Éric Moreault

Le film de la semaine: le pompeux La ligue des justiciers

BLOGUE/Il aura vraiment fallu de longues années avant que La ligue des justiciers (Justice League) se retrouve sur grand écran. Et l’attente ne valait pas vraiment la peine. Une intrigue convenue et mince comme une feuille de papier, des personnages qui manquent de relief, de l’humour de potache et une réalisation qui manque de tonus composent une courtepointe hétéroclite dont les coutures apparentes cèdent de partout.

Le cinquième long métrage de l’univers cinématographique DC reprend après le décès de Superman dans Batman vs Superman : L’aube de la justice (2016), sur une version pop affreuse d’Everybody Knows de Cohen.

La population mondiale sombre dans la dépression. Elle doit en plus faire face à une nouvelle menace extraterrestre. Batman et Wonder Woman décident d’unir leur force au sein d’une équipe de justiciers qui comprend Aquaman, Cyborg et Flash (des métahumains). Une longue mise en place de saynètes successives va nous présenter chacun des personnages… Trop, c’est comme pas assez.

Ensuite, l’équipe du Bien pourra s’atteler à sa tâche, soit sauver le monde d’une fin apocalyptique que veut provoquer Steppenwolf et sa troupe de paradémons monstrueux (des créatures ailées), l’équipe du Mal. Très original… Surtout que, comme d’habitude, tout le film ne sert qu’à préparer le terrain à la dernière demi-heure d’affrontements titanesques. Plutôt bien réussis pour les amateurs du genre, néanmoins routiniers. Même le Deus ex machina est prévisible.

Ce n’est habituellement pas un bon signe quand certaines séquences additionnelles doivent être tournées longtemps après la fin de la production. Zack Snyder (Batman vs Superman), qui avait embauché Josh Whedon (les deux Avengers) pour écrire ces scènes supplémentaires, lui d’ailleurs cédé son siège de réalisateur après le décès de sa fille.

Le résultat est plus que mitigé : ce film sans âme manque clairement d’une direction claire, comme si le(s) réalisateur(s) ne savait pas sur quel pied danser. En résulte un hybride pompeux pas très convainquant qui part dans tous les sens (on a même droit au petit segment mièvre)…

Bien sûr, Chris Terrio, qui avait écrit le démagogique Argo (2012) de Ben Affleck, applique le même genre de formule dans La ligue des justiciers. En essayant de tracer des parallèles maladroits et grossiers avec notre monde actuel, une recette éprouvée, mais pas très inspirée ici.

Avec des dialogues insipides à se mettre en bouche, les acteurs ont souvent l’air de se demander où se mettre. Gal Gadot, en Wonder Woman, est toujours aussi superbe, mais est-ce bien nécessaire d’habiller Diana Prince (son alter ego civil) de décolletés vertigineux? Poser la question…

Ben Affleck (Batman) donne le minimum syndical. Ezra Miller a l’air ridicule en Flash dans les séquences en hyper-ralenti, mais, au moins, il a l’air de s’amuser le reste du temps. Comme Jason Momoa, dans le rôle du mauvais garçon de service en Aquaman. Malheureusement, Amy Adams (Lois Lane) et Jeremy Irons (Alfred) sont carrément sous-utilisés.

Honnêtement, on se demande où va cette franchise. On nous promettait un univers moins sombre — en effet la fin (d’un kitsch à hurler) est plus lumineuse. Mais il faudra insuffler une dose d’originalité, de plaisir et de panache aux prochains longs métrages si on veut éviter à l’univers de s’effondrer sur lui-même. Avec la moyenne au bâton de DC, ce serait peut-être une bonne affaire…

Éric Moreault

Le film de la semaine: l'impitoyable La mise à mort du cerf sacré

BLOGUE/Seriez-vous capable de mettre à mort un de vos enfants pour sauver les autres membres de votre famille? C’est le glacial dilemme cornélien que pose Yorgos Lanthimos dans son brillant et hypnotique La mise à mort du cerf sacré (The Killing of a Sacred Dear). Porté par les interprétations marquantes de Colin Farrell et Nicole Kidman, ce drame perturbant, un des meilleurs films de l’année, méritait mieux que le Prix ex æquo du scénario à Cannes, en mai.

