque entièrement automatisée à un atelier où les femmes s’échinent sur des machines à coudre.

Le choc est brutal — les mœurs sont très différentes. Morel (Le clan, Après lui) illustre avec beaucoup d’aplomb les disparités économiques et l’exploitation des travailleuses (car ce sont souvent des femmes) dans des pays pauvres qui produisent pour les consommateurs des pays riches.

Malgré son approche documentaire, son film ne cherche pas pour autant à culpabiliser, plutôt susciter une réflexion, et évite le piège du didactisme ainsi que le naturalisme à la Zola.

C’est que Prendre le large décrit aussi une très belle rencontre, celle d’Édith avec Mina (Mouna Fettou), qui tient la modeste pension où l’ouvrière loge. À son contact, la femme solitaire et introvertie va peu à peu s’ouvrir. La présence d’Ali (Kamal El Amri), le fils de la propriétaire, va aussi amener Édith à réfléchir sur la relation qu’elle entretient avec le sien, gêné par cette mère modeste et provinciale.

Dans ce portait de migrante inversé, le film de Morel aborde donc autant les difficultés socioéconomiques d’une classe peu représentée au cinéma que l’aspect humain de sa protagoniste. Sa Édith est à la fois courageuse et fragile — grâce à l’incarnation très forte de son actrice. Mais c’est aussi une femme dont le travail est la raison de vivre…

Ce film sans concession, riche sur le plan thématique, manque toutefois un peu de souffle en fin de parcours, d’autant que Prendre le large s’engage dans des chemins plus prévisibles et fréquentés. La trame sonore, parfois trop appuyée, n’aide pas non plus.

Reste tout de même des pistes réflexions intéressantes et des personnages féminins entiers, et pas idéalisés (elles ont leurs défauts). Prendre le large bénéficie aussi de sa magnifique photo au Maroc, tout en évitant les images de carte postale. Tout comme il mise sur la bouleversante interprétation de Sandrine Bonnaire. Juste pour elle, ce beau petit film en vaut la peine. Mais également pour ce qu’il évoque sur la mondialisation.

Eric Moreault

Le film de la semaine: le superbe Lady Bird

BLOGUE/Il aura fallu cinq nominations aux Oscars, dont meilleur film, pour qu’enfin les cinéphiles puissent voir Lady Bird sur grand écran à Québec. C’est déjà ça de pris vu que la comédie dramatique de Greta Gerwig est un superbe moment de cinéma. La cinéaste a su trouver le ton juste, à la fois touchant et drôle, pour évoquer ces moments marquants lorsqu’un ado prend son envol et quitte le nid familial. Saoirse Ronan y est d’une justesse renversante dans le rôle-titre.

Gerwig s’est d’abord fait connaître comme actrice et muse de Noah Baumbach, notamment dans Frances Ha (2002) et Mistress America (2005), ainsi que devant la caméra de Rebeca Miller (Maggie’s Plan, 2016). Son premier long métrage navigue dans les mêmes eaux esthétiques dépouillées et réalistes dans le jeu et les dialogues (un brin caustique).

D’ailleurs sa protagoniste, Christine «Lady Bird» McPherson (Ronan), habite Sacramento, comme la cinéaste. Sans être autobiographique, Gerwig s’est inspiré de l’esprit du temps lorsqu’elle habitait en Californie — l’action s’y déroule en 2002-2003.

Action, s’est vite dit. Lady Bird décrit le quotidien quelconque de Christine, pardon, Lady Bird comme elle s’est surnommée, pendant son année de finissante au secondaire dans une école catholique privée. Mais surtout son désir de se métamorphoser en se libérant de l’emprise de sa mère Marion (Laurie Metcalf) — à qui elle ressemble beaucoup trop, croit-elle.

Rarement un film n’aura réussi à décrire avec autant d’à propos les émotions contradictoires qui forgent le puissant lien mère-fille. Marion, une passive-agressive, cherche, sans y arriver, à exprimer son amour et sa détresse de voir sa fille voler de ses propres ailes. Ce que Lady Bird perçoit faussement comme une tentative d’étouffement.

Récit initiatique et quête identitaire, donc. Il ne faut pas chercher du côté de l’originalité, plutôt de l’authenticité, ce qui fait le charme de Lady Bird. Grâce à son interprète, bien sûr, mais aussi à cette galerie de personnages qui l’entourent : du père bienveillant à la meilleure amie dévouée, en passant par la sœur compréhensive.

