Chocolat

Voyage débridé au Festif!

Créé en 2009, le Festif de Baie-Saint-Paul s'est bâti dans les dernières années une réputation presque mythique dans le monde des festivals de musique québécois. Alors que vient de se terminer l'édition 2017, Le Soleil vous propose un voyage débridé au coeur de trois jours de musique, de fête et de folie dans le bucolique village de Charlevoix.
Jour 1
Assis dans le siège passager d'une vieille camionnette blanche, le vent me battant la figure à travers ma fenêtre, je regarde Baie-Saint-Paul se découvrir devant nous au détour d'un virage. Après des années à en entendre parler, je me dirige, comme plusieurs milliers d'autres, vers mon premier Festif.
À peine sommes-nous entrés dans le village de quelque 7000 habitants, en quête d'un endroit où établir nos quartiers généraux des prochains jours, qu'un dénommé Bob nous offre un espace dans le grand stationnement de sa résidence. Pour 40 $ par nuit, le trio de festivaliers que nous sommes pourra garer la camionnette et planter nos tentes aux abords de la rivière du Gouffre, à quelques minutes à pied du site principal du festival.
Dossard orange sur le dos, chapeau mou orné d'un imprimé de feuilles de marijuana, notre hôte accueille les festivaliers avec un enthousiasme contagieux. Sur la rue principale, des touristes font le tour des boutiques et sirotent des cafés au soleil. Le calme avant la tempête, souligne la caissière du dépanneur où nous allons faire le plein de bières. «Vous êtes mieux d'en acheter pour toute la fin de semaine. Demain, il n'y en aura plus beaucoup.»
Notre premier rendez-vous musical est avec Valaire et quelques milliers de festivaliers à la grande scène Desjardins, montée dans la cour d'une école, en plein centre-ville de Baie-Saint-Paul. Le funk du groupe fait lever sans difficulté la foule déjà réchauffée par le début du festival et les produits de la microbrasserie de Charlevoix servis sur le site. 
Quand les Français de Caravan Palace débarquent sur scène avec leur électro-swing, la fête est déjà éclatée. Suivant le rythme effréné de la chanteuse Zoé Colotis, la foule saute au son des guitares et synthétiseurs pendant plus d'une heure. 
L'ivresse de la soirée nous mène finalement vers le rock pesant de Chocolat, qui débute son spectacle passé minuit dans le sous-sol de l'église de Baie-Saint-Paul. La salle n'est pas pleine, mais les gens présents compensent en distribuant des coups d'épaules dans un énergique mosh pit. À des fins exploratoires, je m'y lance. 
Déstabilisés par la vigueur de la foule, des agents de sécurité tentent de mettre fin à la violente danse des festivaliers. Agrippé par l'un d'eux, je suis sauvé par le leader de Chocolat Jimmy Hunt, qui rabroue la sécurité au micro, expliquant aux agents que dans un spectacle de Chocolat, «les gens ont le droit» de brasser. Le rock n'est pas mort, et Hunt, allumé par l'affaire, entreprend une danse lascive sur l'immense crucifix derrière la scène. La foule amassée dans le sous-sol d'église a clairement vendu son âme au diable, et applaudi à tout rompre chaque coup de bassin donné au Jésus sur la croix.
Ce n'est que vers 3h du matin que tout ce beau monde quitte finalement le sous-sol de l'église avec quelques bleus et les oreilles qui bourdonnent. Repoussant le sommeil, les plus courageux se rassemblent pour un bivouac improvisé autour de quelques guitaristes à la voix éraillée, entonnant en coeur des succès de La Chicane, des Colocs et de Billy Joel. Les fêtards abdiquent finalement vers 5h du matin, alors que le soleil commence à se lever derrière les montagnes, au loin.
