Eric Moreault

Le film de la semaine: l'attachant Ôtez-moi d'un doute

BLOGUE / Me voici de retour d'une pause après le Festival de Cannes. Par de la Croisette, Ôtez-moi d'un doute s'y est retrouvé l'an passé, à la Quinzaine des réalisateurs, notamment en raison de l'approche originale de son sujet. Les relations familiales sont un véritable champ de mines — il faut avancer avec précaution. Erwan (François Damiens) va l'apprendre à ses dépens en découvrant qu'il n'a pas le même ADN que son père... Sur cette prémisse un peu usée, Carine Tardieu réussit à proposer une comédie dramatique touchante avec des personnages attachants, qui maintient un bel équilibre entre l'humour et l'émotion. Un exploit dans le genre

Ôtez-moi d'un doute aurait facilement pu tomber dans la caricature. Or, la réalisatrice a choisi la nuance — dans la composition de ses personnages, mais pas toujours dans le récit. À commencer par ce Erwan, démineur de métier et mâle alpha de son état. En apparence.

On découvre rapidement un homme pudique, timide et maladroit dans ses relations interpersonnelles, en particulier avec sa fille, la fougueuse Juliette (Alice de Lencquesaing). C'est en l'accompagnant chez le médecin que le fier Breton découvre le pot aux roses à propos de ses origines.

Malgré la tendresse qu'il éprouve pour son paternel (Guy Marchand), Erwan va (discrètement) chercher et trouver son père biologique (André Wilms), un vieux militant original et sympathique. Pendant ses tribulations, notre homme va rencontrer Anna (Cécile de France), une médecin indépendante au caractère trempé d'acier.

Alors que les deux ressentent une forte attirance, Erwan soupçonne que sa nouvelle flamme est peut-être... sa demi-sœur ! Ce qui entraîne évidemment son lot de quiproquos et d'ambiguïté. On baigne dans le marivaudage, de bon aloi.

Le troisième long métrage de Carine Tardieu, après La tête de maman (2007) et Du vent dans mes mollets (2012), bénéficie grandement de ce point de vue féminin sur la paternité, à la fois tendre et amusé, mais aussi terriblement lucide. Ses personnages masculins semblent parfois dépassés et démunis, mais toujours pleins de bonnes intentions.

La cinéaste en profite aussi pour explorer les thèmes de la filiation, de l'identité, du mensonge et de l'amour, sous toutes ses formes. Rien de transcendant, mais avec beaucoup d'acuité. Un peu comme sa réalisation, somme toute très classique.

En fait, le charme d'Ôtez-moi d'un doute réside principalement dans la distribution impeccable. Damiens est parfait en gros nounours, tout comme Cécile de France en femme de tête. Le duo fait des étincelles, bien entouré par des seconds rôles bien dessinés et interprétés. La direction d'acteur est remarquable.

Le distributeur du film n'a pas choisi de lancer ce film la fin de semaine de la fête des Pères par hasard. Bon temps garanti (et, peut-être, des discussions amusées après le visionnement).

Eric Moreault

La malédiction de Don Quichotte vaincue à Cannes

Cannes — Quelques minutes avant la projection de «L'homme qui tua Don Quichotte» de Terry Gilliam, j'ai eu un doute : avec la malédiction qui poursuit ce long métrage, va-t-on enfin le voir? Oui! Même s'il n'est pas le chef-d'œuvre qu'on aurait aimé qu'il soit. Plutôt un film baroque rempli de fantaisie qui revisite avec beaucoup d'audace le classique de Cervantes.

C’était l’événement de cette dernière journée de la compétition, même si Quichotte n’en fait pas partie — il sera présenté samedi soir en clôture de cette 71e édition du Festival de Cannes. Ça se bousculait aux portes pour la représentation de presse, vendredi après-midi — la salle était beaucoup trop petite pour tous les journalistes qui voulaient y assister. 

Ce projet maudit, initié en 1989, a passé proche de ne jamais se concrétiser, il en était à sa sixième mouture, ou d’être projeté en salle (les tribunaux ont autorisé la sortie). Il est d’ailleurs dédié à la mémoire de Jean Rochefort et John Hurt, qui auraient pu jouer le rôle du vieux fou. «J’ai mis 25 ans à venir à bout de ce film. Les gens raisonnables me disaient d’arrêter et de passer à autre chose... Mais je n’aime pas les gens raisonnables», a déclaré le réalisateur de Brazil en arrivant sur la Croisette.

