Eric Moreault

Le film de la semaine: le fantastique Les frères Sisters

BLOGUE / Jacques Audiard est, sans contredit, l’un des plus grands cinéastes français actuels. Doué et iconoclaste. Mais de là à croire que le gagnant de la Palme d’or 2015 avec Dheepan irait tourner un western avec la crème des acteurs américains… Sans réinventer le genre, Les frères Sisters (The Sisters Brothers) se distingue néanmoins par la réalisation stylisée de cette chevauchée sanglante et incandescente qui est aussi une étude sur la fraternité et la banalité de la violence.

Le roman du Canadien Patrick deWitt ayant connu beaucoup de succès, Audiard avançait sur un terrain miné. Sauf qu’il tournait avec une distribution toutes étoiles : Joaquin Phoenix, John C. Reilly, Jake Gyllenhaal et Riz Ahmed.

Les deux premiers incarnent les frères du titre, des tueurs à gages impitoyables aux tempéraments radicalement opposés. Charlie (Phoenix) est un belliqueux sans états d’âme alors que son aîné Eli (Reilly), protecteur, porte la fraternité comme un fardeau, rêvant d’une vie rangée.

Le duo est chargé par le Commodore de tuer Hermann Kermit Warm (Ahmed), un chimiste qui a trouvé une formule pour facilement détecter l’or dans les cours d’eau. Sous la garde de John Morris (Gyllenhaal), parfois narrateur pour les envolées littéraires, il réussit toutefois à convaincre le détective de l’accompagner dans sa fuite. Warm lui fait miroiter l’utopie d’une nouvelle société plus égalitaire et spirituelle qu’ils pourraient fonder avec leurs gains.

Car nous sommes en Oregon, en 1851, en pleine ruée vers l’or. Comme d’habitude, les deux paires se dirigent vers l’Ouest dans une course-poursuite ponctuée de rencontres surprenantes et de violence exacerbée. On est chez Audiard : cette violence est cruelle, mais jamais sensationnaliste. Le réalisateur se tient, la plupart du temps, à une saine distance.

En fait, anti-western serait le thème le plus exact pour ce film plus proche d’Impardonnable d’Eastwood (1992) que du Train sifflera trois fois de Zinneman (1952). Dans cette façon de filmer, bien sûr, mais aussi dans sa destination, qui réunit les quatre hommes dans un face à face improbable et néanmoins tragique.

La dynamique des quatre acteurs est remarquable et fascinante. Bien qu’il ait pris le temps de développer la psychologie de ses personnages sans perdre le fil du récit, le réalisateur d’Un prophète se permet de scruter leur âme plus en détail dans le dernier acte, révélant de belles choses sur l’amitié et la fraternité. Car Eli et Charlie sont unis par un amour extrêmement puissant, qu’ils préfèrent taire, mais aussi un lourd secret familial et une nostalgie de l’enfance.

Seul détail, qui a son importance malgré le contexte : la représentation féminine se limite à la maman et à la putain. Mais on sait qu’Audiard est capable de faire la belle part aux femmes (De rouille et d’os, entre autres) alors…

Des questions de stratégie pour la saison des Oscars ont empêché Les frères Sisters d’être présenté à Cannes, comme pressenti, où il aurait fait forte impression dans la compétition officielle. Peu importe : le premier long métrage américain d’Audiard a obtenu le Lion d’argent du meilleur réalisateur à la Mostra de Venise 2018. 

Une récompense amplement méritée. Les frères Sisters est un anti-western crépusculaire, certes, mais un très beau morceau de cinéma porté par des acteurs en état de grâce et un solide scénario, aux dialogues empreints de poésie.

À voir sur grand écran, impérativement. 


Eric Moreault

Le film de la semaine: l'excellent Premier homme

BLOGUE / Le premier homme (First Man) a généré des attentes très élevées dès son annonce. Parce qu’il s’agit du récit de l’épopée légendaire de la conquête de la lune par Apollo 11 avec Neil Armstrong à sa tête. Et qu’il est mis en image par Damien Chazelle, qui retrouve Ryan Gosling dans le rôle-titre après l’immense réussite de La La Land. Mission accomplie.

