Eric Moreault

Le film de la semaine, le fascinant et perturbant Trois étrangers identiques

BLOGUE / «Quand je raconte mon histoire, personne n’y croit. Moi-même je n’y croirais pas. C’est pourtant vrai. Chaque mot.» Imaginez que vous vous découvriez un jumeau inconnu à 19 ans. C’est ce qui est arrivé à Bobby Shafran. À peine remis du choc, Eddy Galland et lui réalisent qu’ils sont en fait des triplets. Une histoire surréaliste qui fait l’objet d’un fascinant documentaire qui dépasse l’anecdotique pour révéler quelque chose de totalement inimaginable.

Après avoir vu Trois étrangers identiques (Three Identical Strangers), on comprend aisément que Tim Wardle soit reparti avec le prix spécial du jury pour le récit au récent festival de Sundance. Le cinéaste britannique raconte avec beaucoup d’aplomb et de rythme ce hasard qui a réuni les trois hommes séparés à la naissance puis placés en adoption.

À l’aide d’une reconstitution d’époque (trame sonore comprise), mais surtout les témoignages des principaux concernés, y compris amis et famille, le documentaire évoque leurs euphoriques retrouvailles en 1980. Des moments d’une drôlerie irrésistible.

Bobby, Eddy et David Kellman deviennent rapidement l’objet d’un cirque médiatique phénoménal, de la une des journaux aux émissions de variétés. On s’arrache les triplets de New York et on s’extasie sur le fait qu’ils fument les mêmes cigarettes, qu’ils ont les mêmes goûts vestimentaires et culinaires, préfèrent les femmes un peu plus vieilles…

Le trio devient inséparable et fait la fête (sexe, drogues et rock’ n’ roll). Mais, rapidement, le conte de fées s’enraye et le voile se lève sur la réalité : ce sont — malgré tout — trois étrangers élevés, respectivement, par une famille de col bleu, de la classe moyenne et riche. Et quand ils vont chercher à connaître les circonstances de leur séparation, le réel va faire place à la tragédie...

Inutile d’en révéler plus ici, ce serait gâcher le plaisir de la découverte de ce film remuant. Car au-delà du pittoresque, le propos évoque de grandes questions existentielles sur la nature humaine. Quelle est la part de l’inné et de l’acquis dans notre identité ? Quel rôle joue la fratrie et l’hérédité dans qui nous sommes ? Et, plus important encore, l’éducation ?

Dès le départ, Trois étrangers identiques se veut une véritable enquête sur les circonstances qui ont amené l’agence juive d’adoption Louise Wise à choisir des familles différentes — dans lesquelles chacun des frères a une sœur adoptée deux ans plus tôt. Et sur le fait que leurs nouveaux parents n’ont jamais su, à l’époque, qu’ils étaient des triplets. Ils ne sont pas les seuls dans ce cas. L’euphorie cède la place à la colère et à la recherche de la vérité…

Compte tenu du retentissement de l’affaire, le documentariste, qui a œuvré à la BBC, a eu accès à une tonne d’images d’archives visuelles qui lui permettent d’illustrer le propos, explosif. Mais ce sont les témoignages à la caméra de Bobby et David qui emportent le morceau. Dignes, poignants et terriblement humains, ils conduisent progressivement le spectateur à une plongée dans la noirceur qui évoque avec force d’importants enjeux éthiques.

Encore une fois, une histoire réelle qui dépasse la fiction… Pas surprenant qu’Hollywood veuille maintenant en faire un film. À votre place, j’irais voir l’original !

Eric Moreault

Le film de la semaine: le rigolo 1991

BLOGUE / Pourquoi changer une recette quand elle est au point ? Il est toujours possible de l’améliorer un peu en y ajoutant un ingrédient exotique. Ce que s’est évertué à faire Ricardo Trogi en tournant la suite de ses aventures autobiographiques en Italie, tout en conservant ce qui a fait le succès de 1981 et 1987 : humour bon enfant, personnages craquants, narration de Trogi et sens du détachement. Le réalisateur québécois signe une comédie divertissante qui ne montre aucun signe d’essoufflement.