Je m’attendais à ce que La mise à mort du cerf sacré gagne le Grand prix ou même, à la limite, le Prix du jury, comme Le homard en 2015. Mais, bon, ça ne diminue en rien ses qualités. Cette fois, le réalisateur grec a délaissé la satire de Canine (2009), mais il place encore une fois la famille sous sa lentille.

Celle de Steven (Farrell), un brillant chirurgien charismatique, et d’Anna (Kidman), une ophtalmologue respectée. Le duo vit heureux avec ses deux enfants, Kim (Raffey Cassidy), 14 ans, et Bob (Sunny Suljic), 12 ans. Tout semble parfait, mais la sexualité étrange du couple, montrée d’entrée de jeu, nous révèle que tout ne tourne pas nécessairement rond dans cette grande maison gothique.

Steven prend d’ailleurs sous son aile Martin (Barry Keoghan), un adolescent perturbé. Celui-ci s’incruste, en particulier auprès de la fille aînée. Ses intentions ne sont pas pures : son père est décédé sur la table d’opération de Steven.

Martin dévoile son plan macabre au médecin : il doit tuer un membre de sa famille, sinon chacun d’eux mourra à petit feu… L’homme est aux prises avec un choix intenable qui le confronte aux conséquences de ses actes et à son sentiment de culpabilité. Mais Steven est aussi dans le déni.

Le titre du film fait référence au mythe d’Iphigénie, mais Lanthimos propose surtout une perturbante tragédie grecque actuelle, doublée d’un suspense, servie avec un humour noir dérangeant. Assurément, l’audace de la proposition et son aspect provocateur dérange. On ne ressort pas intact d’un tel long métrage, qui agit tel un électrochoc.

Lanthimos fait sans cesse augmenter la pression, dans un mélange d’absurde et d’horreur qui glace le sang, créant un climat d’étrangeté accentué par une trame sonore dissonante et envahissante — on pense à Kubrick et à Lynch. Sans parler d’une finale qui donne froid dans le dos.

Oui, c’est tordu et le cinéaste en fait beaucoup. Sa réalisation, très maîtrisée, fait d’ailleurs une large place à d'impressionnants travellings qui traînent parfois en longueur. Mais il propose aussi de magnifiques plans.

Comme dans ses autres films, Lanthimos impose un jeu extrêmement minimaliste, avec des résultats convaincants. On peut même parler de non-jeu, ici. Farrell s’y était déjà exercé dans Le homard, mais il en allait autrement de Kidman. L’actrice australienne s’y est prêtée avec beaucoup de grâce et d’audace (il en faut pour accepter de se mettre à nu devant la caméra à 50 ans, au propre comme au figuré).

Barry Keoghan, qui joue un (court) rôle marquant dans le récent Dunkerque de Christopher Nolan, démontre qu’il a un énorme potentiel comme acteur. Son incarnation, mélange de bravade, de vulnérabilité et de sociopathie, est totalement convaincante.

La mise à mort du cerf sacré demande un certain investissement du spectateur, qui est poussé dans ses derniers retranchements. Mais le jeu en vaut la chandelle.

Éric Moreault

Le sens du timing de Spielberg

BLOGUE/La prometteuse bande-annonce de The Post ne pouvait arriver à un meilleur moment — et je ne parle pas de la course aux Oscars dans laquelle le film de Steven Spielberg va inévitablement se trouver.