La version Gilliam n’est pas un drame historique. Il a imaginé un réalisateur égocentrique dont le film de fin d’études portait sur le sujet. Toby (Adam Driver) revient sur les lieux du crime 10 ans plus tard. Son projet a causé des ravages dans le village: le cordonnier (Jonathan Pryce) qui jouait le chevalier est persuadé d’être Don Quichotte. Et prend Toby pour Sancho Panza.

Ce qui va entraîner le duo dans des aventures rocambolesques dans la recherche de leur Dulcinée (Joana Ribeiro), où Gilliam s’amuse à brouiller les frontières entre rêve, réalité et fiction. Driver et Pryce s’en donnent à cœur joie.

Reste que Gilliam, en reprenant l’essentiel des aventures du duo, a tellement essayé de leur trouver un contexte contemporain qu’il en perd le charme naïf des péripéties. Et il a la métaphore un peu lourde. Qui trop embrasse, mal étreint. 

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Eric Moreault

CANNES: L'hommage au cinéma

BLOGUE / Chaque année il y a, dans la sélection du Festival de Cannes, un long métrage qui rend un hommage explicite au cinéma. Cette 71e édition ne fait pas exception, il s'agit du très attendu et un peu décevant Under the Silver Lake de David Robert Mitchell. Le réalisateur d'It Follows a ponctué son film néo-noir de nombreux hommages et références au 7e art, mais aussi à cette culture populaire qui nous submerge sans que nous y portions assez attention.

Dans la chambre de Sam (Andrew Garfield), il y a un poster de Kurt Cobain et un Playboy; dans son salon, des BD (dont Spiderman, rôle que Garfield a endossé deux fois) et des affiches de classiques du cinéma. Il y a, sous la surface de cette culture pop dans laquelle nous baignons, des choses et des enjeux qui nous échappent. D'où le titre du film.

Sam est d'ailleurs complètement largué. À 33 ans, il est passé à côté de son rêve. Il est devenu un perdant magnifique à qui la vie échappe (sans emploi, sa voiture saisie et sous une menace d'expulsion). Jusqu'à ce qu'apparaît Sarah (la sexy Riley Keough), une nouvelle et séduisante voisine. Qui disparaît aussitôt, en pleine nuit. Sous le voile de ce mystère en sont cachés plein d'autres...

Intrigué, notre jeune désœuvré va enquêter dans un Los Angeles décalé où «les personnages secondaires sont un peu comme des fantômes», révèle David Robert Mitchell. Il n'en dira pas plus — il se refuse à toutes interprétations, même les plus évidentes. Même chose pour les films cités. «Ça vient de mon amour profond du cinéma. Je ne pourrais pas tous les nommer, mais quand j'écris, ils me viennent en tête.»

On va l'aider un peu. Under the Silver Lake a une grosse dette envers Hitchcock, en général, Mulholland Drive de David Lynch et Chinatown de Polanski, en particulier. Il cite aussi La fureur de vivre et les comédies romantiques hollywoodiennes de l'après-guerre, notamment dans sa façon d'éclairer Sarah. Sans parler de ses longs métrages — il s'amuse avec les techniques du film d'horreur.

Ce récit halluciné et à moitié éveillé — Sam pourrait aussi bien avoir rêvé à tout ça, après tout on épouse son point de vue — propulse le spectateur dans un ailleurs inquiétant mais, en même temps, familier.

On aurait juste aimé que Mitchell se disperse moins (trop d'histoires parallèles) et se ramasse un peu. À 2h15, le réalisateur a eu trop d'indulgence pour son propre bien envers son troisième effort.

Eric Moreault

Cannes: von Trier et le mal incarné

BLOGUE / Le Festival de Cannes est le lieu des extrêmes. On peut y voir un navet comme une œuvre provocante, violente, perturbante, choquante, mais terriblement brillante. Bref, Lars von Trier à son meilleur.

L'atmosphère était fébrile mardi matin. On se doutait, pour utiliser l'expression consacrée, que The House That Jack Built allait diviser la Croisette. Dès sa première mondiale, tard lundi soir, une centaine de spectateurs ont quitté, scandalisés. Ceux qui sont restés lui ont réservé une ovation.

