Eric Moreault

Le film de la semaine: le puissant Tu n'as jamais vraiment été là

BLOGUE/Il aura fallu six longues années avant que Lynne Ramsay ne revienne au long métrage après son dérangeant Il faut qu’on parle de Kevin. Retenue pour Tu n'as jamais vraiment été là (You Were Never Really Here) lors du dernier Festival de Cannes, la réalisatrice écossaise a hérité du pire scénario : clore la compétition. Tous les festivaliers ont les yeux usés. Et pourtant, son puissant suspense, (sur)prenant et audacieux, lui a valu un très mérité Prix du scénario et un Prix d’interprétation pour la performance magistrale de Joaquin Phoenix.

Phoenix, dans un rôle très physique, se glisse dans la peau de Joe, un vétéran qui souffre d’un trauma lié à son enfance, illustré par de brèves visions, et d’un stress post-traumatique — un dangereux cocktail d'autant qu’il s’enfile des pilules à la poignée. On ne sait d’ailleurs trop s’il hallucine ou si sa réalité est distordue…

Il est néanmoins chargé par un sénateur américain, en période électorale, de retrouver sa jeune fille enlevée et retenue par un réseau de prostitution, Nina (Ekaterina Samsonov). Mais tout part en vrille et Joe se retrouve entraîné bien malgré lui dans une spirale de violence...

Rien de bien original, mais tout est dans l'approche très sensorielle adoptée par Ramsay, toujours beaucoup plus dans l’allusion que dans l’action directe. Les voix que Joe entend sont bien réelles, mais diffuses. La violence dans ce mélange de drame de mœurs psychologique et de suspense se retrouve dans le hors champ ou montrée de loin, sauf exception (et ça fesse solide dans ces rares cas).

On pourrait continuer longtemps sur l’originalité de l'approche de la réalisatrice, notamment ses gros plans inusités, sa caméra subjective pour Joe et ses sublimes images sous l’eau. Mais je retiens surtout que la touche féminine, ici, sert à démontrer qu’on peut faire les choses différemment, autrement (malgré les allusions à Hitchcock, notamment celles, très drôles, à Psychose).

You Were Never Really Here bénéficie évidemment grandement de l’incarnation de Phoenix, troublant en vétéran suicidaire sur le point d’exploser à tout moment. Toujours aussi intense, il crève l’écran. L’acteur montre aussi une sensibilité à fleur de peau dans ses interactions avec la petite Nina.

Mais une telle performance ne fait pas un film. Outre le fait que Ramsay m’a rivé à mon siège, le plus impressionnant demeure qu’avec un rythme plus lent que la moyenne pour le genre, You Where Never Really Here passe comme l'éclair. Un signe qui ne trompe pas.

Lynne Ramsay a une voix originale et fait la preuve, encore une fois, que le cinéma contemporain bénéficierait grandement d’une présence féminine plus marquée à la réalisation.

Eric Moreault

Le film de la semaine: le percutant drame social L'atelier

BLOGUE/S’il restait un doute à quelqu’un que la Palme d’or 2008 de Laurent Cantet pour Entre les murs était un accident de parcours, L’atelier va complètement le dissiper. Le réalisateur français signe un film de proximité percutant sur les fléaux et difficultés des jeunes non privilégiés, mais aussi sur leurs aspirations légitimes. Un drame social nuancé qui permet aussi de mieux comprendre l’attrait de l’extrême droite auprès des désœuvrés…

L’approche documentaire tourne autour de décrocheurs (cinq gars et deux filles) qui doivent suivre un atelier d’écriture avec une romancière connue (Marina Foïs, d’une justesse irréprochable). Olivia aimerait bien que le roman noir qu’ils doivent écrire s’inspire du passé industriel révolu de La Ciotat, sur la Côte d’Azur, et des traumatismes qui ont suivi la fermeture des chantiers navals au milieu des années 1980 (alcoolisme, suicides, séparations, pauvreté…).

Mais les jeunes n’en ont rien à cirer. En particulier Antoine (Matthieu Lucci), fasciné par les discours d’extrême droite. Solitaire et habité de sentiments contradictoires, il va pousser Olivia jusque dans ses derniers retranchements. Le jeune révolté va aussi s’exclure du groupe par ses provocations constantes, sur fond de tensions raciales, notamment un texte violent qui évoque un massacre.