Bien sûr, le drame raconte, d’un autre point de vue que Les hommes du président (1976) d’Alan J. Pakula, la lutte du Washington Post pour révéler les papiers du Pentagone sur l’implication américaine pendant la guerre du Vietnam. On voit le combat de l’éditrice Katharine Graham (Meryl Streep), femme dans un monde d’hommes, pour publier les faits, avec le soutien de son rédacteur en chef Ben Bradlee (Tom Hanks). 

Mais ce sont surtout les parallèles qu’on ne manquera pas de tracer entre l’administration Nixon et la présidence de Trump qui seront intéressants alors que ce dernier est empêtré dans les révélations sur l'implication du gouvernement russe dans les dernières élections américaines...

Outre Streep et Hanks, le long métrage peut compter sur une solide distribution: Alison Brie, Carrie Coon, David Cross, Bruce Greenwood, Tracy Letts, Bob Odenkirk, Sarah Paulson, Jesse Plemons, Matthew Rhys, Michael Stuhlbarg, Bradley Whitford et Zach Woods. Le scénario est de Liz Hannah et Josh Singer, oscarisé pour Spotlight (2016) et auteur de First Man, que tourne actuellement Damien Chazelle.

Sortie limitée le 22 décembre (pour les Oscars), puis étendue le 12 janvier. Très hâte. 

Éric Moreault

The Square en tête aux «Oscars européens»

BLOGUE/La saison des prix du cinéma américain a débuté dimanche avec la 21e édition des Hollywood Films Awards et culminera avec les Oscars le 4 mars (et ça risque d’être pas mal moins jojo à cette 90e édition). Mais de l’autre côté de l’Atlantique, on se prépare aussi à décerner les 30es prix du cinéma européen (EFA). Trois films qui viennent ou prendront l’affiche sous peu sont en tête des nominations, dont The Square, Palme d’or à Cannes (sortie : 24 novembre), avec cinq titres possibles.

L'intense film de Ruben Östlund aura de la grosse compétition pour le meilleur film des «Oscars européens» puisqu’on retrouve Faute d’amour d’Andreï Zviaguintsev (Prix du jury à Cannes), Corps et âme d’Ildiko Enyedi (Ours d'or à Berlin) et L’autre côté de l'espoir d’Aki Kaurismäki (Ours d’argent à Berlin). C’est 120 battements par minute (Grand prix à Cannes, à l’affiche) qui complète cette liste de nommés très relevés.

Curieusement, on a écarté Robin Campillo de la liste des meilleurs réalisateurs pour y substituer Yorgos Lanthimos… dont Mise à mort du cerf sacré (à l’affiche le 10 novembre) n’a pas été retenu comme meilleur film! 120 BPM échoue aussi à se qualifier pour le meilleur scénario, qui regroupe les mêmes films qu’à la réalisation, le Kaurismäki en moins et le Frantz de François Ozon en plus.

Il semble impossible que The Square répète l’exploit de Toni Erdmann l’an dernier. La populaire comédie de Maren Ade était repartie avec les EFA du Meilleur film, réalisateur, scénariste, actrice et acteur.

Sinon, deux choses marquantes. La première : l’émergence de jeunes acteurs dans les catégories de pointe. Florence Pugh, inoubliable dans Lady Macbeth (de William Oldroyd), et, dans une moindre mesure, Paula Beer dans Frantz, seront opposées à Juliette Binoche, à Isabelle Huppert et à Alexandra Borbély. Du côté masculin, Nahuel Pérez Biscayart (120 BPM) fait face aux vétérans Claes Bang, Colin Farrell, Josef Hader et Jean-Louis Trintignant.

Deuxièmement, la fracture entre les nommés par l’Académie et les films soumis par les cinéphiles pour le prix du public. Mis à part le Kaurismäki et le Ozon, tous les autres films sont absents des catégories principales. Mais, bon, à deux exceptions près, les longs métrages retenus se retrouvent résolument du côté du cinéma d’auteur, notamment le très bon Baccalarauréat de Cristian Mungiu et le pas très réussi La commune de Thomas Vinterberg.

