Eric Moreault

Le film de la semaine, le saisissant et puissant Transit

BLOGUE / Prétendre que l’Histoire ne nous enseigne rien est une imposture. C’est du moins ce que présupposent les films de Christian Petzold, en particulier l’excellent Transit. Puisant encore une fois au passé douloureux de son pays, le réalisateur allemand livre une parabole puissante, qui se sert d’une tragédie humaine pour évoquer la montée du fascisme et le désespoir des migrants.

Disons-le d’emblée, Transit est une œuvre exigeante. Elle est narrée de façon rétrospective par le tenancier d’un restaurant (Jean-Pierre Darroussin, en voix hors champ), récit un peu décousu, comme une conversation. Et Petzold a pris une décision audacieuse : ses protagonistes fuient les nazis dans la France occupée, mais le récit se déroule de nos jours.

Le choc temporel est déroutant, mais le parallèle facile à faire avec la crise migratoire qui secoue le monde depuis quelques années…

Cette deuxième adaptation du roman éponyme d’Anna Seghers, publié en 1944, débute à Paris. Georg (Franz Rogowski) accepte d’aller porter une lettre à un auteur célèbre, seulement pour découvrir son suicide. Il usurpe involontairement son identité. Ce qui lui permet, après avoir gagné Marseille, d’obtenir un sauf-conduit pour le Mexique.

En attendant son départ, il prend sous son aile Driss (Lilien Batman), le fils de son ami décédé. Lorsqu’il tombe malade, l’homme se lie avec son médecin traitant (Godehard Giese) et sa maîtresse, la belle et mystérieuse Marie (Paula Beer). Le couple veut aussi fuir les fascistes, mais un fantôme du passé retient la jeune femme à quai.

N’en disons pas plus, l’intrigue est prenante. Le récit permet à Petzold d’explorer plusieurs thèmes porteurs. L’identité, bien sûr (dont celle que procurent nos papiers officiels). L’entraide parmi les migrants, mais aussi leur désespoir. La honte de ceux qui détournent le regard lorsqu’il y a une rafle. Tout comme la solitude, la culpabilité, l’amour, sentiments qui s’entrechoquent quand il y a la guerre, la répression, les camps et donc l’horreur et la mort (jamais montrés, seulement évoqués).

Comme plusieurs de ses longs métrages précédents, Transit était en compétition officielle à Berlin, où Petzold a remporté l’Ours du meilleur réalisateur en 2012 pour Barbara. Mais son huitième film marque une rupture puisqu’il ne l’a pas tourné avec sa muse Nina Hoss, comme les quatre précédents.

Il a plutôt confié le rôle principal à Paula Beer, lumineuse dans le très beau Frantz (2016) de François Ozon. Cette fois encore, sa forte présence et son jeu incarné permettent au film de prendre son envol. Franz Rogowski, en homme à la dérive, privé de repères, offre aussi une solide interprétation, toute en nuances.

Ils sont aidés par la direction toujours précise de Petzold et sa caméra attentive. Même s’il préfère souvent cadrer large et de plain-pied, plutôt que d’insister sur de gros plans. Ce qui lui permet aussi de montrer tous ses migrants qui se croisent à de multiples reprises dans les couloirs de l’ambassade ou sur le port (pour l’anecdote, le navire qui doit permettre au trio de fuir s’appelle le Montréal…).

Tout ça pourrait être terriblement déprimant s’il n’y avait pas l’espoir qu’entretient Transit. Celui de pouvoir se réinventer. Un très beau film, un des plus solides de 2018.


Eric Moreault

Le film de la semaine, l'envoutant Joueurs

BLOGUE / Rien ne sert courir ; il faut partir à point, dit le proverbe. Marie Monge a parfaitement retenu la leçon. Elle a pris son temps pour compléter son premier long métrage, après une nomination aux Césars en 2012 pour le meilleur court. Mais elle a aussi appliqué l’enseignement au récit de Joueurs. Après une mise en place patiente, la cinéaste entraîne le spectateur dans une montée dramatique implacable dans les cercles de jeu clandestins à Paris.

Avec une caméra de proximité nerveuse, Monge nous présente d’abord Ella (Stacey Martin), copropriétaire avec son père d’un restaurant modeste. La routine, la solitude et, apparemment, pas vraiment le goût de jouer à la restauratrice. 