Jour 2
Six heures de sommeil peu réparateur plus tard, chassant le mal de tête avec un habile mélange de café et Gatorade, nous nous dépêchons de rallier le quai La Fabrique Culturelle, où Louis-Jean Cormier vient d'entamer un spectacle en bordure du fleuve. Des nuages gris viennent couvrir le ciel, mais la foule ne semble pas trop s'en faire avec la pluie. Semblant lui-même en vacances, Louis-Jean discute amicalement avec son public, saluant les hippies venus «faire du mush» à Baie-Saint-Paul. 
À côté du quai, des kayakistes regardent le spectacle à même leurs embarcations, bercés par les vagues. 
En fin de spectacle, le soleil perce finalement les nuages, séchant les festivaliers. Cormier se retourne vers le fleuve derrière lui, saluant sa Côte-Nord natale avant d'entamer Deux saisons trois quart. La communion entre l'auteur-compositeur-interprète, son public et la nature semble parfaite. Le temps s'arrête l'espace de quelques minutes.
En après-midi, ils sont nombreux à refaire le plein d'énergie, couchés au soleil au centre-ville, vantant les mérites du Festival tout juste commencé. Seul client insatisfait, un vieux hippie en poncho erre pendant une heure autour de l'église en cherchant sans succès quelqu'un pouvant lui vendre de la marijuana. «Ost*e que j'ai hâte à l'année prochaine. Le pot va être légal et il va y avoir au moins 18 kiosques de ça icitte», lance le passionné de politique canadienne. 
Marque de commerce du Festif, l'application pour téléphone intelligent de l'événement avertit les festivaliers plusieurs fois par jour de spectacles «imprévisibles» un peu partout à Baie-Saint-Paul. Des artistes se produisent sur le balcon d'une résidence ou le comptoir d'un dépanneur, en passant par une décapotable installée au milieu de la rue. 
C'est ainsi que nous nous retrouvons à la «shed à bois» en fin d'après-midi, où Dany Placard entame un spectacle-surprise. Le vétéran du folk, qui n'était pas sur la programmation du festival, nous offre un autre beau moment. Seul avec sa guitare devant un mélange de familles, couples âgés et jeunes festivaliers assis dans l'herbe. 
Quittant la performance avec l'intention d'aller acheter du propane pour mon barbecue de camping, je me retrouve finalement sans propane, une bière à la main, derrière un restaurant où les poilus de Tintamare font résonner trompette, violon et accordéon sur la scène du Pantoum. «C'est le fun de voir qu'il y a du monde intéressé par ce qui se fait dans les sous-terrains», lance l'un des membres du groupe à ses spectateurs affectionnant visiblement les rastas. 
Une courte pluie fait place à un arc-en-ciel double au-dessus de Baie-Saint-Paul alors que les spectacles du soir débutent à la scène Desjardins. 
Je ne connais alors rien de Xavier Rudd, la tête d'affiche de ce soir, et personne durant la journée n'a été capable de me décrire exactement quel genre de musique fait l'Australien. 
Je comprends pourquoi après une demi-heure de spectacle. 
Arrivé avec un capuchon sur la tête et un didgeridoo, immense corne traditionnellement jouée par les peuples indigènes australiens, Rudd ouvre son spectacle avec du reggae bien senti, avant de bifurquer vers une pop-folk rassembleuse. «Didgeridouchebag», fait remarquer un spectateur à propos du chanteur aux gros biceps jouant sa guitare torse nu sous sa salopette. 
N'empêche, la formule fonctionne et la foule ne se fait pas prier pour acclamer le beau blond. 
Le spectacle vient tout juste de se terminer que déjà un flux de festivaliers s'empresse de rallier le chapiteau où Qualité Motel, projet parallèle électro des membres de Valaire, s'installe aux platines pour la nuit. Les DJs passent de Gregory Charles à Outkast, et sont éventuellement rejoints sur scène par une partie de la foule déchaînée. Un homme agrippe le micro dans un éclair de lucidité culinaire pour crier : «C'est pas du romarin, c'est du basilic». La ligne devient le slogan de la soirée, reprise au micro par Qualité Motel, puis par l'ensemble des spectateurs heureux que le party prenne une tournure épicée. 