Le cinéaste originaire de Québec évite de tomber dans la facilité, la routine ou même dans l’excès pour ce troisième film qui le met en scène, cette fois à 21 ans. Dans des péripéties qui jouent très fort sur le sentiment d’identification, celles du premier voyage à l’étranger sans ses parents (ou un encadrement).

Voyage initiatique, donc, où l’entrée dans l’âge adulte s’accompagne autant du vertigineux sentiment de liberté que de la perte de certaines illusions qui viennent avec le poids des responsabilités (surtout dans les relations avec les autres comme Ricardo va l’apprendre).

Notre naïf héros n’est pas seul : l’étudiant en cinéma part rejoindre «la femme de sa vie», Marie-Ève Bernard (Juliette Gosselin). Évidemment, ça ne passe pas comme prévu. 

Dès l’arrivée en Europe lorsque Ricardo perd son passeport, son argent, sa confirmation d’inscription à l’université d’été… Un bon moteur burlesque, dont se sert habilement Trogi, qui n’a pas peur de se représenter comme une bonne pâte gaffeuse sur les bords — pour le plus grand bonheur du spectateur.

Tournant à l’étranger un film d’époque, donc avec beaucoup de contraintes, Trogi a dû adopter une réalisation moins débridée et audacieuse qu’à l’habitude. 

Mais le réalisateur a le sens du flash — comme ces courtes vignettes noir et blanc dans le style néoréaliste italien qui représentent le fantasme amoureux de Ricardo. Ou bien les séquences de Marie-Ève qui fait du lipsynch sur des chansons d’époque (Move This de Techtotronic ou 99 Luftballons de Nena). Comme d’habitude, le cinéaste a apporté un soin particulier à la trame sonore qui contient aussi Like a Rolling Stone de Dylan, un choix judicieux dans le contexte.

Jean-Carl Boucher, qui devient l’alter ego du réalisateur pour une troisième fois, adopte un jeu minimaliste qui sied bien à son rôle. Ce sont les situations et les dialogues qui sont drôles, nul besoin de trop en faire. Juliette Gosselin éprouve parfois des difficultés dans ce registre, mais dans l’ensemble, son naturel répond parfaitement à celui de son partenaire.

Autant Claudette, la mère de Ricardo, marquait les deux premiers chapitres grâce à l’interprétation suave de Sandrine Brisson, cette fois, c’est Alexandre Nachi qui se distingue par son magnétisme. L’acteur interprète un jeune bohème séducteur que Ricardo rencontre à quelques reprises par hasard. Il rêve, plus ou moins sérieusement, de «changer le monde». Mais Arturo a ses failles…

Il y a une légèreté de ton assumé dans la série des «autofictions» du réalisateur. Son précédent poussait quand même une coche plus loin la réflexion. Pas cette fois. Dommage. Nul doute que 1991 va remporter un grand succès. Mais Ricardo Trogi aurait le talent et l’intelligence pour élever son propos une coche au-dessus.

La prochaine fois ?


Eric Moreault

Le film de la semaine: Le justicier 2

BLOGUE / Les films de revanche sont une catégorie en soi, au même titre que les films de peur. Et ils obéissent à la même logique : quand ça fonctionne, une suite est inévitable. La preuve, même Denzel Washington et Antoine Fuqua ont acquiescé pour la première fois de leur prolifique carrière. «Le justicier 2» («The Equalizer 2») s’avère un suspense efficace qui souffre toutefois d’un rythme déficient et de sa violence en gros plan.

Ce nouveau chapitre n’est pas une suite en soi. Il y a bien quelques clins d’œil au premier chapitre (2014), mais il peut se voir indépendamment de celui-ci. Fuqua et son scénariste Richard Wenk prennent d’ailleurs tout leur temps pour la mise en place du personnage principal et des deux intrigues secondaires. La trame principale débute à la moitié du long métrage!

