Lazarus Chigwandali

Un «fils» de Keita au service de la cause albinos

LILONGWE — Dans le bruit et la fureur des trottoirs de Lilongwe, il est une voix et un visage qui font se retourner. Musicien des rues et albinos, Lazarus Chigwandali a décidé d’utiliser sa jeune notoriété pour défendre les siens, cibles de préjugés et de violences. Si ce n’était le teint blanc laiteux de sa peau, rien ne le prédestinait à sortir de l’anonymat.

Né il y a 39 ans à Dedza, une petite ville du centre du Malawi, Lazarus Chigwandali s’est tout jeune mis à jouer de la musique avec son frère Peter, lui aussi albinos.

Quand celui-ci meurt d’un cancer de la peau en 2006, Lazarus prend la route de la capitale Lilongwe. Il s’installe devant un fast food où il grattouille les cordes d’un banjo «fait maison» en échange de quelques pièces.

Très vite, ses mélodies attirent l’oreille. Plus rythmées, plus énergiques que les autres, un mélange de rock et de country qui le distingue de tous ses voisins de rues. 

La vidéo d’une de ses prestations tournée par un touriste a changé sa vie en tombant il y a un an entre les mains d’un producteur suédois installé à Londres, Johan Hugo. «Ce fut l’un des moments les plus extraordinaires et émouvants de ma vie», raconte le producteur. «Un de ces moments rares où vous êtes tellement surpris que vous ne pouvez que pleurer ou rire en secouant la tête...»

Intitulé Stomp on the Devil, le premier disque né de cette rencontre sort en septembre. Lazarus Chigwandali a voulu en faire un manifeste sur les difficultés des albinos en Afrique.

«C’était dur»

Dans un Malawi très traditionaliste, ils sont pourchassés, tués et amputés de leurs membres, ensuite utilisés pour des rituels censés apporter richesse et chance. L’Association locale des personnes albinos (Apam) a recensé depuis 2014 au moins 148 cas de violences contre les albinos, dont pas moins de 21 meurtres.

«Mon album parle de leur détresse», décrit Lazarus Chigwandali. «Je dis que les gens ne devraient pas les stigmatiser, car nous sommes tous des hommes [...] et que ceux qui les tuent ont tort, car Dieu nous a tous créés à son image.»

Les discriminations, la peur, lui-même dit les avoir vécues tout au long de son enfance.

«Je me souviens de ceux qui s’écartaient quand j’allais voir un match de foot avec mon petit frère, de ceux qui nous bousculaient», se souvient le musicien. «Ma mère allait les réprimander, mais [...] ils recommençaient aussitôt. Certains nous insultaient. C’était dur.»

Sa reconnaissance artistique l’a éloigné, un peu, de ce quotidien. «Depuis que je suis un musicien connu, il est plus difficile de faire de moi une cible», se réjouit-il. «Maintenant je peux rentrer dans mon village sans peur d’y être enlevé.»

«Je souhaite que ma musique donne une voix aux albinos, afin qu’ils comprennent qu’ils ont autant de valeur que n’importe quel autre être humain», insiste l’artiste militant.

Lazarus Chigwandali se sait privilégié. La sortie prochaine de son premier album l’a rapproché, un peu, de son rêve de devenir le nouveau Salif Keita, l’icône malienne de la musique et de la cause albinos.

Le réalisateur David Darg a tourné un film sur sa vie, présenté et primé en avril au Tribeca Film Festival de New York. «Le but [...] est de faire de Lazarus une superstar au Malawi», a confié le metteur en scène. «Si on réussit à placer un albinos sous les projecteurs, ça va aider à casser les idées reçues.»