Cantet observe cette rage intérieure, nourrie par les discours racistes d’exclusion, mais sans juger. Il fait d’Antoine un personnage nuancé, dont l’humanité est enfouie sous des couches d’autoprotection. De même, il expose la condescendance de la romancière, dont le groupe ne sera pas dupe bien longtemps…

À l’écoute de L’atelier, on se demande longtemps où le réalisateur veut en venir. Pour finalement se rendre compte que, justement, il ne va nulle part : il filme, dans une approche très naturaliste, ce qui se déroule devant sa caméra. La vie qui pulse, dans ce qu’elle a de plus ordinaire, mais aussi de plus révélatrice : la solitude, l’aliénation, le sentiment d’impuissance devant un horizon bouché, le désir, l’espoir…

Cantet opte pour une mise en scène très dépouillée, en lumière naturelle et en son ambiant, mais qui compte plusieurs plans absolument superbes.

La démarche est conséquente avec la réflexion que mènent les personnages sur la mince ligne qui sépare la réalité de la fiction. Son cinéma en est le reflet, jusque dans l’utilisation d’acteurs non professionnels. En utilisant deux caméras qui tournent constamment, Cantet traque la vérité et la trouve.

De la même façon, il utilise les codes du film noir pour canaliser à l’écran la violence d’Antoine, toujours sur le point d’éclater. De récit initiatique, L’atelier bascule dans le suspense, inquiétant, d’une confrontation ambiguë entre le jeune homme et une femme d’âge mûr. Sans pour autant perdre de vue sa trame principale.

Bien sûr, L’atelier aurait pu, aurait dû, aller plus loin dans sa conclusion, trop équivoque. Il n’en est pas moins un film puissant et troublant, présenté l’an dernier au Festival de Cannes, dans la section Un certain regard.

Eric Moreault

Le film de la semaine: l'anxiogène Un coin tranquille

BLOGUE/Imaginez vivre dans le silence. Sans faire de bruit. Sous peine de mort. C’est la prémisse fort simple, mais terriblement efficace d’Un coin tranquille (A Quiet Place). John Krasinski a concocté un suspense d’horreur qui vous tord les tripes dans une lente et inexorable montée en puissance du genre à serrer les accoudoirs jusqu’à en avoir des crampes.

Le long métrage se déroule en 2020, dans un monde à l’abandon sauf, pour ce qu’on en sait, des Abbott : Evelyn (Emily Blunt), Lee (Krassinski) et leurs enfants Regan (Millicent Simmonds, vue dans Après la foudre), Marcus (Noah Jupe, vu dans Merveilleux) et Beau. Ce dernier est tué lorsque le bruit de son jouet attire une des créatures hideuses, sensibles au bruit, qui ont décimé la Terre. Et qui sont au nombre de trois dans leur secteur…

Neuf mois plus tard, la famille en est encore traumatisée et tous se sentent coupables. Dans ce climat un peu lourd, notamment un conflit père-fille bâti sur l’incommunicabilité, elle doit aussi composer avec la grossesse d’Evelyn. Tout ça en communiquant dans la langue des signes — l’aînée est sourde.

La menace, largement invisible tout au long du film, va se rapprocher quand père et fils vont quitter la sûreté de la ferme isolée pour aller pêcher…

Pour son troisième long métrage comme réalisateur, l’acteur connu pour son rôle de Jim Halpert dans la série The Office montre une belle maîtrise des codes du genre. Krasinski dit avoir étudié les films de Chaplin et Keaton pour en saisir les subtilités du langage du muet — dans un tout autre registre!

C’est très réussi, notamment dans l’utilisation des gros plans pour utiliser l’expressivité de ses acteurs, en particulier sa femme, Emily Blunt (Sicario), toujours aussi bonne. Il utilise aussi les trucs habituels pour nous faire sursauter (sans abus) avec une certaine habileté. Notamment en confinant dans le hors champ les trois créatures : ce qu’on ne voit pas, mais qu’on entend, nous terrifie, garantie.