Ceux qui s’attendent à une pétarade d’effets spéciaux et de roulements de mécaniques patriotiques seront déçus. Chazelle a plutôt choisi pour cette adaptation du livre de James R. Hansen un rythme lent, tendant patiemment son arc dramatique jusqu’aux séquences à couper le souffle de l’alunissage et du «petit pas pour l’homme et du grand bond pour l’humanité».

Le premier homme place à l’avant-plan la quête personnelle d’Armstrong pour retrouver la sérénité après le décès de sa petite fille, reléguant celle de la connaissance et du progrès de la race humaine en toile de fond. Cet homme vit avec une blessure intérieure tellement douloureuse qu’elle le coupe de ses émotions — Gosling, stoïque, offre une performance remarquable où le moindre regard trahit toute la souffrance du monde.

La folie démesurée de l’héroïsme de ces pionniers de l’espace n’est pas pour autant occultée. Il faut un courage exemplaire, et une foi sans bornes, pour s’élancer vers l’espace dans ses boîtes de tôle équipées de l’équivalent d’un Commodore 64. Le film évoque les nombreux échecs meurtriers des missions Gemini et Apollo ainsi que leurs répercussions dévastatrices sur les proches. Chazelle fait d’ailleurs une bonne place au désarroi, aux doutes et au support de Janet, la femme d’Armstrong interprétée avec brio par Claire Foy.

Pour son quatrième long métrage, qui fut d’abord présenté en ouverture à la Mostra de Venise, Chazelle a choisi une approche profil bas après les prouesses cinématographiques de Wiplash (2014) et de Pour l’amour d’Hollywood (La La Land), couronné de six Oscars en 2016. Le cinéaste est devenu, à 32 ans, le plus jeune réalisateur de l'histoire à obtenir la statuette du meilleur réalisateur.

Il centre son récit sur le point de vue d’Armstrong (parfois en caméra subjective), dans les tons et couleurs correspondant à l’époque (entre 1961 et 1969). Sur Terre, beaucoup de gros plans, de caméra portée et une maitrise remarquable des ellipses qui permettent une progression sans heurts et une tension constante.

Dans la stratosphère et au-delà, le réalisateur se permet d’étaler son savoir-faire, qui va de la valse spatiale de vaisseaux (à la 2001, l’Odyssey de l’espace) aux vertigineuses scènes d’ascension qui ressemblent à un tour de manège à couper le souffle.

Le premier homme est, sans contredit, un excellent film qui réussit à nous faire vivre de près cette incroyable aventure. Ce n’est pas un chef-d’œuvre pour autant. L’excès de volume de la trame sonore, parfois, est une faute de goût. Et malgré toute l’empathie de son approche humaniste, il échoue à faire vibrer à plein volume les cordes de nos émotions. Pas sûr que l’utilisation, même parcimonieuse, des documents d’archives est une bonne idée — on décroche. 

N’empêche. Le premier homme incarne l’idée même de ce qu’est le cinéma : un art qui réussit à nous faire rêver, tout en nous faisant réfléchir. Et ça, c’est la marque d’un grand réalisateur. Nul doute

Eric Moreault

Le film de la semaine, le bordélique Venom

BLOGUE / Venom est un cas. Pas spécialement réussi en raison d’un scénario abracadabrant, des dialogues à la limite du ridicule et une réalisation sans imagination. Mais contrairement aux habituels longs métrages de superhéros qui se prennent au sérieux, il n’a aucune autre prétention que d’être bédéesque en son essence. Un bordel, soit. Mais un bordel amusant.

Venom, le personnage, est un des principaux ennemis de Spiderman — on peut d’ailleurs le voir dans le troisième volet de la trilogie de Sam Raimi lorsqu’il fait «équipe» avec Eddie Brock, un photographe.