Débarque rapidement Abel (Tahar Rahim). Il a une belle gueule et du bagout. Enjôleur, il convainc Ella de lui accorder un essai. D’abord réticente, la belle cède à son charme. À la fermeture, il en profite pour partir avec la caisse. La patronne le poursuit dans le métro, sans savoir qu’elle vient d’emprunter une destination sans retour…

Il faut un peu de crédulité pour accepter que la jeune femme aille le suivre jusque dans un tripot clandestin. Prise au jeu et voyant ses gains exploser grâce à la chance de la débutante, Elle va rapidement devenir accro à la décharge d’adrénaline. Évidemment, ça ne durera pas.

Le joueur pathologique et l’arnaqueur (et l’arnacœur), c’est lui. Elle développe plutôt une dépendance à la passion qu’il a allumé dans sa vie terne en lui vendant du rêve. Mais à quel prix... Dans cette relation toxique qui lui pompe tout — y compris son énergie —, Ella perd pied, prise dans une spirale vicieuse qui l’entraîne sans cesse vers le bas même quand elle lutte pour remonter à la surface.

C’est ce portrait juste et sans fard qu’esquisse Marie Monge. D’abord à grands traits, en plaçant sa caméra dans ses cercles de jeu nocturne, avec une approche documentaire qui nous montre sa faune et ses comportements, ses rituels. Puis de façon de plus en plus précise avec Ella. Les impacts sont dévastateurs. Leur histoire d’amour est comme une partie de jeu de hasard.

On vous le disait plus haut, Joueurs démarre lentement, sur le mode film noir. Il devient de plus en plus glauque en s’enfonçant dans la nuit et la tragédie. Le dernier tiers relève plutôt du suspense alors que la violence y fait irruption — on est presque dans le film de gangsters. Avec une fin ouverte néanmoins conséquente. Pas originale, mais bien fait.

La réalisatrice use avec beaucoup de discernement des ellipses et des non-dits. Le spectateur doit travailler un peu pour relier les points. Son film a aussi le grand mérite de nous entraîner dans un Paris marginal, cosmopolite, loin des bourgeois habituels.

Il est aussi porté par deux acteurs au naturel confondant. Tahar Rahim (Le passé, Réparer les vivants...) a un charisme fou et un sourire ensorcelant. Si on croit au pouvoir d’attraction d’Abel, c’est grâce à lui. Stacey Martin (Nymphoniaque, Le Redoutable...) ne lui cède en rien. Son registre, très entendu, sa façon d’exprimer beaucoup avec peu rappelle la grâce du jeu de la regrettée Marie Trintignant.

Le pari de Marie Monge a payé tôt : la première mondiale s’est déroulée à Cannes, dans la prestigieuse section parallèle de la Quinzaine des réalisateurs. Le film est imparfait, notamment dans sa dernière partie plus convenue, mais il a le mérite de nous décrire l’univers du jeu pour ce qu’il est vraiment, en évitant l’habituel clinquant des casinos au cinéma. C’est déjà beaucoup.

Eric Moreault

Le film de la semaine: Creed II

BLOGUE / Un drame sportif comme Creed II se prête admirablement bien à la métaphore sportive. Du genre, une victoire sans appel. Ou un film coup-de-poing. Ou encore, celle-ci, qui s’applique vraiment : à vaincre sans péril, on triomphe sans gloire. Arrêtons les frais et voyons-y une analogie avec sa sortie en pleine Action de grâce états-unienne. Creed II est au cinéma ce qu’est le pâté chinois à la nourriture : un plat réconfortant avec des ingrédients simples.

Elle était attendue cette suite, exactement trois ans après le film qui a relancé avec un succès inattendu la franchise des Rocky. Grâce à la solide et imaginative réalisation de Ryan Coogler (La panthère noire) et les performances remarquables de Michael B. Jordan et Sylvester Stallone (qui a obtenu le Golden Globe de l’acteur de soutien, mais pas l’Oscar).

La bonne nouvelle, c’est que les deux acteurs reprennent leurs rôles d’Adonis Creed et de Rocky Balboa. La mauvaise, c’est que Steven Caple Jr. a pris la place de Coogler derrière la caméra. Sa réalisation est appliquée, mais sans imagination, même si les scènes de combat dans l’arène de boxe sont plutôt bien filmées. La bouchée était grosse pour un deuxième long métrage.