On y retrouve donc Robert McCall (Washington), un ex-agent des services secrets américains qui a simulé sa mort pour faire la paix avec son passé, qui le hante néanmoins et refera d’ailleurs surface. Sous sa couverture de chauffeur bienveillant, de voisin serviable et de grand lecteur (Proust, rien de moins), il défend la veuve et l’orphelin. Croit-il! En fait, le vengeur applique sa propre justice. 

Une position moralement indéfendable qu’on tente évidemment de nous faire avaler en l’opposant à pire que lui. Et en rendant ça personnel. McCall va mener une patiente enquête, tout en prenant sous son aile Miles (Ashton Sanders, vu dans Moonlight), un jeune voisin qui risque de mal tourner.

Le justicier 2 colle parfaitement au dicton du calme avant la tempête, au sens propre et figuré. Fuqua fait reposer son lent crescendo sur l’imminence d’un ouragan annoncé — le tonnerre sert de leitmotiv. De la même façon, la colère intérieure de McCall va croissante.

Félin... et intense

Avec une telle trame, Denzel Washington, oscarisé pour Jour de formation (2001) du même Fuqua, s’en donne à cœur joie. Félin dans les moments calmes et intense dans l’action. De toute évidence, il fait confiance à son réalisateur.

Si on passe outre l’insistance de celui-ci à glorifier la violence, on ne peut d’ailleurs pas reprocher grand-chose à Fuqua. Avec sa caméra mobile, ses plans audacieux et son sens du cadre, il parvient à maintenir notre intérêt pour une histoire qui en arrache parfois en raison de ses lenteurs et s’avère trop prévisible.

Le scénario tente par ailleurs de justifier ses positions en soulignant que nous vivons dans un monde dépourvu de vertu et de morale, et que nous sommes tous dans le même panier… C’est un peu court.

Le justicier 2 réussit néanmoins à boucler sa boucle, avec un dénouement plaqué et sans conséquence : le calme après la tempête...

          

    

Eric Moreault

Le film de la semaine: l'exotique Ciao Ciao

BLOGUE / Le cinéma chinois se rend rarement à nos écrans, à l’exception des œuvres de Zhang Yimou et de Jia Zhangke. Notre vision de l’Empire du Milieu y gagnerait en compréhension. Ciao Ciao de Song Chuan s’avère donc autant une curiosité qu’une perspective intéressante même si l’opposition entre les modes de vie rural et urbain est un thème maintes fois rabâché, de même que l’obsession de l’argent et la corruption qui vient avec. Mais pour ce qui est de l’exotisme, on est servi à souhait.

Pour son deuxième long métrage, Song Chuan est retourné dans son village natal. Sa mise en scène épurée repose sur Ciao Ciao (Xueqin Liang), venue aider ses parents vieillissants après avoir connu l’ivresse de la grande ville. La jeune femme ne rêve d’ailleurs que de retourner vivre à Canton afin de monter une affaire avec une amie. Désœuvrée, la superbe mais froide célibataire est l’objet de bien des convoitises, notamment celle de la brute Li Wei (Yu Zhang), petit glandeur sans ambition fils du trafiquant d’alcool local, Monsieur Li (Hong Chang).

Le drame dépeint la perte de repères dans un village où tous sont obsédés par le matérialisme. Notamment Monsieur Li, qui offre des pots-de-vin au maire et aux policiers pour qu’ils ferment les yeux sur son trafic. Tout comme les parents de Ciao Ciao, trop contents d’offrir leur fille en mariage en échange d’une dot pour leurs vieux jours.

Le portrait sans fard de  Song Chuan y est également très cru. On y voit des scènes sexuelles explicites qui contrastent avec la retenue habituelle des films chinois. Mais elles sont le reflet de la déshumanisation et de l’aliénation des personnages, obsédés par leur éventuel confort matériel. Ciao Ciao et Li Wei forment un couple dépareillé, deux êtres seuls et incapables de réellement s’unir pour s’affranchir des stéréotypes que leur impose la tradition pourvivre leur vie.