Dehors, les festivaliers à moitié endormis dans leurs ailes de poulet de fin de soirée sont réveillés par une fanfare venue déambuler à côté des camions-restaurants.
Jour 3
Après un lent réveil, nous tentons d'aller attraper une partie du spectacle de Philippe B au quai La Fabrique Culturelle, étant finalement attirés, en chemin, par la douce musique émanant de la cour arrière d'une maison. C'est l'Ampli de Québec qui tient un spectacle vitrine avec quelques artistes émergents de la Capitale-Nationale. Émeraude et Gilles sont déjà passés à notre arrivée, et c'est maintenant au tour de l'ancienne de La voix, Amélie Nault, de bercer la petite foule. 
Aussitôt le spectacle terminé, un homme comblé s'empare du micro encore ouvert. «C'est vrai qu'il y a beaucoup de changement dans l'industrie du disque. Il y a Silicon Valley, mais il y a aussi Baie-Saint-Paul!» lance-t-il, débordant d'enthousiasme, à une foule confuse sur le sens de son observation. 
En après-midi, une portion de la rue principale, barrée aux automobilistes pour la journée, devient un immense théâtre urbain avec jongleurs, personnages costumés et musique. Les enfants, surtout, semblent y prendre un malin plaisir.
Des enfants que s'étonne d'ailleurs de voir Bernard Adamus, à la scène Desjardins, en début de soirée. «Il y a des enfants, *sti. Pauvre vous autres. Pogner avec votre mère qui est fan finie première rangée», s'amuse le candide Adamus au micro, s'allumant une cigarette entre deux chansons. La chimie opère avec le public qui accueille à bras ouverts sa rude poésie. 
Lisa LeBlanc le suit sur scène, mais déjà la foule est fébrile pour le clou de la soirée, Daniel Bélanger. 
Foulant la scène en territoire déjà conquis, le quinquagénaire est visiblement en forme. 
Ceux qui, comme moi, espéraient que l'auteur-compositeur-interprète pige dans son vieux répertoire sont servis. Loin de s'en tenir à son récent album Paloma, l'artiste livre littéralement un best-of, empruntant tantôt à Quatre saisons dans le désordre, tantôt à Rêver mieux, dont la chanson éponyme se transforme en immense chorale dans la nuit fraîche de Charlevoix. La folie en quatre vient clore un moment magique.
Alaclair Ensemble
Désireux de profiter pleinement de cette dernière nuit de festival, nous attrapons quelques bières avant de filer au chapiteau où les rappeurs d'Alaclair Ensemble débutent un spectacle marathon. Ils occuperont la scène pendant près de deux heures et demie en formule décomposée, avec les projet solo et duo de membres du groupe, KNLO et Rednext Level, en première et deuxième partie. 
Au coeur du mosh pit, on reconnaît le géant Matt Falco, lutteur vedette de la NSPW à Limoilou, présent au Festif comme simple festivalier. Trop heureux de pouvoir aller brasser devant la scène avec un expert en la matière, j'en oublie la présence dans mes poches de mon cellulaire, qui finit sous les pieds de jeunes bondissants devant Eman, Ogden et Maybe Watson. «Namaste batinse», philosophent au micro le duo Rednext Level, et je m'efforce de faire le deuil de mon iPhone alors que le chapiteau explose sous l'énergie de la foule hurlant «tu pensais c'tait ça que c'tait mais c'tait pas ça que c'tait».
Calmant les esprits avant d'abandonner les fêtards à leur dernière nuit du festival, les membres d'Alaclair s'alignent sur la scène pour un slow sur la romantique Calinour.
Dehors, un jam d'harmonica débute sur un grand terrain de pétanque devenu lieu de rassemblement nocturne. De l'autre côté de la rivière, on entend l'écho des guitares. «Les insomniaques s'amusent», chantait Daniel Bélanger quelques heures plus tôt.
Dans 12 heures, la vie commencera à reprendre son cours normal, à Baie-Saint-Paul. 
Jusqu'à l'an prochain.