Mais même à l’époque du muet, on accompagnait les images de musique. Le réalisateur américain en fait un très bon usage, surtout piano et cordes, à l’exception des moments plus tendus. Le reste du temps, il mise sur le bruit ambiant, sauf quand on épouse le point de vue de Regan — il n’y a alors plus aucun son. Un très bon flash qui contribue au climat anxiogène.

Le scénario est minutieusement construit (sauf un détail qui m’a fait tiquer : si le pays est décimé, comment se fait-il qu’ils aient de l’électricité?). Et même si la fin ouverte se déroule un peu brutalement, difficile d’en reprocher l’atteinte du climax.

Un tel film n’est pas innocent. Il explore évidemment les thèmes du deuil, de la résilience, de l’instinct de survie et des dynamiques familiales dans un contexte où leur unité est menacée par un envahisseur. Un coin tranquille évolue dans les mêmes eaux que le très bon Lorsque tombe la nuit (2017) de Trey Edward Shults.

Dans un cas comme dans l’autre, impossible de ne pas faire de rapprochement avec les romans La route de Cormac McCarthy et Station Eleven d’Emily St John Mandel sur le plan de leur exploration de la survie de l’humanité.

Sur le coup, par contre, vous n’y penserez pas trop tellement Un coin tranquille maintient la tension. Émotions fortes garanties.

Eric Moreault

Le film de la semaine: l'hallucinant Player One

BLOGUE/Il y a deux ans, à Cannes, Steven Spielberg disait que la magie du cinéma, dans l’état actuel du monde, «va nous donner de l'espoir». Et c’est exactement à ça qu’il s’évertue avec Player One (Ready Player One). Avec un tel sujet, mélange de science-fiction virtuelle hallucinante, de nostalgie de la culture pop des années 1980 et de petites leçons morales sur les apparences, la diversité, le ludique et l’amitié, le cinéaste est comme un enfant dans un magasin de bombons. Il jubile et s’en gave jusqu’en avoir mal au cœur… Pour notre plus grand plaisir.

Écrivons-le d’emblée : Player One va s’ajouter à sa longue liste de films grand public devenus des classiques (E.T., Indiana Jones, Le parc jurassique...). Spielberg est un cinéaste virtuose, qui maîtrise toute la gamme des codes cinématographiques pour maintenir la tension et renforcer l’identification — il fait une utilisation redoutablement efficace des plans de réaction aux actions du protagoniste principal, Wade Watts (Tye Sheridan).

Notre jeune héros vit en 2045 dans un univers dystopique. Comme la très grande majorité de la population, il s’évade dans un univers virtuel (l’Oasis) pour oublier la surpopulation, la pollution, la crise énergétique et les effets des changements climatiques. Le film d’action s’inspire évidemment de notre quotidien pour se projeter dans le futur — le dispositif est entièrement basé sur le couple réalité-fiction.

Car dans l’Oasis, seules les limites de l’imagination (et les crédits qu’on y accumule) sont un frein aux aspirations de chacun. Spielberg y a créé un monde de jeux vidéo dont les effets spéciaux sont à tomber en bas de son siège de cinéma. À cet endroit, Watts devient Parzival. Son avatar est à la recherche du trésor caché par son créateur, James Hallyday (Mark Rylance).

Il sera bientôt aidé par son trio d’amis et la mystérieuse Art3mis (Olivia Cooke). Qui lui rappelle rapidement que la vie n’est pas qu’un jeu et que dans la réalité, il y a de sombres forces à l’œuvre au nom du capitalisme sauvage…

On perd le compte du nombre de références à la culture pop des années 1980 — musique, jeux vidéo (évidemment) et cinéma. Il y a même un chapitre complet consacré à un extrait significatif de Shining (1980) de Kubrick. Mais le récit puise aussi à des contes plus anciens. Player One est une variation sur David contre Goliath, tout en évoquant les chevaliers de la Table ronde.

Comme souvent dans un film d’une telle longueur (2h20), Player One manque parfois de souffle. Des broutilles, comme quelques rebondissements cousus de fil blanc. Spielberg est un rêveur et un optimiste, comme on a souvent pu le constater. L’aspect bon enfant de l’ensemble peut parfois faire grincer des dents, mais il s’avère un antidote efficace au cynisme ambiant. La sirupeuse finale hollywoodienne, par contre…

Avec autant de films derrière la caméra, Spielberg possède un indéniable doigté pour la direction d’acteurs. Il en faut pour diriger de jeunes acteurs comme Sheridan (Mud) et Cooke (surtout connue pour Bates Motel, à la télé).