La cérémonie se déroule le 9 décembre. Pour la liste complète des nommés, c’est ici.

La veille, ce sera la toute première soirée de récompenses des films d’animation européens qui se déroulera à Lille. Les excellents La tortue rouge de Michael Dudok de Wit et Ma vie de Courgette de Claude Barras obtiennent, logiquement, trois nominations chacun. Les nommés sont ici.

Éric Moreault

Le film de la semaine: l'acidulé Glory

BLOGUE/S’il fallait donner un exemple sur l’importance de la diversité cinématographique en salles, ce pourrait être Glory (Slava). Cette comédie dramatique acidulée, qui représente la Bulgarie aux prochains Oscars, est un petit bijou de fable sociale grinçante, révélateur des pires turpitudes morales quand il s’agit d’argent, de cynisme et de pouvoir.

Le cheminot Tsanko Petrov (Stefan Denolyubov) mène une vie modeste, réglée comme une horloge. Lorsqu’il découvre un sac de billets de banque sur le bord de la voie ferrée, ce bègue intègre et un peu simple d’esprit prévient les autorités. Pour son plus grand malheur.

Comme dit un ami, le problème avec les arrivistes, c’est qu’ils arrivent… Julia Staykova, l’ambitieuse directrice des communications du ministère des Transports, en profite pour en faire un héros du jour et ainsi détourner l’attention médiatique du scandale de corruption qui secoue son employeur. Avant de parader Tsanko devant les médias, elle lui retire sa vieille montre familiale, de marque Glory, pour que le ministre puisse lui en remettre une digitale dernier cri… qui retarde!

Le cheminot ébouriffé ne cessera de tenter de récupérer son bien auprès de la relationniste toujours vissée à son cellulaire qui n’en a cure. Une parfaite incarnation du cynisme d’une frange des spécialistes de la communication publique.

Sous le couvert du récit en apparence absurde, Kristina Grozeva et Petar Valchanov présentent une vision critique de la Bulgarie où la population pauvre doit se débrouiller avec les moyens du bord et une fonction publique tatillonne héritée du communisme alors que les nantis et les politiciens se délectent d’un capitalisme débridé.

Le duo avait également traité d’enjeux moraux dans leur film précédent, La leçon (2014). Dans un autre registre, mais pas si éloigné au fond, Glory s’apparente au très bon Baccalauréat du Roumain Cristian Mungiu. À savoir qu’une trame simple peut en révéler beaucoup sur la société dont elle est issue. En particulier sur les plans politiques et éthiques, ainsi qu’une certaine déshumanisation qui est souvent l’apanage des bureaucraties qui croulent sous le poids des règles.

Et dans un cas comme dans l’autre, leurs récits tendent ainsi à l’universel. Impossible de ne pas comparer les fraudes qui secouent le ministère des Transports bulgare dans le film aux misères de son homologue québécois. Même chose pour les manœuvres de relations publiques pour détourner l’attention du public. On voit souvent ça ici aussi…

La paire s’en donne à cœur joie, utilisant une caméra portée en suivant les tribulations de Tsanko et de larges plans lorsqu’il est confronté à ce monde sophistiqué (en apparence) qui le dépasse. Mais c’est surtout dans l’implacable progression du récit que Glory se distingue. Une chose en entraînant une autre, l’innocent dont tout le monde se moque, sauf exception, est happé dans une histoire dont les enjeux le dépassent.

Dans la peau de Tsanko, Stefan Denolyubov, stoïque et au regard expressif, offre une performance remarquable, son bégaiement devenant une incarnation de la vulnérabilité du malheureux. Margita Gosheva ne lui cède pas un pouce en femme glaciale, manipulatrice et totalement égocentrique prête à toutes les manœuvres pour camoufler la réalité et en tirer profit.