Avec raison. Même si le réalisateur danois (Palme d'or pour Dancer in the Dark en 2000) pousse loin la provocation avec ce récit livré par un tueur en séries. Jack (Matt Dilon) se confie, dès le début, à un certain Verge (Bruno Ganz). On n'entend que leur voix jusqu'à ce que le meurtrier dise vouloir donner cinq exemples «choisis au hasard» sur 12 années de frénésie meurtrière. Il est beaucoup question de la souffrance, tant physique que psychologique.

Son psychopathe est manipulateur et narcissique — il se surnomme M. Sophistication. Jack ne nous épargne aucun détail. Et tue femmes, enfants, hommes sans distinction. Les meurtres sont moins graphiques qu'on aurait pu le craindre (mais clairement pas pour les cœurs sensibles, notamment pour une scène de mutilation). Nous ne sommes pas dans la glorification à la Natural Born Killers (Stone, 1994) ou les giclées de sang à la Tarantino.

Son Jack est à la fois le mal incarné et l'artiste maudit — il tente de justifier sa compulsion par une série d'œuvres, notamment des natures mortes. Les citations de von Trier sont nombreuses, de Virgile à Dante, en passant par Brecht et Blake.

Il y a beaucoup à disséquer, sans mauvais jeu de mots, dans ce dernier opus. Et nous devrons nous débrouiller sans les explications de Lars von Trier, qui a choisi de ne pas donner de conférence de presse. On peut comprendre. Ses dérapes verbales après la projection du superbe Melancholia à Cannes en 2011 lui ont valu un bannissement à vie. Sept ans plus tard, il est de retour pour sa 10e présence en compétition.

Il est toutefois clair que Jack est l'alter ego du réalisateur, qu'il convie à une réflexion sur l'art, mais aussi sur les dérives toxiques commises en son nom. Von Trier propose d'ailleurs des extraits de ses propres longs métrages (Antichrist, Nymphomaniaque, Melancholia, entre autres). Acte de contrition ou de justification de la part du réalisateur?

La condition humaine est remplie de paradoxes. Tout comme l'art. C'est ce qui rend l'œuvre de von Trier, en général, et ce film, en particulier, si fascinants. Il est le propre de l’artiste de nous pousser dans nos derniers retranchements.

Eric Moreault

CANNES: S'évader grâce au cinéma

BLOGUE / Jafar Panahi est interdit de tournage et de sortie du pays pour 20 ans depuis 2010. Ce qui ne l'empêche pas de le doué cinéaste de s'évader grâce au cinéma. Taxi Téhéran, où il se met en scène comme chauffeur de taxi, remporte l'Ours d'or à Berlin en 2015. Il utilise le même stratagème avec le très bon Se rokh (3 visages), présenté en compétition.

Le réalisateur de 57 ans joue son propre rôle. Tout comme la célèbre actrice Behnaz Jafari, qu'il conduit dans les montagnes du Nord-Ouest après avoir reçu une troublante vidéo d'une jeune femme qui implore son aide. Celle-ci veut étudier au conservatoire à Téhéran, mais elle est sous le joug de son village, en général, et de son frère, en particulier, un endroit où les traditions ancestrales dictent la vie locale. On ne l'a pas vue depuis trois jours.

Le duo va enquêter, confronté à des situations parfois bizarres et pittoresques, mais déteminé à retrouver Marziyeh. Tout en composant avec les autochtones aux comportements particuliers, disons.

Pas besoin de chercher bien loin pour y voir une belle allégorie de la situation de Panahi, prisonnier du pouvoir qui l'empêche de s'accomplir comme artiste. Il s'amuse à brouiller les frontières entre la réalité et la fiction, comme lorsque sa mère s'inquiète, au téléphone, qu'il soit en train de tourner un film. Ce qu'il fait en réalité, mais pas dans le film...

Le réalisateur n'est pourtant pas le sujet principal de 3 visages. Le titre fait allusion aux trois artistes féminines présentes dans l'œuvre, qui incarnent le passé (une actrice forcée d'abandonner sa carrière qui peint), le présent (la splendide Behnaz Jafari) et le futur (la jeune femme qui rêve d'être actrice).

Le long métrage, minimaliste, composé majoritairement de plan-séquence, est donc, malgré tout, empli d'espoir. Et d'humour. C'est tout à l'honneur du réalisateur. 