L’adolescente va donc expérimenter, notamment sur le plan amoureux. Rien de bien dramatique, mais probablement la réalité à laquelle font face quantité de jeunes à cet âge ingrat où a encore un pied dans l’enfance (il faut voir sa chambre) et un autre dans le monde adulte.

Les gens heureux n’ont pas d’histoire, dit-on. Peut-être. Mais ceux qui vivent dans un contexte normal, où on tente de joindre les deux bouts, où la dépression rôde, où s’aimer peut parfois être compliqué, sont certainement un terreau fertile devant la caméra d’une réalisatrice inspirée comme Gerwig. Amitié, empathie, entraide, espoir et émancipation se retrouvent devant sa caméra…

Sa mise en scène, simple et sobre, cherche surtout à rendre justice à son scénario (tout de même un peu prévisible). Mais il y a quelques moments qui démontrent que Greta Gerwig pourrait, dans un avenir rapproché, faire aussi sa marque comme réalisatrice. Gerwig a voulu, dit-elle, offrir un contrepoint féminin aux 400 coups de Trufaut et Boyhood de Linklater. C’est réussi.

En terminant, il est tout simplement inconcevable que ce film prenne l’affiche à Québec deux mois après sa sortie à Montréal. Surtout après son immense succès critique et ses nominations aux Golden Globes, où le long métrage a gagné les trophées de la meilleure comédie et de la meilleure actrice (Ronan)… le 7 janvier!

Eric Moreault

Un petit détour par Paris

BLOGUE / Mi-janvier est synonyme de détour par Paris, où se déroule la 20e édition des Rendez-vous du cinéma français parrainé par Unifrance.

Au menu : des entrevues avec, entre autres, Fanny Ardant, Yan Attal, Mathieu Amalric, Arnaud Desplechin, Xavier Beauvois, Philippe Le Guay, Michel Hazanavicius, Laurent Cantet, Pierre Richard, Anne Fontaine, Vincent Cassel, Jean-Pierre Darroussin, Karin Viard… Un très beau séjour en perspective! 

Je vous reviens bientôt.

Eric Moreault

Le film de la semaine: Labrecque, une caméra pour la mémoire

BLOGUE / Jean-Claude Labecque a passé la moitié de sa vie derrière la caméra. Avec son œil aiguisé, il a inscrit sur la pellicule plusieurs moments marquants de l’histoire contemporaine du Québec. Labrecque, une caméra pour la mémoire, le documentaire que lui consacre Michel La Veaux, vient mettre en lumière le riche héritage visuel que lègue le cinéaste à la postérité. Un film aussi pertinent qu’humain.

Labrecque occupe une place prépondérante au panthéon du cinéma québécois. D’abord comme directeur photo des pionniers du cinéma direct (Brault, Perrault, Groulx…), puis comme réalisateur de premier plan. Le film raconte les débuts de ce modeste fils de Québec, mais ne parle pas tant de l’homme que de son cinéma : «je suis un taiseux», dit-il d’ailleurs.

Michel La Veaux (Le démantèlement), lui-même un directeur photo accompli, a fait un remarquable travail de synthèse de cette œuvre imposante : plus d’une cinquantaine de films. Plutôt que de s’éparpiller, il a choisi une douzaine de longs métrages significatifs et marquants. Toujours avec autant un contexte cinématographique que sociopolitique : les films témoignent de l’évolution de la société québécoise.

La riche mémoire de Labrecque révèle au spectateur d’incroyables évocations de tournage qui n’ont rien d’anecdotique. Notamment comment il a réussi, pour La visite du général de Gaulle au Québec (1967), à monter dans la voiture de l’ex-président français pendant sa triomphale randonnée vers Montréal.

Le documentaire ne révolutionne rien sur le plan formel. Il suit la forme classique des extraits de films et des entrevues que La Veaux a menées avec Labrecque. Il a, par contre, évité le piège des experts patentés. Et choisi de se concentrer sur le sujet de son film — pas d’entretiens avec les vieux compagnons (tristement presque tous morts, de toute façon) ou des émules du style. L’hommage que lui rend La Veaux suffit amplement.

