Robert Hood est considéré comme le père fondateur de la musique techno dite minimale.

Un DJ/pasteur qui mixe et prêche

BERLIN — Des platines sont posées sur l’autel. Des cierges tamisent la lumière bleue des stroboscopes. Le son accélère le rythme cardiaque. Un millier de clubbers en extase se trémoussent au milieu d’une nef à Berlin.

Le mythique DJ de Detroit, Robert Hood, père fondateur de la techno minimale devenu pasteur, avait convié vendredi ses fans dans une église luthérienne de la capitale allemande à une première et inédite messe techno.

L’homme apparaît, monte à l’autel, met son casque, touche un bouton. Le sample commence. Les voûtes de Saint-Nicolas, l’une des plus vastes églises de la ville, en style néogothique de briques, tremblent sous la force des basses. Un frisson parcourt le public.

«J’ai rêvé de cet instant depuis des années», lance de sa voix caverneuse Robert Hood, après un premier set d’une demi-heure.

«Cette église est magnifique, je ne m’attendais pas à ce qu’il s’en dégage une telle énergie, je suis si heureux d’être là», poursuit-il au micro, en quittant ses platines pour prendre place devant le pupitre ou il récite, sans transition, un extrait des Évangiles.

Accompagné par un chœur amateur de gospel, et de deux femmes pasteurs, ce pionnier de la techno se montrait pour la première fois à ses fans européens avec sa double casquette de DJ et de pasteur.

Robert Hood, 53 ans, est considéré comme le père fondateur de la musique techno dite minimale. Avec son label «Underground Resistance», l’Américain a régné sur les clubs les plus undergrounds de Detroit et Berlin pendant toutes les années 90.

«Une fois dans sa vie»

La techno minimale a émergé dans la foulée des premiers sons de musique house, dans la ville post-industrielle décatie de Detroit, la rivale de Berlin pour les amateurs de musique électronique.

Le son est caractérisé par une structure encore plus répétitive et linéaire que la techno classique, comme si l’aiguille restait plantée dans le sillon du vinyle, suscitant une attente particulièrement hypnotique.

Cette variante de la techno est désormais plébiscitée par la jeune génération de clubbers européens, fascinée par l’esthétique des années 90, dans le style vestimentaire comme musical.

«Pouvoir écouter Robert Hood n’arrive qu’une fois dans sa vie, et c’est aussi la première fois que je viens dans une église protestante, donc deux premières fois ce soir», s’amuse Ieva Radzivonaite , 27 ans, une jeune Lituanienne, qui vit à Berlin, le jour et encore un peu plus la nuit.

Le DJ/pasteur a réalisé vendredi à Berlin un set mariant house et voix gospel, notamment avec son morceau phare We magnify his name (2011), mettant en transe, aussi bien le public de jeunes clubbers que les quelques fidèles plus âgés de la paroisse disséminés dans la foule au look plus déjanté.

«Je trouve ça formidable, les gens reviennent dans leur église, se sentent les bienvenus, et ce n’était pas gagné, c’est un projet d’ouverture décisif pour nous», confie Alexander Schwartz, le jeune vicaire de l’église Saint-Thomas, blouson de cuir noir sur son col romain blanc, jean et tennis.

«Grâce a son beat répétitif, la techno est une musique, qui représente la vie, et notre église célèbre la vie», poursuit l’ecclésiaste, amateur de techno assumé.

«Aussi besoin du Christ» 

L’Afro-Américain Robert Hood, qui a quitté Detroit pour vivre en retrait dans la campagne de l’Alabama, a été ordonné pasteur en 2009, mais continue de produire une musique connue à travers le monde.

«J’aime la musique, j’aime mixer, j’aime la techno, mais j’ai aussi eu besoin du Christ dans ma vie, pour être le mari, le père que je voulais être, j’ai connu la dépression, la solitude, mais Dieu m’a montré la voie», dit-il lors de sa prêche, dans une allusion aux années de gloires à se produire de club en club.

Son retour aux voies du Seigneur lui est tombé dessus après le set de trop, un soir à Berlin. Robert Hood raconte avoir reçu en rêve la visite de son grand-père. Le lendemain, l’homme pieux qui l’avait élevé comme un fils mourrait à Detroit.

«Je vivais une vie loin de Dieu, comme un fils indigne, j’ai dû opérer une renaissance, dites-le ensemble “renaissance”», clame-t-il, dans le plus pur style évangéliste américain, à un public sceptique.

Robert Hood était ensuite invité à prolonger la nuit de l’autre côté de la place de l’Église Saint Nicolas, dans l’un des temples, cette fois-ci entièrement païen, de la techno berlinoise : aux platines du mythique club Tresor, connu pour ses sous-sols moites et ses fêtes de 48h.