Le plus désespérant dans Glory, c’est peut-être à quel point il est hilarant malgré son aspect un peu caricatural. Preuve que les réalisateurs nous donnent l’heure juste. Ils n’épargnent personne...

Éric Moreault

Le film de la semaine: le magnifique Pieds nus dans l'aube

BLOGUE/Pieds nus dans l’aube est le film événement de l’automne au cinéma québécois. D’abord parce qu’il s’agit de l’adaptation du premier roman du grand Félix Leclerc, ensuite parce que Francis Leclerc a, évidemment, une relation particulière à l’œuvre de son père. Son long métrage aurait pu tomber dans la mièvrerie, il n’en est rien. Il signe une chronique douce-amère sur le bonheur tranquille de l’innocence et les (parfois) difficiles apprentissages à l’école de la vie.

Pieds nus dans l’aube est un récit initiatique tout ce qu’il y a de classique. Il s'agit d'une libre adaptation, coscénarisée avec Fred Pellerin (Babine). Ils en ont toutefois gardé l'essentiel, soit le regard que pose Félix (Justin Leyrolles-Bouchard), 12 ans, sur ce Québec rural de la fin des années 1920 où les familles sont encore nombreuses et la religion omniprésente. Le garçon devra quitter sa famille bien-aimée de La Tuque, à la fin de l’été, pour étudier au collège classique à Ottawa.

Mais avant, il va se lier à Fidor (Julien Leclerc) et ainsi découvrir une pauvreté qu’il ne soupçonne pas. Félix sera aussi confronté à l'amour, à la mort et aux aléas de la vie — les scènes du souper chez les riches bourgeois anglais sont très révélatrices du nationalisme du poète plus tard. Outre cette amitié, que les deux protagonistes savent sans lendemain, le film est traversé par cette relation père-fils très forte entre Léo et Félix. Comme d’habitude, le magnétisme de Roy Dupuis, en paternel droit et intègre dans un rôle très physique, commande l’attention.

Mais il n’est pas le seul. Guy Thauvette et Robert Lepage ont de fortes présences. Lepage, en oncle bienveillant et lettré, est tout simplement époustouflant — on oublie parfois à quel point l’homme de théâtre est un acteur doué. Le naturel du petit Leclerc impressionne aussi — il est la révélation du long métrage, plus que Justin Leyrolles-Bouchard dont le rôle, il est vrai, est beaucoup plus pensif.

Dans ce récit, Francis Leclerc devait aussi réussir à magnifier la nature sauvage, ce qu'il réussit à merveille. Il y a d’ailleurs beaucoup de scène en extérieurs. Sa réalisation démontre son sens de la composition des plans et son souci du détail. Mais, surtout, il réussit à convier le tourbillon d'émotions qui secouent Félix en insistant sur les regards, sans rien plaquer.

Évidemment, le principal intérêt de Pieds nus dans l’aube réside dans le fait qu’il s’agit d’un récit autobiographique, porté par la plume magnifique de Félix — les dialogues sont exceptionnels. Ce serait moins le cas s’il s’agissait d’un garçon anonyme. Il faut aussi aimer les films d’époque et ne pas être rébarbatif à un rythme lent et contemplatif.

À ce chapitre, il faut souligner la grande réussite que représente la recréation du Québec rural de l’entre-deux-guerres. Très impressionnant sur le plan de la reconstitution, jusque dans ces billots de la drave qui flottent dans l’eau. Il faut aussi mentionner une scène particulièrement marquante impliquant un cheval, d’une forte puissance émotionnelle.

Ce qui n’est pas toujours le cas dans ce film où Francis Leclerc verse, parfois, un peu dans le mélo. Les moments rigolos sont beaucoup plus réussis. Reste que si le cinéaste nous avait parfois présenté une réalisation plus osée sur le plan esthétique, notamment le très réussi Mémoires affectives (2004), il n’a pas à rougir de cette adaptation des mémoires de jeunesse de son célèbre père.