Le scénario bancal et convenu de Song Chuan, aux dialogues minimalistes, empêche toutefois le film de réellement prendre son envol. Même chose pour le choix des plans longs, cadrés large, dans un souci d’hyperréalisme, qui finit par devenir répétitif. Ce qui offre un fort contraste avec la trame sonore techno de Sun Dawei et les images aux couleurs presque saturées, notamment celles des superbes paysages des champs entourés de montagnes.

Le ton incisif de Song Chuan et sa critique de la Chine actuelle sont néanmoins la marque d’un réalisateur à la forte personnalité, capable de dépeindre avec ironie les travers de son pays. La somme des qualités de son film surpasse celle de ses défauts.


Eric Moreault

Le film de la semaine: Sicario — Le jour du soldat

BLOGUE / Quelle est la différence entre un bon film et un très bon film ? Le réalisateur. On en a la preuve éclatante avec Sicario — Le jour du soldat. Là où Denis Villeneuve avait transcendé le scénario intense de Taylor Sheridan en y imprimant son savoir-faire et ses préoccupations, Stefano Sollima se contente d’illustrer ce nouveau chapitre sur la violence frontalière entre les États-Unis et le Mexique. Un suspense sombre, et violent, tout de même supérieur aux films du genre avec son aspect drame social.

Sans le succès inattendu, tant sur le plan critique que populaire, de Sicario (2015), il n’y aurait pas eu de suite. Le réalisateur québécois n’était plus disponible, mais Sheridan a repris la plume après avoir complété sa trilogie de western contemporain avec Sicario, Hell or High Water (2016) et Wind River (2017, qu’il a lui-même réalisé).

Le jour du soldat reprend, dans la même tonalité,quelques années après que Matt Graver et  Alejandro Gillick eurent affronté le cartel du Sonora. Josh Brolin, l’agent sans foi ni loi du gouvernement, et Benicio Del Toro, l’ex-procureur vengeur, reprennent leurs rôles respectifs (mais aucune mention de la Kate d’Emily Blunt, sur laquelle reposait le premier film). 

Cette fois, ils doivent faire tomber Carlos Reyes, que la CIA soupçonne d’avoir facilité l’entrée de terroristes au pays par la frontière. La paire décide de kidnapper sa fille Isabel (Isabela Moner, surprenante)pour déclencher une guerre de cartels. Évidemment, ça ne déroule pas comme prévu. Gillick est forcé de prendre la fuite avec l’ado pour tenter de rentrer aux États-Unis de façon clandestine…

Sheridan se sert de ce prétexte pour tracer un parallèle entre Isabel, élevée dans la ouate, et un jeune (Elijah Rodriguez) entraîné par son cousin à s’enrôler dans un cartel pour devenir un sicario («tueurs à gages» dans l'argot des cartels). D’autant plus intéressant que celui-ci, d’origine mexicaine, vit pauvrement… aux États-Unis !

Comme dans le précédent, le scénariste oblitère la frontière entre les «bons» et les «méchants». Mais il exploite aussi les contradictions de ses deux personnages principaux, beaucoup moins monolithiques et caricaturaux que la norme. Le jour du soldat néglige toutefois les migrants, tous plus anonymes les uns que les autres. Il ne nous épargne pas non plus certaines exagérations, surtout à la fin (on soupçonne la commande du studio pour mettre la table à un 3echapitre, avec Emily Blunt, selon la rumeur).

Stefano Sollima fait un travail appliqué et réussit à maintenir une bonne tension. Mais l’Italien, qui a surtout travaillé en télé dans son pays, n’a pas la maîtrise de son prédécesseur. Sa mise en image de la violence est parfois gratuite et sans subtilité.

Il ne peut non plus compter sur le maître Roger Deakins (Blade Runner 2049) à la direction photo. Même si Dariusz Wolski (Seul sur Mars) fait un très bon travail avec la lumière dans les paysages désertiques. Quant à Hildur Guðnadóttir, qui a collaboré avec Jóhann Jóhannsson, elle se tire plutôt bien d’affaire avec la trame sonore anxiogène.