Le corpus est trop large pour qu’on rogne sur les extraits. Ceux qui ne connaissent Labrecque ni de Brault ni de Poirier peuvent ainsi découvrir la beauté esthétique de certains moments particulièrement significatifs de l’œuvre du cinéaste.

Michel La Veaux a d’ailleurs pris soin d’en recréer quelques-uns, avec beaucoup de bonheur. Comme cette séquence 360 degrés du relais 4 x 100 mètres au Jeux olympiques de Montréal. La caméra tourne autour de Labrecque avant de s’arrêter près de lui, qui regarde la diffusion de l’extrait de Jeux de la XXIe Olympiade (1977) sur l’écran géant du stade olympique! Très fort.

C’est ce qui caractérise de film sans prétention. Cette volonté de faire du cinéma, en privilégiant le mouvement de la caméra et une mise en scène simple et efficace.

La Veaux voue une admiration sincère à Labrecque. Le ton est empreint d’une candeur bon enfant et d’une réelle complicité, ce qui évite de tomber dans le panégyrique.

Jean-Claude Labrecque a consacré sa vie à tourner des films sur le Québec pour les Québécois alors que son talent indéniable aurait pu l’amener ailleurs. «J’ai fait beaucoup de cinéma qui écoute.» Même chose avec ce bel hommage qui lui rend justice.

Eric Moreault

Les meilleurs (et les pires) films de 2017

BLOGUE/Voici donc le moment venu de revenir sur les 10 films, toutes catégories, qui m'ont le plus interpellé ou fait vibrer, réfléchir, rire, pleurer; bref, qui m'ont fait sentir vivant. Une seule règle : le long métrage doit avoir pris l'affiche à Québec en 2017. Ce qui explique l'absence, par exemple, de Lady Bird, Le Post, Appelle-moi par ton nom, Moi, Tonya ou Le fil caché, qui prennent tous l’affiche en janvier. Il s'agit, évidemment, d'une compilation axée sur le cinéma avec une forte signature plutôt que sur les recettes aux guichets...

1 Dunkerque, Christopher Nolan (États-Unis, Royaume-Uni, France, Pays-Bas) 

Eric Moreault

Le top 5 des films québécois 2017

BLOGUE/Deux films québécois ont réussi tout un exploit en 2017 : finir parmi les trois premiers au box-office. De père en flic 2 (706 457 entrées) et Bon Cop, Bad Cop 2 (601 330) ont attiré plein de gens en salle. Mais le reste de notre production, surtout le cinéma d’auteur, peine encore à attirer les cinéphiles. Il y avait pourtant de très bons films à voir.


1- Les affamés

Le très solide Les affamés de Robin Aubert n’a pas remporté le prix du meilleur long métrage canadien au Festival de Toronto pour rien. Ce long métrage de zombies est brillamment réalisé et joué, mélange les genres et propose un point de vue original sur le Québec. Mais c’est d'abord et avant tout un pur plaisir cinématographique où le spectateur se range dans le camp de ceux qui essaient de fuir les attaques à répétition de ces âmes errantes dans un village isolé et vidé de ses habitants. Terrifiant.

2- Les rois mongols

La touchante et sensible comédie dramatique de Luc Picard offre aussi un point de vue inédit sur un grand traumatisme de l'histoire québécoise en privilégiant le regard du quatuor d'enfants sur la crise d'octobre, en 1970. En résulte un petit bijou de tragicomédie qui pose une question qui interpelle : comment conserver la sincérité et le refus des compromis lâches de l'enfance? Les rois mongols est rempli d’une belle humanité. C’est rare. Il sera présenté à la Berlinale en février 2018.

3- Le problème d’infiltration

La grosse surprise de l’année. Robert Morin est un réalisateur doué, mais surtout un créateur iconoclaste dont les films sont inclassables. Or, avec ce long métrage fortement anxiogène, il offre probablement son œuvre la plus accessible, tout en demeurant extrêmement dérangeante. Cette descente aux enfers d’un homme en apparence bien sous tous les rapports est profondément incarnée par Christian Bégin. Très fort.