Panahi, représenté par une chaise vide en conférence de presse, continue à défier le régime des mollahs. Il aurait toutefois renoncé à présenter son film à Cannes s'il avait pu le projeter en Iran,  ont insisté ses trois actrices qui, ont-elles dit, représentaient trois fois Jafar Panahi dimanche. Mais pour l'instant, 3 visages peut seulement être présenté à l'étranger. Une véritable honte.

Eric Moreault

CANNES: Cotillard, un ange sur la Croisette

BLOGUE / J'étais très curieux de voir Gueule d'ange. Parce qu'il a y a Marion Cotillard dans le rôle d'une mère indigne. Il y avait aussi la classe de maître de Christopher Nolan, qui vient présenter la version 70mm de 2001, l'Odyssée de l'espace. Cruel dilemme.

Finalement, l'attrait de la découverte a été plus fort et je n'ai pas regretté. Le premier long métrage de Vanessa Filho, l'un des six de la section Un certain regard, s'avère une proposition très touchante et plutôt réussie, malgré une finale tirée par les cheveux.

La Gueule d'ange en question, c'est la charmante et grave Elli, huit ans. Elle vit, sans père connu, Marlène (impressionnante Cotillard), sa mère pathétique et irresponsable. En plus d'avoir des tendances autodestructrices, madame picole. Et Elli aussi — vidant les fonds de verre et dansant comme sa mère (ce qui est franchement troublant).

On voit bien, ici, que le mal de vivre de celle-ci se transmet à Elli, qu'on ne voit jamais sourire. 

Un soir de fête, Marlène quitte le domicile, laissant sa fille seule à son sort. La réalisatrice a décidé d'épouser le point de vue de la petite, plaçant, la plupart du temps, la caméra à sa hauteur. Sans le sou, avec des voisins et une prof qui ne portent pas attention, Elli fait du mieux qu'elle peut. Sa rencontre avec Julio (Alban Lenoir), qui agira bien malgré lui et avec beaucoup de réticences comme père de substitution, sera déterminante.

On s'entend, ce n'est pas Les quatre cents coups, mais il n'y a pas de François Truffaut tous les ans. Ni même à toutes les décennies... Par contre, il sera intéressant de voir ce qu'il adviendra d'Ayline Aksoy-Etaix. Il y a de la graine d'actrice dans cette jeune fille, qui apparaît sur presque tous les plans.

Même chose pour Vanessa Filho. Son film ne porte pas de jugement et la réalisatrice montre de très belles choses, jusque dans les séquences oniriques. Heureusement. Parce que manquer Nolan...

Eric Moreault

CANNES : Cold War, l'amour impossible

BLOGUE / Tous ceux qui ont vu Apocalypse Now se souviennent de cette mémorable scène sur la plage où le lieutenant-colonel Bill Kilgore déclare : «J’adore respirer l’odeur du napalm le matin.» Perso, ce que j'aime sentir au petit jour, à Cannes, c'est l'odeur des croissants et de la baguette qui se répand dans les rues qui me conduisent au Palais des festivals. Assez pour me lever à 7h et aller voir un film polonais en noir et blanc. Mais pas n'importe lequel, celui de Pawel Pawlikowski, le réalisateur du célébré Ida, aux 70 récompenses internationales et l'Oscar du meilleur film étranger en 2015. Il ne réalisera pas le même exploit cette fois.

Eh boy, du noir et blanc. Je sens que je viens d'en perdre plusieurs. Il ne s'agit pourtant pas de snobisme artistique. Le cinéaste a voulu traduire la grisaille des régimes communistes de l'après-guerre. Et c'est absolument superbe pour ce qui est de la composition — on pense aux photos de Sebastião Salgado  dans leur force d'évocation. En quelques plans, Pawlikowski réussit à suggérer l'histoire de son pays et son catholicisme.

C'est tout le charme du Festival de Cannes : présenter des œuvres qui veulent élever notre âme. OK, je me relis, et ça fait un peu pompeux. Mais y a-t-il une autre façon de l'écrire? Le cinéma est un art vital : il nous tend un miroir dans lequel se reflète nos aspirations, nos réussites, nos échecs et, pour l'essentiel, les relations qu'on entretient avec ceux qu'on aime (ou qu'on déteste). Et ça peut être aussi touchant qu'amusant.

Comme avec Zimna Wojna (Cold War). Pawlikowski s'est inspiré de l'histoire de ses parents artistes pour mettre en scène un amour impossible sur fond de guerre froide. À l'heure des superproductions explosives qui font de la surenchère leur moteur, il faut beaucoup de courage pour prendre le pari de l'épure et des sentiments. Du cinéma d'auteur, bien sûr, mais auquel tout le monde peut s'identifier.