Mais il peut aussi compter sur la présence de Simon Pegg (Star Trek) et Mark Rylance (Dunkerque), qui tourne avec le cinéaste pour une troisième fois de suite. Rylance est absolument parfait en geek idéaliste. Ernest Cline, qui cosigne l’adaptation de son roman éponyme, s’est inspiré de Steve Wozniak pour ce personnage et de Steve Jobs pour celui d’Ogen Morrow, joué par Pegg.

La réalité rejoint la fiction…

Eric Moreault

Le film de la semaine: l'éloquent Le brio

BLOGUE/À l’ère des textos et des émoticônes, un film basé sur les concours d’éloquence, c’est périmé, non ? Pas du tout — on n’a qu’à voir la popularité du slam. D’autant que pour Yvan Attal, le contexte, bien qu’il soit aussi un hommage à la richesse du verbe, se veut un prétexte pour explorer les problèmes d’inégalités sociales et de racisme qui secouent nos sociétés. Courageux, Le brio est aussi porté par un duo explosif : Daniel Auteuil et Camélia Jordana.

Le réalisateur de Ma femme est une actrice (2001) aurait pu raconter l’histoire d’un rappeur qui s’extirpe de sa banlieue, il a plutôt choisi une musulmane arabe qui rêve de devenir avocate.

Mais à son arrivée à l’université, la timide Neïla (Jordana) est confrontée à Pierre Mazard (Auteuil), prof provocateur aux idées bien arrêtées. Leur altercation, filmée, se retrouve évidemment sur les réseaux sociaux. Le farouche pourfendeur de la rectitude politique se retrouver au banc des accusés.

Pour redorer son blason, et éviter le congédiement, l’imbuvable doit préparer la balbutiante étudiante à participer à un prestigieux concours d’éloquence.

Mazard manie le verbe comme autant de formules-chocs qui défrisent : «Ce qui compte, c’est d’avoir raison. La vérité, on s’en fout.» Neïla se pince le nez, mais, brillante, elle voit le potentiel de cette relation particulière. Quant au prof, c’est ça ou la porte. Mais, on s’en doute bien, il va se prendre au jeu…

Le contraste de personnalités, d’origine et de genres permet à Attal de brasser la cage des idées reçues concernant les différences raciales. Le brio est aussi un hommage à l’éloquence et à l’art de la rhétorique. Sans que ce soit pédant : le réalisateur filme les affrontements des concours comme des duels de western. Sa réalisation, convenue mais dynamique, s’appuie aussi sur la très bonne trame sonore du Canadien Michael Brook (Le coup de grâce de David O. Russell).

Le scénario veut aussi présenter l’autre côté de la médaille en explorant les notions de transmission et de tolérance dans la dynamique du duo.

Vaste programme que ce film. Attal reste d’ailleurs un peu trop en surface, mais il s’en tire plutôt bien même s’il ne peut éviter le piège des clichés, d’une trajectoire tout de même prévisible et d’une finale de circonstance.

N’empêche. Comme toujours dans ce genre de comédie dramatique en milieu universitaire, on pense au Destin de Will Hunting (1997) de Van Sant et à La société des poètes disparus (1989) de Peter Weir, l’intérêt réside sur la dynamique entre le mentor et la pupille.

Or, non seulement la paire peut compter sur des dialogues finement ciselés, mais ses interprètes font des flammèches. Auteuil, trois Césars du meilleur acteur, est impérial en universitaire cynique revenu de tout. Camélia Jordana, une chanteuse, ne s’en est pas laissé imposer. D’un naturel bluffant, la jeune femme a remporté le César 2018 du meilleur espoir féminin.

Le brio se range au rayon des films sympathiques et intelligents, à défaut de laisser un souvenir impérissable.