Il prouve encore une fois que la pomme n’est pas tombée bien loin de l’arbre sur le plan narratif. Compte tenu du stress que représentait le défi, c’est tout à son honneur.

Éric Moreault

Le style Wes Anderson décortiqué

BLOGUE/Qu’ont en commun Orson Welles, François Truffaut, Jean Renoir et Mike Nichols? Ils ont réalisé des films qui ont grandement influencé le style distinctif du plus iconoclaste et original cinéaste de génération : Wes Anderson. Un éventail fascinant…

Le portrait des dix films, dans lequel on retrouve des valeurs sures comme La Splendeur des Amberson de Welles mais aussi des surprises comme Charulata de Satyajit Ray, est une initiative d’IndieWire, avec la complicité de la collection Criterion. Un travail instructif.

Mais, curieusement, on ne trouve pas mention d'Akira Kurosawa (Les sept samouraïs, Ran). Le réalisateur de L'hôtel Grand Budapest (2014) a dit qu’il s’était inspiré du Japonais pour Isle of Dogs. Le long métrage marque son retour à l'animation, huit ans après Fantastique Maître renard.  Le film s'intéresse aux péripéties d'un garçon parti à la recherche de son chien Rex sur une île où sont exilés les cabots indésirables, au large du… Japon!

La bande-annonce est, en tout cas, extrêmement prometteuse. On reconnaît la touche unique de Wes Anderson... Sortie prévue: 23 mars 2018

Eric Moreault

Le film de la semaine: Les affamés

BLOGUE/On l’a déjà écrit, mais répétons-le : ce qu'il y a de bien avec Robin Aubert, c'est qu'on ne sait jamais ce qu'il nous réserve. Après un fascinant essai solo (Tuktuq), le créatif et décalé réalisateur revient au film de genre avec le très solide Les affamés. Un long métrage de zombies brillamment réalisé et joué, qui frappe fort, prix du meilleur long métrage canadien au TIFF en septembre.

Aubert ne perd pas de temps : dès les premières scènes, une agression sanglante nous met dans le bain. Dans ce village isolé et vidé de ses habitants, quelques personnes tentent d’échapper à leurs proches et voisins transformés en âmes errantes en prenant le maquis.

Parmi eux, Bonin (Marc-André Grondin), homme taciturne avec une blessure intérieure. Son chemin croise celui de Tania (Monia Chokri), une jeune femme désemparée, et de Zoé (Charlotte St-Martin), une petite fille. Il sera rapidement entouré d’autres femmes fortes, interprétées par Brigitte Poupart (remarquable en vengeresse armée), Micheline Lanctôt et Marie-Ginette Guay, dans leur fuite désespérée.

Dans une année faste pour les films de genre, Les affamés passe aisément le test de la comparaison. Surtout qu’il mélange habilement les genres (épouvante, drame, road-movie, humour bouffon…). Le long métrage de Robin Aubert se range dans la même catégorie que l’angoissant Lorsque tombe la nuit (It Comes at Night) de Trey Edward Shults. Dans un cas comme dans l’autre, outre des rapprochements thématiques, ces fascinants longs métrages sont bien plus terrifiants par ce qu'ils révèlent de notre nature que ce qu'ils montrent (ou pas) à l’écran.

Pour Les affamés, Aubert a souvent choisi de reléguer les agressions de zombies dans le hors champ, laissant notre imagination faire le travail — il y a tout de même quelques scènes assez gore, merci. D’ailleurs, le réalisateur maîtrise les codes du genre sur le bout des doigts, se servant des gros plans qui suintent la terreur, le montage et la musique anxiogène pour maintenir une tension de tous les moments.