Évolution oblige, Brock (Tom Hardy) est un journaliste d’enquête, fantasque, pour ne pas dire tête brûlée. Son patron envoie notre antihéros en reportage chez Carlton Drake (Riz Ahmed), un multimilliardaire mégalomane spécialiste des thérapies géniques.

Son obsession : fusionner une entité extraterrestre — un symbiote — avec un hôte humain pour créer un surhomme, clé de la survie de l’espèce (une référence aux expériences eugéniques nazies). Le ton est glauque, proche du film d’horreur.

Brock sera exposé, lors d’une visite sous le radar, à un symbiote — le Venom du titre. Le combat schizophrénique qui s’en suit est une variation sur le thème du docteur Jekyll et de M. Hyde, avec beaucoup d’humour noir. Venom devient peu à peu un film de duo de choc (un buddy movie) où les deux personnages à l’opposé finissent par trouver un terrain d’entente dans l’adversité.

Celle de Drake, le scientifique fou, qui cherche à récupérer «son» symbiote. Brock / Venom pourront compter sur la collaboration d’Anne Weying (Michelle Williams), l’ex-blonde avocate du journaliste. Outre la référence évidente à Alien, il y a aussi un peu de King Kong là-dedans.

Venom est un amalgame d’éléments tellement disparates que le spectateur ne sait plus sur quel pied danser (il y a aussi une course-poursuite dans les rues de San Francisco à la Bullit). Et peut donc le rejeter en bloc. Ou bien se laisser aller au plaisir de ce divertissement baroque.

D’ailleurs, Tom Hardy s’en donne à cœur joie — même sans réelle substance à défendre, il se débrouille plutôt bien. Son alter ego en image de synthèse, par contre, est plutôt caricatural...

Ruben Fleischer nous avait prouvé avec Escouade gangster (2013), un film clinquant, dépourvu d'originalité et de personnalité, qu’il était réalisateur qui jouait au-dessus de sa tête avec des superproductions (ils sont très nombreux à Hollywood).

Ça ne s’arrange pas, mais, au moins, il ne gâche pas tout. À sa décharge, il y aurait eu un gros travail de vraisemblance à effectuer pour que le scénario se tienne un peu mieux. Je vous l’ai dit, une vraie pagaille.

Ça me plait bien. À mon fils préado aussi : «C’était super cool.» 

Eric Moreault

Le film de la semaine: La disparition des lucioles

BLOGUE / Sébastien Pilote ne cache pas qu’il a voulu faire un film plus accessible avec La disparition des lucioles. La recette semble lui avoir réussi puisque sa comédie dramatique acidulée a obtenu le prix du meilleur long métrage canadien au récent festival de Toronto (TIFF). Mais il m’a laissé sur mon appétit en traitant d’un sujet convenu sans véritable originalité.

Le troisième long métrage du cinéaste gravite autour de Léo (Karelle Tremblay), une ado en colère perpétuelle qui reste avec sa mère hystérique et son beau-père, un animateur de radio «populaire et populiste» qui a poussé son père idéalisé à l’exil en échange de son silence sur un assaut. La finissante au secondaire cherchera refuge auprès de Steve (Pierre-Luc Brillant), un «perdant magnifique» plus âgé qui lui donne des leçons de guitare et ouvrira son horizon.

Il s’agit d’un récit initiatique comme on en a vu plusieurs. Si ce n’est que le réalisateur s’est inspiré de sa jeunesse au Saguenay et a voulu illustrer la singularité de la vie en région en tournant sur place. Un très bon point.

Reste qu’en voulant dénoncer le cynisme ambiant en y opposant une certaine naïveté incarnée par Steve, il trace le portrait d’un homo québécus qui oscille entre l’idiot tonitruant et le looser qui vit dans le sous-sol de sa mère, en passant par la trahison paternelle. Faudrait en revenir.

La disparition des lucioles marque un changement de ton dans le cinéma de Pilote après Le vendeur (2011) et Le démantèlement (2013), films beaucoup plus prenants. Plus léger et plus accessible, donc. 