4- C’est le cœur qui meurt en dernier

On attendait beaucoup de cette adaptation du roman de Robert Lalonde par Alexis Durant-Brault. On n’a pas été déçu. Le réalisateur déploie son cinéma avec beaucoup d'efficacité. Ce puissant drame intimiste, qui n'est pas dépourvu d'une subtile critique sociale, est une belle évocation des liens complexes qui unissent une mère à son fils, mais aussi de la fin de vie. Et permet de réunir Denise Filiatrault et Sophie Lorain, probablement pour une dernière fois au grand écran. L’énergique actrice de 85 ans a trouvé un rôle à sa mesure…

5- La petite fille qui aimait trop les allumettes

Autre adaptation, tout à fait étonnante, par Simon Lavoie, du classique de Gaétan Soucy. Comme d’habitude, le cinéaste livre une œuvre sans compromis et exigeante pour le spectateur. Les clés d’interprétations sont très nombreuses, ce qui amène ce dernier à réfléchir sur le propos. Paradoxalement, cette fable s'avère peut-être son film le plus accessible sur le plan formel, avec une magnifique photo noir et blanc. La petite fille... vaut beaucoup pour la présence de Marine Johnson dans le rôle-titre, une belle révélation.

Mention honorable

Nelly, Anne Émond

Eric Moreault

Le film de la semaine: le bouleversant Au revoir là-haut

BLOGUE/Au revoir là-haut est un des films de la période des Fêtes que j’avais le plus hâte de voir. Albert Dupontel, un acteur du tonnerre, a obtenu le César du meilleur scénario pour son long métrage précédent, 9 mois ferme. Or, cette fois, le cinéaste a décidé d’adapter le Gongourt 2013. En résulte une comédie dramatique percutante et poétique, qui en dit long sur l’avidité sans bornes des puissants, mais aussi sur la douleur d’un fils incompris, interprété avec un brio sublime par Nahuel Pérez Biscayart.

L’ambitieux film d’époque reconstitue avec beaucoup de réalisme les combats des tranchées de la Première Guerre mondiale. Puis cède le pas à un récit beaucoup plus intime, sous la forme d’une longue confession, celle d’Albert Maillard (Dupontel).

Le modeste comptable français narre son destin croisé avec celui d’Édouard Péricourt (Biscayart). Le dessinateur de génie (le film est dédicacé à Gotlib) a la moitié du visage arraché par un obus. Fils de banquier, il profite de sa convalescence pour changer d’identité et devenir Eugène Larivière.

Démobilisés, les deux rescapés décident de monter une arnaque pour dénoncer les conflits armés en misant sur le talent d’Édouard et l’aide de Louise (Heloïse Balster), une charmante orpheline particulièrement débrouillarde. Qui leur permettra de confronter Marcel Péricourt, le père honni (solide Niels Arestrup), et son beau-fils Henri d’Aulnay-Pradelle (Laurent Lafitte), leur ancien lieutenant belliqueux.

Au revoir là-haut repose sur ce trio hétéroclite, mais aussi sur ce personnage secondaire particulièrement abject, interprété avec brio par Lafitte. On retrouve ce même aspect sombre de la personnalité dans la peau de cet arriviste amoral que dans celle du pervers d’Elle de Paul Verhoeven, qui lui a valu une nomination aux Césars.

La caméra extrêmement mobile, les zooms hitchcockiens et une superbe esthétique permettent d’éviter la lourdeur habituelle des films à costumes. Il y a du merveilleux dans Au revoir là-haut, adapté avec son auteur Pierre Lemaitre.

Comme d’habitude chez Dupontel, le ton est décalé, légèrement caricatural et excentrique. Ce qui porte la douce folie d’Édouard/Eugène. Et l’humour, noir. On rit, tout en ressentant un profond malaise. Cet homme à la gueule cassée porte en lui une plus grande blessure. Celle du manque d’amour de son père, mais aussi la honte d’être défiguré. Ses magnifiques masques, condensé artistique du XXe siècle, en disent plus qu’ils ne dissimulent…

Pour l’interpréter, le talentueux Nahuel Pérez Biscayart, consacré dans 120 battements par minute de Robin Campillo. L’acteur d’origine argentine, dans ce rôle à la Fantôme de l’opéra, doit jouer masqué. Il s’exprime par les yeux, extrêmement expressifs, et les mouvements de pantomime. Et réussit à faire passer toute une gamme d’émotions! Dupontel, dans un rôle plus effacé en timide gauche, parvient à exprimer tous les tourments de Maillard, coincé entre son amitié et les conventions.