D’autant que Caple Jr. ne pouvait compter sur un élément narratif aussi fort que Creed : le négligé. Tout le monde adore les laissés pour compte dans le sport. Surtout avec Rocky, son archétype, comme entraîneur. Mais Adonis est maintenant champion du monde des lourds et sa fiancée Bianca (Tessa Thompson) est enceinte.

Que faire alors? Puiser dans la mythologie de la série et ramener Drago (Dolph Lundgren). Le boxeur soviétique tue le légendaire Apollo Creed, le père d’Adonis, puis est défait par son ami sur le ring dans Rocky IV. Autrement dit, des destins liés par une même tragédie.

Déchu et amer, l’ex-gloire de l’URSS rêve depuis une trentaine d’années de prendre sa revanche. Il a entraîné son fils Viktor (Florian Munteanu) pour en faire un véritable colosse. Lorsque le défi pour un combat de championnat est lancé, Adonis ne peut résister à l’envie de venger l’honneur de son père. Même si tout le monde tente de le dissuader, à commencer par Rocky, devenu son père de substitution.

Creed II détient là un riche filon : les difficiles relations père-fils. Il exploite aussi le syndrome du survivant et sa culpabilité, le deuil, la résilience, la honte, l’orgueil, le patriotisme exacerbé, l’individualisme forcené…

Nous sommes dans une ligne narrative archiconnue, manichéenne et prévisible. Mon fils de 11 ans, qui a adoré, a tout vu venir de loin. Jusque dans le pas très subtil climax. Pourquoi changer une recette qui plait?

D’autant qu’elle a été élaborée par Stallone lui-même dès le premier Rocky (1976). Coscénariste, Sly n’a pu résister à l’envie de tirer la couverte de son bord pour ce chant du cygne (vraiment?).

On le voit beaucoup. Trop. Tout est fait, dans ce film, pour entretenir la légende des Rocky dans l’imaginaire collectif. Il y a là une douce ironie étant donné le leitmotiv de Creed II : Adonis doit créer sa propre légende. L’héritage est lourd à porter…

Cela dit, ce film est un divertissement pur bonheur qui peut compter sur la très forte présence de Michael B. Jordan. L’œil du tigre sur le ring et les failles émotionnelles à fleur de peau dans ses interactions avec Bianca et son mentor.

Quant à Stallone, avec ses inusables chapeau et manteau de cuir noir, il n’a pas besoin de jouer un rôle. Il est Rocky.

Eric Moreault

Le film de la semaine, le très réussi Nos batailles

BLOGUE / Une famille qui éclate, c’est un drame terrible, mais courant. Mais quand c’est une femme qui prend la fuite, laissant derrière son conjoint désemparé, son fils de neuf ans et sa fille de cinq ans, on a assurément la matière dramatique pour un bon film. Surtout avec un traitement respectueux et intelligent comme dans Nos batailles de Guillaume Senez.

Le deuxième long métrage du réalisateur belge, après Keeper (2015), travaille doucement sa mise en place. Olivier (Romain Duris) en père absent dont le travail de chef d’équipe lui fait passer de longues heures à l’usine. Et Laura (Lucie Debay), qui travaille dans une boutique, en mère débordée et au bout du rouleau qui ne sait comment exprimer sa détresse.

Un beau jour, Laura quitte le foyer sans crier gare. Le père se retrouve dans un rôle qu’il connaît mal, démuni face à un départ qu’il n’a pas vu venir et empêtré dans son sens des responsabilités au boulot. Le sentiment est familier : la charge mentale qui pèse sur beaucoup d’entre nous, toujours à courir pour tout concilier.

Olivier devra mener deux combats de front. Le premier, celui qui le force à s’impliquer plus dans l’éducation de ses enfants, d’abord de façon chaotique puis plus ordonnée quand il mesure toutes les implications de ses absences, et le second, à la défense de ses collègues de travail qui affrontent une direction inhumaine.

Il est tout de même ironique que cet homme qui ne jure que par le travail d’équipe au travail peine à comprendre qu’il doit appliquer la même recette à la maison. C’est sa sœur Betty (Laetitia Dosch) et sa mère (Dominique Valadié), dans une moindre mesure, qui lui en feront prendre conscience.

C’est toute la véracité de Nos batailles, celle d’un personnage imparfait, avec ses grandes qualités humaines, mais aussi ses défauts, qu’il lui faut corriger dans l’intérêt de ses enfants.