Mais il pousse parfois cette volonté un peu trop loin, notamment dans l’utilisation de la musique originale très appuyée. Et certaines scènes au début sont à ce point surjouées qu’elles provoquent un décrochage, voire un agacement. 

La disparition des lucioles est un véhicule taillé sur mesure pour Karelle Tremblay, très crédible et naturelle. Sa forte présence permet de transcender le récit. Pierre-Luc Brillant offre aussi une performance forte dans la peau de Steve, une présence bienveillante comme celle d’un grand frère. L’acteur démontre aussi qu’il n’a pas peur du ridicule en jouant, dans une scène d’anthologie, du air drum sur l’intro de Spirit of the Radio de Rush.

On ne peut pas dire autant de François Papineau, un acteur accompli, pourtant, qui semble chercher ses repères en haut-parleur de la radio poubelle. Pilote n’arrive d’ailleurs à rien de transcendant avec ce personnage qui débite des banalités ordurières.

Malgré les défauts de La disparition..., il faut souligner un courage certain chez Sébastien Pilote qui reconnaît avoir traité un grand sujet sur un mode mineur. Mais on cherche sa signature cinématographique, dans ce long métrage filmé de façon trop conventionnelle. Heureusement, il y a les superbes images de Michel La Veaux, qui a travaillé à la direction photo des deux précédentes œuvres de Pilote.

Pour ceux qui se demandent ce que les lucioles viennent faire dans le film, il s’agit d’une référence autant à l’empreinte humaine et industrielle sur la nature qu’au contre-pouvoir à la pensée dominante.

La disparition des lucioles est un bon film. Mais pas à la hauteur du talent de cinéaste de Sébastien Pilote. Peut-être que sa version de Maria Chapdelaine, son prochain effort, saura concilier à la fois la forme et le fond...

Eric Moreault

Le film de la semaine: le poignant La douleur

BLOGUE / Rien ne se compare à la douleur de l’ignorance quand un proche disparaît. L’usure de l’attente. C’est ce que met en scène le très beau et poignant La douleur d’Emmanuel Finkiel, inspiré de l’œuvre éponyme de Marguerite Duras (1985). Un drame historique porté par un trio d’acteurs exceptionnels : Benoît Magimel, Benjamin Biolay et, surtout, Mélanie Thierry dans la peau de Marguerite.

Nous sommes en avril 1945. Marguerite puise à son journal des extraits, narrés en hors-champ par Thierry, qui raconte l’arrestation de Robert Antelme, figure majeure de la Résistance. Sa jeune femme, écrivaine et résistante, espère son retour. Cette angoisse la fait replonger dans ses souvenirs, en juin 1944.

Elle y fait alors la rencontre de Pierre Rabier (Magimel), un agent français au service de la Gestapo. Cet homme trouble, qui veut ouvrir une librairie «après la victoire de l’Allemagne», peut lui fournir des informations sur son mari.

Désespérée, Marguerite entreprend une relation ambiguë (mais platonique) avec Rabier, malgré la désapprobation de son camarade (et amant) Dyonis (Biolay). Ce dernier craint que le collaborateur cherche à l’utiliser pour remonter tout le réseau dans lequel ils œuvrent.

Finkiel (Nulle part, terre promise), qui fut l’assistant-réalisateur de Godard et Kieślowski, a su traduire la douleur, jusqu’au délire, de Marguerite en filmant de proche, flouant la profondeur de champ. Ce qui confère à ses images, portées par sa caméra très mobile, un aspect trouble, rehaussé par son utilisation judicieuse de nombreux clairs-obscurs. Autre choix de mise en scène astucieux : le dédoublement de Marguerite (la personne et l’auteure).

Le réalisateur français évoque plutôt qu’il montre, notamment lorsqu’il décrit l’horreur des camps de concentration. Alors que les prisonniers reviennent au compte-gouttes, Marguerite se consume à petit feu…

Les mots de Duras hantent le spectateur, mais l’utilisation d’extraits finit par être un peu redondant et, par le fait même, lassant. Rien de bien grave, mais Finkiel aurait pu resserrer son montage.

