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Viggo Mortensen, avec son habituel chandail du Canadien, sur le plateau de tournage de <em>Chute libre.</em>
Viggo Mortensen, avec son habituel chandail du Canadien, sur le plateau de tournage de <em>Chute libre.</em>

Viggo Mortensen ajoute une autre corde à son arc

Éric Moreault
Éric Moreault
Le Soleil
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Viggo Mortensen a pris son temps. Plus d’un quart de siècle. Mais à 62 ans, le talentueux artiste multidisciplinaire (il est aussi poète, peintre et musicien) a réalisé son premier long métrage. Il s’agit d’un film très personnel à propos d’un vieux intolérant atteint de démence qui refuse l’aide que veulent lui apporter ses enfants, en particulier son fils (joué par Mortensen). L’humaniste a accordé au Soleil une généreuse entrevue, alternant l’anglais et le français, par visioconférence.

Q Vous avez une carrière florissante comme acteur et artiste. Pourquoi passer derrière la caméra?

R J’ai essayé pendant toutes ces années et suis passé proche, parfois. Pour [Chute libre] (Falling), il m’a fallu quatre ans pour le financement [quand il a accepté de jouer]. Et j’ai seulement obtenu cinq semaines de tournage au lieu de sept. J’ai toujours aimé l’aspect collectif du récit cinématographique. Ma mère m’a inculqué son amour du cinéma et des histoires, notamment sur ce qui était omis… Comme spectateur, j’ai toujours aimé aussi m’impliquer dans la narration si c’est intéressant, analyser comment on passe du scénario au tournage — et j’ai eu plusieurs bons réalisateurs pour me donner l’exemple. C’était donc naturel d’essayer.

Q Vous venez d’évoquer votre mère. J’ai lu que ce film était inspiré de son décès. Ce qui n’en fait pas nécessairement une œuvre autobiographique?

R C’est majoritairement de la fiction. [Il poursuit en français] Je voulais explorer ce que je ressens pour mes parents et ce que j’ai appris d’eux, pour le meilleur et pour le pire. C’était, à la base, des souvenirs de mon enfance et de mon adolescence [avec ses deux frères, à qui il dédie le long métrage]. Je voulais également explorer la subjectivité de la perception et le manque de fiabilité de la mémoire, des questions importantes dans le film et dans la vie même. Nos souvenirs influencent qui nous sommes et ce que nous devenons dans la vie. Dans cette histoire, les souvenirs du père et du fils les aident à surmonter une partie de la douleur qu’ils se sont causée.

Q Un homme et son fils que tout sépare en apparence, Willis est réactionnaire, raciste et homophobe, John est progressiste et gai, et qui n’ont finalement comme seul point commun que leur amour pour Gwen, femme du premier et mère du second?

R Oui. Le centre moral de l’histoire, c’est la femme. Quand ils discutent, c’est presque toujours en raison des sentiments différents envers la mère.

Q Nous parlions de perceptions dissemblables d’une même réalité. On peut le transposer à votre film. Pour certains, il traite de la diversité, pour d’autres, d’intolérance.

R Le manque de communication, de nos jours, s’applique à toute la société. C’est l’autre pandémie (rires). On ne va pas l’éradiquer avec un vaccin. La seule façon de guérir réside dans l’écoute. C’est facile d’écouter ceux avec qui nous sommes d’accord. Mais il faut aussi écouter ceux avec qui nous sommes en désaccord. Pas pour préparer une réponse, mais pour les comprendre. Spécialement aux États-Unis, mais un peu partout. Les gens ne dialoguent pas. [Il revient à l’anglais] Chacun se tient dans son coin, en écoutant et parlant à ceux qui leur ressemblent. It’s bad. C’est aussi quelque chose que je voulais explorer : les limites de notre communication. Le film pose plus de questions qu’il apporte de réponses. Mais personnellement, je crois qu’on peut apprendre de tout et chacun. Ça demeure un choix individuel.

John décide, pas parce qu’il est une meilleure personne que son père, qui a besoin d’aide mentalement et physiquement et n’en aura pas s’il ne le fait pas, qu’il ne descendra pas dans l’arène avec lui cette fois. Ce qui crée une tension différente comparée au conflit habituel où deux forces s’opposent. Ici, il y a un attaquant et une autre qui ne répond pas. Jusqu’à ce qu’il n’en puisse plus. Je tends cet arc dramatique jusqu’au point où le bois ou la corde va se rompre. Je peux comprendre que certains spectateurs trouvent Willis [le père] odieux, qu’il radote. Mais il y a des gens comme ça et il doit aller trop loin pour mériter ce qui arrive vers la fin.

Lance Henriksen, qui joue Willis, et Viggo Mortensen sur le plateau de tournage de Chute libre.