Eric Moreault

Le film de la semaine: le très attendu Ailleurs

BLOGUE / Samuel Matteau a longtemps et beaucoup travaillé sur Ailleurs. Un premier long métrage entièrement produit à Québec — la ville y joue un rôle capital et magnifié par les images. Le jeune réalisateur a choisi de braquer sa caméra sur les marginaux, les rejetés, les inadaptés, donnant une voix à ceux qui n’ont pas. Son drame urbain souffre malheureusement d’un scénario convenu, d’un manque de souffle et d’intensité.

Adaptation libre par Guillaume Fournier du roman Haine-moi de Paul Rousseau, Ailleurs (anciennement Squat) porte sur une amitié hors du commun qui lie Tv (Noah Parker) à Samu (Théodore Pellerin). Après que ce dernier eut attenté à la vie de son père, les deux adolescents vont fuguer de leur banlieue aisée pour se retrouver au centre-ville de Québec.

Le duo fait la rencontre de la Belette, qui va les conduire jusqu'à un squat situé sous l'avenue Honoré-Mercier. Les deux amis vont se reconstituer une famille avec les jeunes marginaux qui y demeurent. Ce refuge inattendu va toutefois devenir un empêchement à leur but ultime : s'enfuir du milieu qui les étouffe.

Dans leur quête, ils croiseront aussi un personnage inquiétant (Emmanuel Schwartz), et un vieil homme bienveillant (Claude Robinson) qui s'occupe des jeunes de la rue (un peu à la manière du père Emmett Johns «Pops» à Montréal). Leur amitié sera évidemment mise à rude épreuve.

Le récit initiatique sur le passage à l’âge adulte, très convenu, n'évite pas les clichés du genre (tout en explorant les notions de liberté et de résilience). Heureusement, Matteau a un talent de cinéaste évident. Il filme Québec comme on ne l'a jamais vue, montrant l'envers du décor de carte postale avec ses jeunes qui vivent dans la rue, ignorés par la société bourgeoise qui les entoure (on ne voit d'ailleurs jamais d'adultes et de figures d'autorité dans Ailleurs, sauf exception).

Aidé par un très fort sens de la composition, le cinéaste multiplie les plans lyriques qui confèrent une belle poésie visuelle à un milieu sordide, presque toujours filmé de nuit. Il mise d'ailleurs plus souvent sur l'implicite que l'explicite, ce qui a l'avantage de maintenir l'intérêt (la finale est assez prévisible).

Ailleurs a eu l’honneur d’ouvrir la 7e édition du Festival de cinéma de la Ville de Québec. On a donc pu le voir bien avant le déstabilisant Chien de garde de Sophie Dupuis, qui compte sur le même acteur principal, l’intense et doué Théodore Pellerin (qui rappelle le talentueux James Hyndman à ses débuts). Une chance. Le film de Matteau souffre de la comparaison. Pas techniquement (le réalisateur de Québec a accordé beaucoup de soin à la facture), mais sur le plan de la direction d’acteurs.

Dupuis a su capturer l’étincelle de vivacité qui jaillit du jeu lorsque l’acteur disparaît et que le personnage immerge en s’incarnant à l’écran. Les protagonistes d’Ailleurs manquent de présence.

Un beau premier essai qui laisse entrevoir de bonnes choses, à condition que Samuel Matteau ait les moyens de ses ambitions.

Eric Moreault

BLOGUE/Le film de la semaine: le saisissant Chien de garde

Le moins qu’on puisse écrire, c’est que Sophie Dupuis fait une entrée fracassante avec son premier long métrage. Chien de garde est un puissant et poignant drame criant de vérité sur la dure réalité d’une famille dysfonctionnelle prête à imploser quand le fils aîné réalise qu’il est temps pour lui de lâcher prise sous peine d’y laisser sa peau…

JP (Jean-Simon Leduc) vit avec son survolté frère Vince (Théodore Pellerin), sa mère Joe (Maude Guérin) et sa copine Mel (Claudel Laberge) dans un petit appartement de Verdun. Le jeune homme doit composer avec la sobriété fragile de sa mère, l’inconscience de son frère provocateur et les exigences de plus en plus violentes de son oncle Dany (Paul Ahmarani), petit revendeur aux grandes ambitions.