Cold War débute en 1949 où un étrange trio, mené par le musicien Viktor (Tomasz Kot), parcourt la campagne polonaise à la recherche de talent authentique de la culture populaire. Leur but : constituer un ensemble national de chanteurs et de danseurs qui va faire rayonner le folklore au pays et au-delà. Parmi les jeunes retenus pour leur authenticité, Zula (Joanna Kulig), une magnifique jeune femme qui détonne avec son tempérament trempé et son pouvoir de séduction. Viktor ne résiste pas longtemps à cette incarnation du charme slave.

Malheureusement pour eux, le régime communiste ne résiste pas longtemps, lui, à l'envie de s'approprier leur succès pour en faire un outil de propagande. Lors d'une visite à Berlin, le chef d'orchestre presse sa protégée de fuir à l'ouest avec lui. Viktor partira pour Paris, Zula restera. Il a des aspirations artistiques, elle, des désirs plus terre-à-terre. Procédant par ellipses et condensant le temps, Pawlikowski va raconter les déchirements de leur passion de chaque côté du rideau de fer pendant 10 ans.

Ida avait fasciné les spectateurs parce que son récit servait à dénoncer l'antisémitisme de la Pologne et la complicité passive de l'Église catholique. Cette fois, il réserve ses flèches aux tares du communisme de l'époque, notamment sa façon de priver les individus de leur liberté et leur libre arbitre. Mais il dépeint surtout les difficultés de vivre une passion quand on l'étouffe.

Dommage que la dernière partie, moins maitrisée, n'est pas assez incarnée pour vraiment bouleverser.

Eric Moreault

CANNES: Leto, un formidable hymne punk à la liberté

BLOGUE / Le 15 août 1990, l'auto de Viktor Tsoï percute un autobus et le chanteur rock, mort à 28 ans, entre dans la légende. Du moins celle de l'ex-URSS. Reste que son souvenir dérange à ce point le pouvoir actuel que Vladimir Poutine a fait arrêter puis assigné à résidence le réalisateur Kirill Serebrennikov. Plus ça change... On comprend pourquoi : le superbe Leto (L'été) est un formidable hymne punk à la la liberté, à l'amitié et à l'amour. Un très beau film aussi, chaleureusement accueilli par la presse à Cannes.

Il aurait été facile pour Serebrennikov (Le disciple) de tourner un drame biographique. Le réalisateur russe a plutôt recréé l'effervescence de la scène rock underground de Leningrad au début des années 1980, tout en dépeignant les espoirs d’une génération en quête de renouveau à l’aube de la Perestroïka. Kino, le groupe de Tsoï, demeure très populaire en Russie, ont assuré les artisans du film.

 Leto est traversé par une grande liberté de ton, entre comédie musicale, hommage à la Nouvelle Vague (dans l'esthétique noir et blanc et sa superbe photo, notamment) et drame romantique. 

Le réalisateur a placé au centre de son récit un délicat ménage à trois à la Jules et Jim. Mike Naoumenko (Roman Bilyk), guitariste doué et vedette locale qui carbure à Bowie, à Lou Reed et à Mark Bolan, partage ses nuits entre la scène et la belle Natacha (Irina Starshebaum). Jusqu'à ce que Viktor (Teo Yoo), musicien timide et poète naïf, entre dans leur vie. Partagé entre son désir de reconnaissance et son anxiété à se lancer, Mike va se glisser dans le rôle du mentor avec générosité et humilité.

Serebrennikov a réussi à traduire l'insouciance de la jeunesse, même dans un régime despotique, grâce à une mise en scène forte, axée sur la joie de vivre du trio et de la bande qui les entoure. Il y a bien quelques longueurs et répétitions,  le film s'essouffle vers la fin, mais Leto vibre d'une énergie particulière, porté par le jeu naturel de ses interprètes.

La trame sonore est évidemment formidable, de Bowie à Iggy Pop. Mais encore fallait-il l'incarner. Le cinéaste insère des vidéoclips joués par ses interprètes qui viennent briser l'apparence de réalité, notamment sur un délirant Psycho Killer fantasmé des Talking Heads dans un train, y ajoutant même des éléments grattés sur la pellicule à la Norman McLaren et des bouts chantés par les passagers (un effet raté, malheureusement). Puis son alter ego s'adresse à la caméra pour dire : ça ne s'est pas passé comme ça...