La réalisation de Senez, somme toute conventionnelle, tend vers le naturalisme cher à Mike Leigh (Secrets et mensonges) et à Stéphane Brizé (surtout La loi du marché et En guerre). Comme eux, il investit à la fois les sphères du social et de l’intime, misant sur une caméra de proximité et une mise en scène minimaliste, sauf dans le jeu des acteurs, plus distancié, pour éviter le racolage, ce qui réussit à générer une belle spontanéité.

De cette façon, il réussit à briser les tics de jeu de Duris, moins dans la séduction et plus dans le jeu tout en retenue de la honte et de la culpabilité qui habitent Olivier. Laetitia Dosch, révélée dans Jeune femme (Léonor Serraille, 2017), démontre à nouveau à quel point la lumineuse actrice peut habiter un personnage, même secondaire. Elle dévoile la grande fragilité de Betty sans fausse pudeur.

Le scénario de Senez et de Raphaëlle Valbrune-Desplechin (la sœur du réalisateur Arnaud Desplechin) nous fait la grâce de plusieurs pistes et d’une fin qui resteront ouvertes. Comme ce mystérieux accident à Elliot, qui lui a brûlé la poitrine, alors qu’il était sous la garde de sa mère.

On se demande vraiment, dans le dernier tiers, comment Senez va réussir à conclure. Il réussit à le faire, tant au travail qu’au boulot, en toute logique et en respect à la fois de son personnage et de l’intelligence du spectateur. Chapeau.

Eric Moreault

Le film de la semaine: l'audacieux Les salopes ou le sucre naturel de la peau

BLOGUE / Avec un titre comme Les salopes ou le sucre naturel de la peau, Renée Beaulieu a toute notre attention. Il serait erroné, toutefois, de croire que le titre est une provocation. Il traduit surtout l’ampleur de cette proposition audacieuse, tant sur le fond que la forme. Son film explore le désir et la sexualité féminine, mais aussi le double standard encore en vigueur chez les hommes et les femmes. Et il est porté par une interprétation incandescente et splendide de Brigitte Poupart.

L’actrice incarne Marie-Claire, une universitaire décomplexée et libre qui explore la réaction physiologique des cellules durant l’acte sexuel, selon qu’il est consommé avec ou sans amour. Passionnée par le sujet, elle n’hésite pas à effecteur des prélèvements sur sa propre peau. Ou celle de ses «cobayes». 

Marie-Claire a beau être très heureuse avec Adam (Vincent Leclerc), et mère de deux ados, elle ne s’empêche pas de coucher avec différents partenaires — des scènes filmées de façon très crue et réaliste. Le couple n’a pas d’entente d’exclusivité, au contraire, mais lorsqu’Adam apprend que Marie-Claire en profite, sa réaction sera tout sauf conciliante.

Tout le drame de mœurs tourne autour de cette femme forte et fascinante. Et imparfaite. Marie-Claire va parfois prendre des décisions surprenantes, même malveillantes, notamment quand une étudiante viendra lui parler de l’agression présumée dont elle a été victime…

Tout l’intérêt de ce film brûlant est là : en évitant les jugements et les prises de position, Renée Beaulieu invite les spectateurs à une discussion sur différents tabous qui entourent encore la sexualité en 2018 (notamment celle des adolescentes). Le plaisir des sens est, ici, prétexte et matière à réflexion.

L’incarnation de Brigitte Poupart est brillante, tout comme elle l’était, dans un tout autre registre, dans Les affamés de Robin Aubert. Impossible de tricher ici — l’actrice doit se mettre à nu, dans tous les sens du terme, pour montrer cette sexualité affranchie. L’actrice permet ainsi aux Salopes… de prendre son envol.

Il faut souligner qu’après le très inégal La garagiste (2015), Renée Beaulieu offre ici une mise en scène assurée, avec plusieurs très beaux plans et de l’originalité dans les cadrages. Une facture un peu rêche, plutôt qu’esthétisante, est en parfaite adéquation avec la proposition. Soulignons aussi la belle maîtrise de l’ellipse dans la progression du récit.

À l’heure du #moiaussi, ce long métrage arrive à point nommé en montrant les deux côtés de la médaille. Qu’une femme peut avoir une vie sexuelle qui lui appartient, mais que, malheureusement, elle ne vient pas sans risque...