Dans ce monde de bruit et de fureur, JP sent le sol qui se dérobe sous les pieds alors qu’il tente de conserver un semblant d’équilibre mental. Sensible et juste, il a de plus en plus de difficulté à concilier son rôle de collecteur pour Dany et de protecteur de Vince. Instable, le frère de 19 ans est un électron libre toujours sur le point d’exploser dans des débordements aussi soudains que violents. Tout l’entourage de JP lui fait subir un chantage émotif taxant…

Sophie Dupuis, qui démontre un étonnant sens de la mise en scène et beaucoup de maîtrise pour un premier long, filme avec une énergie brute, dans une esthétique crue en lumière naturelle et en son ambiant. La réalisatrice immerge le spectateur dans cet univers où on ne fait pas de quartier, mais sans misérabilisme. Le personnage tragicomique de Vince vient toutefois, dans ses excès, servir de soupape quand la tension devient trop grande.

À ce chapitre, il faut souligner l’interprétation hallucinante de Théodore Pellerin (premier rôle d’Ailleurs de Samuel Matteau, à l’affiche la semaine prochaine). Son Vince, branché sur le 220 — le genre TDAH —, est plus grand que nature. À l’opposé, Jean-Simon Leduc (Et au pire, on se mariera) garde le profil bas, ce qui souligne d’autant le contraste entre les frangins. Maude Guérin livre une Joe à la fois fragile et farouchement indépendante. Et Paul Ahmarani est parfait dans la peau du pusher manipulateur qui fait passer ses profits avant ses neveux…

Le portrait de cette famille tricotée serrée aux relations toxiques a l’épaisseur du réel. Il s’agit, pour utiliser une image usée mais tellement adéquate, d’un film coup de poing, à la langue crue sur fond de rap pesant (les Dead Obies participent à la trame sonore).

Pas grand-chose à reprocher à ce premier essai, si ce n’est une scène superflue de battle rap (qui évoque le 8 Mile culte de Curtis Hanson).

Ce n’est pas pour rien que Chien de garde s’est retrouvé en clôture des Rendez-vous Québec cinéma. Bien sûr, la jeune réalisatrice abitibienne y a été récompensée pour ses courts. Mais il s’agit surtout de la reconnaissance indéniable d’un long métrage marquant, quelque part entre l’Eldorado (1995) de Charles Binamé, Le ring (2007) d’Anaïs Barbeau-Lavalette et  L’amour au temps de la guerre civile (2014) de Rodrigue Jean

Eric Moreault

Le film de la semaine: le ludique Charlotte a du fun

BLOGUE/Sophie Lorain a fait un choix audacieux pour son deuxième long métrage avec Charlotte a du fun : le désir sexuel des adolescentes et le double standard entre les gars et les filles. La réalisatrice a décidé d’opter pour un ton ludique et irrévérencieux ainsi qu’une magnifique facture noir et blanc. Cette évocation de la génération Z est malheureusement plombée par un scénario conventionnel et trop sage.

La comédie dramatique tourne autour de Charlotte (Marguerite Bouchard) et ses deux amies, l’anarchiste Mégane (Romane Denis) et la rêveuse Aube (Rose Adam). Sur le coup d’une séparation, la dépendante affective va chercher à se guérir en sautant sur tout ce qui bouge à la grande surface de jouets où elle travaille à temps partiel.

Après avoir eu du fun et, du coup, une réputation, Charlotte est envahie par un sentiment de culpabilité. Le trio va convaincre leurs collègues se lancer dans une grève du sexe, au grand désarroi des séduisants garçons qui les côtoient à l’entrepôt.

Sophie Lorain se défend d’avoir voulu faire un film à messages, mais sa comédie douce-amère dénonce néanmoins le double standard en matière sexuelle. Un gars qui a du succès a une réputation de séducteur alors qu’une fille est, encore et toujours, même en 2018, une salope. Comme le disent elles-mêmes nos héroïnes délurées dans leur langage cru et libéré.

Charlotte a du fun a le grand mérite de nous présenter trois jeunes femmes décomplexées qui boivent et qui fument, même si elles n’ont pas encore l’âge légal, sans porter de jugement. Tout ça est bien inoffensif — on est loin de Moi, Christiane F., 13 ans, droguée, prostituée.

