Mustapha Aramis, en mari psycho­rigide et obstiné, et Ariane Bellavance-Fafard, compréhensive et fragile épouse qui trouvera la force de s’affirmer et de crier haut et fort son désarroi, forment une paire émouvante.

«Une bête sur la Lune»: braver la douleur

CRITIQUE / Dans la Turquie de la fin du 19e siècle, une légende raconte que les habitants tiraient au fusil sur une bête imaginaire nichée sur la lune, lors des éclipses. Dans une funeste réalité, les armes ont fini par se retourner contre la communauté arménienne du pays, prélude au génocide de 1915-16, jamais reconnu par Ankara.

La boucherie a entraîné la mort de 1,2 à 1,5 million de personnes, laissant derrière elle un déluge d’orphelins. Parmi eux, Aram et Seta, les deux protagonistes fictifs de la troublante pièce de La Bordée, Une bête sur la Lune, écrite en 1995 par le dramaturge américain Richard Kalinoski, lui-même d’origine arménienne.

Survivant du génocide, Aram Tomasian débarque à Milwaukee, en 1921, afin d’oublier le passé, si la chose est possible, et fonder une famille pour remplacer celle qu’il a perdue. Or, celle qu’il a choisie sur photo pour devenir sa femme, Seta, n’est pas celle qu’il attendait. Qu’à cela ne tienne, le couple devra faire avec.

L’ambiance, déjà lourde dans la demeure, se plombera davantage avec le temps, au gré de différences irréconciliables. Aram accusera son épouse d’être stérile et de ne pouvoir lui donner les enfants qu’il souhaite désespérément, comme si la faute ne pouvait lui revenir.

Emmuré dans le silence et l’indifférence, toujours prompt à dégainer un extrait de la Bible pour dominer sa conjointe, Aram se transformera en une boule de douleur éteinte. Jusqu’à l’arrivée dans la vie du couple, une dizaine d’années plus tard, d’un jeune mendiant (Rosalie Daoust), appelé à devenir l’élément clé pour un rapprochement salvateur.

Cruel jeu de la vérité

Traduite en 19 langues et présentée pour la première fois au Québec, Une bête sur la Lune aborde avec beaucoup de sensibilité et d’à-propos les thèmes universels du deuil et de la résilience, à travers le destin de deux exilés incapables de se rejoindre autrement que par la douleur.

Mustapha Aramis, en mari psychorigide et obstiné, et Ariane Bellavance-Fafard, compréhensive et fragile épouse qui trouvera la force de s’affirmer et de crier haut et fort son désarroi, forment une paire émouvante, particulièrement dans le dernier tiers de la représentation, alors que les non-dits font place au cruel jeu de la vérité.

À un mari accroché à la douleur de la perte des siens — représentée symboliquement par une omniprésente photographie de famille aux têtes absentes —, Seta aura le courage de lui ouvrir les yeux. «Qui gagne la palme de la mort la plus horrible? demande-t-elle. Celui qui rend le meilleur culte à la mort? […] Ta peine est si grande que tu me la fais porter.»

La mise en scène d’Amélie Bergeron fait évoluer le couple dans une cuisine, jouxtée de murs translucides menant aux autres pièces. À l’avant-plan, un appareil photo sur trépied joue un rôle essentiel dans le récit.

La transition entre les tableaux et les époques est assurée par un personnage anonyme (Jack Robitaille), ce narrateur étant, apprendrons-nous, le jeune vagabond devenu vieux. Ses explications s’insèrent avec efficacité à travers la délicate musique du doudouk, un instrument typiquement arménien.

À une époque où les conflits planétaires ne cessent de donner naissance à des êtres meurtris comme Aram et Seta, qui cherchent désespérément à échapper à leur passé, Une bête sur la Lune se veut une puissante invitation à les accueillir dans leur douleur et leur espoir d’une vie meilleure, au-delà des différences.

Une bête sur la Lune est à l’affiche à La Bordée jusqu’au 24 mars.