Eric Moreault

Le film de la semaine: le spectaculaire Wolfe

BLOGUE / On n’a qu’une chance de faire bonne impression et Francis Bordeleau n’a pas manqué la sienne avec Wolfe. Son drame coup de poing sur des jeunes en mal de vivre frappe par la véracité du ton, la créativité de sa spectaculaire réalisation et la franchise crue avec lequel il aborde des thèmes délicats (aliénation, maladie mentale, suicide…).

Wolfe s’ouvre avec des «témoignages» (parfois à la caméra) et des entretiens (avec un psy(?), absent à l’écran), qui servent autant à la montée dramatique qu’à présenter les personnages. 

Tous étaient réunis pour le 21e anniversaire d’Andie (Catherine Brunet), une «dégénérée» qui manipule son entourage.

À commencer par Bibiane (Ludivine Reding, qui a tourné ce film avant Fugueuse), sa blonde trop naïve et douce qui se laisse emporter par la tempête. Puis Axel (Antoine Pilon, méconnaissable), un loser qui rêve d’être un grand criminel, toujours désespérément amoureux d’Andie. Ce qui rend malheureuse Manue (Léa Roy), son flirt actuel, une introvertie complexée encore plus mal dans sa peau que les autres.

Autour d’eux gravite Isaac (Godefroy Reding), jeune frère de Biabiane et témoin lucide du drame inéluctable qui va finir dans la mort.

Dans l’alternance des séquences des témoins des événements et de celles du funeste soir va se dégager peu à peu le portrait sans fard d’une certaine jeunesse déboussolée et qui hurle sa douleur. Très poignant.

Francis Bordeleau assume l’influence de Xavier Dolan sans aucun complexe (Manuel Tadros, le père du réalisateur de Mommy, prête sa voix au récit hors champ), jusque dans l’utilisation de la musique et une mise en scène parfois maniérée (parenthèse : on y décèle aussi l’énergie, le réalisme et la volonté de jouer avec les codes cinématographiques des premiers Godard). Mais il y a quelques plans-séquences, particulièrement au party, qui sont absolument remarquables et sont le propre d’une signature forte.

Il y a toutefois un fossé dans la direction d’acteurs. Bordeleau a tourné Wolfe dans l’urgence et le jeu s’en ressent parfois. Certains moments sonnent faux, plaqués. Rien, toutefois, pour gâcher l’ensemble.

À ce chapitre, les Reding, sœur et frère dans la vie, sont d’une complicité charmante. Leur forte présence renforce la justesse du film. Catherine Brunet, très incarnée, en fait parfois un peu trop même si le rôle commande de la démesure. 

Ce drame intense souffre toutefois de son dernier tiers, où il perd son élan. Bordeleau délaisse trop son sujet principal pour mettre l’accent sur un groupe d’aide pour personnes suicidaires. On comprend l’idée : il n’y a pas que les jeunes qui souffrent. Mais la démonstration, lourde et didactique, est de plus très statique.

N’empêche. Ce n’est pas tout le monde qui souffre à ce point. Reste que tous ceux qui vivent ou ont vécu une adolescence difficile ou une entrée tumultueuse dans le monde «adulte» vont s’identifier fortement. La finale lumineuse, très belle, met un peu de baume.

Francis Bordeleau dédicace Wolfe à Cyril Collard, le réalisateur de bruit et de fureur du fabuleux Les nuits fauves (1992). Bien vu. On va seulement souhaiter que le compteur du réalisateur québécois n’aille pas s’arrêter à un long métrage. Il a un avenir prometteur.

Eric Moreault

Le film de la semaine: le fantastique Les frères Sisters

BLOGUE / Jacques Audiard est, sans contredit, l’un des plus grands cinéastes français actuels. Doué et iconoclaste. Mais de là à croire que le gagnant de la Palme d’or 2015 avec Dheepan irait tourner un western avec la crème des acteurs américains… Sans réinventer le genre, Les frères Sisters (The Sisters Brothers) se distingue néanmoins par la réalisation stylisée de cette chevauchée sanglante et incandescente qui est aussi une étude sur la fraternité et la banalité de la violence.

Le roman du Canadien Patrick deWitt ayant connu beaucoup de succès, Audiard avançait sur un terrain miné. Sauf qu’il tournait avec une distribution toutes étoiles : Joaquin Phoenix, John C. Reilly, Jake Gyllenhaal et Riz Ahmed.