Le scénario de Catherine Léger (La petite reine) reste malheureusement à la surface des choses. Ses personnages sont trop unidimensionnels (Mégane l’indépendante tête forte, Aube la fleur bleue, Étienne le sensible…) et peu développés en dehors de leurs caractéristiques premières. Sans parler de la finale tellement convenue et, dans l’optique du film, terriblement conventionnelle.

Ce qui contraste d’ailleurs avec l’audace des choix esthétiques de la réalisatrice des Grandes chaleurs (2009). Sophie Lorain a choisi de tourner dans un noir et blanc lumineux et magnifique, qui rappelle la belle époque de la screwball comedy des années 1930-1940 (Capra, Hawks, Sturges…), caractérisée par des personnages féminins libres et aux personnalités fortes. L’apport d’Alexis Durand-Brault à la direction photo est remarquable.

Elle exploite également avec beaucoup de bonheur un extrait de Maria Callas chantant L’amour est un oiseau rebelle, que Charlotte visionne en boucle. Sa mise en scène, imaginative, et sa direction d’acteurs assurée, pour des jeunes qui ont l’âge de leurs personnages (17-20 ans), pimentent le récit parfois terne.

Reconnaissons tout de même à Sophie Lorain et à Catherine Léger d’avoir su aborder un sujet encore tabou de façon frontale, sans tomber dans l’humour niais ni gras. Nul doute que les jeunes vont se reconnaître dans ce portrait de l’âge ingrat où on a encore un pied dans l’enfance et l’autre qui s’avance dans la vie adulte. Avec tout ce qu’il y a de terrifiant et de terriblement excitant. Aussi bien avoir du fun

Eric Moreault

Le film de la semaine: le fabuleux Annihilation

BLOGUE/Alex Garland a frappé un grand coup avec Ex Machina (2015). Avec Annihilation, le réalisateur britannique pousse un cran plus loin. Avec une maestria peu commune, son fabuleux drame d’anticipation plonge le spectateur dans un rêve éveillé où se côtoient une incommensurable beauté et la terreur la plus viscérale.

En adaptant le roman éponyme de Jeff VanderMeer, Garland a imposé sa propre vision allégorique d’une catastrophe environnementale qui pourrait s’avérer fatale pour l’humanité. Tout en ne négligeant pas la force d’un récit qui place les questions existentielles au cœur de sa narration. Et sans pour autant oublier de tendre son arc dramatique jusqu’à la rupture.

Le spectateur est rivé à son siège, l’estomac noué. Il faut dire que Garland, d’abord un romancier, s’est fait les dents sur quelques scénarios, dont 28 jours plus tard (2002), un film de science-fiction post-apocalyptique. Tiens, tiens…

Cette fois, le cinéaste campe dès le départ la détresse émotionnelle de Lena, dont le mari militaire (Oscar Isaac) est disparu depuis un an. Sa réapparition, aussi soudaine que mystérieuse, va propulser la biologiste dans une dangereuse quête.

Le soldat a en effet mené une mission dans une zone isolée de l’hémisphère nord entourée d’une nébuleuse (qui a l’apparence et la texture d’une bulle de savon), dont il est le seul à être revenu. Lena décide d’accompagner une nouvelle mission scientifique au cœur du phénomène pour tenter d’élucider le mystère des mutations génétiques qui modifient considérablement l’ADN végétal, animal et humain.

Dans cette oasis d’une incroyable beauté, Garland et son directeur photo Rob Hardy créent des images qui sont un pur ravissement. Solidement appuyés par une direction artistique époustouflante et une trame sonore impeccable. Et implacable : le Mal rôde.

Garland puise aux classiques de la science-fiction d’horreur, mais l’aplomb de sa mise en scène, ainsi que son œil acéré et son flair poétique, font penser autant à Malick que Tarkovski. Sa réflexion sur le double et l’identité évoque pour sa part le formidable Sous la peau (2013).

Parlant du film de Jonathan Glazer, qui offrait un rôle en or à Scarlett Johansson, Annihilation fait de même pour Natalie Portman, aussi intense et inspirée que dans Le cygne noir (2010, Aronofsky). Jennifer Jason Leigh, méconnaissable, et Oscar Isaac offrent des performances dignes de mention dans un film qui ouvre la porte à toutes les interprétations.