Mais ce qui distingue sa mise en scène, c’est aussi sa composition de plans élaborés et poétiques avec les zombies immobiles, disséminés dans la nature. Le contraste entre la beauté des lieux et la présence inquiétante des morts-vivants est saisissant. Surtout quand ceux-ci érigent d’immenses sculptures en hauteur, semblables à des buchers, composées d’objets disparates, dans un cas, ou tous pareils, dans un autre (des chaises).

Je ne suis pas sûr de ce que ça signifie — l’abandon d’un morceau de leur vie d’avant? —, mais peu importe. Ce qui est plus signifiant, ici, c’est l’affirmation de la pérennité de la nature sur l'homme. Avec Les affamés, Aubert lance un message environnemental original.

Son film est aussi une critique sociale. Il s’intitule Les affamés — qui dévorent les proies qui ont une bonne nature —, mais il aurait tout aussi bien s’appeler Les oubliés ou Les laissés-pour-compte. Les survivants du film sont abandonnés par tous et ne peuvent compter que sur leur débrouillardise et leurs pauvres forces mises en commun pour échapper à leur funeste sort. Il oppose la réalité rurale et celle de la ville, comme il l’avait fait dans Saints-Martyrs-des-Damnés (2005), aussi un suspense d’horreur.

La figure du zombie agit, en général, comme révélateur des grandes peurs et craintes de la société occidentale. C’est aussi un double fantoche, assujetti au consumérisme, incapable d’assumer son individualité (pas pour rien qu’on associe souvent l’image du zombie aux gens qui errent dans nos rues les yeux rivés sur leur cellulaire).

Mais inutile de suranalyser Les affamés. C’est d’abord et avant tout un pur plaisir cinématographique où le spectateur se range résolument dans le camp des rescapés et aspire à leur salut. Aubert a bâti une histoire solide, avec de l’espoir à la fin (et un clin d’œil à Mad Max).

Reste à voir si sa forte proposition saura dépasser le cercle des amateurs du genre. Et aussi attirer les jeunes, friands de films d’épouvante, en leur montrant que le cinéma québécois s’illustre aussi par sa diversité. Les affamés, prix du public au récent Festival de nouveau cinéma, le mérite.

Eric Moreault

L’affaire Weinstein : un raz-de-marée, mais ensuite?

BLOGUE/La chute d’Harvey Weinstein est de plus en plus retentissante chaque jour alors que s’accumulent les confidences d’actrices (en très grande majorité, quelques hommes aussi). Pas toutes dirigées vers le producteur déchu. Les premiers témoignages ont ouvert une brèche dans un barrage érigé de mensonges et de dissimulations, brèche qui s’élargit pour laisser passer un torrent qui prend de plus en plus des allures de raz-de-marée, avec les témoignages publics d’amies, de collègues, etc. Mais ensuite?

Y aura-t-il un vrai changement de culture dans l’industrie du divertissement, en général, et à Hollywood en particulier? Les promesses des dirigeants de studios et de compagnies de production vont-elles réellement se concrétiser ou demeurer des vœux pieux? L’épée de Damoclès économique au-dessus des victimes qui voudraient parler va-t-elle être enlevée? Une industrie qui a détourné le regard pendant si longtemps peut-elle avoir une réelle conversation et poser des actions pour protéger ceux et celles qui témoigneront des abus dont ils et elles sont victimes?

Aux récits de la trentaine de victimes de Weinstein, d’Angelina Jolie à Gwyneth Paltrow, se sont ajoutés ceux des actrices qui ont vécu une telle situation avec d’autres rapaces, comme Reese Witherspoon, à 16 ans!