À la longue, La douleur finit par prendre la forme d’une méditation sur l’absence, une forme de mort symbolique qui gruge Marguerite. L’incarnation magistrale de Mélanie Thierry (Le règne de la beauté, Au revoir là-haut...) permet d’honorer la prose d’une figure majeure de la littérature contemporaine sans jamais perdre de vue le réel propos du récit.

Une très belle réussite cinématographique.

Eric Moreault

Le film de la semaine: La tendresse de Gianni Amelio

BLOGUE / L’envahissement de nos écrans par les divertissements hollywoodiens fait en sorte que plusieurs cinématographies ont une fenêtre de plus en plus restreinte. Dont les films italiens, un cinéma humaniste pourtant proche de ce qui se fait ici. C’est pourquoi il faut applaudir et apprécier la présentation de La tendresse (La Tenerezza) du grand Gianni Amelio.

Le réalisateur de Mon frère (Lion d’or à la Mostra de 1998) n’a pas la renommée ici d’un Moretti ou d’un Sorrentino, mais sa carrière est marquée de plusieurs faits d’armes. En 1990, Portes ouvertes représente son pays aux Oscars. En 1992, il remporte le Grand prix à Cannes pour Les enfants volés. Etc.

Son 11e long métrage, une adaptation de La tentation d’être heureux de Lorenzo Marone (2015), recoupe des thèmes récurrents de son œuvre. Les conflits père-fils, déjà présents dans Droit au cœur (1982) son premier long avec Jean-Louis Trintignant, ou encore la place de l’immigré dans la société occidentale, à qui il a consacré Lamerica (1994, prix de la mise en scène à Venise).

Mais dans ce film, il évoque surtout les douleurs d’un homme qui a renié sa vie. Lorenzo (fabuleux Renato Carpentieri) est un avocat célèbre tombé en disgrâce qui a la mort de sa femme sur la conscience et ignore ses deux enfants, malgré les efforts de sa fille Elena (Giovanna Mezzogiorno) pour recoller les morceaux.

Puis, Michela (Micaela Ramazzotti), Fabio (Elio Germano) et leurs deux enfants s’installent dans l’appartement d’en face. Le vieil aigri leur accorde toute son attention, passant beaucoup de temps avec la jeune femme extraverti et tentant de comprendre son tourmenté compagnon. Jusqu’à ce qu’un terrible drame surgisse. Et que Lorenzo doive se résoudre à poser une bonne action.

Amelio trace un portrait doux-amer qui révèle les blessures du passé, toujours à vif. Mais il repousse la tentation du mélodrame larmoyant, préférant montrer ses personnages tels qu’ils sont, avec leurs qualités et, surtout, leurs nombreuses failles.

La tendresse est un film douloureux que la réalisation toute en retenue du vétéran metteur en scène accompagne avec bienveillance. Une musique discrète mais sentie de Franco Piersanti, une caméra souvent en retrait dans les moments plus difficiles et, surtout, une habileté à capter les regards de ses acteurs lorsque s’expriment leurs tourments.

Le cinéaste a surtout su ne pas lever entièrement le voile sur les motifs des actions et des rancœurs qui animent les personnages, laissant le soin au spectateur de relier les points de la trame.

Un film aussi intelligent que sensible qui a remporté les palmes du meilleur film, réalisateur, acteur et de la photo décernées par la critique italienne. Avec raison.

Eric Moreault

Le film de la semaine: le percutant En guerre

BLOGUE / En mai, au Festival de Cannes, il y a eu un moment de flottement à la fin de la projection d’En guerre. Puis la presse internationale a explosé dans la plus longue ovation de cette 71e édition. Avec raison. Le formidable et percutant drame social, d’une vitalité et d’une pertinence qui ne se démentent jamais, frappe autant par son propos humaniste que sa dénonciation non équivoque du capitalisme sauvage.