Encore plus formidable : Leto est un pied de nez à tous les régimes totalitaires. Vous pouvez étouffer la pression tant que vous voulez, la jeunesse va toujours faire sauter le couvercle!


Eric Moreault

Le Festival de Cannes sur une mer agitée

BLOGUE / Pendant un moment, j’ai pensé intitulé cette entrée de blogue Thierry et moi, la suite. En référence au papier que j’ai écrit l’an dernier avant de partir pour couvrir le Festival de Cannes qui racontait mes déboires pour obtenir une entrevue avec le délégué général. Et au fait qu’au cinéma, surtout hollywoodien, les suites sont devenues une véritable plaie. Mais, justement, elles sont généralement moins bonnes que l’original et raconte essentiellement la même chose. Alors, à quoi bon? Surtout que 71e édition s’annonce très agitée…

Cannes est le festival de cinéma le plus prestigieux de la planète. Parce qu’il maintient un équilibre délicat entre les œuvres significatives du septième art et les paillettes. Or, les vedettes américaines se font de plus en plus rares sur la Croisette.
Les stars ne boudent pas l’événement. Il y a plutôt une conjugaison de deux facteurs. Les producteurs préfèrent parfois une première mondiale dans les festivals automnaux (Venise, Telluride, Toronto…) qui servent de plate-forme de lancement pour la saison des Oscars. Et ils sont de plus en plus réticents à risquer l’opprobre de la critique à Cannes.
Certains films sont hués, parfois à pleins poumons, avant même le générique. C’est assez intense. Parlez-en à Sean Penn (The Last Face, 2016) ou à Gus Van Sant (Sea of Trees, 2015)… La réputation d’un film est détruite en deux clics et trois publications sur les réseaux sociaux.
Ce qui explique que, dorénavant, la presse verra les films en même temps que les happy few qui font la montée des marches pour les projections de gala en soirée. Les associations de critiques se sont insurgées. Ça risque, en effet, de compliquer le boulot, mais, bon, on verra à l’usage.
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Ce qui nous amène au retour de Lars Von Trier au Festival, sept ans après son banissement… à vie. Pour ceux qui auraient manqué le psychodrame, c’est une allusion à Hitler, dans ce qui se voulait une mauvaise blague, qui a mis le feu aux poudres alors que le sulfureux réalisateur danois venait présenter Melancholia. «Une punition disproportionnée et qui a duré trop longtemps», a indiqué Thierry Frémaux en entrevue.
Soit. Mais la présence de Matt Dillon, Uma Thurman et Riley Keough dans le haut de l’affiche a certainement aidé au pardon pour cette 71e édition où les vedettes se font rares. Mais il y a aussi le talent incontestable du réalisateur, un nom connu dans une affiche beaucoup plus pointue en compétition.
Cela écrit, on remarquera que The House That Jack Built est présenté hors-compétition. Parce que le suspense psychologique met en scène un tueur en série de femmes… Rien de moins pour brasser de la merde dans le contexte actuel du mouvement #Moiaussi. Sauf que Cannes est français jusqu’au bout de doigts… de pied : jusqu’à très récemment, vedettes et invitées devaient porter des talons hauts sur le tapis rouge. Imaginez le reste!
La situation n’en reste pas moins délicate pour le Festival. Les femmes sont en minorité en compétition pour la Palme d’or. Habituellement très habile dans un champ de pelures de bananes, Thierry a balbutié les explications de circonstances. À savoir que Cannes est un reflet de la société et qu’il n’appartient pas au Festival de changer celle-ci. Même son de cloche du côté de Denis Villeneuve, qui siègera sur le jury.
Comme le cinéaste québécois le faisait d’ailleurs remarquer avec à propos, ce n’est pas pour rien que les jurys de l’édition 2018 sont paritaires ou à majorité féminine… Une façon comme une autre de museler un peu les critiques.
J’avais une question à ce propos pour Thierry, mais «son emploi du temps est infiniment chargé», me dit la sympathique Marion aux communications du Festival. Vrai que si chacun  des 4000 journalistes qui seront présents à compte de mardi désirent une entrevue…
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Je voulais aussi l’interroger sur le conflit avec Netflix, qui a retiré ses films après que le Festival soit resté ferme sur son règlement : les longs métrages soumis doivent ensuite jouer en salle en France. Exit le Roma d’Alfonso Cuarón, le Norway de Paul Greengrass, le Hold the Dark de Jeremy Saulnier et The Other Side of the Wind (1970-1976), film inachevé du légendaire Orson Welles, maintenant complété.
La poussière était à peine retombée qu’une guerre ouverte éclatait cette semaine entre les dirigeants du Festival et le producteur Paulo Branco à propos du Don Quichotte de Terry Gilliam. Je vous épargne le fin détail, mais celui-ci veut en empêcher la projection en clôture du Festival pour des questions de droits.
Il n’en fallait pas plus pour que les deux parties se lancent de la bouette. Un tribunal doit trancher lundi, la veille de l’ouverture — la 71e édition se déroule du 8 au 19 mai.
Quand je vous disais que le Festival navigue sur une mer agitée… Je vous tiens au courant dès mon arrivée sur la Croisette : du gros fun noir en perspective.