Les deux premiers incarnent les frères du titre, des tueurs à gages impitoyables aux tempéraments radicalement opposés. Charlie (Phoenix) est un belliqueux sans états d’âme alors que son aîné Eli (Reilly), protecteur, porte la fraternité comme un fardeau, rêvant d’une vie rangée.

Le duo est chargé par le Commodore de tuer Hermann Kermit Warm (Ahmed), un chimiste qui a trouvé une formule pour facilement détecter l’or dans les cours d’eau. Sous la garde de John Morris (Gyllenhaal), parfois narrateur pour les envolées littéraires, il réussit toutefois à convaincre le détective de l’accompagner dans sa fuite. Warm lui fait miroiter l’utopie d’une nouvelle société plus égalitaire et spirituelle qu’ils pourraient fonder avec leurs gains.

Car nous sommes en Oregon, en 1851, en pleine ruée vers l’or. Comme d’habitude, les deux paires se dirigent vers l’Ouest dans une course-poursuite ponctuée de rencontres surprenantes et de violence exacerbée. On est chez Audiard : cette violence est cruelle, mais jamais sensationnaliste. Le réalisateur se tient, la plupart du temps, à une saine distance.

En fait, anti-western serait le thème le plus exact pour ce film plus proche d’Impardonnable d’Eastwood (1992) que du Train sifflera trois fois de Zinneman (1952). Dans cette façon de filmer, bien sûr, mais aussi dans sa destination, qui réunit les quatre hommes dans un face à face improbable et néanmoins tragique.

La dynamique des quatre acteurs est remarquable et fascinante. Bien qu’il ait pris le temps de développer la psychologie de ses personnages sans perdre le fil du récit, le réalisateur d’Un prophète se permet de scruter leur âme plus en détail dans le dernier acte, révélant de belles choses sur l’amitié et la fraternité. Car Eli et Charlie sont unis par un amour extrêmement puissant, qu’ils préfèrent taire, mais aussi un lourd secret familial et une nostalgie de l’enfance.

Seul détail, qui a son importance malgré le contexte : la représentation féminine se limite à la maman et à la putain. Mais on sait qu’Audiard est capable de faire la belle part aux femmes (De rouille et d’os, entre autres) alors…

Des questions de stratégie pour la saison des Oscars ont empêché Les frères Sisters d’être présenté à Cannes, comme pressenti, où il aurait fait forte impression dans la compétition officielle. Peu importe : le premier long métrage américain d’Audiard a obtenu le Lion d’argent du meilleur réalisateur à la Mostra de Venise 2018. 

Une récompense amplement méritée. Les frères Sisters est un anti-western crépusculaire, certes, mais un très beau morceau de cinéma porté par des acteurs en état de grâce et un solide scénario, aux dialogues empreints de poésie.

À voir sur grand écran, impérativement. 


Eric Moreault

Le film de la semaine: l'excellent Premier homme

BLOGUE / Le premier homme (First Man) a généré des attentes très élevées dès son annonce. Parce qu’il s’agit du récit de l’épopée légendaire de la conquête de la lune par Apollo 11 avec Neil Armstrong à sa tête. Et qu’il est mis en image par Damien Chazelle, qui retrouve Ryan Gosling dans le rôle-titre après l’immense réussite de La La Land. Mission accomplie.

Ceux qui s’attendent à une pétarade d’effets spéciaux et de roulements de mécaniques patriotiques seront déçus. Chazelle a plutôt choisi pour cette adaptation du livre de James R. Hansen un rythme lent, tendant patiemment son arc dramatique jusqu’aux séquences à couper le souffle de l’alunissage et du «petit pas pour l’homme et du grand bond pour l’humanité».

Le premier homme place à l’avant-plan la quête personnelle d’Armstrong pour retrouver la sérénité après le décès de sa petite fille, reléguant celle de la connaissance et du progrès de la race humaine en toile de fond. Cet homme vit avec une blessure intérieure tellement douloureuse qu’elle le coupe de ses émotions — Gosling, stoïque, offre une performance remarquable où le moindre regard trahit toute la souffrance du monde.