Le réalisateur français, qui retournait sur la Croisette après la Loi du marché qui a valu à Vincent Lindon le prix d’interprétation en 2015, a voulu démonter et démontrer la mécanique d'un conflit de travail. Ici, une usine fermée parce qu'elle n'est pas assez ren-ta-ble et qui sera délocalisée. Le problème, c'est que les deux parties ont signé une entente deux ans auparavant avec une garantie de travail pour cinq ans...

C'est 1100 employés qui sont jetés dans la rue dans une région pauvre. Sous l’impulsion du président du syndicat, Laurent Amédéo (Lindon), les employés décident d'occuper l'usine et d’exiger une rencontre avec le PDG allemand de la firme. Qui les ignore royalement. La guerre d'usure commence. Les frictions aussi, entre les tenants de la ligne dure et ceux qui veulent plutôt empocher l'indemnité de départ augmentée.

Le réalisateur interpelle directement le spectateur : que ferions-nous à leur place? La solidarité ou les factures à payer? 

Brizé (Madame Chambon) a planté sa caméra-vérité au cœur du conflit, dans une approche documentaire terriblement réaliste et vivante. En y ajoutant des images de reportage qui accentuent la véracité du récit (inspiré d’entrevues autant avec des ouvriers que des patrons). On croit vraiment à la ferveur de Laurent Amédéo, qui tente d'unir ses collègues, d'autant que Lindon est entouré d'acteurs amateurs — mais terriblement convaincants.

En guerre n'a rien de manichéen — le point de vue patronal y a sa place — ni de démagogique. Mais on sent la belle et juste colère du cinéaste. D’autant qu’il a pris la peine d’élargir la perspective en consacrant des moments du film à l’impuissance politique (des passages plus appuyés et didactiques qui cassent un peu le rythme, sans nuire au suspense).

On retiendra l’extrême violence, psychologique et émotionnelle, que subissent les salariés dans ce combat où on sacrifie leur humanité au nom du sacro-saint profit des actionnaires; l’intense performance criante de vérité de Lindon et la finale déchirante, à couper le souffle.

Cette œuvre forte fait mal. Au cœur et à l’âme. C’est donc qu’elle atteint sa cible. Et s’avère terriblement d’actualité...


Eric Moreault

Le film de la semaine, le fascinant et perturbant Trois étrangers identiques

BLOGUE / «Quand je raconte mon histoire, personne n’y croit. Moi-même je n’y croirais pas. C’est pourtant vrai. Chaque mot.» Imaginez que vous vous découvriez un jumeau inconnu à 19 ans. C’est ce qui est arrivé à Bobby Shafran. À peine remis du choc, Eddy Galland et lui réalisent qu’ils sont en fait des triplets. Une histoire surréaliste qui fait l’objet d’un fascinant documentaire qui dépasse l’anecdotique pour révéler quelque chose de totalement inimaginable.

Après avoir vu Trois étrangers identiques (Three Identical Strangers), on comprend aisément que Tim Wardle soit reparti avec le prix spécial du jury pour le récit au récent festival de Sundance. Le cinéaste britannique raconte avec beaucoup d’aplomb et de rythme ce hasard qui a réuni les trois hommes séparés à la naissance puis placés en adoption.

À l’aide d’une reconstitution d’époque (trame sonore comprise), mais surtout les témoignages des principaux concernés, y compris amis et famille, le documentaire évoque leurs euphoriques retrouvailles en 1980. Des moments d’une drôlerie irrésistible.

Bobby, Eddy et David Kellman deviennent rapidement l’objet d’un cirque médiatique phénoménal, de la une des journaux aux émissions de variétés. On s’arrache les triplets de New York et on s’extasie sur le fait qu’ils fument les mêmes cigarettes, qu’ils ont les mêmes goûts vestimentaires et culinaires, préfèrent les femmes un peu plus vieilles…

Le trio devient inséparable et fait la fête (sexe, drogues et rock’ n’ roll). Mais, rapidement, le conte de fées s’enraye et le voile se lève sur la réalité : ce sont — malgré tout — trois étrangers élevés, respectivement, par une famille de col bleu, de la classe moyenne et riche. Et quand ils vont chercher à connaître les circonstances de leur séparation, le réel va faire place à la tragédie...