Évidemment, Del Toro et Brolin se glissent dans la peau de leurs personnages avec aisance et authenticité. Les deux acteurs à la feuille de route bien garnie savent exprimer les états d’âme d’un seul regard. Ce qui renforce la crédibilité d’un film qui en manque parfois. 

Mais la force d’impact de l’original, à propos des manœuvres opaques des gouvernements, de la corruption, de la violence et des inégalités sociales, est encore au rendez-vous. C’est déjà pas mal pour un deuxième essai.


Eric Moreault

Le meilleur du cinéma en 2018... jusqu'à maintenant

BLOGUE / Nous sommes déjà rendus à la mi-2018. Ce qui est toujours un bon moment pour jeter un coup d'œil dans le rétroviseur pour revenir sur les meilleurs films qu'on a vus jusqu'à maintenant. D'autant que l'été risque peu de faire bouger cette liste — certains ne se rendront pas jusqu'à la liste finale, mais lesquels? Déjà, il y a plusieurs solides longs métrages là-dedans. Oui, certains titres ne s’y retrouvent pas. Je n'ai pas vu The Rider et Héréditaire, par exemple. Mais, bon, il me reste du temps pour me rattraper. Sans plus tarder, mes 10 coups de cœur (parmi les films qui ont pris l'affiche en 2018 à Québec).

10- Panthère noire, Ryan Coogler

Eric Moreault

Le film de la semaine: l'attachant Ôtez-moi d'un doute

BLOGUE / Me voici de retour d'une pause après le Festival de Cannes. Par de la Croisette, Ôtez-moi d'un doute s'y est retrouvé l'an passé, à la Quinzaine des réalisateurs, notamment en raison de l'approche originale de son sujet. Les relations familiales sont un véritable champ de mines — il faut avancer avec précaution. Erwan (François Damiens) va l'apprendre à ses dépens en découvrant qu'il n'a pas le même ADN que son père... Sur cette prémisse un peu usée, Carine Tardieu réussit à proposer une comédie dramatique touchante avec des personnages attachants, qui maintient un bel équilibre entre l'humour et l'émotion. Un exploit dans le genre

Ôtez-moi d'un doute aurait facilement pu tomber dans la caricature. Or, la réalisatrice a choisi la nuance — dans la composition de ses personnages, mais pas toujours dans le récit. À commencer par ce Erwan, démineur de métier et mâle alpha de son état. En apparence.

On découvre rapidement un homme pudique, timide et maladroit dans ses relations interpersonnelles, en particulier avec sa fille, la fougueuse Juliette (Alice de Lencquesaing). C'est en l'accompagnant chez le médecin que le fier Breton découvre le pot aux roses à propos de ses origines.

Malgré la tendresse qu'il éprouve pour son paternel (Guy Marchand), Erwan va (discrètement) chercher et trouver son père biologique (André Wilms), un vieux militant original et sympathique. Pendant ses tribulations, notre homme va rencontrer Anna (Cécile de France), une médecin indépendante au caractère trempé d'acier.

Alors que les deux ressentent une forte attirance, Erwan soupçonne que sa nouvelle flamme est peut-être... sa demi-sœur ! Ce qui entraîne évidemment son lot de quiproquos et d'ambiguïté. On baigne dans le marivaudage, de bon aloi.

Le troisième long métrage de Carine Tardieu, après La tête de maman (2007) et Du vent dans mes mollets (2012), bénéficie grandement de ce point de vue féminin sur la paternité, à la fois tendre et amusé, mais aussi terriblement lucide. Ses personnages masculins semblent parfois dépassés et démunis, mais toujours pleins de bonnes intentions.

La cinéaste en profite aussi pour explorer les thèmes de la filiation, de l'identité, du mensonge et de l'amour, sous toutes ses formes. Rien de transcendant, mais avec beaucoup d'acuité. Un peu comme sa réalisation, somme toute très classique.

En fait, le charme d'Ôtez-moi d'un doute réside principalement dans la distribution impeccable. Damiens est parfait en gros nounours, tout comme Cécile de France en femme de tête. Le duo fait des étincelles, bien entouré par des seconds rôles bien dessinés et interprétés. La direction d'acteur est remarquable.