Le long métrage, un récit universel, est aussi fascinant parce qu’on peut facilement tracer des parallèles. Les Péricourt et les Pradelle, prêts à vendre leur mère pour la puissance financière et écraser les petits comme Maillard, incarnent le 1% de notre époque…

La finale est un peu tirée par les cheveux, mais elle se conclut par un solide punch et une belle lueur d’espoir. Au revoir là-haut s’avère tour à tour émouvant, bouleversant et captivant, malgré quelques moments plaqués. Une œuvre à part dans le cinéma français malgré son aspect rétro.

Eric Moreault

Le films de la semaine: Star Wars: Les derniers Jedi

BLOGUE/Voici donc une troisième période des Fêtes de suite entièrement soumises au pouvoir de la force. Star Wars : Les derniers Jedi impose en effet son omniprésence publicitaire et son hégémonie en salle. On fondait l’espoir qu’enfin ce tome VIII permettrait aux nouveaux créateurs de tourner la page sur le lourd héritage du passé. Ils y arrivent, mais seulement à la fin dans cet épisode encore une fois empreint de nostalgie. Tout en livrant la marchandise attendue.

Le regard porté sur Les derniers Jedi est certes conditionné par notre rapport à la saga intergalactique. J’ai vu Star Wars IV : Un nouvel espoir, et les deux tomes subséquents de George Lucas, quand j’étais ti-cul. Le réveil de la Force (2015) ressemblait tellement à un copié-collé du premier, avec quelques éléments pigés ailleurs, que j’en avais ressenti un profond agacement. Où était l’audace? Peut-on passer à autre chose?

Comme dans Rogue One (2016), un «vrai» film avec ses personnages troubles, sa thématique sombre et ses scènes de guerre meurtrières. Pas cette fois : on mise sur la recette éprouvée. C’est encore et toujours une course contre la montre pendant laquelle un groupe totalitaire, Premier ordre, mené par la machiavélique Snooke et son âme damnée Kylo Ren (Adam Driver), éradique les rebelles jusqu’à leur presque extinction.

Pendant ce temps, Rey (Daisy Ridley) se retrouve sur une planète isolée pour apprendre à devenir Jedi, tout en résistant au côté obscur de la force, grâce à un maître. Ça ne vous rappelle rien?

Luke Skywalker (Mark Hamill) s’en charge, donc, dans un rôle à mi-chemin entre Obi-Wan et Yoda. Au moins, le héros de la première trilogie est hanté par ses propres démons. La rebelle Rey doit arriver à croire que la force (foi) peut soulever des montagnes, tout en résistant à la tentation du côté obscur incarnée par Kylo Ren.

Côté thématique, Les derniers Jedi repose abondamment sur la quête identitaire, le courage et le sens du sacrifice pour ceux qui sont justes et bons.

Quarante ans après le premier film, la franchise se porte mieux que jamais. Et elle porte la signature de Disney partout. Dans cet univers presque aseptisé, politiquement correct avec au moins un noir, une Asiatique et un latino, on retrouve bien sûr de nouvelles créatures (des pingouins aux grands yeux et des chiens de cristaux) conçues directement par le département de marketing pour vendre des produits dérivés.

Au moins, la nouvelle trilogie repose plus que jamais sur Rey, femme déterminée, droite et inspirante. L’interprétation charismatique de Daisy Ridley, qui a un sourire éclatant, en fait un personnage intéressant et à multiples facettes, ce qui est loin d’être le cas des rebelles qui l’entourent. Ils sont plutôt unidimensionnels : l'as des pilotes Poe Dameron (Oscar Isaac) est une tête brûlée, le déserteur Finn (John Bogeya) est mu par la vengeance, la mécanicienne Rose (Kelly Marie Tran) veut honorer la mémoire de sa sœur…

Les derniers Jedi est miné par une longue mise en place et, surtout, un dernier tiers en déficit de crédibilité. Pousse, mais pousse égal. On a aussi voulu jouer la carte de l’humour bon enfant et inoffensif.

Bien sûr, on ressent un pincement au cœur en voyant la regrettée Carrie Fisher interpréter pour une dernière fois la générale Leia Organa. Bien sûr, les effets spéciaux sont hallucinants, les combats d’arts martiaux au sabre laser sont épiques et les batailles spatiales en mettent plein la vue.