Inutile d’en révéler plus ici, ce serait gâcher le plaisir de la découverte de ce film remuant. Car au-delà du pittoresque, le propos évoque de grandes questions existentielles sur la nature humaine. Quelle est la part de l’inné et de l’acquis dans notre identité ? Quel rôle joue la fratrie et l’hérédité dans qui nous sommes ? Et, plus important encore, l’éducation ?

Dès le départ, Trois étrangers identiques se veut une véritable enquête sur les circonstances qui ont amené l’agence juive d’adoption Louise Wise à choisir des familles différentes — dans lesquelles chacun des frères a une sœur adoptée deux ans plus tôt. Et sur le fait que leurs nouveaux parents n’ont jamais su, à l’époque, qu’ils étaient des triplets. Ils ne sont pas les seuls dans ce cas. L’euphorie cède la place à la colère et à la recherche de la vérité…

Compte tenu du retentissement de l’affaire, le documentariste, qui a œuvré à la BBC, a eu accès à une tonne d’images d’archives visuelles qui lui permettent d’illustrer le propos, explosif. Mais ce sont les témoignages à la caméra de Bobby et David qui emportent le morceau. Dignes, poignants et terriblement humains, ils conduisent progressivement le spectateur à une plongée dans la noirceur qui évoque avec force d’importants enjeux éthiques.

Encore une fois, une histoire réelle qui dépasse la fiction… Pas surprenant qu’Hollywood veuille maintenant en faire un film. À votre place, j’irais voir l’original !

Eric Moreault

Le film de la semaine: le rigolo 1991

BLOGUE / Pourquoi changer une recette quand elle est au point ? Il est toujours possible de l’améliorer un peu en y ajoutant un ingrédient exotique. Ce que s’est évertué à faire Ricardo Trogi en tournant la suite de ses aventures autobiographiques en Italie, tout en conservant ce qui a fait le succès de 1981 et 1987 : humour bon enfant, personnages craquants, narration de Trogi et sens du détachement. Le réalisateur québécois signe une comédie divertissante qui ne montre aucun signe d’essoufflement.

Le cinéaste originaire de Québec évite de tomber dans la facilité, la routine ou même dans l’excès pour ce troisième film qui le met en scène, cette fois à 21 ans. Dans des péripéties qui jouent très fort sur le sentiment d’identification, celles du premier voyage à l’étranger sans ses parents (ou un encadrement).

Voyage initiatique, donc, où l’entrée dans l’âge adulte s’accompagne autant du vertigineux sentiment de liberté que de la perte de certaines illusions qui viennent avec le poids des responsabilités (surtout dans les relations avec les autres comme Ricardo va l’apprendre).

Notre naïf héros n’est pas seul : l’étudiant en cinéma part rejoindre «la femme de sa vie», Marie-Ève Bernard (Juliette Gosselin). Évidemment, ça ne passe pas comme prévu. 

Dès l’arrivée en Europe lorsque Ricardo perd son passeport, son argent, sa confirmation d’inscription à l’université d’été… Un bon moteur burlesque, dont se sert habilement Trogi, qui n’a pas peur de se représenter comme une bonne pâte gaffeuse sur les bords — pour le plus grand bonheur du spectateur.

Tournant à l’étranger un film d’époque, donc avec beaucoup de contraintes, Trogi a dû adopter une réalisation moins débridée et audacieuse qu’à l’habitude. 

Mais le réalisateur a le sens du flash — comme ces courtes vignettes noir et blanc dans le style néoréaliste italien qui représentent le fantasme amoureux de Ricardo. Ou bien les séquences de Marie-Ève qui fait du lipsynch sur des chansons d’époque (Move This de Techtotronic ou 99 Luftballons de Nena). Comme d’habitude, le cinéaste a apporté un soin particulier à la trame sonore qui contient aussi Like a Rolling Stone de Dylan, un choix judicieux dans le contexte.