Le distributeur du film n'a pas choisi de lancer ce film la fin de semaine de la fête des Pères par hasard. Bon temps garanti (et, peut-être, des discussions amusées après le visionnement).

Eric Moreault

La malédiction de Don Quichotte vaincue à Cannes

Cannes — Quelques minutes avant la projection de «L'homme qui tua Don Quichotte» de Terry Gilliam, j'ai eu un doute : avec la malédiction qui poursuit ce long métrage, va-t-on enfin le voir? Oui! Même s'il n'est pas le chef-d'œuvre qu'on aurait aimé qu'il soit. Plutôt un film baroque rempli de fantaisie qui revisite avec beaucoup d'audace le classique de Cervantes.

C’était l’événement de cette dernière journée de la compétition, même si Quichotte n’en fait pas partie — il sera présenté samedi soir en clôture de cette 71e édition du Festival de Cannes. Ça se bousculait aux portes pour la représentation de presse, vendredi après-midi — la salle était beaucoup trop petite pour tous les journalistes qui voulaient y assister. 

Ce projet maudit, initié en 1989, a passé proche de ne jamais se concrétiser, il en était à sa sixième mouture, ou d’être projeté en salle (les tribunaux ont autorisé la sortie). Il est d’ailleurs dédié à la mémoire de Jean Rochefort et John Hurt, qui auraient pu jouer le rôle du vieux fou. «J’ai mis 25 ans à venir à bout de ce film. Les gens raisonnables me disaient d’arrêter et de passer à autre chose... Mais je n’aime pas les gens raisonnables», a déclaré le réalisateur de Brazil en arrivant sur la Croisette.

La version Gilliam n’est pas un drame historique. Il a imaginé un réalisateur égocentrique dont le film de fin d’études portait sur le sujet. Toby (Adam Driver) revient sur les lieux du crime 10 ans plus tard. Son projet a causé des ravages dans le village: le cordonnier (Jonathan Pryce) qui jouait le chevalier est persuadé d’être Don Quichotte. Et prend Toby pour Sancho Panza.

Ce qui va entraîner le duo dans des aventures rocambolesques dans la recherche de leur Dulcinée (Joana Ribeiro), où Gilliam s’amuse à brouiller les frontières entre rêve, réalité et fiction. Driver et Pryce s’en donnent à cœur joie.

Reste que Gilliam, en reprenant l’essentiel des aventures du duo, a tellement essayé de leur trouver un contexte contemporain qu’il en perd le charme naïf des péripéties. Et il a la métaphore un peu lourde. Qui trop embrasse, mal étreint. 

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Eric Moreault

CANNES: L'hommage au cinéma

BLOGUE / Chaque année il y a, dans la sélection du Festival de Cannes, un long métrage qui rend un hommage explicite au cinéma. Cette 71e édition ne fait pas exception, il s'agit du très attendu et un peu décevant Under the Silver Lake de David Robert Mitchell. Le réalisateur d'It Follows a ponctué son film néo-noir de nombreux hommages et références au 7e art, mais aussi à cette culture populaire qui nous submerge sans que nous y portions assez attention.

Dans la chambre de Sam (Andrew Garfield), il y a un poster de Kurt Cobain et un Playboy; dans son salon, des BD (dont Spiderman, rôle que Garfield a endossé deux fois) et des affiches de classiques du cinéma. Il y a, sous la surface de cette culture pop dans laquelle nous baignons, des choses et des enjeux qui nous échappent. D'où le titre du film.

Sam est d'ailleurs complètement largué. À 33 ans, il est passé à côté de son rêve. Il est devenu un perdant magnifique à qui la vie échappe (sans emploi, sa voiture saisie et sous une menace d'expulsion). Jusqu'à ce qu'apparaît Sarah (la sexy Riley Keough), une nouvelle et séduisante voisine. Qui disparaît aussitôt, en pleine nuit. Sous le voile de ce mystère en sont cachés plein d'autres...