Le genre qui nous laisse avec plus de questions que de réponses et force à la réflexion une fois les lumières allumées. Ce qui est le propre d’une quête artistique. Il aurait toutefois été préférable que Garland ne succombe pas à la tentation, dans les derniers moments, de lever, en grande partie, le voile sur ses mystères.

Un bien petit bémol pour un très grand film. Du vrai cinéma, quoi !

Eric Moreault

Le film de la semaine: le politique La panthère noire

BLOGUE/Pour plusieurs, dont moi, La panthère noire (Black Panther) était attendu avec encore plus d’impatience que la très grande majorité des superproductions, Star Wars compris, en raison de sa distribution presque exclusivement noire et de son metteur en scène. Ryan Coogler a relevé le défi avec panache. Son drame fantastique, bien réalisé et avec une trame riche sur le plan thématique, transcende le simple divertissement tout en procurant l’adrénaline d’un film d’action.

Avant même sa sortie, La panthère noire est devenu, aux États-Unis du moins, un véritable phénomène sociopolitique (et populaire : il a vendu plus de billets à l’avance que tout autre film du genre dans les dernières années). Qui s’insert, signe des temps, dans la montée du mouvement Black Lives Matter et de la présidence Trump. Et pas besoin d’avoir vu d’autres films de superhéros pour en apprécier toutes les qualités.

C’est, de loin, le film le plus politique de Marvel, un symbole du passé et un modèle d’espoir. Le titre fait directement référence au mouvement révolutionnaire Black Panther Party. Et les deux protagonistes principaux représentent, de toute évidence, le militantisme de Malcom X et le pacifisme de Martin Luther King.

Mais ses racines remontent à bien plus loin. Le film s’ouvre sur la tradition orale d’une légende africaine (un rappel du creuset de l’humanité tout autant que de l’esclavage). Elle évoque la création du Wakanda, qui devient un pays riche en culture et en technologie grâce au vibranium, métal indestructible et riche en énergie.

Le nouveau roi humaniste T’Challa (Chadwick Boseman), dans la peau de la panthère noire, doit le protéger des convoitises, tout en affrontant les factions rebelles qui veulent s’emparer du pouvoir. Sans compter un ennemi puissant (Michael B. Jordan) qui est lié au passé trouble de son père récemment décédé.

À sa cour matriarcale, il est entouré d’un corps de garde du corps d’élite féminin mené par une féroce générale (Danai Gurira), d’une belle espionne et ancienne flamme (Lupita Nyong'o), et de sa jeune sœur Shuri (Letitia Wright), mélange espiègle de Tony Stark et de Q, l’armurier de 007.

La panthère noire emprunte d’ailleurs autant à l’action effrénée et à l’humour en clin d’œil des James Bond qu’aux combats haletants des films d’arts martiaux (à la Kill Bill). Ryan Coogler s’est d’ailleurs fait la main dans les combats corps à corps avec son très solide Creed (2015).

À son troisième long métrage, il montre beaucoup d’aplomb avec une grosse machine futuriste — un peu comme l’a fait Denis Villeneuve avec Blade Runner 2049, la dimension onirique en plus. Malheureusement trop prévisible et avec une fin banale, La panthère noire souffre aussi d’un excès qui confine presque au kitsch.

Mais on remarque surtout la richesse thématique de son scénario, coécrit avec Joe Robert Cole : la famille, la transmission, le deuil, la résilience, la vengeance, la soif de pouvoir, la loyauté, le double, la radicalisation, l’isolationnisme, la dictature…

Cette riche trame narrative explore les fondements mêmes de la question raciale, de la discrimination et de la représentativité des Noirs à l’écran (et par la bande des minorités). Même s’il demeure un film hollywoodien à propos d’un pays fictif, il marque un jalon important dans le cinéma populaire. Tout en démontrant qu’il est possible de tourner une superproduction à succès public et critique, elle le sera, avec une très grande majorité d’acteurs noirs — d’ailleurs tous très bons et crédibles pour le genre.

La panthère noire, dans son existence et dans sa réussite, est un morceau de résistance et de bravoure qui s’oppose à la montée de l’extrême droite. Tout en procurant la satisfaction d’un bon film qui nous tient en haleine.

Comme disait mon fils de 10 ans, «trop cool». Je seconde.