Q Il a au moins, lui, sa démence comme excuse. Est-ce que c’était, pour vous, une façon d’exorciser vos peurs de la maladie?

R Mes parents, mes oncles et mes tantes, des deux côtés de la famille, en ont été atteints. Je l’ai vu de proche. Ce qui m’a, de toute évidence, aidé à créer le personnage de Willis, ses problèmes relationnels, et de montrer une personne sous un angle rarement évoqué à propos de la démence et de l’Alzheimer. Nous voyons souvent des gens confus. Selon mon expérience, ce n’est pas le malade qui est confus, mais son interlocuteur. Une fois dans cet état, leur perception est différente. Ils voient et entendent des choses, qui n’y sont pas selon notre point de vue.

Le film arrive à point nommé, je crois. Avec cette pandémie, la plupart des gens sont plus conscients que d’habitude que la vie est fragile et précieuse. Ils sont aussi plus conscients d’une communication honnête et ouverte. Nous n’avons pas à vivre seuls avec nos peurs et nos doutes. Nous devons les partager. Le film parle de ça, d’une certaine façon.

Q Comment en êtes-vous arrivé à choisir Lance Henriksen dans le rôle du père, un acteur qui a souvent joué des rôles de méchant, pour un personnage complexe et aux émotions conflictuelles?

R Avant de le rencontrer en 2007 lors du tournage du film d'Ed Harris, Appaloosa, j'avais vu de nombreux films dans lesquels Lance avait joué, à commencer par sa première apparition dans Dog Day Afternoon de Sydney Lumet. Peu importe à quel point certains de ses films sont un peu étranges, il est toujours captivant à l'écran. Il a non seulement une forte présence physique et une voix mémorable, mais ses performances me semblent toujours crédibles et je suis inévitablement attiré par lui. 

S'il est vrai qu'au cours de ses 50 ans de travail sur des centaines de films il n'avait jamais eu un rôle principal aussi complexe et exigeant que Willis dans Falling, je savais qu'il était un acteur très habile avec un immense sens de la vérité dans son travail. Quand nous tournions Appaloosa, j’ai aussi appris qu'il est un homme gentil avec un bon sens de l’humour, et qu'il est un acteur d'un grand professionnalisme. Je pensais qu'il pouvait nous surprendre, mais il nous a donné bien plus que cela. Son travail dans notre film est complexe et très émouvant. Je crois que les cinéphiles se souviendront longtemps de son Willis.

Q Vous filmez la nature de façon très poétique. Est-ce votre expérience de photographe et de peintre qui a influencé votre approche, vos influences cinématographiques ou les deux?

R Merci! Je suppose que mon travail précédent en tant que photographe a influencé dans une certaine mesure l'approche que nous avons adoptée — notre directeur de la photographie Marcel Zyskind et moi — si on considère le fait que j'ai partagé une partie de mon travail de paysage et de portrait avec lui à un stade précoce de nos préparatifs. Mais je crois que ce qui a le plus dicté la façon dont nous représentons la nature dans Falling a à voir avec mes souvenirs d'enfance et l'importance que les paysages naturels du nord de l'État de New York avaient à la fois pour moi pendant mon adolescence et donc aussi pour la famille fictive représentée dans le film.


Q Vous avez une relation spéciale avec le Canada. Vous avez tourné Chute libre en Ontario et presque tous vos acteurs sont Canadiens, y compris un certain David Cronenberg. Pourquoi?

R [En français] Parce qu’il était parfait pour le rôle. Ce n’était pas une gimmick. Je lui ai fait parvenir le scénario en disant : «Je crois que tu es parfait pour ce rôle. Et si tu ne veux pas le faire, pas de problème.» Il a accepté. Au festival de Gand, en Belgique, j’ai demandé au public combien avaient reconnu David Cronenberg, le réalisateur. Peut-être 10 ou 15 %. Puis demandé si l’acteur qui interprète le docteur Klausner avait bien joué son rôle. C’était tout le monde. C’était le plus important.

Ceux qui savent qui il est auront un frisson (rires). Et considérant sa filmographie, trouveront peut-être troublant de le voir effectuer un toucher rectal…

J’étais heureux et l’équipe aussi, surtout que nous tournions au Canada. Mais partout dans le monde, pour n’importe quelle équipe, si David Cronenberg se retrouve sur le plateau pour jouer une scène, ce sera une journée spéciale. Mais au Canada, c’est une journée extraspéciale.

Q Merci pour cet entretien…

R La prochaine fois, si j’ai le courage, j’essaierai de la faire en français complètement.

Q Avec votre chandail du Canadien [il est un partisan inconditionnel]?

R C’est ça (rires).

Chute libre sera présenté en vidéo sur demande à compter du 5 février.