La folie démesurée de l’héroïsme de ces pionniers de l’espace n’est pas pour autant occultée. Il faut un courage exemplaire, et une foi sans bornes, pour s’élancer vers l’espace dans ses boîtes de tôle équipées de l’équivalent d’un Commodore 64. Le film évoque les nombreux échecs meurtriers des missions Gemini et Apollo ainsi que leurs répercussions dévastatrices sur les proches. Chazelle fait d’ailleurs une bonne place au désarroi, aux doutes et au support de Janet, la femme d’Armstrong interprétée avec brio par Claire Foy.

Pour son quatrième long métrage, qui fut d’abord présenté en ouverture à la Mostra de Venise, Chazelle a choisi une approche profil bas après les prouesses cinématographiques de Wiplash (2014) et de Pour l’amour d’Hollywood (La La Land), couronné de six Oscars en 2016. Le cinéaste est devenu, à 32 ans, le plus jeune réalisateur de l'histoire à obtenir la statuette du meilleur réalisateur.

Il centre son récit sur le point de vue d’Armstrong (parfois en caméra subjective), dans les tons et couleurs correspondant à l’époque (entre 1961 et 1969). Sur Terre, beaucoup de gros plans, de caméra portée et une maitrise remarquable des ellipses qui permettent une progression sans heurts et une tension constante.

Dans la stratosphère et au-delà, le réalisateur se permet d’étaler son savoir-faire, qui va de la valse spatiale de vaisseaux (à la 2001, l’Odyssey de l’espace) aux vertigineuses scènes d’ascension qui ressemblent à un tour de manège à couper le souffle.

Le premier homme est, sans contredit, un excellent film qui réussit à nous faire vivre de près cette incroyable aventure. Ce n’est pas un chef-d’œuvre pour autant. L’excès de volume de la trame sonore, parfois, est une faute de goût. Et malgré toute l’empathie de son approche humaniste, il échoue à faire vibrer à plein volume les cordes de nos émotions. Pas sûr que l’utilisation, même parcimonieuse, des documents d’archives est une bonne idée — on décroche. 

N’empêche. Le premier homme incarne l’idée même de ce qu’est le cinéma : un art qui réussit à nous faire rêver, tout en nous faisant réfléchir. Et ça, c’est la marque d’un grand réalisateur. Nul doute

Eric Moreault

Le film de la semaine, le bordélique Venom

BLOGUE / Venom est un cas. Pas spécialement réussi en raison d’un scénario abracadabrant, des dialogues à la limite du ridicule et une réalisation sans imagination. Mais contrairement aux habituels longs métrages de superhéros qui se prennent au sérieux, il n’a aucune autre prétention que d’être bédéesque en son essence. Un bordel, soit. Mais un bordel amusant.

Venom, le personnage, est un des principaux ennemis de Spiderman — on peut d’ailleurs le voir dans le troisième volet de la trilogie de Sam Raimi lorsqu’il fait «équipe» avec Eddie Brock, un photographe.

Évolution oblige, Brock (Tom Hardy) est un journaliste d’enquête, fantasque, pour ne pas dire tête brûlée. Son patron envoie notre antihéros en reportage chez Carlton Drake (Riz Ahmed), un multimilliardaire mégalomane spécialiste des thérapies géniques.

Son obsession : fusionner une entité extraterrestre — un symbiote — avec un hôte humain pour créer un surhomme, clé de la survie de l’espèce (une référence aux expériences eugéniques nazies). Le ton est glauque, proche du film d’horreur.

Brock sera exposé, lors d’une visite sous le radar, à un symbiote — le Venom du titre. Le combat schizophrénique qui s’en suit est une variation sur le thème du docteur Jekyll et de M. Hyde, avec beaucoup d’humour noir. Venom devient peu à peu un film de duo de choc (un buddy movie) où les deux personnages à l’opposé finissent par trouver un terrain d’entente dans l’adversité.

Celle de Drake, le scientifique fou, qui cherche à récupérer «son» symbiote. Brock / Venom pourront compter sur la collaboration d’Anne Weying (Michelle Williams), l’ex-blonde avocate du journaliste. Outre la référence évidente à Alien, il y a aussi un peu de King Kong là-dedans.

Venom est un amalgame d’éléments tellement disparates que le spectateur ne sait plus sur quel pied danser (il y a aussi une course-poursuite dans les rues de San Francisco à la Bullit). Et peut donc le rejeter en bloc. Ou bien se laisser aller au plaisir de ce divertissement baroque.