Eric Moreault

Le film de la semaine: l'implacable Jusqu'à la garde

BLOGUE / Des enfants pris en otage d’une séparation houleuse, ça n’a rien de neuf. Mais rarement un film a réussi à saisir avec autant d’acuité la peur qu’un homme peut distiller dans sa famille qui éclate. Porté par un scénario implacable, une mise en scène épurée et maîtrisée ainsi que des performances éclatantes de ses acteurs, Jusqu’à la garde broie le cœur du spectateur avant de le laisser complètement hébété par une finale anxiogène presque insoutenable dans sa véracité.

Jusqu’à la garde s’ouvre avec un plan fixe d’un bureau de médiation. On y apprend que Julien (Thomas Gioria), 11 ans, et sa sœur Joséphine (Mathilde Auneveux), 18 ans, vivent depuis un an avec Miriam (Léa Drucker). Les enfants ne veulent pas revoir cet homme violent qui fait peur à leur mère, complètement tétanisée sur sa chaise…

Pourtant, Antoine (Denis Ménochet), un gros nounours bourru, est décrit par ses proches comme un homme calme et posé, qui n’a qu’un souhait : obtenir la garde partagée de ses enfants. Xavier Legrand prend à partie le spectateur : et si la victime, dans cette histoire, n’est pas celle qu’on croit?

La juge en charge du dossier, qui doit rapidement statuer, estime que le père est bafoué et lui donne raison. Tout de suite après, on voit Julien qui, pour sa première fin de semaine chez son père, a l’air d’un condamné à mort…

Maintenant que le réalisateur a campé le décor, il va pouvoir tranquillement nous révéler la vraie nature des membres de cette famille qui semblent avoir érigé l’incommunicabilité en système. Mais il va surtout s’attarder à Antoine qui, peu à peu, révèle sa vraie nature de grand manipulateur, ainsi qu’à Julien, pris entre l’arbre et l’écorce.

Legrand ne cherche pas l’émotion en gros plans. Non, il instaure un climat de silence et de tensions avec un formidable travail sur le son. Le cliquetis incessant d’un clignotant, par exemple, qui charge l’atmosphère d’une violence bouillonnante sur le point d’exploser. Des séquences chargées d’angoisse alors que le drame social percutant bascule dans le suspense haletant.

Léa Drucker est très bonne en mère protectrice qui tente de repousser un ex-conjoint possessif. Mais il faut voir la métamorphose de Ménochet, cette sourde rage intérieure qui laisse apparaître la bête qui est tapie derrière son masque de bon gars… Toute une performance.

Difficile de reprocher quoi ce soit à Xavier Legrand pour ce premier long métrage tourné comme la version longue de son court Avant que de tout perdre, retenu aux Oscars en 2014. Son sens du cadrage, l’efficacité de la mise en scène… Peut-être un manque de nuances dans le dernier droit, mais, si peu. Et cette finale, tellement intense! Jusqu'à la garde a d'ailleurs gagné les prix de la mise en scène et du premier film à Venise.

On ne voit pas assez souvent ce genre de longs métrages qui, sous des apparences un peu banales, révèlent une véritable tragédie. Du genre qui se déroule presque toutes les semaines. Dans la maison d’à côté. Ou celle d’un proche.

Ce qui rend la chose encore plus terrifiante. Il ne sert à rien de se mettre la face dans le sable. Jusqu’à la garde est un long métrage vital.