La réalisation de Rian Johnson est d’une efficacité redoutable, à défaut d’être très inspirée — il y a quand même quelques moments qui démontrent un peu plus de personnalité. La photographie est superbe et les séquences sur les planètes sont visuellement très riches.

N’empêche que le deuxième tome de cette troisième trilogie souffre du syndrome du film-sandwich. Il est conditionné par le précédent et sert à mettre la table au prochain. Où, enfin, espère-t-on, on pourra se libérer de la mythologie Star Wars. Ou peut-être pas. Au fond, on donne aux inconditionnels ce qu’ils veulent et ils en redemandent.

Les autres vont continuer à passer leur chemin. Comme toute franchise, l’univers est tellement autoréférentiel qu’il devient presque indéchiffrable aux non-initiés.

Éric Moreault

Le film de la semaine: le percutant L'autre côté de l'espoir

BLOGUE/Aki Kaurismäki est un grand cinéaste dont on a beaucoup de difficulté à voir les œuvres ici. Mais comme L’autre côté de l’espoir (Toivon tuolla puolen) a remporté le très mérité Ours d’argent du meilleur réalisateur à la Berlinale 2017… Sa tragicomédie décalée, humaniste et engagée, est une véritable radiographie de la crise migratoire et de l’attitude des Occidentaux.

Le réalisateur finlandais n’a pas cherché à dresser un grand portrait d’ensemble avec sa deuxième fable sur les migrants après Le Havre (2011). Il a choisi Khaled (Sherwan Haji) comme microcosme.

L’homme dans la mi-vingtaine a quitté Alep, en Syrie, après qu’un missile a rasé sa maison et sa famille, à l’exception de Miriam. S’ensuit un long périple avec elle, marqué par les agressions et le mépris, à travers les pays d’Europe centrale. Après avoir perdu de vue sa sœur lors d’un incident, l’ex-mécanicien aboutit à Helsinki.

Son récit glaçant, pour sa demande d’asile, donne la chair de poule. Décidé à suivre les règles, cet homme digne et fier se heurte pourtant à la froideur et à la lourdeur d’une bureaucratie tatillonne et aux menaces d’extrémistes racistes. Pourtant seule une chose lui importe : retrouver Miriam.

Lorsqu’il sera forcé d’entrer dans la clandestinité, il obtiendra l’aide bienveillante de Wikström (Sakari Kuosmanen), un restaurateur, et de ses trois employés tout droit sortis de Twin Peaks (David Lynch).

Kaurismäki (L’homme sans passé) met en parallèle les récits de Khaled et de Wikström, qui connaît aussi sa part d’ennuis — même s’ils ne sont d’aucune commune mesure. Mais le réalisateur cherche surtout à démontrer qu’il y a de la bonté et de la solidarité chez beaucoup, surtout chez les gagnepetits qui forment une bonne partie de la société. Un contraste saisissant avec la machine étatique.

Ce qui est particulier dans ce film aigre-doux, c’est que le cinéaste utilise une forme de non-jeu, empruntant au théâtre pour sa réalisation, ce qui est un peu statique, tout en lui conférant des éléments de surréalisme. De petits clins d’œil, ici et là, qui rappelle au spectateur qu’il s’agit d’une fable contemporaine. Mais terriblement ancrée dans la réalité.

Cette mise en scène distancée, souvent en plan large fixe, insiste d’abord sur le langage cinématographique comme moteur narratif. Les cinq premières minutes ne contiennent aucun dialogue, ce qui n’empêche pas au spectateur de comprendre que Wikström quitte sa femme alcoolique pour tenter de refaire sa vie (comme Khaled).

Autre exemple : toute la très bonne musique provient de la diégèse (de musiciens ou du juke-box du resto), et sert à évoquer le contexte dans lequel évolue le migrant, sa solitude, son sens du sacrifice, mais aussi sa constante oscillation entre espoir et résignation.

L’autre côté de l’espoir est un film iconoclaste (un peu à la André Forcier) qui évite tout pathos. C’est sa principale force. Le récit sans concession ne cherche pas l’émotion superficielle, oubliée après être sortie de la salle, mais à inscrire une réflexion dans la durée sur les idéaux de liberté, d’égalité et de fraternité. Ça sert aussi à ça, le cinéma.

Ah! j’oubliais presque : la fin ouverte est magnifique.