Intrigué, notre jeune désœuvré va enquêter dans un Los Angeles décalé où «les personnages secondaires sont un peu comme des fantômes», révèle David Robert Mitchell. Il n'en dira pas plus — il se refuse à toutes interprétations, même les plus évidentes. Même chose pour les films cités. «Ça vient de mon amour profond du cinéma. Je ne pourrais pas tous les nommer, mais quand j'écris, ils me viennent en tête.»

On va l'aider un peu. Under the Silver Lake a une grosse dette envers Hitchcock, en général, Mulholland Drive de David Lynch et Chinatown de Polanski, en particulier. Il cite aussi La fureur de vivre et les comédies romantiques hollywoodiennes de l'après-guerre, notamment dans sa façon d'éclairer Sarah. Sans parler de ses longs métrages — il s'amuse avec les techniques du film d'horreur.

Ce récit halluciné et à moitié éveillé — Sam pourrait aussi bien avoir rêvé à tout ça, après tout on épouse son point de vue — propulse le spectateur dans un ailleurs inquiétant mais, en même temps, familier.

On aurait juste aimé que Mitchell se disperse moins (trop d'histoires parallèles) et se ramasse un peu. À 2h15, le réalisateur a eu trop d'indulgence pour son propre bien envers son troisième effort.

Eric Moreault

Cannes: von Trier et le mal incarné

BLOGUE / Le Festival de Cannes est le lieu des extrêmes. On peut y voir un navet comme une œuvre provocante, violente, perturbante, choquante, mais terriblement brillante. Bref, Lars von Trier à son meilleur.

L'atmosphère était fébrile mardi matin. On se doutait, pour utiliser l'expression consacrée, que The House That Jack Built allait diviser la Croisette. Dès sa première mondiale, tard lundi soir, une centaine de spectateurs ont quitté, scandalisés. Ceux qui sont restés lui ont réservé une ovation.

Avec raison. Même si le réalisateur danois (Palme d'or pour Dancer in the Dark en 2000) pousse loin la provocation avec ce récit livré par un tueur en séries. Jack (Matt Dilon) se confie, dès le début, à un certain Verge (Bruno Ganz). On n'entend que leur voix jusqu'à ce que le meurtrier dise vouloir donner cinq exemples «choisis au hasard» sur 12 années de frénésie meurtrière. Il est beaucoup question de la souffrance, tant physique que psychologique.

Son psychopathe est manipulateur et narcissique — il se surnomme M. Sophistication. Jack ne nous épargne aucun détail. Et tue femmes, enfants, hommes sans distinction. Les meurtres sont moins graphiques qu'on aurait pu le craindre (mais clairement pas pour les cœurs sensibles, notamment pour une scène de mutilation). Nous ne sommes pas dans la glorification à la Natural Born Killers (Stone, 1994) ou les giclées de sang à la Tarantino.

Son Jack est à la fois le mal incarné et l'artiste maudit — il tente de justifier sa compulsion par une série d'œuvres, notamment des natures mortes. Les citations de von Trier sont nombreuses, de Virgile à Dante, en passant par Brecht et Blake.

Il y a beaucoup à disséquer, sans mauvais jeu de mots, dans ce dernier opus. Et nous devrons nous débrouiller sans les explications de Lars von Trier, qui a choisi de ne pas donner de conférence de presse. On peut comprendre. Ses dérapes verbales après la projection du superbe Melancholia à Cannes en 2011 lui ont valu un bannissement à vie. Sept ans plus tard, il est de retour pour sa 10e présence en compétition.

Il est toutefois clair que Jack est l'alter ego du réalisateur, qu'il convie à une réflexion sur l'art, mais aussi sur les dérives toxiques commises en son nom. Von Trier propose d'ailleurs des extraits de ses propres longs métrages (Antichrist, Nymphomaniaque, Melancholia, entre autres). Acte de contrition ou de justification de la part du réalisateur?

La condition humaine est remplie de paradoxes. Tout comme l'art. C'est ce qui rend l'œuvre de von Trier, en général, et ce film, en particulier, si fascinants. Il est le propre de l’artiste de nous pousser dans nos derniers retranchements.