D’ailleurs, Tom Hardy s’en donne à cœur joie — même sans réelle substance à défendre, il se débrouille plutôt bien. Son alter ego en image de synthèse, par contre, est plutôt caricatural...

Ruben Fleischer nous avait prouvé avec Escouade gangster (2013), un film clinquant, dépourvu d'originalité et de personnalité, qu’il était réalisateur qui jouait au-dessus de sa tête avec des superproductions (ils sont très nombreux à Hollywood).

Ça ne s’arrange pas, mais, au moins, il ne gâche pas tout. À sa décharge, il y aurait eu un gros travail de vraisemblance à effectuer pour que le scénario se tienne un peu mieux. Je vous l’ai dit, une vraie pagaille.

Ça me plait bien. À mon fils préado aussi : «C’était super cool.» 

Eric Moreault

Le film de la semaine: La disparition des lucioles

BLOGUE / Sébastien Pilote ne cache pas qu’il a voulu faire un film plus accessible avec La disparition des lucioles. La recette semble lui avoir réussi puisque sa comédie dramatique acidulée a obtenu le prix du meilleur long métrage canadien au récent festival de Toronto (TIFF). Mais il m’a laissé sur mon appétit en traitant d’un sujet convenu sans véritable originalité.

Le troisième long métrage du cinéaste gravite autour de Léo (Karelle Tremblay), une ado en colère perpétuelle qui reste avec sa mère hystérique et son beau-père, un animateur de radio «populaire et populiste» qui a poussé son père idéalisé à l’exil en échange de son silence sur un assaut. La finissante au secondaire cherchera refuge auprès de Steve (Pierre-Luc Brillant), un «perdant magnifique» plus âgé qui lui donne des leçons de guitare et ouvrira son horizon.

Il s’agit d’un récit initiatique comme on en a vu plusieurs. Si ce n’est que le réalisateur s’est inspiré de sa jeunesse au Saguenay et a voulu illustrer la singularité de la vie en région en tournant sur place. Un très bon point.

Reste qu’en voulant dénoncer le cynisme ambiant en y opposant une certaine naïveté incarnée par Steve, il trace le portrait d’un homo québécus qui oscille entre l’idiot tonitruant et le looser qui vit dans le sous-sol de sa mère, en passant par la trahison paternelle. Faudrait en revenir.

La disparition des lucioles marque un changement de ton dans le cinéma de Pilote après Le vendeur (2011) et Le démantèlement (2013), films beaucoup plus prenants. Plus léger et plus accessible, donc. 

Mais il pousse parfois cette volonté un peu trop loin, notamment dans l’utilisation de la musique originale très appuyée. Et certaines scènes au début sont à ce point surjouées qu’elles provoquent un décrochage, voire un agacement. 

La disparition des lucioles est un véhicule taillé sur mesure pour Karelle Tremblay, très crédible et naturelle. Sa forte présence permet de transcender le récit. Pierre-Luc Brillant offre aussi une performance forte dans la peau de Steve, une présence bienveillante comme celle d’un grand frère. L’acteur démontre aussi qu’il n’a pas peur du ridicule en jouant, dans une scène d’anthologie, du air drum sur l’intro de Spirit of the Radio de Rush.

On ne peut pas dire autant de François Papineau, un acteur accompli, pourtant, qui semble chercher ses repères en haut-parleur de la radio poubelle. Pilote n’arrive d’ailleurs à rien de transcendant avec ce personnage qui débite des banalités ordurières.

Malgré les défauts de La disparition..., il faut souligner un courage certain chez Sébastien Pilote qui reconnaît avoir traité un grand sujet sur un mode mineur. Mais on cherche sa signature cinématographique, dans ce long métrage filmé de façon trop conventionnelle. Heureusement, il y a les superbes images de Michel La Veaux, qui a travaillé à la direction photo des deux précédentes œuvres de Pilote.

Pour ceux qui se demandent ce que les lucioles viennent faire dans le film, il s’agit d’une référence autant à l’empreinte humaine et industrielle sur la nature qu’au contre-pouvoir à la pensée dominante.

La disparition des lucioles est un bon film. Mais pas à la hauteur du talent de cinéaste de Sébastien Pilote. Peut-être que sa version de Maria Chapdelaine, son prochain effort, saura concilier à la fois la forme et le fond...