En fait, tout ça ne se limite pas à l’industrie du cinéma américain — je suis convaincu qu’il existe des cas partout, dans l’ensemble de nos sociétés. Sondage après sondage, on apprend qu’au moins un tiers des femmes ont déjà subi du harcèlement sexuel au bureau…

Tout ce qu’on peut espérer, maintenant, c’est qu’Hollywood puisse servir d’exemple et fournir un cadre de travail totalement dépourvu d’atteintes à l’intégralité physique et psychologique de ses artistes et artisans. À commencer par changer l’exploitation et la représentation du corps féminin à l’écran. C’est pas gagné…

À lire: l'article du Variety sur le sujet

Eric Moreault

Le film de la semaine: 120 battements par minute

BLOGUE/120 battements par minute est un cas de conscience… critique. Le film-choc de Robin Campillo, extrêmement personnel, a bouleversé la Croisette et remporté le Grand prix du 70e Festival de Cannes. La presse française a déchiré sa chemise, frustrée de voir repartir le drame social sur les premières années sida, sans la Palme d’or. Alors pourquoi ne m’a-t-il pas touché en plein cœur? Docteur, est-ce grave?

Pourtant j’ai toujours beaucoup d’empathie pour un cinéma porté vers les gens, qui explore les tourments de l’existence (ses moments de bonheur aussi). Pas cette fois. Voyons voir.

Ça n’a rien à voir avec la prémisse. Campillo, scénariste doué chez Laurent Cantet, notamment Entre les murs (Palme d’or en 2008), et réalisateur récompensé pour Eastern Boys (2013), s’est inspiré de ses années au sein d’Act Up-Paris. Au début des années 1990, les militants veulent secouer l’apathie du gouvernement français et dénoncer l’ostracisme de la population alors que de plus en plus de gens meurent d’un mal mystérieux et ravageur — le sida.

Le réalisateur a choisi d’incarner les débats et attitudes de l’époque dans deux jeunes hommes opposés : Nathan (Arnaud Valois) et Sean (Nahuel Pérez Biscayart). Alors que le premier, introverti, semble dans une forme de déni, le second brûle d’une rage intérieure qui le pousse vers une forme de radicalisation dans l’action. Peu à peu, ils vont pourtant se repousser et se rapprocher, deux aimants qui deviennent amants. Les acteurs y sont merveilleux et l’histoire d’amour, belle à mourir.

Autour du duo gravitent différents personnages, emblématiques de la diversité LGBT, et même la mère d’un hémophile contaminé par une transfusion. La plupart des rôles sont interprétés par des jeunes non professionnels, ce qui ajoute à la véracité des débats — qui sont nombreux. Trop nombreux.

Déjà que la mise en place est particulièrement longue, 120 BPM s’enlise souvent dans ses interminables discussions didactiques de militants qui débattent des actions passées ou futures, mais aussi sur les traitements possibles (inexistants ou, trop souvent, expérimentaux). Peut-être est-ce culturel. Ces échanges verbeux ont fini par m’exaspérer.

Bon, ceci dit, il y a aussi que le sujet a déjà été exploré de façon plus percutante, notamment par le poignant Les nuits fauves (1992) de Cyril Collard (1992) ou même Philadelphia (1993) de Jonathan Demme, films qui traitent de la maladie à ses débuts.

Ou que, ces dernières années, d’autres longs métrages ont adopté le même angle de façon plus originale : Dallas Buyers Club (2013), de Jean-Marc Vallée, pour les États-Unis, et Pride (2014) de Matthew Warchus, pour l’Angleterre.

À noter : tous des films inspirés par des histoires vraies, à peu près à la même période, et récompensés. 120 BPM est en bonne compagnie, sauf que la réalisation appuyée et convenue, mis à part quelques éclairs de brillance, n’a jamais réussi à m’émouvoir.

Avec un tel sujet, je me sens presque coupable que le film m'ait laissé indifférent. Mais il est trop long, convenu et prévisible. À part le rappel historique du malaise et de l’indifférence de l'époque qui fait mouche, 120 BPM n'apporte rien d’original au sujet.

D’autres y ont vu l’un des plus beaux films de l’année (Les Inrockuptibles, Marianne); une grande œuvre (L’Express) qui filme une épidémie qui ronge les corps et les cœurs sans pathos (Le Figaro). À vous de voir.