Jean-Carl Boucher, qui devient l’alter ego du réalisateur pour une troisième fois, adopte un jeu minimaliste qui sied bien à son rôle. Ce sont les situations et les dialogues qui sont drôles, nul besoin de trop en faire. Juliette Gosselin éprouve parfois des difficultés dans ce registre, mais dans l’ensemble, son naturel répond parfaitement à celui de son partenaire.

Autant Claudette, la mère de Ricardo, marquait les deux premiers chapitres grâce à l’interprétation suave de Sandrine Brisson, cette fois, c’est Alexandre Nachi qui se distingue par son magnétisme. L’acteur interprète un jeune bohème séducteur que Ricardo rencontre à quelques reprises par hasard. Il rêve, plus ou moins sérieusement, de «changer le monde». Mais Arturo a ses failles…

Il y a une légèreté de ton assumé dans la série des «autofictions» du réalisateur. Son précédent poussait quand même une coche plus loin la réflexion. Pas cette fois. Dommage. Nul doute que 1991 va remporter un grand succès. Mais Ricardo Trogi aurait le talent et l’intelligence pour élever son propos une coche au-dessus.

La prochaine fois ?


Eric Moreault

Le film de la semaine: Le justicier 2

BLOGUE / Les films de revanche sont une catégorie en soi, au même titre que les films de peur. Et ils obéissent à la même logique : quand ça fonctionne, une suite est inévitable. La preuve, même Denzel Washington et Antoine Fuqua ont acquiescé pour la première fois de leur prolifique carrière. «Le justicier 2» («The Equalizer 2») s’avère un suspense efficace qui souffre toutefois d’un rythme déficient et de sa violence en gros plan.

Ce nouveau chapitre n’est pas une suite en soi. Il y a bien quelques clins d’œil au premier chapitre (2014), mais il peut se voir indépendamment de celui-ci. Fuqua et son scénariste Richard Wenk prennent d’ailleurs tout leur temps pour la mise en place du personnage principal et des deux intrigues secondaires. La trame principale débute à la moitié du long métrage!

On y retrouve donc Robert McCall (Washington), un ex-agent des services secrets américains qui a simulé sa mort pour faire la paix avec son passé, qui le hante néanmoins et refera d’ailleurs surface. Sous sa couverture de chauffeur bienveillant, de voisin serviable et de grand lecteur (Proust, rien de moins), il défend la veuve et l’orphelin. Croit-il! En fait, le vengeur applique sa propre justice. 

Une position moralement indéfendable qu’on tente évidemment de nous faire avaler en l’opposant à pire que lui. Et en rendant ça personnel. McCall va mener une patiente enquête, tout en prenant sous son aile Miles (Ashton Sanders, vu dans Moonlight), un jeune voisin qui risque de mal tourner.

Le justicier 2 colle parfaitement au dicton du calme avant la tempête, au sens propre et figuré. Fuqua fait reposer son lent crescendo sur l’imminence d’un ouragan annoncé — le tonnerre sert de leitmotiv. De la même façon, la colère intérieure de McCall va croissante.

Félin... et intense

Avec une telle trame, Denzel Washington, oscarisé pour Jour de formation (2001) du même Fuqua, s’en donne à cœur joie. Félin dans les moments calmes et intense dans l’action. De toute évidence, il fait confiance à son réalisateur.

Si on passe outre l’insistance de celui-ci à glorifier la violence, on ne peut d’ailleurs pas reprocher grand-chose à Fuqua. Avec sa caméra mobile, ses plans audacieux et son sens du cadre, il parvient à maintenir notre intérêt pour une histoire qui en arrache parfois en raison de ses lenteurs et s’avère trop prévisible.

Le scénario tente par ailleurs de justifier ses positions en soulignant que nous vivons dans un monde dépourvu de vertu et de morale, et que nous sommes tous dans le même panier… C’est un peu court.

Le justicier 2 réussit néanmoins à boucler sa boucle, avec un dénouement plaqué et sans conséquence : le calme après la tempête...